LliTTIlKS DE MADKMOISKLI.K Dli LERl'INASSK
allez au bout du monde, parce que votre âme est plus avide que sensible. Eh bien, quel mal y a-l-il à cela? Vous êtes jeune, vous avez connu l'amour, vous avez souffert, et vous en avez conclu que vous étiez sensible; et cela n'est pas vrai. Vous êtes ardent, vous êtes passionné, vous seriez capable de tout ce qui est fort, de tout ce qui est grand: mais vous ne ferez jamais que des choses de mouvement, c'est-à-dire, des aciions, des actes dt^tachûs; et ce n'est pas comme cela que procèdent la sensibilité et la tendresse. Elles attachent, elles lient, elles remplissent toute la vie, elles ne laissent place qu'aux vertus douces et paisibles, elles fuient l'éclat; tout ce qui les sépare et les éloigne de leur objet leur paroît malheur ou tyrannie. Voyez après cela et comparez. Je vous l'ai déjà dit: la nature ne vous a point fait pour être heureux, elle vous a condamné à être grand: soumettez-vous donc sans murmure. Je crois de reste tout ce que vous me dites de l'avantage de ce pays-ci sur tous les autres. Je ne sais si vous rapporterez de votre voyage le dégoût de voyager; mais je suis bien sûre que vous n'en rapporterez pas la possibilité de pouvoir vous fixer quelque part. Vousaurez jugé avec justice et justesse ce qui est bon, ce qui est meilleur; mais vous ferez comme les Italiens font de la musique, ils préfèrent la nouvelle à la bonne. Je vous demande pardon, je contrarie vos paroles; mais convenez que je suis bien au ton de votre âme. Voulez-vous que je vous parle de la mienne? voici mon état. N'avez-vous jamais vu de ces malades attaqués de maux lents et incurables? Quand on demande de leurs nouvelles aux gens qui les soignent, ils répondent : Cela vaauSài bien que sonétat le comporte ; c'est-à-dive,iïmourr<i , mais il a quelques momens de répit : voilà tout juste l'espèce de santé de mon âme. Au plus violent orage a succédé le calme. — Sa disposition morale* est telle que je la ferois selon mon souhait et selon mon cœur; mais que sa santé est alarm;intel cependant suis sûre qu'il ne fait pas une faute de régime: il aimel a vie parce qu'il se plaît à aimer et à être aimé; il n'y tient que par là. Oh! si vous saviez combien il est aimable! oui, vous m'aimeriez un peu; mais vous ne feriez pas grand cas de moi, d'avoir été capable d'une distraction. Oh! qu'ôtes-vous donc, pour m'avoir dé-
1. De l'état de son âine, Mlle de Lespinasse passe ici brusquement à celui de M. de Mora : il n était pas eu effet besoin de transi'ion.
tourné un instant de la plus charmante et de la plus parfiiife de toutes les créatures ? Oui, si vous le connoissiez, ou quanti vous le connoîtrez, vous verrez que, dans le jugement que j'en porte, il n'y a ni illusion, ni prévention. Eti bien, estce assez vous montrer mon âme? Mon amitié est-elle passive, active ou indiscrète? — Le chevalier d'Aguesseau vous aura mandé que j'avois perdu patience. Je lui avois envoyé demander de vos nouvelles; dans ce moment-là, il n'en avoit pas eu: mais dès qu'il reçut une lettre du °, il me manda que vous vous portiez bien; et alors, je fus tentée de vous écrire, pour vous remercier de ce que vous aviez un ami qui avoit pu me tirer d'inquiétude; et puis je trouvai qu'il valoit mieux vous attendre. Oui, en effet, je veux vous attendre et toujours. Pourquoi irois-je plus vite que vous? je me fatiguerois et je génerois vos pas. Je ne veux plus qu'aucune affection agite mon ûme douloureusement, c'est trop. Je ne sais pas comment je puis suffire à la dépense que je fais. Il est vrai que j'ai réuni toutes mes forces en un seul point. Toute la nature est morte pour moi, excepté quelques objets qui animent et remplissent tous les nioniens de ma vie. Je n'existe pour rien: les chose?, les plaisirs, la dissipation, la vanité, l'opinion, tout cela n'est plus à mon usage, et j'ai regret au temps que j'y ai donné, quoiqu'il ait été bien court: car j'ai connu la douleur de bonne heure, et elle a cela de bon qu'elle écarte bien des sottises. J'ai été formée par ce grand maître de l'homme, le malheur. Voilà la langue qui vous a plu : elle vous a rapproché de l'endroit sensibL^ de votre âme, dont la dissipation et le ton aimable de ce pays-ci vous éloignoient sans cesse. Vous m'avez su gté do vous ramener à ce que vous aviez aimé, à ce que vous aviersouffert : oui, il y a une espèce de douleur qui a un tel charme, qui porte une telle douceur dans l'âme, qu'on est tout prêt à préférer ce mal à ce qu'on appelle plaisir. Je goûte ce bonheur ou ce poison deux fois îa semaine; et cette sorte de nourriture m'est bien plus nécessaire que l'air que je respire. — La comtesse de Boufflers m'a beaucoup parlé de vous, et de ce qu'elle vous mandoit; elle vous aime, parce que vous avez fait le Connétabh et il y a assurément de quoi fonder son goût. Et moi je vous aimerois bien mieux, si vous n'étiez pas le Connétable. Oh ! combien j'ai l'âme petite et bornée ! je hais également les Patagons et les Lilliputiens; mais que vous importe mon
goût ? — Vous êtes bien aimable d'avoir pensé à grossir voire écriture; mais j'ai envie cependant de m'en plaindre: cela m'a ravi quelques lignes. Au nom de Dieu, restez comme vûuséies; écrivez des pieds de mouche, faites le tour du monde, mais commencez par Paris; en un mot, ne changea pas un cheveu à votre manière d'être. Je ne sais pas si c'est la meilleure; mais elle m'est la plus agréable possible. Cette louange n'est-elle pas fade? Ne vous moquez pas de moi; je suis bien bête, mais je vous assure que je suis une bonne crùalure, n'est-ce pas?
Dimanche an soir, M'août 1773.
Vous êtes trop aimable ; vous me surprenez en bien ; il est ravissant d'avoir un plaisir sur lequel on ne comptoit point, et je suis charmée de vous devoir un mouvement qui fait du bien à mon âme. J'avois reçu hier une lettre de vous, du 18* ; j'étoisbien contente de voir que les dates se rapprochoient ; que vous n'y mettiez plus quinze jours d'intervalle, et que je ne devois pas ce changement au regret que je vous avois marqué : c'étoit à vous, c'étoit à votre amitié ; j'aime bien mieux ce qu'elle me donne que ce que j'en obtiendrois. Je voulois vous remercier, vous dire foiblement ce que je sens bien vivement ; et j'ai été plus heureuse encore, j'ai reçu une autre lettre de vous aujourd'hui, du 18. Mon premier mouvement (je ne sais pourquoi) a été la crainte : l'habitude du malheur gâte tout; mais j'ai été bientôt rassurée. Je vous ai trouvé bon, sensible, près de mon âme. Il me sembloit que je devois m'applaudir d'avoir souffert, puisque ma douleur vous avoit intéressé. Oh ! de combien de regrets vous remplissez ma vie ! je jouirois de votre amitié ; elle feroit ma consolation, elle feroit mon plaisir, et vous êtes à mille lieues ? Je ne saurois me défendre de la crainte que tant d'objets nouveaux, qu'une vie aussi occupée et aussi dissipée que celle que vous êtes forcé de mener, ne détruisent ou du moins n'affoiblissent une liaison et un intérêt auxquels il a manqué peut-être le
f . La Teille de son départ rte Vienne pour la Hongrie.
