I. Le 10 mai
passionnée, (éteignent et engourdissent la vôtre. Oui, je ic ri'pùte : vous n'avez pas besoin d'être aimé. Quelle étrange méprise! mon Dieu! et j'ose accuser certaines gens de manquer de discernement; j'ose dire qu'ils n'observent rien, qu'ils ne connoissent pas les hommes. Ah! comment ai-je été égarée, trompée à un tel excès? comment mon esprit n'a-t-il pas arrêté mon âme? et comment se fait-il qu'en vous jugeant sans cesse, je sois toujours entraînée? Vous ne connoissez pas la moitié de l'ascendant que vous avez sur moi : vous ne savez pas ce que vous avez à vaincre chaque fois que je vous vois; vous ne vous doutez pas de tous les sacriflces que je vous fais: vous ne savez pas à quel point je renonce à moi pour être à vous. Je vous dirai comme Phèdre :
U falloit bien souvent me priver de mes larmes'.
Oui, mon ami, je me prive avec vous de tout ce qui m'est le plus cher. Je ne vous parle ni de mes regrets, ni de mes souvenirs; et ce qui m'est plus cruel encore, je ne vous laisse voir qu'une partie de la sensibilité dont vous remplissez mon cœur. Je retiens la passion que vous excitez dans mon âme; je me dis sans cesse : Il n'y répondroit pas, il ne m'enlendroit pas et je mourrois de douleur. Concevez-vous, mon ami, l'espèce de tourment auquel je suis livrée ? j'ai des remords de ce que je vous donne, et des regrets de ce que je suis forcée de retenir. Je m'abandonne à vous, et je ne me livre pas à mon penchant ; en vous cédant, je me combats encore. Ah ! m'entendrez-vous? et saurez-vous du moins par la pensée ce que je sens et ce que vous me faites souffrir? Oui, vous aurez un retour vers moi, parce que vous avez cette sensibilité qui fait qu'on s'intéresse aux malheureux et qu'on les plaint. Mais je ne sais pourquoi je me permets ce moment d'épanchement ; je sais de reste que je ne trouverai point de consolation dans votre cœur. Mon ami, il est vide de tendresse et de sentiment. Vous n'avez qu'un moyen de m'enlever à mes maux, c'est en m'enivrant, et ce remède môme est le plus grand de mes malheurs. Bonsoir, mon ami; donnez-moi de vos nouvelles : mon laquais a ordre de retourner chercher votre réponse. — Dites-moi ce que vous comptez faire demain
l. Phèdre, bl'Ic IV, s-, n.
vendredi; dites-moi si je vous verrai. Je vcudrois que ro ne fût pas le matin, par ce que je dois avoir une visite longue et ennuyeuse; je voudrois vous voir pourtant. Sonfez que samedi et dimanche je serai privée de ce bonheur. Adieu encore, je suis fatiguée. J'ai vu, je crois, quarante personnes aujourd'hui, et je n'en dcsirois qu'une, une dont sûrement la pensée ne s'est pas tournée une fois vers moi. Mon ami, si vous étiez heureux, j'approuverois votre manière d'être : mais ce vague, ce vide, cette agitation, ce mouvement perpétuel, cette manière de n'être ni occupé par le travail, ni animé par le sentiment, cette dépense continuelle qui appauvrit sans qu'il en résulte ni plaisir, ni intérêt, ni réputation, ni gloire! Ah! mon Dieu! vous ne méritiez pas que la nature vous traitât aussi bien : elle a été prodigue envers vous, et vous n'êtes que dissipateur; mais moi, je me ruine avec vous, et c'est vous accabler et non vous enrichir. Je vous ennuie, vous avez du dégoût pour mes lettres, et en cela j'admire la justesse et la délicatesse de votre tact : mais si j'estime votre bon goût, je m'afflige de ce que vous n'avez presque pas d'indulgence ni de bonté. — Vous avez dîné avec trente personnes, — M. de Vaines * a passé la soirée avec moi; croirez-vous que j,e ne vous ai pas nommé?
Quatre heures après-midi, i774.
