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A Berlin

2. Gabrielie-Rmilie le Tonnelier de Breleuil, marquise Du Châtelet, la célèbre et très-infidèle amie de Voltaire, auquel elle donna Saint-Lambert pour successeur. L'on sait que ce n'est pas positivement de regrets qu'elle juourut en 1 749.

3 . 1 On aime mieux dire du mal de soi-même que de n'en point parler. • (La Rochefoucauld, Maxime 138, édit. Gilbert, p. 87). — La Bruyère a dit également : « Un hnmme vain trouve son oomple à dire du bien ou du mal de soi; un liiii:]iue modeste ne puile iioiut de »ui. •

j'atlache assez d'intértîl à notre liaison, pour être pressée de savoir ce qu'il y a eu de surprise et de méprise dans ce qui nous a rapprochés l'un de l'autre. L'on dit qu'il n'y a rien de plus fort et de mieux fondé que les senlimens dont on ne peut pas se rendre raison. Si cela est vrai, je dois compter sur votre amitié; mais vous ne voulez pas que j'y regarde; pourquoi cela? Est ce que je ne serois pas contente? Ne voyez-vous pas que le mouvement le plus naturel, lorsqu'on acquiert un nouveau bien, c'est de l'examiner, c'est de l'observer de tous les côtés : cette occupation est peut-être la jouissance la plus vive que donne la possession ; mais vous, vous ne connoissez pas tous les délai s et tous les plaisirs de la sensibilité. Tout ce qui est élevé, tout ce qui est noble, tout ce qui est grand, voilà ce qui e.-t de votre ressort. Les héros de Corneille fixent votre attention : à peine avez-vous jeté les yeux sur les petits pâtresde Gessner. Vous aimez à admirer, et moi je n'ai qu'un besoin, qu'une volonté, c'est d'aimer; mais qu'importe? nous n'aurons pas la même langue; il y a une sorte d'instinct qui supplée à tout; mais rien ne supplée à mille lieues de distance. J'élois si troublée la dernière fois, que je ne vous ai pas dit que Diderot est en Hollande ; il y est si bien , il y a déjà tant d'amis qu'il n'avoit jamais vus, qu'il est fort possible qu'il ne revienne jamais à Paris, et qu'il oublie qu'il étoit en chemin pour aller en Russie. C'est un homme extraordinaire : il n'est pas à sa place dans la société; il devoit être chef de secte, un philosophe grec, instruisant, enseignant la jeunesse. Il me plaît fort, mais rien de toute sa manière ne vient à mon âme; sa sensibilité est à fleur de peau; il ne va pas plus loin que l'émotion. Je n'aime rien de ce qui est à demi, de ce qui est indécis, de ce qui n'est qu'un peu. Je n'entends pas la langue des gens du monde, ils s'amusent et ils bâillent, ils ont des amis et ils n'aiment rien. Tout cela me paroît déplorable. Oui, j'aime mieux le tourment qui consume ma vie que le plaisir qui engourdit la leur; mais avec cette manière d'être, on n'esi point aimable, mais on est aimé, et cela vaut mille foià mieux que de plaire.

Que je voudrois savoir si vous irez en Russie • ! J'espère

1. Guibert n'alla pas en Russie, Après on séjcur de treize jours à Beilia (1 0-23 juin), il reprit la route de Dresde pour se rendre à Vienne, par Ift champ du

que non, et c'est, comme vous dites, parce que je le désire. 11 me semble que, de nulle part au monde, les lettres ne viennent si lentement que de la Russie. J'ai relu deux fois, trois fois voire lettre, d'abord parce qu'elle étoit difficile, et puis parce que j'y étois difficile. Ah 1 si vous saviez combien de faules d'omission j'y ai trouvées ! Mais pourquoi n'en feriez-vous pas? M. d'Alembert attend voire lettre avec grande impatience. M. de Grillon » vous a prévenu. Voire ami, M. d'Aguesseau, me parut, au moins le jour qu'il m'a apporté voire lettre, bien extraordinaire; il a l'air de quelqu'un qui est troublé; ses mouvemens ont quelque chose de convulsif. Il dit qu'il est malade, et je le crois; il a formé le projet d'aller à Spa. Je ne sais, mais je suis bien aise qu'il ne soit pas avec vous. Adieu. Je vous ai accablé de questions, vous ne répondez point. Je ne vous demande pas s'il vous seroit agréable de savoir les nouvelles, parce qu'il seroit au-dessus de mon pouvoir de m'en occuper.