degré de chaleur qui en l'ait un besoin du cœur, ou le temps qui en fait une habitude. J'avoue que je mets bien peu de prix à ce dernier lien, c'est le sentiment de ceuv qui n'en ont point ; mais voyez la funeste disposition de mon âme : je m'occupe de crainte, de regret, lorsque je devrois jouir des témoignages et des preuves de votre amitié. Elle est bien douce, elle est bien indulgente cette amitié : vous me pardonnez toute mon inju^tice, je vous ai accusé mille fois ; mais en mOme temps je ne me suis jamais repentie de mètre livrée à vous par la confiance la plus intime. Il est impossible avec vous d'avoir à se reprocher une méprise, et par là on est à l'abri des grands malheurs ; car remarquez que toutes les tragédies sont fondées sur une méprise, et que presque tous les malheurs ont la même cause ; mais ne me punissez donc pas d'avoir été injuste, en ne me parlant plus de ce qui vous intéresse. Dites-moi toutce quevous éprouvez, et je vous promets de le partager, et de vous dire encore l'impression que j'en recevrai. Je vous aime trop pour pouvoir m'imposer la moindre contrainte ; je préfère avoir à vous demander pardon, que de ne point faire de fautes. Je n'ai plus d'amour-propre avec vous, et je n'entends point toutes ces régies de conduite qui font qu'on est toujours content de soi, et qu'on est si froid avec ce que l'on aime. Je hais la prudence, je hais même (souffrez que je vous le dise) ces devoirs de l'amitié qui font substituer la discrétion à l'intérêt, et la délicatesse à la sensibilité. Que vous dirai-je ? j'aime l'abandon ; je n'agis que de premier mouvement, et j'aime à la folie qu'on soit de même avec moi. Ah ! mon Dieu ! que je suis loin de vous valoir ! je n'ai point vos vertus, je ne connois point de devoirs avec mon ami ; je me rapproche de l'état de nature : les sauvages n'ainient pas avec plus de simplicité et de bonne foi. Le monde, le malheur, rien n'a pu corrompre mon cœur. Je ne serai jamais en garde contre vous ; je ne vous soupçonnerai jamais. Vous dites que vous avez de l'amitié pour «iioi ; vous êtes vertueux : que puis-je avoir à craindre ? Je vous laisserai voir le trouble et l'agitation de mon âme, et je ne rougirai point de vousparoître faible et inconséquente. Je vous l'ai déjà dit, je ne prétends point à vous plaire ; je ne peux point usurper votre estime, j'aime mieux mériter votre indulgence ; enfin, je veux vous aimer de tout mon cœur, et avoir pour vous une confiance sans réserve. —
;i6 LETTRES DE MADEMOISELLE DE r ESPINASSE.
Non, je ne vous crois pas fiji, et je pense, comme vous, que la finesse est toujours une preuve de disette d'esprit ; mais je vous crois bien fiête, lorsque vous n'entendez pas ce qu'on vous désigne clairement; qu'importe le nom ? il suffit qu'il ne puisse pas gâter ce que je vous ai dit de la personne ; ce qui m'étonne, c'est que je vous l'ai nommée vingt fois, cela me prouve ce que je ne croyois pas, que je prononce son. nom comme celui d'un autre; mais ce qui m'étonneroit bien plus encore, ce seroitsi vous veniez à ne pas le distinguer des autres,* cependant je vous assure qu'il n'est pa? fait pour rester dans la foule ; vous verrez.
J'ai vu aujourd'hui le chevalier d'Aguesseau. J'étois fière de pouvoir lui donner de vos nouvelles. Avec les autres personnes qui sont en droit d'en attendre, j'aurois eu un sentiment tout contraire ; j'aurois craint de leur paroîlre plus heureuse qu'elles, et de vous faire accuser : car la plupart des femmes n'ont pas besoin d'être aimées; elles veulent seulement être préférées. Le chevalier d'Aguesseau m'a dit qu'il alloit vous écrire et vous mander des nouvelles. Pour moi, je ne m'intéresse qu'à une seule, et je voudrois bien vous la mander
Je serai bien aise de revoir le chevalier de Chnlelux ' ; mais cependant si j'avois pu ajouter à son voyage ce que je voudrois retrancher du vôtre, je ne le verrois pas sitût>
1 . Jean-Frdcçois de Chastelluï, appel<' d'abord le chevalier, puis le marquis de Chastellux, né en )734, académicien en 1775, mort en 1788. Il était le quatrième fils de Guillaume-Antoine, comte de Chastellux, lieutenant-général, mort en 1742, et de Claire-Thérèse d'Aguesseau, fille du célèbre chancelier de France. Brigadier d'infanterie en 17 68, maissoldil philosophe et bel esprit, il publiait, en 1772, son livre sur la Félicité publique, qui est son meilleur ouvrage, et composait d'agréables comédies de société restées manuscrites. Marmontel, qui l'avait connu chez 31°" Geoffriu, a dit de lui : « Chastellux^ dont l'esprit ne s'eclaircissoit jamais assez, mais qui en avoit beaucoup, et en qui des lueurs très-vives perçaient de temps en temps la légère vapeur répandue sur ses pensées, Chastellux apportoit dans cette société le caractère le plus liant et la candeur la plus aimable. Il aimoit la dispute et s'y engageoit volontiers, mais avec grâce et bonne foi; et sitôt que la vérité reluisoit à ses yeux, que ce fût de lui-même ou de vous qu'elle vint, il étoit content. Jamais homme n'a mieux employé son esprit à jouir de celui des autres. Un bon mot qu'il entendoit dire, un trait ingénieux, un bon conte fait à propos, le ravissoit; on l'en voyoit tressaillir d'aise ; et à mesure que la conversation devenoit plus brillante, les yeux de Chastellux et son visage s'animoient : tout succès le flattoit comme s'il eut été le sien. » {Mémoires, II, 1 13.) Voir aussi Généalogie de la maison de Chastellux, par le comte de Chastellux, et le Correspondant,. 25 décembre I s'fi l.
^oyez, je vous en prie, combien je renverse l'ordre de la chronologie ; il y a tiuit ans que j'aime le chevaiier. Je suis bien aise que vous meltiez de Tintérèf dans votre voyage ; je désire même que vous y trouviez du plaisir ; mais ce que je veux par-dessus tout, c'est que vous regrettiez les gens qui vous aiment. Je voudrois que la Turquie, la Hongrie et l'univers ne vous fissent pas oublier que vous manquez à leur bonheur, et je voudrois encore que vous revinssiez dans la résolution de ne pas les quitter au moment où ils commenceront à jouir du charme de votre amitié et de votre société. Adieu. Je ne vous ai pas dit que je suis malade comme une bête : mais mon Ttme est moins souffrante ; ainsi je ne dois pas me plaindre. Faites que j'aie à me louer de votre caractère, et vous serez bien aimable.
Dimanche, 8 août 1773.