A coup sûr, mon ami, je n'observe pas la loi du talion dans ce moment-ci ; car ce n'est pas de moi que vous êtes occupé. Eh, mon Dieu! coumient penseriez-vous à moi, au milieu de tant et de si charmans objets de distraction, tandis que je ne puis fixer votre pensée lorsque nous sommes tête à tête? Savez-vous pourquoi j'aime mieux vous voir le
1. Jean Dégaines, fiuancier-liltérateur, très-lié avec Turgot, qui l'aTait nommé directeur des domaines de Limoges pendant son intendance d'Auvergne; ce qui ne l'empêcha pas d'être placé par l'alibé Terray, en ) 771 , à la tête de la régie des domaines de Bretagne. Il réunissait, dans ses dîners du mardi, l'élite des gens de lettres, des philosophes et des économistes. Membre de l'Institut en ISO 3, il mourut le 16 mars de la même année et eut pour Buccesseur le poète Taruy. Voir Garât, MéiiioiVfS sur M. Suaid,
-soir que dans le reste de la journée? C'est qu'alors l'heure arrête votre activité : il n'y a plus moyen d'aller chez madame une telle, ckezGluck *, etc., et de faire cent inutilités, auxquelles il semble que vous n'attachiez de l'intérêt •que pour me quitter plus tôt : mais n'allez pas croire que ce soit là des reproches: ce sont, et ce ne sont que des remarques, que je ne peux m'empêcherde faire avec le degré d'intérêt qui m'anime : mais je suis si éloignée de vouloir rien exiger, que je me dis cent fois par jour que c'est sur moi que je dois pri^ndre de l'empire; que je dois réduire mon •sentiment à cette mesure, où, n'ayant pas assez de force pour faire le tourment de l'âme, on ne prétend à rien, et où l'on sait gré de tout : c'est-à-dire, que si, par has^ard, c'étoit de la passion que j'eusse dans l'ûuie, il faudroit venir ;à bout de la vaincre, plutôt que de cherchera vous la faire partager, lit savez-vous, mon ami, ce qui peut me faire trouver cette force ? c'est la persuasion intime où je suis, qu'il n'est pas en vous de faire le bonheur d'une âme active et passionnée. Je ne vous dirai point ce qu'il seroit si naturel de penser : c'est que je ne suis pas faite pour inspirer un sentiment profond; c'est que je ne dois pas prétendre à plaire, à fixer. Tout cela est vrai sans doute; mais ■ce n'est pas cela qui fait que je vous dis qu'il n'est pas en vous de faire le bonheur d'une âme forte et sensible. — Je fais à cette âme-là le visage de madame de Forcalquier à vingt ans*; je lui donne la noblesse de madame de
1. Arrivé à Paris dans l'automne de 1773, le célèbre compositeur n'était pas >une nouvelle eounaissance pour AI. de Guibert, qui l'avait connu à Vienne l'année précédente, a Slatinée passée chez Gluck, fameux musicien, un des ^premiers, peut-être le premier do l'Europe. Répélitiou à son clavecin, par lui tout seul, de plusieurs scènes d'un opéra français, d'Iphigénie, qu'il a fait pour le théâtre de Paris et qui doit y être joué l'année prochaine; paroles du bailli du Rullet, attaché au prince de Uuhan... Genre de musique neuf, absolument neuf. Récitatif simple et déclamé d'une manière sublime ; jamais rien ne m'a fait ceteBet en musique, et c'étoit Gluck seul, avec une voix de chaudron, •estropiant le français, touchant médiocrement le clavecin ! Son génie couvroit tout; il aiiimoit ses yeux, son geste; il m'échaufloit, moi barbare, moi dont •ou n'a presque jamais ému l'âme par les oreilles! » [Journal, I, 306.)
2. Françoise-Reuée de Carbouncl de Canisy, née en 1725, veuve du marquis d'Antin, remariée le 6 mars 1742 h Louis-Bufile de Brancas, comte de Forcalquier, fils du maréchal de Brancas, dont elle devint veuve le 3 février 1753, celle-là même que madame du Ueffant appelait la Bellissima. « On ne ^eut pas être plus jolie que l'est madame de Forcalquier; elle est petite, mais fuit bien faite, un beau teint; un visage rond, de grands yeux, un très-beau regaid, et tous les muuvcinents de mu visage l'embellissent. » (J/emoire#
'■..s LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESFINA^SE,
Brionne *, les grâces d'Aglaë, et l'esprit de madame de ***, orné ou ertté de celui de madame de B... ^; et quand j'ai composé cei Olre partait, je vous répète encore qu'il n'est pas en vous d'en faire le bonheur. Pourquoi celaV Et pourquoi? le voici : c'est que, pour vous, aimer n'est qu'un accident de votre ;1ge qui ne tient point à votre âme, quoiqu'elle en soit agitée quelquefois; c'est que votre âme est par-dessus fout élevée, noble, grande, active, mais qu'elle n'est ni tendre, ni passionnée. Ah! croyez que je suis au désespoir d'avoir vu si profondément; j'ai tant de besoin d'aimer, tant de plaisir à aimer ce que je trouve aimable! 11 m'est si impossible d'aimer modérément, que le plus grand malheur qui pouvoit m'arriver, étoit de découvrir en vous ce qui seul pouvoit arrêter et peut-être éteindre mon sentiment : car je vous l'avouerai naturellement, je ne trouve pas en moi de quoi aimer seule. Avec la persuasion contraii'e, j'ai la force du martyr : je ne crains aucun genre de malheur. En souffrant et en souffrant beaucoup, je pounois encore chérir la vie, adoreretbénircelui qui me fcroit souffrir; mais c'estàconditionque j'en serois aimée, mais aimée par attrait et nonpar reconnoissance ; par procédé, par vertu, tout cela est détestable, et n'est bon qu'n flétrir et abattre une âme sensible. Eh! ne faisons point du plus grand bien que la nature nous ait accordé une œuvre de commiséralion. Won ami, il y a des momens où je me sens égale à vous : j'ai de la force, de l'élévation et un mépi'is souverain pour tout ce qui est vil et malhonnête ; en un mot, j'ai le mépris de
du duc de Luynej. Voir La comtesse de Bocheforl et ses amis, par .M. de Loraénie ; Michel Lévy, 1870, in-S.) Elle uvaii, au mois de Juin 1774, donné sa démission des fonctions de dame d'hmueur de la coni'esse d'Arlois, el avait été remplacée par la duchesse de Quinlin.