bataille de Lowosilz, où il note ceci : t Mauvaise position des Autrichiens, étoit trop éloignée du débouché, et permit au roi de Prusse de se former ; il est iuouî combien celte faute, si contraire aur principes, se commet souvent à la guerre. Seconde faute qu'ils firent en n'attaquant pas le flanc droit de l'aimée prussienoe, au moment où la cavalerie de cette armée fut obligée de se retirer en désordre à cause du feu de l'artillerie ; le flanc droit était en l'air ; > par Prague et CoUin. Il arriva à Vienne le 1*' juillet et y resta Jusqu'au 19.

1. Il existait alors deus Grillon : Louis-Alexandre-Nolasque Félix des Baibcs de Berton, marquis de Grillon, né en 1742, et François-Félix-Dorolhée, comte de Orillon, né en 1 748, tous deux fils du duc de Grillon- Slahon, maréchaux ilicamp en 1784 et députés aux États généraux en 1789. Il s'agit du second, alors colonel du régiment de Béarn, très-répandu parmi les philosophes et ami du prince Emmanuel de Salm-Salm, ami lui-même de M. de Guibert. (V. les Mém. de Malouet, 1, p. 173.) D'Alembert, dans une lettre de présentaiion qu'il écrivait au roi de Prusse en sa faveur, comme il avait fait précédeninienl pour Guibert, s'exprimait ainsi à son sujet : t A ce titre (d'admirateur de Frédéiic) M. le comte de Grillon en joint d'autres qui lui sont personnth et plus faits encore'pour toucher un monarque philosophe, des connoissances peu communes à son âge, l'amour le plus vif pour les sciences, pour les lettres et pour l'élude, un mépris profond de toutes les frivolités qui occupent et dégradent si fort la plus grande partie de la noblesse française, une honnêteté de caractère et une simplicité de mœurs dont ses pareils ne lui offrent guère l'exemple, enfin la candeur et la vertu même jointes à un esprit juste, sage et cultivé. » (Lettre du 27 septembre 1773. OEuvres ; Paris, 1805, XVII, 366.) Le comte de Grillon a dû plus tard se reprocher un peu ces éloges, mêlés de trop do sévérité, pour l'ordre auquel il appartenait. Voltaire parlant à d'Alembeit du comte de Orillon et da prince de Salm, qui étaient venus le visiter à Ferney en i77<, • tous deux instruits et modestes, tous deux très-aimables, » ajoute : «Tachez que nous ayons une douzaine de comtes de Grillon et de princes de Salui à la cour de Irance » (Corr., édit. Beuchot, t. 67, p. 127, 2i7 et 23s.)

Je sais ce qu'on ne sait point encore dans le public, que c'est M. d'Aranda * qui est nommé ambassadeur d'Espagne à la place de M. de Fuentès '; que celui-ci a la première place de sa cour. Tout cela ne vous fait rien, et ce qui vous étonnera, c'est que cela me fait beaucoup. Ne faut-il pas être folle pour aller s'intéressera ce qui se passe à Madrid? Adieu encore une fois. Mon genre de folie est digne de votre piété. De vos nouvelles souvent, longuement; partagez, si vous pouvez, le plaisir que vous me ferez. Combien y a-t-il de lettres que vous seriez plus pressé d'ouvrir que la mienne? trois, dix?

Jeudi, l"iumel i773.