Voyez quelle folie d'aller vous chercher, d'aller vous attendre à Breslau^ ! vous y serez occupé du roi, des troupes, de vos succès, etc., etc.. et rien ne vous portera à jeter vos regards vers Paris. J'ai tort ; Paris est bien grand, mais vous m'y laisseriez dans la foule. Cependant, croyez-moi, il y a peu, mais très-peu, et si je ne craignois de vous affliger, je vous dirois : 11 n'y a personne qui vous regrette plus sincèrement que moi. Tout le monde est occupé ou dissipé : moi seule, je crois, je ne saurois perdre de vue ce qui m'afflige, ou ce que je désire. Je ne sais pas comment on fait pour s'accoutumer aux privations : celles qui touchent l'âme sont si sensibles ! elles n'ont point de dédommagement. Je ne conçois point qu'il n'y ait pas encore trois mois que vous êtes parti, et je conçois bien moins encore comment il faudra vous attendre jusqu'à la fin de novembre. Votre présence ne pourroit que me consoler, et je la regrette comme mon plaisir. Ah ! l'amitié, ce bienfait de la nature, est donc un nouveau malheur pour moi ! tout ce qui affecte mon âme en devient le poison. Vous étiez pour
i . Parti de Vienne le 12 août pour assister aux manœuvres de Silésie, M. de ■Cuibert n'arriva à Breslau que le 16 août, en passant par Nicolsbourg, Briinn, Olmutz, Neustadtj Neiss.
moi une connoissance si aimable : votre ton, vos manières, votre esprit, tout me plaisoil ; un degré d'intéri^t a tout gâté; je me suis livrée au bien que vous me faisiez. Ah 1 pourquoi avez-vous pénétré dans mon âme ? pourquoi me montriez-vous la vôtre ? pourquoi établir un commerce intime entre deux personnes que tout sépare? Est-ce vous, ou est-ce moi qui suis coupable de l'espèce de douleur dont je souffre? Quelquefois je suis arrêtée sur le désir que j'ai de votre retour, parce que je crains que vous n'affligiez mon amitié ; cependant elle sera bien peu exigeante ; vous >erez tellement occupé, dissipé et entraîné, qu'à Paris même, vous serez peut-être plus loin de moi qu a Breslau. Songez donc à tout ce que vous aurez acquis auprès des gens qui aiment par air et par désœuvrement. Vous viendrez de si loin, on s'intéressera tant à ce que vous aurez vu, on sera si charmé de vous voir, de vous entendre, qu'il n'y aura pas moyen de vous dérober à tant d'empressement. Eh bien ! soit; je ne vous verrai guère et je vous attendrai souvent : c'est quelque chose. D'ailleurs, quand on est honnête et sensible, on revient souvent où l'on est toujours attendu. Je voudrois en être là ; mais au moins n'êtes-vous pas dans l'intention d'abréger, plutôt que de prolonger votre voyage ? Que verrez-vous de mieux, de plus intéressant que ce que vous voyez en Silésie ? et puis, si vous n'avez pas le soin d'écrire de Suède, si vous attendez d'avoir reçu des lettres, vous voyez bien qu'on sera trois mois sans entendre parler de vous, et ce n'est plus là être absent, c'est être mort. Quand vous seriez condamné aux mêmes privations, vous en souffririez moins ; d'ailleurs c'est votre faute : vous vous y êtes soumis en parlant, et vos amis n'y ont pas donné leur consentement. En un mot, soit justice, soit générosité, je veux avoir de vos nouvelles, et il n'y a ni raison ni prétexte qui puisse vous autoriser à être jamais aussi longtemps sans m'écrire que vous l'avez été de Prague à Vienne. Songez que vous devez beaucoup à ma situation : je suis malheureuse, je suis malade ; voyez si cela ne sollicite pas votre vertu. Ce qu'elle m'accordera sera payé d'une reconnoissance infinie. Mon Dieu l le pauvre motif et le pitoyable sentiment ! ne trouvez-vous pas ? — J'ai lu ces jours passés l'extrait d'un Éloge de Colbert^ , qui concourt à l'Académie
t. Cet Eloge, mis au concour* par {''académie française, était de Mecker»
LETTRE XIU. 39
françoise. Cet extrait m'a paru d'un ton si ferme, s-, noole, si élevtS si original, que tout à coup j'ai désiré qu'il fût de vous. Je ne sais si le reste de cet ouvrage en seroit digne ; mais vous ne désavoueriez pas le peu que j'en ai vu. — J'ai eu la fièvre tous ces jours passés ; la dernière fois que je vous ai écrit, j'ai fini ma lettre en tremblant le frisson. I! y a un certain courrier qui, depuis un an, donne la fièvre à mon âme; mais elle avoit gagné ma mauvaise macliine. Je me sens détruite ; et j'ai toujours été si malheureuse, que j'ai quelque chose qui me dit que je mourrai au moment où mon malheur pourroit finir. Revenez, et du moins je serai sûre d'avoir goûté avant de mourir une consolation bien douce pour mon 3me. Je me reproche d'avoir été injuste avec vous. Mon Dieu ! si vous avez souffert, vous m'aurez pardonné : il y a des situations qui demandent tant d'indulgence ! — J'ai lu le livre si attendu de M. Helvétius'. Je suis effrayée de sa grosseur, deux volumes de six cent? pages chacun ! votre voracité en viendroit à bout dans deux jours ; mais moi, je ne saurois lire avec intérêt: mes affections retiennent toute mon attention ; je lis toujours ce que je sens, et non pas ce que je vois. Ah ! mon Dieu l que l'esprit s'amoindrit en aimant l il est vrai que l'âme n'y perd rien; mais que fait-on d'une âme ? — J'oubliais de vous répondre sur l'affaire du comte de C*** : elle est un peu plus reculée que lorsqu'il en a eu la première pensée ; vous ne pouvez croire quel pauvre homme est celui dont dépend cette affaire : il n'est pas bête, mais c'est le plus sol de tous les hommes. Sa femme vaut mieux : mais l'occupation où elle est d'elle-même absorbe toutes ses facultés. En tout, ce sont des gens dont le vrai mérite est d'avoir un excellent cuisinier. Que de gens, dont on dit du bien, qui n'ont pas d'autre valeur ! Non, l'espèce humaine n'est pas méchante : elle n'est que sotte, et à Paris elle est aussi
<iui remporta le prix. H. Walpole le jugeait • l'ouvrage d'un homme d'un trèst)oa esprit et d'ui. homme de bien, pas fort éloquent ; » et madame du DefTant disait qu'on y trouvait o de l'affectation dans le style, des pensées obscures et trop métaphysiques. » {Corresp., édit. Lescure, II, 347 et 349.) Aoltaire se fit le défenseur de Colbert, dont les doctrines économiques étaient fort atta- <iuées dans cet Éloge. (Lettre du 1" nov. 1773.)
1 . Il s'agit du livre • De rhomme, de ses facultés intellectuelles et de son éducation (s. 1., 1772, 2 vol.in-8), ouvrage posthume d'Helvétius, mort en décembre 1771, et qui était un commentaire fort indigeste du livre de V Esprit paru en i75S.
vaine et aussi frivole que sotte : mais qu'importe, pourvu que ce qu'on aime soit bon, aimable et excellent?
Ah I si vous saviez ce qui amuse, ce qui attache le public I une tragédie de M. Dorât (elle est dénuée d'esprit, d'intérêt et de talent), et puis encore une comédie de M. Dorât'. C'est le chef-d'œuvre du mauvais goût et du mauvais ton ; c'est un jargon inintelligible. Enfin les applaudissemens qu'on donne à cela m'avoient réellement attristée l'autre jour. Cela est fait pour décourager le talent.