1 . Louise-Julie-Constance de Rohau-Guérnénée, fille du prince de Montauban et d'Eléonore-Eugénie de Béthisy de Jlézières, née le 6 mars 17 34, mariée en 1748 à Louis-Chai'les de Lorraine, comte de Brionne, dont elle devint veuve le 28 juin 1761. La majesté était le caractère de la beaulé de madame de Brionne. Marmontel, qui la compare à Minerve, en rapportant un jugement dont le prince L. de Rohan est le Paris, a dit d'elle : « SI elle n'étoit pas Vénus même, ce n'étoit pas que, dans la régularité parfaite de sa taille et de tous ses traits, elle ne réunît tout ce qu'on peut imaginer pour définir ou peindre la beauté idéale. De tous les charmes, un seul lui manquoit, et sans lequel il n'y a point de Vénus au monde : c'étoit l'air de la volupté. » (J/e'm., II, 134, et aussi les Sléni, de madame de Genlis, t. II, p. 139.) Elle fut mère du prince de Lambesc, célèbre par l'atTaire du Pont-Touruaut en 1789, et du prince de Vaudemont, et mourut à Vienne en 1807.
i. La comtesse de Boufûers.
la mort si? anldansriîine, que,sous quelque aspect qu'elle se présent.;, elle rse sauroit m'effrayer un instant, et quepresque toujours elle est un besoin actif pour moi. D'aprè? cette connoissance que j'ai de moi et de vous, je vous répète encore : aimons-nous, ou rompons .i jamais ; mettons de la vérité et de la générosité dans notre conduite, et estimons-nous assez pour croire que tout nous est possible. hors de nous tromper et de vivre dans cet état de trouble et de crainte que donne nécessairement l'incerlitudfî d'élre aimé. Dans cet état, mon ami, on n'a de confiance ni en soi, ni en ce qu'on aime ; on ne jouit de rien. Par exemple, dans ce moment-ci je désire passionnément que vous reveniez ce soir d'Auteuil ', et puis, dans un autre instant, il me semble que je voudrois que vous y restassiez. Concevezvous ce que fait souffrir ce combat entre le désir de l'âme et cette volonté qui ne vient que de la réflexion? Conclusion, c'est que je vous aime à la folie, et que quelque chose me dit que ce n'est pas ainsi que vous devez être aimé. Ce quelque chose fait tant de bruit autour de mon Tune, que je suis toute prête à faire taire tout le reste, pour me livrer toute entière à cette affreuse vérité. Mon ami, je vous renvoie vos ouvrages, pour que vous ayez la bonté d'en être vous-même le censeur : mettez-y la dernière main, et soyez sûr que personne au monde n'attache autant de prix que moi à tout ce que vous faîtes à tout ce que vous êtes capable de faire. Sans être vaine, il me semble qu'on pourioit mettre sa vanité, son orgueil, sa vertu, son plaisir et enfin toute son existence, à vous aimer; mais je ne disois pas cela tout à l'heure. Non, mais je disois ce que je pensois, ce que je savois; et dans ce moment-ci je suis entraînée à vous dire ce que je sens. Mon âme est si forte pour aimer, et mon esprit si petit, si foible, si borné, que je devois donc m'interdire tout mouvement et loute expression qui ne viennent pas de mon cœur; c'est lui qui vous parle quand je vous dis : je vous attends, je vous aime, je voudrois être toute à vous et mourir après. Adieu ; voilà du monde. Je suis si occupée de vous, je le suis si profondément de mes regrets, que la société n'est plus rien pour moi que de l'im-
1. Probablement de chez la comtesse de Boufflers, qui y possédait la belle propriété, morcelée aujourd'hui, sous le uom de Villa .Moiilmoreucy, et dont H. Walpole a donué une intéressante description. [Lettres, trad. par M. de Bâillon, p. 2éS.)