Oh! si vous saviez combien je suis injuste! combien je vous ai accusé ! combien je me suis dit que je ne devois rien attendre ni désirer de votre amitié! et la cause de tout cela, c'est que je ne recevois point de vos nouvelles. Dites-moi donc pourquoi on attend, pourquoi on exige de quelqu'un sur qui on ne compte pas. Mais vraiment, je le crois, vous me pardonnez mes inconséquences; mais moi, je ne dois pas être si indulgente; elles me touchent de plus près que vous. Je ne sais plus ce que je vous dois; je ne sais plus ce que je vous donne; je sais que votre absence me pèse, et je ne saurois me répondre que votre présence me fît du bien. Mais, mon Dieu! quelle situation horrible que celle où le plaisir, où la consolation, où l'amitié, où tout enfin devient poison ! Que faire, dites-moi? où retrouver le calme? Je ne sais où je prends la force de résistera des impressions aussi profondes et aussi diverses? Oh ! combien de fois l'on meurt avant que de mourir! Tout m'afflige et me nuit; etl'onm'ôle la liberté de me délivrer du fardeau qui m'accable ! Au comble du malheur, on veut que je vive; on me déchire égale-

1. Don Pedro-Pablo Abaraca y Bolea, comte d'Aranda, le célèbre ministre réformateur de Charles III, né le 18 décembre 1713, mort en 1799. Écarté du ministère en 1773, il avait reçu en échange l'ambassade de Paris, qu'il ne quitta, en 1792, que pour remplacer le comte de Florida Blanca au ministère.

2. Comte de Fuentès, père du marquis de Mora et ambassadeur extraordinaire d'Espagne en France.

LE'ITRE IX. -23

ment et par le désespoir et par l'attendrissement qu'on me cause. Eh ! mon Dieu! aimer, (5trô aimé, n'est donc pas un bien I je souffre tous les maux, et j'ai encore à me reprocher de troubler le repos, de faire le malheur de ce que j'aime! Mon âme est épuisée par la douleur: ma machine est détruite, et cependant je vis, et il faut que je vive; pourquoi le voulez-vous aussi? que vous importe ma vie? quel prix pouvez-vous y mettre? que suis-je pour vous? Votre ûme est si occupée, votre vie si remplie et si agitée! comment vous reste-t-il le temps de plaindre mes maux, et comment avez-vousdonc assez de sensibilité pour répondre à mon amitié? Oui, vous êtes trop aim.able, vousavezlelon de l'intérêt, et il me semble que je ne devois point vous en inspirer. Mes lettres vous sont nécessaires, cela peut-il être vrai? oui, puisque vous le dites; mais pourquoi avez-vous donc été si longtemps à m'écrire? pourquoi nepasm'adresser directement vos lettres? Strasbourg les a retardées de deux ou trois jours. Ce n'est rien pour quelqu'un qui emploie huit mois à satisfaire sa curiosité; mais c'est beaucoup trop pour quelqu'un qui ne connoîl plus qu'un genre d'intérêt dans la vie. Je suis ravie (et c'est par là que je voulois commencer) que vous ayez été content du roi de Prusse. Ce que vous me dites sur cette vapeur magique qui l'environnoit*, est si charmant, si noble, si juste, que je n'ai

1. Nous retrouvons cette phrase dans le récit suivant que Guibert a fait dans son Journal, de sa première eutrevue avec le roi de Prusse : — « Le 17 juin. Présenté à onze heures du matin au roi, par le général Kroko-w, dans la galerie au bout du palais. Première impression dont on ne peut se défendre €n abordant un roi grand homme. Son air gracieux et affable me remit bieu vite. Je restai seul avec lui; le général se retira au fond de la galerie. — Déhut sur mon ouvrage : compliment flatteur; puis sur mon âge, sur mes services, Rur mon grade, sur la guerre de Corse, sur la politique de la France relativement à cette île, snr M. d'Alembert, sur notre littérature. — La conversatioa dura trois quarts d'heure. Ou servoit son diner, et il me ramena vers la porte. Je hasardai ma demande pour aller eu Silésie : accordée avec toute la grâce possible; — que cependant ma clairvoyance me rendoit dangereux; — qu'il serait fort aise de m'y revoir ; — que mon ouvrage lui avoit donné grand désir d'en connaître l'auteur. — Taille, visage, maintien de ce prince, conformes à tout ce qu'on m'en avoit dit. J'avoue cependant que, daus cette premièie conversation, je l'ai mal observé : j'élois tout à ses paroles et au désir d'y bieq répondre. Une iorte de vapeur magique me sembloit environner sa personne ; c'est, je crois, ce qu'on appelle 1 auréole autour d'un saint et la gloire autour d'un grand homme. Je me rappelle actuellement ses traits comme si je l'avois vu en songe. Ce sont tous les détails que je sais de sa vie privée, de son caractère; c'est son portrait ressemblant que j'ai sous les yeux, qui me font retrouver