Dimanche, 15 août i 773*
Mon Dieu ! écoutez-moi, et une fois pour toutes, croyez que je ne puis pas avoir de tort avec vous, et vous savez bien pourquoi je ne puis pas avoir de tort. Je n'ai donc point eu de négligence, puisque, depuis le 3 juillet, voilà ma cinquième lettre, le 15, le 26, le l*' août, le 6 ou le 7, et aujourd'hui. Je n'entends pas pourquoi le 3 vous n'aviez pas ma lettre du 15. Je ne puis pas me faire aux irrégularités de la poste ; elles font le touiment de ma vie ; mais vous m'étonnez, vous, d'y mettre autant d'importance. Comment donc votre âme peut-elle suffire à tout? je ne fais qu'une seule chose, et j'en meurs de fatigue et de douleur. — Cette citation des regrets de ce père, à propos de mes lettres, est bien charmante. Est-ce avec de l'esprit qu'on pénètre si avant dans une âme sensible ? Non ; votre esprit me plairoit, mais il ne me toucheroit pas. Comment avez-vous pu penser que j'aie formé k projet de vous inquiéter? Eh ! bon Dieu ! où aurois-Je trouvé cette sotte confiance? Vous punir ! et de quoi? En supposant, ce qui n'est assurément pas, que je fusse mécontente de votre amitié, est-ce que je perois en droit de me plaindre? et ne seroit-ce pas le comble de l'impertinence d'aller imaginer que mes lettres seront une privation sensible pour vous? Si je vous dis que je ne suis pas si sottement vaine que la plupart des femmes,
1 . Régulus, tragédie, et la Feinte par amour, comédie en trois actes et en ^ers, jouées toutes deux pour la première fois le 30 juillet 1773. Dorât était alors capitaiue au régiment d'Arlois.
VOUS ne serez pas obligé de m'en croire ; mais connoissezmoi mieux, et vous verrez que je reçois à titre de grâce tout ce qu'on veut bien m'accorder; que j'en jouis avec sensii)ilité ; que j'y réponds avec toute la tendresse et la sincérité de mon âme ; mais jamais je ne me sens animée de cette sorte de confiance qu'on ne trouve point dans son cœur, mais bien dans l'amour-propre qui fait exiger de ce qu'on aime, et qui ose quelquefois le mettre à l'épreuve. L'usage du monde n'a point altéré la simplicité et la vérité de mes sentiraens. Remarquez que je ne me loue pas, je me défends. — Je suis fâchée et inquiète de votre mal à la jambe ; vous ne la ménagerez pas, quoi que vous en disiez, et voilà de quoi je suis inquiète plus que de votre mal. Mon Dieu l que vous avez bien raison ! il n'y a rien de si froid et de si plat que de ménager ses amis. Hélas 1 le grand malheur de l'absence, c'est de trop ignorer tous les détails qui les touchent. En disant beaucoup, on laisse encore tant à désirer l 11 me semble que mon ami omet toujours ce que j'ai besoin de savoir. Mais pourquoi donc vous excéder de fatigue ! le manque de sommeil épuise la tête, et, quelque forte que puisse être la vôtre, je suis assurée que, lorsque vous avez passé la nuit, vous tirez un moins bon parti dey choses et des objets que vous voulez observer, sans compter que vous risquez d'affoiblir votre santé. Pour arriver au but que vous vous proposez, il faut non-seulement vivre, mais se bien porter ; pour s'exalter l'âme au point de tout sacrifier à l'amour de la gloire, je crois qu'il est bon de conserver son estomac. Ah ! si vous saviez combien les souffrances physiques rapetissent l'âme ! je vous réponds que vous ne prodigueriez pas, comme vous le faites, votre sommeil et vos forces. Je vous parle là une langue bien triviale,, mais c'est celle de l'amitié. Remarquez que les personnes qui aiment à plaire ne disent pas un mot de tout cela. Le ton de l'intérêt est sans grâce, il est pesant, il se répète ; mais il n'ennuie pas lorsqu'on le sent pour quelqu'un qui le mérite si bien. En effet, il ne tiendroit qu'à moi de croire que l'inquiétude où vous étiez lorsque vous m'avez écrit, troubloit un peu votre jugement ; vous me pressez de vous écrire, sans me dire où il faut adresser ma lettre. Je sais que vous n'êtes plus à Vienne depuis le 12 au plus tard, et cependant je vous y écris; cela n'a pas le sens commun. Ce qui, je crois, ne l'a pas davantage, c'est de vous avoir
écrit à Breslau ; mais pourquoi donCj lorsqu'on fait le tour du monde, conserver le besoin d'entendre parler de ses amis? Ah ! oui, vous êtes bien inconséquent ! en vérité, il y a des momens où je me sens si lasse, que je suis toute prête à vous laisser en chemin. Je suis si malade, je suis si Iriste, qu'il me semble que ce seroit vous servir que de me laisser tout à fait oublier. Plus vous avez de bonté, plus vous êtes sensible, et plus j'ose vous répondre que vous vous repentirez souvent de vous être livré trop vite à une liaison, dont tout l'avantage devoit être pour moi. — Il y a un article dans votre lettre, sur lequel mes yeux ne pouvoients'arrêter, et mon âme sembloit s'y attacher. Mon Dieu ! quel mot vous me prononcez 1 mon sang se glace ; non, non , mon ûme ne chercheroit plus la vôtre. Ah ! cette pensée me fait mourir ! Soyez ma consolation ; calmez, s'il est possible, le trouble de mon âme : mais gardez-vous do penser que je pusse survivre un instant à un malheur dont la seule crainte remplit ma vie d'un effroi qui a détruit ma santé, et qui trouble sans cesse ma raison. Adieu ; je ne saurois continuer : je me sens le cœur serré ; si je puis me distraire, je reprendrai : car j'ai à me justifier et à vous demander pardon, quoique je ne sois pas coupable.
Toujours dimanche.
J'ai été tentée de vous avertir que j'avois dit cette phrase sur le roi de Prusse, qui étoit charmante et que je crus pouvoir répéter sans inconvénient. Elle fut trouvée comme elle est, et elle fut répétée tant et tant, qu'elle alla jusqu'à madame du Deffant, qui la trouva très-mauvaise, qui la retourna, qui la commenta, et qui éprouva sur son avi.> mille contradictions. Enfin, elle finit par dire que, quand vous auriez fait Athalïe avec le Connétable, cela ne l'empêcheroit pas de trouver le fond et la forme de cette pensée détestables. A quelques jours de là, elle en parla à l'ambassadeur de Naples ' , sur le même ton ; cela l'impa-
1 . Dominique, marquis de Caraccioli, né à Naples en 1715, mort en 1789, successivement ambassadeur à Turin, à Londres, puis à Paris de 1771 à 1784. Très-lié avec d'Alen:bert, Diderot, Condorcet, il se rattachait aussi aux éconumistes par des connaissances spéciales qui lui inspirèrent, en 1785, ses Héiflexions sur la liberté du commerce des grains. Madame du Deiïant, avec laquelle cet incident de la lettre de M. de Guibert ne le brouilla pas, écrivait -de lui à cette date : « J'aime assez le Caraccioli ; il a de la candeur, de la
tienta, et il lui dit que lorsqu'on vouloit criliquer, il falloit au moins citer de bonne foi, et qu'en chdugeant les ternies de cette phrase, il trouvoit encore sa critique aussi sévère qu'injuste. Madame de Luxembourg, madame de Beauveau, devant qui cela se passoit, et qui étoicnt contre madame du Deffant, demandèrent à l'ambassadeur s'il pourroit avoir une copie de cette phrase : il la leur promit; il vint me conter toute cette sotte dispute, et j'avoue que le plaisir de confondre madame du Deffant me fit céder à la prière de l'ambassadeur : je lui fis copier ces (rois lignes, et il s'en alla friompiiant. Alors madame du Deffant fut confondue, ou du moins elle n'osa plus dénigrer ce que tout le monde trouvoit charmant. Jusque-là il ii'avoit pas été question de savoir à qui vous l'aviez écrite. Elle s'avisa de le demander : l'ambassadeur s'y refusa, elle n'en eut que plus de curiosité ; enfin il lui dit que c'étoit à moi ; et il ajouta : C'est à coup sûr par pressentiment que vous avez dénigré quelque chose qui est plein d'esprit et de grdces. Voilà un long récit : je vous l'aurois conté dans le temps; mais c'est que cela me parut pitoyable, transporté à quatre cents lieues. 11 faut ajouter que l'ambassadeur me rapporta cette copie qui fut brûlée. Et puis, voyez quelles sottises occupent les gens du monde! quel vide cela prouve! Oui, le malheur est bon à quelque chose: il corrige de toutes ces petites passions qui agitent les gens oisifs et corrompus. Ah! s'ils pouvoient aimer, ils deviendroient bons. Vous voyez, après cela, si je suis coupable d'indiscrétion ; et si vous me le dites, je le croirai: mais ne me dites point qu'on croira que nousnous écrivons pour faire de l'esprit, etc. Eh! que nous importe ce que les sots ou les méchans croiront: ils ne sont forts que parce qu'on les craint; je les hais, je les fuis, mais je ne les crains plus. Depuis quelques années, j'ai tellement apprécié ceux qui jugent, que je n'oserois pas vous dire le mépris que j'ai pour l'opinion. Je ne \oudrois pas la braver, mais voilà tout. 11 y a une passion qui ferme l'âme à toutes les misères qui tourmentent le? gens du monde, j'en fais la triste expérience. Un grand chagrin tue tout le reste. Il n'y a qu'un intérêt, qu'un plai-
franchise et de la noblesse ; il est divertissant, et puis il se plaît avec moi ; il me tient fidèle compagnie. > [Corresp., édit. de M. de Lescure, II, 348. Voir «nnove les Mém. de MarmonUl- "^n i»<»»ti«it par d'Alembert, et les Souvenir» du barou de Gleicbeu.)