porlunitô et de la contrainte. Il n'y a que deux manières d'être qui me soient bonnes, vous voir et être seule, mais seule, sans livres, sans lumière et sans bruit. Je suis loin de me plaindre de mes insomnies : c'est le bon temps sur les vingt-quatre heures. Admirez, je vous en prie, combien id m'en coûte pour vous quitter, tandisque vous n'avez pas eu un retour vers moi, pas une pensée. Mon Dieu! en èteswus plus heureux? Oui.
iVendredi] 1774,
Que vous êtes aimable de me rendre compte de ce que vous faites, de ce que vous pensez, de ce qui vous occupe! Que j'aime l'ardeur, l'activité de votre âme et de votre esprit ! Mon ami, vous avez tant de manières d'arriver à la gloire, que vous auriez tort de désirer la guerre. Livrez-vous à votre talent, à votre génie : écrivez, et en éclairant et en intéressant les hommes, vous acquerrez la gloire la plus flatteuse pour une Time sensible et vertueuse : en faisant le bien, vous jouirez de la célébrité la mieux méritée, et, en vérité, la seule désirable dans ce siècle, où il n'y a qu'à opter entre la bassesse et la frivolité. Mon Dieu! qu'il me seroit affreux de recommencer à vivre comme j'ai fait pendant dix ans! J'ai vu de si près le vice en action, j'ai été si souvent la victime des petites et viles passions des gens du monde, qu'il m'en est resté un dégoût invincible et un effroi qui me feroienf préférer une solitude entière à leur horrible société. Mais où vais-je m'égarer ? Mon âme, en proie au sentiment le plus cruel et le plus déchirant, n'a pas besoin de retourner sur le passé pour se sentir accablée sous Je poids de ma destinée.
Je meurs d'envie de voir le plan de votre pièce, c'est vous qui créerez le sujet' : car il ne me paroît comporter d'intérêt et d'action que pour quelques scènes. Vous n'en aurez que plus de mérite en attachant et en intéressant pen-
1. Probablement la tragédie d'Anne Boleyn, qui figure parmi ses OEuvres dramatiques, Paris, 1822, in-8, et qui, plus que celle des Gracque», se prèle à. un rapprochement avec la Bérènirt de "acim-.
dant cinq actes. Racine a eu celte magie dans Bérénice. Votre sujet est plus grand et plus noble, et il est bien au ton de votre âme. Vous n'aurez pas besoin de vous élever: sans effort, vous êtes toujours de niveau à ce qui paroîl exalté aux âmes vulgaires et communes. — Oui, mon ami, mes journées sont uniformes; mais bientôt je serai seule : tous mes amis partent, et c'est pour la première fois de ma vie que leur départ ne me coûtera pas un regret; et si je ne vous paraissois pas trop ingrate, je vous dirois que Je verrois partir avec une sorte de plaisir M. d'Alembert. Sa présence pèse sur mon âme, il me met mal avec moi-môme, je me sens trop indigne de son amitié et de ses vertus. Entin. jugez de ma disposition : ce qui devroit être une consolation pour moi, est un surcroît à mon malheur; mais c'est que je ne veux point me consoler : mes regreîs, mes souvenirs me sont plus chers que tous les soins et les secours de l'amitié. Mon ami, il faut que mon âme soit tout n fait enlevée à sa douleur (et il n'y a que vous qui ayez ce pouvoir), ou il faut qu'elle en fasse son unique nourriture. Si vous saviez combien les livres me semblent vides et froids, combien il me paroît inutile de parler ou de répondre! Mon premier mouvement surtout est de me dire ; a quoi bon 7 et je n'ai pas encore trouvé de réponse à cette question, ce qui fait que je suis quelquefois deux heures sans prononcer une parole, et que, depuis un mois, je n'ai touché une plume que pour vous écrire. Je sais bien qu'avec cette manière, il n'y a point d'amitié qu'on ne rebute; mais j'y consens, mon âme est aguerrie, elle ne craint plus les petits maux. Ah 1 combien le malheur concentre ! qu'on a besoin de peu de chose lorsqu'on a tout perdu I que de biens je vous dois, mon ami 1 que de grâces je devrois vous rendre l Vous remettez de la vie dans mon âme; vous me faites sentir de l'intérêt à attendre le lendemain; vous me promettez de vos nouvelles : cette espérance fixe ma pensée. Vous m'aviez promis encore mieux, je devois vous voir; mais je vous dirai comme Andrumaque :
A de moindres faveurs les malheureux prétendent '.
Adieu; j'abuse de votre temps, de votre bonté; mais il esf si doux, si naturel de s'oublier avec ce que l'on aime l