jamais pu m'en taire; je l'ai lu à tous ceux qui méritoienl de l'entendre. Madame Geoffrin» a voulu que je lui en donnasse une copie. Je l'ai envoyé plus loin, et cela sera bien senti. Vous n'allez donc pas en Russie; cela me fait un plaisir sensible. Oui, laissez-moi encore vous dire combien je trouve aimable votre amitié. Vous répondez à tout, vous causez, vous êtes encore près, lorsque vous êtes à mille lieues. Mais d'où vient donc que celle femme ne vous aime pas à la folie, comme vous voudriez l'être, comme vous méritez de l'être? A quoi donc peut-elle employer son âmeel sa vie? Ah ! oui, elle n'a ni goût, ni sensibilité, j'en suissûre. Elle devroit vous aimer, ne fût-ce que par vanité; mais de quoi vais-je me mêler? vous êtes content, ou si vous ne l'êtes pas, vous aimez le mal qu'elle vous fait: pourquoi donc vous plaindrois-je? Mais cette autre malheureuse 'personne! c'est elle qui m'intéresse; lui avez-vous écrit? son malheur est-il toujours aussi profond? Je dois vous dire que l'autre jour, chez la comtesse de Boufflers*, on parla beaucoup de vous et du Connétable; la jeune de Boufflers^ me dit qu'elle vous croyoit fort amoureux; que cela lui avoit fait regarder avec attention madame de***. Il y avoit là un homme, qui assura que vousnel'étiezplus, que vous l'aviez aimée, que cela éloit usé, et qu'il croyoit que vous ne seriez jamais longtemps heureux ou malheureux par la même femme; que l'activité de votre âme ne lui permettoit pas de se fixer longtemps au même objet; et de là une dissertation spirituelle sur des choses sensibles et sur la passion. La comtesse de Boufflers finit par dire qu'elle nesavoitpas de qui vous étiez

ce que j'ai vu confusément et avec trouble. » (^Journal, I, 215. Voy. encore OEuvres de d'Alembert, édit. 1805, XVII, p. 367.)

1. Marie-Thérèse Rodet, dame Geoffrin, née en 1699, morte en 1777, célèbre par son salon, qui succéda à celui de madame de Tencin et rivalisa avec celui de madame du Deffant. V. son Éloge, par d'Alembert, Morellet, Thomas ; les Mémoires de Marmontel, les Souvenirs de madame Necker, etc.

2. Marie-Charlotte-Hippolytede Campet-Saujeon, Clle de Charles-François, comte de Saujeon, et de Marie-Louise-Angélique de Barberin de Reignac, née à Paris le 4 septembre 1725, mariée eu 1746 à Edouard, marquis de Boufflers- Rouverel, connu sous le titre de comte de Boufflers. Sa liaison avec le prince de Conti, dont elle tenait le salon au Temple, l'avait fait surnommer i'Idole.

3. Amélie-Constance Puchot des Alleurs. belle-fille de la précédente, née vers 1749, fille de Rolland Puchot, comte des Aileurs, mort en 1754 ambassadeur à Constantinople, et d'une princesse Lubomirska, mariée à Louis- Edouard, marquis de Boufflers, né le 3 déc. 1746, emprisonnée sous la Terreur. 11 ne faut pas la confondre avec Amélie de Boufflers, duchesse de Lauzun, née eu 1751, guillotinée en 1794. Avec son fils s'éteignit en 1858 le nom de BoufUer».