sir, qu'un malheur et qu'un seul juge pour moi dans toute la nature. Oh! non, je n'ai point de petitesse. Songez que je ne tiens à la vie que par un point : s'il venoit à m'échapper, je mourrois. D'après cette disposition intime, profonde ei permanente, vous croirez sans peine que tout est anéanti pour moi. Je ne sais par quelle fatalité ou par quel bonheur, j'ai été susceptible d'une affection nouvelle: en me recherchant, je n'en saurois trouver, ni expliquer la cause; mais quelle qu'elle soit, ses effets mettent de la douceur dans ma vie. Il me paroit inouï que mon malheur ait pu vous intéresser : ceî^ me prouve la bonté, la sensibilité de votre cœur. Je me reproche a présent les remords que j'ai eus en me livrant à mon penchant pour vous: le malheur rend sévère envers soi-même; je me croyois coupable du bien que vous me faisiez; est-ce à présent, étoit-ce alors que je me faisoisillusion? en honneur, je n'en sais rien: mais vous, dont le malheur ne bouleverse pas l'âme, vous me jugerez mieux; et quand je vous verrai, vous me direz si je dois m'applaudir ou m'aftligerdu sentiment que vous m'inspirez. — J'ai reçu hier des nouvelles qui m'alarment : sa santé ne sauroit se raffermir; il est toujours menacé d'un accident funeste, et dont il a été deux fois à l'agonie depuis un an : voyez s'il est possible de vivre. Adieu; donnez-moi de vos nouvelles.
Lundi, 16 août 1773.
Je rouvre ma lettre, pour vous dire combien je suis pénétrée de la bonté que vous avez d'être aussi inquiet de n'avoir pas reçu de mes nouvelles. Je n'en conçois pas la raison: car ce sont mes amis qui ont été chargés de remettre mes lettres à la grande poste. M. d'Alembert a reçu hier votre lettre du 6. Je me suis chargée de vous répondre, et je ne vous dirai jamais à quel point je suis fâchée et bien aise de vous avoir donné de l'inquiétude; si j'avois fort, je serois désolée. Mais pourquoi donc avez-vous renoncé à aller dans le nord? Je ne puis croire que ce soit uniquement pour abréger le temps de votre voyage : à qui donc faites- \ous le sacrifice de la Suède? Si on l'a exigé, vous êtes con-
tenf: le mouvement de cette personne vous a déjà payé. Enfin, si votre retour est avancé, j'aime la personne ou la chose qui en est cause: mais, l'année prochaine, il faudra encore aller en Russie; et puis ne faudra-t-il pas tout à l'heure aller à Montauban; et puis les campagnes, et puis celle où vous trouverez le plaisir et où vous chercherez le bonheur, et puis, et puis: mais n'importe; tout cela vaut mieux que la Suède; et je ne sais, quelque chose me dit que je ne dois pas m'inquiéter de ce qui arrivera l'année prochaine : comme vous le disiez, on a le temps de mourir cent fois. Mais pourquoi n'est-ce pas à moi que vous avez dit que vous abrégiez votre voyage? je l'aurois su un jour plustôt. Vous m'avez fait un reproche; j'ai envie de vous le rendre: est-ce vous qui êtes coupable de ce que me mande le chevalier de Chalelux? Il prétend que je vous aime beaucoup. (Comment le sait-il? je n'ai mis que vous et celui à qui je dis tout, dans mon secret; lui auriez-vous écrit? Si cela étoit, j'aurois à vous remercier et à me plaindre.
M. d'Alembert est dans ce moment-ci chez madame fieoffrin. Je ne doute pas qu'elle ne se fasse un plaisir d'écrire au roi de Pologne*. Savez-vous bien qu'on pourroit mettre sa vanité à vous louer et à vous aimer? mais surtout n'allez pas croire que ce soit ce mouvement qui m'ait portée vers vous : eh! que cela seroit /^réZ''/ J'espère qu'avant de partir de Vienne, vous aurez été accablé de mes lettresjusqu'au dégoût. N'oubliez pas que vous avez à m'accuser la réception de cinq, en comptant celle-ci. Vous seriez bien aimable, si vous répondiez à loules mes questions; mais vous manquez de temps et peut-être de confiance; quant à moi, qui ne manque ni de facilité ni à'indulgence, je vous pardonnerai. Il me semble que dans cette longue lettre que je vous écris, j'ai omis un article assez curieux; c'est ma santé: elle est détestable: je tousse à mourir, et avec assez d'effort pour cracher le sang. Je passe une partie de ma vie sans pouvoir parler; ma voix est éteinte, et c'est de toutes
i. Stanislas-Auguste Pouialowski, né en 1732, élu, le 7 septembre 1764, roi de Pologne sous la pression des soldats de Catherine II, mort le 12 février 1798. 11 s'était lié intimement avec madame Geoffrin, qu'il appelait Tnaman, dans un voyage qu'il fit à Paris en 1753 et qu'elle lui rendit à Varsovie en 1766. Sa Correspondance avec madame Geoflrin a été publiée par M. Ch. de Moay , Paris, 1875, in- S ; mais elle ne contient aucune lettre sur le sujet dont il s'agit ici.
les incommodités celle qui convient le mieux à la disposition de mon âme: j'aime le silence, le recueillement, la retraite. Je ne dors point ou presque point, et je ne m'ennuie jamais. N'allez-vous pas croire que je suisneureuse?Si j'ajoutois que je ne changerois pas ma situation pour celle de qui que ce soit dans le monde, vous me croiriez en paradis; vous ■auriez tort: pour y aller, il faut être morte, et voilà ce que je voudrois être; mais venez, et écrivez-moi beaucoup, beaucoup.
Ce Î2 août 1773.
