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D'Alembert, Lettre au cttntê de Fuentès, Toir p

SUR MADEMOISELLE DE LESPINASSE. XLIll

faisait ayant entre les mains la correspondance échangée entre les deux amants, ce serait précisément à l'époque du voyage de M. de Mora h Ferney, et de son retour, qu'il faudrait fixer la date où cette passion subjugua définitivement mademoiselle deLespinasse et lui fit oublier le malheureux ami qui se croyait encore aimé d'elle. « Pourquoi ne m'avez-vous pas ordonné, s'écriait-il en 1776, après sa mort, de brûler, sans l'ouvrir, ce manus- ■crit funeste, que j'ai cru pouvoir lire sans y trouver de nouveaux sujets de douleur, et qui m'a appris que, depuis huit ans au moins, je n'étais plus le premier objet de votre cœur, malgré toute l'assurance que vous m'en aviezsi souvent donnée*. »

Mademoiselle de Lespinasse avait alors trente-cinq ou trente-six ans, M. de Mora devait être beaucoup plus jeune qu'elle, de dix ans environ. C'était trop, et le malicieux et très-peu romanesque Grimm a pu dire assez brutalement « qu'elle avait passé la saison des amours. » Mais le charme de mademoiselle de Lespinasse était tout entier dans la vivacité de son esprit, dans la jeunesse de son âme, sinon de son visage : et malgré le -commentaire peu aimable de Grimm, l'on peut croire que ■cette passion fut, de part et d'autre, un enchantement, un enivrement perpétuel. « Ce jeune homme, a écrit Marmontel, avait pris pour elle un sentiment passionné; nous le vîmes plus d'une fois en adoration devant elle ^ » Et M. de Guiberl, qui, comme nous le verrons, avait pu faire par lui-même des comparaisons entre cette passion pour M. de Mora et l'amour qu'il inspira, lui aussi, à mademoiselle de Lespinasse, ne s'est- il pas écrié :

« Que dut être cette âme céleste pour celui dont elle avait fait son premier objet, pour celui qui l'anima à sou

!. Voir p. 374.

t, Marmoatel, Mémoires, t. II, p. 30t*

XLIY NOTICE

tour! 0 toi qui fus cet objet, Gonsalve I — c'est ainsi qu'il désigne M. de Mora — heureux Gonsalve 1 tu devais te croire sous le climat brûlant de l'équateur, aimé d'une des filles du soleil. La mort t'enleva au milieu de ta carrière; mais, en quelques années, tu épuisas tout le bonheur que le ciel peut accorder aux hommes sur la terre : lu fus aimé d'Éliza^ »

Vu à distance et dans le calme de l'histoire, cela ressemble à du délire : mais n'oublions pas que nous sommes à l'époque où l'on s'arrache la Nouvelle Héloïse, où on la prend pour modèle, à l'époque où une autre Manon, celle du Paysan perverti de Rétif de la Bretonne, trouve des admirateurs ; où l'on se fait presque honneur d'être dominé par la passion, de s'abandonner à sa « sensibilité. » Et qu'on ne croie pas que M. de Guibert, de nature déclamatoire, substituait, dans le passage que nous venons de citer, l'imagination à la vérité. Non, ce n'étafe qu'un écho affaibli du chant à la Sapho qu'il avait un. jour entendu. C'est à lui en effet que mademoiselle de Lespinasse a écrit :

« Ah ! si vous saviez, si vous saviez comme j'ai fait jouir une âme forte et passionnée du plaisir d'être aimée. Il comparait ce qui l'avait aimé, ce qui l'aimait encore; et il me disait sans cesse : « Oh ! elles ne sont pas dignes d'être vos écolières ; votre âme a été chauffée par le soleil de Lima, et mes compatriotes semblent être nées sous les glaces de la Laponie. » Et c'était de Madrid qu'il me mandait cela ! * »

Que pouvait le paisible d'Alembert près d'une personne dont la passion était montée à ce ton ? Jouer un assez triste personnage. Fort triste assurément, et qui eût été pis encore s'il n'avait pas eu sur les yeux le plus épais

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