amoureux, maisque ce n'éioit plus de madame de ***; et qu'elle jugeoit, parles billets qu'elle avoit reçus de vous à votre départ, que vous étiez fortement attaché, et que votre éloignement déchiroit votre âme; et puis cette réflexion si naturelle: et cependant pourquoi aller en Russie? Mais peutêtre c'est pour se guérir, peut-être est-ce pour étouffer le sentiment de la personne qu'il aime? Enfin, après bien des conjectures sans intérêt, on vint à me demander si je vous airaois, si je vous connoissois beaucoup: car je n'avois pas dit un mol. Oui, je l'aime beaucoup, et quand on le connoît un peu, il n'y a que cette manière de l'aimer. — Eh bien, vous savez danc ses liaisons? quel est l'objet de sa passion? — Eh ! non, en vérité, je n'en sais rien du tout. Je sais qu'il est à Berlin, qu'il se porte bien, que le roi l'a reçu parfaitement, qu'ir verra ses troupes; qu'il ira en Silésie. Voilà ce que je sais : voilà ce qui m'intéresse. Et l'on parlade l'Opéra, de madame la dauphine', et de mille choses intéressantes. Je vous conte tout cela pour vous dire que je n'aime pas que tout le monde connoisse vos affections, vos dégoûts, vos inconstances. Je ne voudrois entendre parler que de votre mérite, devos. talens et de vos vertus; ai-je tort? Vous vouliez plusieurs lettres à Vienne, et il est possible que vou& n'en ayez point, ou que vous en soyez accablé. Je vous ai écrit trois fois à Berlin depuis le G juin. Sans doute, on vous renverra vos lettres; si elles y atlendoient votre retour, elles seroient de vieille date lorsque vous les recevriez : mais je m'en rapporte au besoin que vous avez de recevoir de ces leltres dont la privation vous tourne la tête. En grâce, ne me traitez pas si bien; ne m'écrivez pas la première, parce qu'alors, sans vous en apercevoir, vous ne m'écrivez que pour m'avoir écrit. Ne venez à moi que lorsque vous n'avez plus rien à lui dire: cela est dans l'ordre, l'amitié ne doit arriver qu'après; quelquefois elle est à une grande distance, quelquefois aussi elle est bien près, trop près peut-être; les malheureux aiment, ils aiment tant ce qui les console ! il est si doux d'aimer ce qui plaît ! Je ne sais pourquoi j'ai quelque chose qui m'avertit que je pourrois dire de votre amitié ce que le comte d'Argenson» dit en voyant, pour la première

1 . Marie-Antoinette, qui avait fait, comme dauphine, soa entrée solennelle à Paris, le S juin 1773, et avait, pour la première fois, assisté à l'Opéra le IS juin.

i. Marc-Pierre de Voyer, comte d'Argenson, Cls du célèbre lieutenant-

l'ois, kl jolie mailcinoiselle de Bcrville, qui était sa nièce*: Ah! elle est bien jolie! il faut espérer qu'elle nous donnera bien du chagrin. Qu'en pensez-vous? Mais vous êtes si fort, si modéré, et surtout si occupé, que cela vous met à l'abri des grands malheurs et des petits chagrins. Voilà comme il faut avoir de l'esprit, comme il faut avoir des talens: cela rend supérieur à tous les événemens. Quand on est, avec <;ela, aussi honnête et surtout aussi sensible que vous, on est sans doute affecté douloureusement, on l'est assez pour contenter l'amitié ordinaire, mais on est bientôt détourné des mouvemens de l'Ame, lorsque la tèteest vivement et profondément occupée. Oui, je vous le prédis, et j'en suis bien aise: vous n'éprouverez plus de ces malheurs qui bouleversent l'âme; vous êtes assez jeune pour recevoir encore de légères secousses; mais je vous réponds que vous vous remettrez bientôt en mesure; ah! je vous en réponds: vous ferez une grande fortune, vous aurez une grande célébrité. Je vais vous faire horreur, je vais vous montrer une âme bien petite, bien commune; mais je ne saurois qu'y faire. Toutes les fois que je viens à vous regarder dans l'avenir, je me sens glacée; et ce n'est point parce que ce qui est grand attire l'admiration et m'écrase; mais c'est que ce qui est grand mérite bien rarement d'être aimé. Convenez que je suis presque aussi bêle que je suis folle: je suis bien pis que cela. J'ai ce certain genre, le seul mauvais, à ce que dit Voltaire *; je l'ose nommer, je vous en ai si bien pénétré que je n'ai pas besoin de vous dire que c'est le genre ennuyeux. la dî/férence de nos affections, la voici: c'est que vous êtes au bout du monde, c'est que vous êtes assez calme pour jouir de tout; et moi je suis à Paris; je souffre et je ne jouis de rien, voilà tout, comme dit Marivaux. J'ai reçu beaucoup de

^iaéva.\ de police et frère cadet du marquis d'Argenson, l'auteur des Mémoires, lié en 1696, condisciple de Voltaire, ministre de la guerre de 1742 à 1757 ; il mourut eu 1 764.