J'ai reçu hier votre lettre du 10', elle m'a fait du bien. Si vous saviez tout ce que j'ai souffert depuis huit jours! combien mon cœur a été navré de douleur! dans quel trouble, dans quelles alarmes je consume ma vie! je n'ai plus la liberté de m'en délivrer, cela m'est affreux, et il n'est pas au pouvoir de ce que j'aime de faire cesser mes maux:illes sent, il en souffre; il est encore plus malheureux que moi, parce que son âme est plus forte, a plus d'énergie et de sensibilité que la mienne. Depuis un an, tous les momens <le sa vie ont été marqués par le malheur: il en mourra et il veut que je vive. Oh ■ mon Dieu ! mon àrae ne peut pas suffire à ce qu'elle sent et à ce qu'elle souffre; voyez ma foiblesse; voyez combien le malheur rend indiscret et personnel: je vous occupe de moi, je vous attriste peut-être. Ah! pardonnez-le-moi: cet excès de confiance vient démon amitié, de ma fendre amitié pour vous. Vous m'avez déj i marqué tant de bonté et d'indulgence, qu'il me semble que je n'en peux plus abuser. Hélas! si vous souffriez, qui est-ce qui le senliroit et qui le partageroit mieux que moi? vous voyez dans mon âme, vous voyez ce qu'elle est pour vous. Eh! je le sens, au comble du malheur, en invoquant la mort à. chaque instant, vous me coûteriez un regret; vous me consolez, et cependant je succombe sous le poids de mesmaux. Eh! non, c'est que ce ne sont pas les miens qui me déchirent: ce sont ceux de mon ami, pour lequel je n'ai ni rfr
i. ÀTant son départ de Vienne.
raède, ni consolation: voilà le supplice d'une âme sensible cl dévouée; vous avez aimé, vous m'entendrez et vous me plaindrez. Mais voyez combien l'on saisit avidement ce qui l'ait espérer quelque soulagement. — D'après ce que vous aviez mandé à M. d'Alembert, je comptois vous voir à la fin de septembre, et vous ne serez ici qu'à la fin d'octobre; mais ail moins y serez-vous? Hélas! je ne sais si je puis me permettre d'espérer jusque-là. Je vous parle peut-être pour la dernière fois. Concevez-vous la situation où je suis? je n'ose me permettre ni projet ni espérance. Ah! j'avois beaucoup souiïert de l'injustice et de la méchanceté des hommes, j'en avois été réduite au désespoir; mais il le faut avouer, iln'y a point de malheur comparable à celui d'une passion profonde et malheureuse : elle a effacé dix ans de supplice. Il me semble que je ne vis que depuis que j'aime; tout ce qui m'affectoit, tout ce qui m'avoit rendue malheureuse jusque-là, s'est anéanti; et cependant aux yeux des gens calmes et raisonnables, je n'aurois de malheurs que ceux que je ne sens plus; ils appellent les passions des malheurs factices. Hélas! c'est qu'ils n'aiment rien ; c'est qu'ils nevivent que de vanité et d'ambition, et moi je ne vis plus que pour aimer. Je ne suis plus au ton ni aux sentimens de la société : il y a bien plus, je serois incapable de remplir aucun devoir; mais heureusement je suis libre, je suis indépendante, et en me livrant tout entière à ma disposition, je n'ai point de remords, parce que je ne manque à personne. Mais voyez le peu de cas que vous devez faire de moi; je me reproche souvent la bonté et l'estime qu'on me montre ; j'usurpe beaucoup dans la société ; on me juge trop favorablement, parce qu'on ne me connoit point. 11 est vrai aussi que j'ai tellement été victime de la calomnie et de la méchanceté de mes ennemis, que c'est une sorte de dédommagement que j'éprouve à présent. J ai été interrompue par l'arrivée du chevalierde Ghatelux^
i . Le chevalier de Chastellux, revenant d'Italie, avait fait, comme ses amis. Grillon, Schomberg, le chevalier de l'Isle, le pèlerinage obligé de Ferney. Voltaire lui écrivait, le 2 février de cette année : « Je ne puis me repentir de ■vous avoir importuné, puisque cela m'a valu l'assurance que j'aurais l'houneur de vous posséder vers le mois d'août dans ma chaumière. Vous allez en Ualie. Vous pourrez y entendre de la musique qui ne parle jamais au cœur. » (T. 68, p. 131, édit. Beuchot.) En 1773, il lui écrivait encore : • Je n'espère pas aToir l'honneur et la consolation de vous posséder une seconde fois; je suis d'un âge... ; mais si jamais le hasard vous ramenait vers nos quartiers, je tous
qui est entré dans ma chambre sans se faire annoncer, et je le croyois à Ferney. Je lui ai dit que j'étois bien aise de son retour; mais mon cœur n'en sentoit rien. 11 n'a pas un instant suspendu ma douleur; je sentois seulement qu'il me privoit de vous écrire, c'est cependant ce qu'on appelle un ami. En effet, Je m'intéresse à lui, mais il ne peut rien pour mon bonheur. Mon Dieu! peut-être que mon Ame est fermée à jamais à ce sentiment; si cela étoil, que faire de la vie? Je m'en remets à vous pour faire cette épreuve; venez, mais cela me fait peur. Ah !si mon âme venoit à rester à froid, je serois désolée; et vous, y seriez-vous sensible? auriez-vous assez de bonté pour regretter mon plaisir? mais sans doute, au moment où je vous verrai, vous serez encore tout occupé de celui que vous aurez senti en revoyant ce que vous aimez. Convenez que ce jour-là vous serez plus éloigné de moi que vous ne l'êtes de Breslau. Mon Dieul cela est juste; pourvu que. lorsque vous serez calme, vous reveniez à moi, je serai trop heureuse. Je suis non-seulement contente, mais encore pénétrée de ce que ^ous m'accordez, je ne sais même si j'y réponds; qu'en pensez-vous? lequel tJe nous est en reste? en jugeant par les situations, il me semble que l'avantage seroil pour moi. Le malheur dispose bien plus à l'amitié et à la tendresse que la vie que vous menez. D'ailleurs, toutes choses égales, n'êtes-vous pas mille fois plus aimable et plus digne d'être aimé? mais venez : il y a des jours, des momensoù mon âme est tellement absorbée, que je crains de ne pas vous aimer assez. Souffrez que je vous fasse un reproche; votre confiance manque à mon amitié, vous ne me dites plus rien de vous, pourquoi cela? j'ai été injuste une fois, je le sais, m'en puiiiriez-vous? Comment, si vous aimez, n'avez-vous rien à me dire? Vous souffrez, vous espérez, vous jouissez, pourquoi ne m'en dites-vous rien? Vous me parlez si peu devons, que vos lettres pourroient presque aller à toutes les femmes que vous connoissez. 11 n'en est pas de môme des miennes; elles ne peuvent avoir qu'une adresse. Voyez si j'ai tort; est-ce trop exiger que l'égalité dans la confiance? — Voici la quatrième lettre dont vous avez encore à m'accuser la
ilcroanderais en grâce de daigner tous détourner un peu pour passer à Ferney. • ^T. 6S, p. 403.1 La visite de M. de Chastellux au patriarche de Ferney avail (ifcsque coïncidé avec celle de Guibert. Aussi Voltaire revient-il souvent, à ♦ ;tic date, sur les deui ouvrages de la Tactique et de la Félicité publique.
réception, ne l'oubliez pas. Je crois que c'est une folie de vous avoir écrit à Breslau ; vous n'aurez pas pensé à la poste et ma lettre y sera restée. Mais au moins brûlez-vous les miennes? Je vois d'ici qu'elles tombent des paquets énormes que vous tirez de vos poches ; le désordre de vos papiers trouble ma confiance, vous voyez qu'il ne l'arréie pas. Adieu. J'ai mal à la poitrine. Votre jambe est-elle guérie? De vos nouvelles.
Lundi, 6 septembre 1773.
Votre silence me fait mal. Je ne vous accuse point; mais je souffre, et j'ai peine à me persuader qu'avec un inlcriil égal à celui qui m'anime, je fusse un mois sans entendre parler de vous; mais, mon Dieu! dites-moi, quel prix mettezvous donc à l'amitié, si le mouvement vous en sépare tout à fait? Ah! que vous êtes heureux! Un roi, un empereur, des troupes, des camps vous font oublier ce qui vous aime, et (ce qui est peut-être plus près encore d'une âme sensible) les personnes que votre amitié soutient et console. Non, je ne vous cherche point de tort, et je voudrois même que votre oubli ne m'en parût pas un; je voudrois trouver en moi la disposition qui fait tout approuver ou tout souffrir sans se plaindre. Voilà ma cinquième lettre sans réponse; je vous demande combien il y a de personnes avec qui vous feriez de pareilles avances. Je ne sais pourquoi je m'étois persuadée que je recevrois de vos nouvelles de Breslau, soit que vous reçussiez la lettre que je vous y ai adressée, soit qu'elle fût perdue ; mais mon espérance a été trompée. Oh ! je vous hais de me faire connoîlre l'espérance, la crainte, la peine, le plaisir; je n'avois pas besoin de tous ces mouvemens; que ne me laissiez-vous en repos? Mon Sme n'avoit pas besoin d'aimer; elle éioit remplie d'un sentiment tendre, profond, partagé, répondu, mais douloureux cependant; et c'est ce mouvement qui m'a approchée de vous : vous ne deviez que me plaire, et vous m'avez touchée; en me consolant, vous m'avez attachée à vous, et ce qu'il y a de singulier, c'est que le bien que vous m'avez fait, que j'ai reçu sans y donner mon consentement, loin de me rendre facile et souple, comme le sont les gens qui
regoiveiit grâce, semble, au contraire, m'avoir acquis le droit d'être exigeante sur votre amitié. Vous qui voyez de haut et qui voyez profondément, dites-moi si c'est là le mouvement d'une âme ingrate, ou peut-être trop sensible: ce que vous me direz, je le croiroi. Si jevoulois, ou plutôt si je n'élois pas inquiète et mécontente de votre silence, je vous ferois une querelle, que vous entendriez à merveille, à laquelle vous répondriez avec plaisir, et votre justification seroit sans doute un nouveau crime; mais vous êtes si loin, vous êtes si pressé, si occupé, et pire que cela, si enivré ! ce mot me venge ; mais il ne me contente pas. Revenez donc, je vois le temps s'écouler avec un plaisir que je ne puis exprimer. On dit que le passé n'est rien; pour moi j'en suis accablée; c'est justement parce que j'ai beaucoup soufTert, qu'il m'est affreux de souffrir encore. Mais, mon Dieu ! il y a de la folie à me promettre quelque douceur, quelque consolation de votre amitié; vous avez acquis tant d'idées nouvelles; votre âme a été agitée de tant de sentimens divers, qu'il ne restera pas trace de l'impression que vous aviez reçue par mon mallieur et ma confiance, lîh bien, venez toujours; j'en jugerai et je verrai clair; car l'illusion n'est point à l'usage des malheureux; d'ailleurs vous avez autant de franchise que j'ai de vérité ; nous ne nous tromperons pas un moment, venez donc et ne rapportez pas de votre voyage l'impression de tristesse que le chevalier a rapportée d'Italie. Il parle de tout ce qu'il a vu sans plaisir, et tout ce qu'il voit ne lui en fait pas davantage; en un mot, je ne changerois pas ma disposition contre la sienne, et cependant je passema vie dans les convulsions de la crainte et de la douleur; mais aussi, ce que j'attends, ce que je désire, ce que j'obtiens, ce qu'on me donne, a un tul prix pour mon âme ! Je vis, j'existe si fort, qu'il y a des momens où je me surprends à aimer à la folie jusqu'à mon malheur. Voyez si, en effet, je n'y dois pas tenir, s'il ne doit pas m'être cher ; il est cause que je vous connois, que je vous aime, que peut-être j'en aurai un ami de plus; car vous me le dites ; si j'avois été calme, raisonnable, froide, rien de tout cela ne seroit arrivé. Je végéterois avec toutes les femmes qui jouent de l'éventail en causant du jugement de M. de Morangiès » et de l'entrée de madame la
t» Jean-François-Cliarles de Molette, ctaite de Morangiès, né en 1726,
LETTRE XVm. 51
comtesse de Provence à Paris. Oui, je le répète : je prcière mon malheur à tout ce que les gens du monde appellent bonheur ou plaisir; j'en mourrai peut-i^tre, mais cela vaut mieux que de n'avoir jamais vécu. M'entendez-vous? êtesvous à mon ton? auriez-vous oublié que vous avez été aussi malade et plus heureux que moi? Adieu; je ne sais comment cela se fait ; je ne voulois vous écrire que quatre lignes, et mon plaisir m'a entraînée. Combien y a-t-il de personnes que vous aurez plus de plaisir à revoir que moi? Je m'en vais vous en donner la liste. — Madame de***, le chevalier d'Aguesseau, le comte de Broglie, le prince de Beauveau', M. de Rochambeau*, etc., etc. , mesdames de Beauveau, de Bouiflers, de Rochambeau, de Martinville, etc., etc., et puis le chevalier de Chatelux, et puis moi enfin, et à la fin. Eh bien! voyez la diflerence; je n'en nommerai qu'un contre vous dix, mais le cœur ne se conduit pas d'après la justice; il est despote et absolu. Je vous le pardonne; mais revenez.
Ce jeudi, septembre 1773,
Après avoir attendu plus d'un mois de vos nouvelles, vous m'apprenez que vous avez été bien malade*; et vous
oiaréchal de camp du 25 mars 1762, dont le procès ec faux avec la famille Véron occupait alors la France et l'étranger, grâce aux facturas que Voltaire ne cessa d'écrire en sa faveur pendant les années 1772 et 1773. (Voir OEuvres de Voltaire, t. 47, passim, et 67, page 479.)
1. Charles-Juste, prince de Beauvau, né en 1720, membre de l'Académie française en 1771, maréchal en 1783, mort en 1793. Il avait, eu 17t)4, épousé en secondes noces Marie-Chnrlotte de Rohan-Chabot, fille de ce chevalier de Rohan, depuis comte de Chabot, célèbre par son aventure avec Voltaire, née en 1 729, veuve en 1761 de Jean-Baptiste, marquis de Clerinuiit-d'Amboise, morte le 26 mars 1807. (Voir les Souvenirs de la maréchale de Beauvau, publiés par madame Standish, née Noailles ; Techener, 1872, in-S.)
2. Jeîn-Baptiste-Douatien de Vimeur, comte de Rochambeau, né en 1725, maréchal en 1783, mort en 1807. Il avait épousé, le 22 décembre 1749, Jeanne-Thérèse d'Acosta, fille d'un secrétaire du roi.
3 . Après avoir suivi, du 16 août au 5 septembre, les manœuvres enéculées entre Neiss et Breslau, par les troupes prussiennes, sous les yeux du roi, M. de Guibert, déjà en route pour Varsovie, était tombé assez gravement malade pour être obligé de rentrer à Breslau, où il resta alité jusqu'au 16, et reprit ensuite le chemin de Vienne, renonçant à son voyage en Pologne.