1 . En réalité, sa petite-nièce, Éléonore-Louise Le Gendre de Berville, fille du marquis de Berville et d'Adélaïde Le Gendre de Maigrement, fille elle-même de Catherine-Marguerite-Magdeleine de Voyer d'Argenson, sœur du comte d'Argenson, mariée en 1715 à Thomas Le Gendre, seigneur de Gaillefontaine. Elle épousa, en 1761, le marquis du Hallay.

2. • Encore une fois, tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux. » Voltaire, préface de VEnfant prodigue, comédie en vers de dix syllabes, représentée en 1736 et publiée en 1733. Cette maxime célèbre, qui forme uu vers, a été souvent prise pour tel, et même insérée, par François de NeuT- «bàteau, dans une de ses poésies.

détails: ils ont calmé mon désespoir; j'ai vu qu'il n'y avoit rien à craindre de ce dernier accident; mais concevez s'il est possible d'avoir un moment de repos, en tremblant sans cesse pour la vie de quelqu'un à qui l'on sacrifieroit la sienne à tous les instans. Ah! si vous saviez combien il est aimable, combien il est digne d'être aimé! Son âme est douce, tendre et forte; je suis assurée que c'est l'homme du monde qui vousplairoit et vous conviendroil le plus. .

C'est vous qui me donnez mes défauts: vous en avez le privilège exclusif. Je suis, avec tous mes autres amis, la meilleure et la plus facile de toutes les créatures; il me semble qu'ils me font toujours grâce, et qu'ils me préviennent sur tout; je passe ma vie à les remercier, à les louer, et je me plains de vous, mais ce n'est qu'à vous; je vous critique, je vous désapprouve: pourquoi cette différence? Mais croyez-vous qu'il n'y ait qu'un an que nous nous connaissons? cela me paroît impossible. La raison que vous me donnez pour le refus du Connétable n'est pas bien bonne: vous savez que j'avois un copiste sûr. .•••••••.. >

Mercredi an soir, 14 juillet 1773.

Mon Dieu ! que vous êtes aimable, et que vous m'étonnez,. en revenant à moi d'aussi loin, étant aussi occupé, aussi dissipé! comment se fait-il que vous pensiez même à quelqu'un qui ne peut avoir de mérite auprès de vous que celui de vous avoir paru capable d'aimer et de souffrir? De quel usage vous seront jamais ces tristes facultés? vous n'avez pas besoin d'être aimé, et vous seriez fâché de me faire souffrir; quel prix pouvez-vous donc mettre à une liaison où tout l'avantage est de mon côté? Vous me faites des questions auxquelles je ne suis pas en état de répondre. Hélas! il faudroit être calme pour répondre à l'indifférence qui interroge: le malheur, la durée des souffrances m'ont mise dans une espèce de stupidité qui m'ôte le pouvoir de penser ; il ne me reste tout juste de raison que ce qu'il en faut pour