52 l.l'.TTRES DE MADEMOISELLE DE LISPIXASSE.
croyez rassurer mon amitié, en me disant qu'il n'y a point d'inquiétude à avoir, parce que la fièvre vous avoit quitté la veille. De bonne foi, croyez-vous que, sur cette assurance, l'ûme puisse se calmer? Hélas! je le vois trop, vous me traitez comme les gens du monde qui se disent amis, et qui ne sentent rien : ils ne sont agités et occupés que de leur propre intérêt ou de leur sotte vanité; mais, mon Dieu ! je ne les critique point, je m'afflige de ce que vous souffrez el de ce que je crains. Si vous saviez combien vous m'occupez douloureusement depuis un mois ! mais ce n'est pas de cela que je veux vous parler : c'est de votre santé et de votre retour. Au nom de l'amitié, ne faites point de folie, dormez, reposez-vous, et pour arriver plus tôt ne risquez pas de n'arriver ja.nnais. Au moins aurez-vous eu le soin de me donner de vos nouvelles avant que de quitter Breslau? Vous serez accablé de mes lettres en arrivant à Vienne: n'oubliez pas de m'en accuser la réception, et pour cause; celle-ci est la cinquième dont vous avez à me parler. Ce n'étoit pas ma lettre que vous envoyiez chercher à la poste de Breslau : voyez si je suis bonne et généreuse, j'aurois voulu qu'elle pût se métamorphoser en celle que vous attendiez, et dont votre Ame avoit besoin. Je ne sais à quoi cela tient, mais vous êtes l'homme du monde à qui j'ai le moins d'envie de plaire, avec qui je veuille le moins faire valoir ce que vous appelez mes attentions. C'est que je ne veu.x point de voire reconnoissance; c'est un sentiment que j'abhorre. Je voudrois bien me tromper ; mais au Ion de votre lettre, je vois que vous étiez bien foible, bien pâle et bien abattu. Je meurs de crainte que, dans cette disposition, vous n'ayez pas songé à m'écrire : si cela est vrai, vous serez bien coupable. Sachez-moi gré de ne point vous faire de reproches aujourd'hui : je pourrois pourtant avec justice \oas en accabler. Je suis ravie que vous ayez été content de votre voyage. M. d'Alembert n'a pas eu de nouvelles du roi depuis son retour de Silésie. Adieu : il faut couper court ; si je vous parlois de vous, j'aurois trop de choses à vous dire ; et si je vous parlois de moi, cela seroit trop triste pour un convalescent.
M. d'Alembert vous attend avec impatience. Le chevalier de Chatelux est absorbé par les comédies de la Chevrette ',•
1 . Maison de campague dans la vallée de ilonlmoiency, com. de Deuil, et où
niais son accent est froid et triste. Adieu; vous croyez donc que je vous reverrai dans un mois? Il y a trop loin pour en sentir du plaisir.
[NoTenibre] 1773.
Me voilà : le courage m'a manqué ! Quand je n'ai pas ce que j'aime, je préfère être seule: je cause alors avec mes amis avec plus d'intimité et d'abandon. Je viens d'écrire trois heures, et j'en suis aveugle, mais non pas ennuyée. Madame de Boufflers m'a permis de vous demander une copie de sa lettre ; apportez-la-moi demain, je vous en prie; apportez-moi la suite de voire voyage qui me fait un plaisir infini'. Est-ce le matin, est-ce le soir que je dois vous voir? J'aimerois le matin, parce que c'est plus lot, et le soir, parce que c'est plus longiemps; enfin j'aimerai ce que vous voudrez bien m'accorder. Bonsoir; je ne me suis pas endormie la nuit dernière.
madame d'Épinay recevait la société littéraire du temps. (Voir les Mémoires de madame d'Epinay. Charpentier.)
1 . M. de Guibert avait visité Voltaire à Ferney, vers le mois d'octobre, en revenant de Vienne en France. U y avait lu son Çunnélable. et beaucoup parlé du roi de Prusse. « Ce M. Guibert, écrit Voltaire à Frédéric, fait comme l'Europe: il parle de Votre Majesté avec enthousiasme. 11 dit qu'il vous a trouvé en état de faire vingt campagues. » (Lellres du ÎS octobre 17 73 ; édit. Beuchotjt. 68, p. 353.) Et le 6 novembre, à d'Argental : » J'ai entendu la tragédie du Connétable de Bourbon, que M. de Guibert ne récite pas Imp bien, mais qui étincelle de beaux vers. Il a bien de l'esprit ce M. Guibert ! » :/{., p. 364.) — A madame du Dcffant, le 16 : • J'ai trouve encore plus de génie dans la Tactique de M. de Guibert que dans sa tragédie, et même encore un peu plus de hardiesse. Ce qui m'a charmé, c'est que ce docteur en l'art d'assassiner le* gens, m'a ))aru, dans la société, le plus poli et le plus doux des hommes. Je devais naturellement donner la préférence à la tragédie sur l'art de tuer les hommes: je crois même qu'en la travaillant un peu, on pourrait en faire un ouvrage régulier et intéressant dans toutes ses parties. » {Hem, 369.) Enfin, Voltaire s'emparait de ce titre de Tactique pour le donner à une satire qu'il composait alors et qu'il adressait à M. de Guibert. « Il est juste, écrivait-il à d'Alembert le 19 novembre, que je vous fasse lire ma satire contre M. de Guibert, qui m'a d'ailleurs paru un homm.e plein de génie, et, ce qui a'estpa» moins rare, un homme très-ainiablc. » [II., p. 372.)
5i LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE.
Huit heures et demie, 1773.
Mon ami, je ne vous verrai pas, et vous me direz que ce n'est pas votre faute! mais si vous aviez eu la millième partie du désir que j'ai de vous voir, vous seriez là; je serois heureuse. Non, j'ai tort, je soulTrirois; mais je n'envierois pas les plaisirs du ciel. Mon ami, je vous aime comme il faut aimer, avec excès, avec folie, transport et désespoir. Tous ces jours passés, vous avez mis mon âme à la torture. Je vous ai vu ce malin, j'ai tout oublié, et il me sembloit que je ne l'aisois pas assez pour vous eu vous aimant de toute mon âme, en étant dans la disposition de vivre et de mourir pour vous. Vous valez mieux que tout ■cela; oui, si je ne savois que vous aimer, ce ne seroit rien en effet: car y a-t-il rien de plus doux et de plus naturel que d'aimer à la folie ce qui est parfaitement aimable? Mais, mon ami, je fais mieux qu'aimer, je sais souffrir; je saurai renoncer à mon plaisir pour votre bonheur. Mais voilà quelqu'un qui vient troubler la satisfaction que j'ai à vous prouver que je vous aime.
Savez-vous pourquoi je vous écris? c'est parce que cela me plaît: vous ne vous en seriez jamais douté, si je ne vous l'avois dil. Mais, mon Dieu! où étes-vous? Si vous avez du bonheur, je ne dois plus me plaindre de ce que vous m'eulevcz le mien.
Bonjour, mon ami. Avez-vous dormi ? comtnent êtes-vous? vous verrai-je? ah! ne m'ôfez rien : le temps est si court, et je mets tant de prix à celui que j'emploie à vous voir. Mon ami, je n'ai plus d'opium dans la tète, ni dans le sang : j'y ai pire que cela, j'y ai ce qui feroit bénir le ciel, chérir la vie, si ce qu'on aime étoit animé du môme mouvement : mais, mon Dieu! ce qu'on aime est justement fait pour faire le tourment et le désespoir d'une âme sensible. Bonjour; je veux vous voir, vous auriez dû venir dîner avec