28 LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESinîiAS5.E.

me juger, pour condamner tous mes mouvemens, pour m'affliger de tous mes senlimens. Mon âme a la fièvre continue avec des redoublemens qui me conduisent souvent jusqu'au délire. Oh! s'il éti^it vrai que de l'excès du mal on voit naître quelquefois le bien, je devrois espérer quelque soulagement. Non. je ne puis plus suffire aux diverses agitations qui déchirent mon cœur, et je me reproche la faiblesse qui m'entraîne à vous montrer ce que je souffre. Il me semble que je ne peux point exciter votre inlérôt: jen'ai aucun droit à votre sensibilité; et si j'en avois, ce n'est pas de ma douleur que je voudrois la nourrir. Non, vous ne me devez rien, et je vais vous le prouver: je détesie, j'abhorre la fatalité qui m'a forcée à vous écrire ce premier billet, et dans ce moment peut-être, elle m'entraîne avec autant de puissance. Je ne voulois pas vous parler de moi; je voulois simplement vous remercier de m'avoir écrit avant que d'arriver à Vienne. Je voulois vous répondre, et non pas vous parler; je n'accepte aucune de vos louanges, et je vais vous étonner : c'est qu'elles ne me louent point. Que m'importe que vous jugiez que je ne suis pas bêle? 11 est singulier, mais il est pourtant vrai, que vous êtes l'homme du monde à qui je me soucie le moins de plaire. Expliquez-moi cette bizarrerie ; expliquez-moi aussi pourquoi je vous juge avec une sévérité insupportable; pourquoi je me trouve injuste à tout moment avec vous; pourquoi, ne croyant pas à votre amitié, j'en chicane toutes les expressions; pourquoi, enfin, ayant à me louer de vous, jeserois tentée de m'en plaindre? Oui, ma raison me dit que je devrois vous demander pardon; car ma pensée vous offense sans cesse, et mon ûme se révolte au seul sentiment que vous pourriez me faire grâce. Eh! non, je n'en veux point: jugez-moi sévèrement; voyez toute mon injustice, voyez toute mon inconséquence, et laissez-vous aller au mouvement que cela doit vous inspirer. Oh! je vous l'ai dit, nous ne ferons point de tout ceci l'amitié de Montaigne et de La Boétie. Ces gens-là étoient calmes; ils n'avoient qu'à se livrer aux impressions douces et mutuelles qu'ils recevoient.et nous, nous sommes malades, mais avec cette différence, que vous êtes un malade plein de force et de raison, qui se conduira de manière à jouir incessamment de la plus excellente santé; tandis que moi, je suis atteinte d'une maladie mortelle dans laquelle tous les Sûulagemens que j'ai voulu apporter, se sont convertis en

poison, et n'ont servi qu'à rendre mes txîaux plus aigus. Us sont d'une nature étrange; ils ont dépravé ma raison, et égaré naon jugenaent; car je ne voudrois point guérir; je vo. me sens que le besoin de mourir. Ah! mon Dieu ! que je sorois fâchée de voyager! Que je serois fîlchée de dévorer cent volumes en deux mois de temps! que je serois fâchée de valoir autant que vous, et d'être destinée à autant de succès et à autant de gloire! si vous saviez combien mon âme est petite; elle ne voit qu'une seule chose dans la nature qui vaille la peine de l'occuper. César, Voltaire, le roi de Prusi^;; lui paroissent quelquefois dignes d'admiration, mais jamai^i dignes d'envie. Je vous terois trop d'horreur, si je vous disois le sort que je préférerois à tout ce qui respire; oui, je suis comme Félix;

J'entre en des seutimens qui ue sout pas croyables. J'en ai de violens; j'en ai de pitoyables ; J'en ai même de '.

Mais vous n'entendriez pas cette langue, et je vous ferois rougir d'avoir pu penser que mon âme avoit quelques rapports avec la vôtre; vous me faites trop d'honneur en m'élevant jusqu'à vous; mais aussi gardez-vous bien de me mettre à côté des femmes que vous estimez le plus; vous les affligeriez et vous me feriez mal. Vous ne savez pas tout ce que je vaux: songez donc que je sais souffrir et mourir; et voyez après cela si je ressemble à toutes ces femmes qui savent plaire et s'amuser. Hélas! l'un me répugne, autant que l'autre me seroit impossible. Je snis mauvais gré atout ce qui vient me distraire et me détourner. U y a des objets que rien ne peut me faire perdre de vue. Ce que j'entends nommer dissipation et plaisir, ne fait que m'étourdir et me fatiguer; et si quelqu'un avoit eu la puissance de me séparer un moment de mes malheurs, je crois que, loin de lui porter de la reconnoissance, je devrois l'en haïr. Qu'en pensez-vous? vous qui me parlez de mon bonheur, et qui me faites espérer que, s'il dépend de votre amitié, vous me l'accorderez. Non, Monsieur, votre amitié ne fera point mou bonheur, parce que cela est impossible; elle me consolera, elle me fera souffrir peut-être, et je ne sais si j'aurai à me louer, ou à me plaindre de ce que je vous devrai.

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