I. Andromaque, acte I, se. A
Ma pluie est si vive, mon ûme est si malade, ma machine est si soufl'rante, que ne fussiez-vous susceptible que du sentiment de pitié, je suis sûre que vous seriez près de moi, et que vous désireriez de faire pénétrer jusqu'à mon cœur le baume de la sensibilité et de la consolation. A demain, mon ami : car voire lettre me touchera et j'aurai besoin d'y répondre.
Jeudi, après la poste.
Eh bien! je n'ai point eu de lettre, et cela me surprend bien moins que cela ne m'afflige : il est si simple, quand on jouit, d'oublier ce qui souffre, que je me garderai bien de vous faire un reproche de ce qui n'est qu'une suite bien naturelle de la disposition de votre âme dans le lieu où vous êtes. — Vous avez vu le chevalier : il vous aura dit de mes nouvelles. Je n'étois pas bien le jour qu'il est venu: j'avois eu une attaque de convulsion pareille à celle dont vous avez été témoin, et j'avois pleuré une partie de la nuit. Je ne me suis pas endormie celle-ci; je souffrois trop. Je suis mieux : je ne me sens que de la foiblesse et de l'abattement ; j'ai eu hier une secousse violente. — J'ai eu une conversation, j'ai su des détails, j'ai revu une écriture, j'ai lu des mots auxquels je ne devois pas survivre. Ah! mon sang, ma vie ne seroient qu'un foible prix pour un tel sentiment; voyez ce que je dois juger du vôtre. — L'abbé Morellet ^ disoit ces jours passés, et dans l'innocence de son Ime, que vous étiez fort amoureux de la petite comtesse de 15.... ; que vous étiez très-occupé d'elle; que vous aviez le [ilus grand désir de lui plaire, etc., etc. Si cela n'est pas tout à lait vrai, cela est si vraisemblable, qu'il me semble que je ii'aurois à me plaindre que de ce que vous ne m'avez pas mise dans la confidence. Je ne vous demande, pour vous .icquitter envers moi, qu'une seule chose : c'est de me dire la vérité. Croyez qu'il n'y en a point, non qu'il n'y en a point que je ne puisse entendre. Je puis vous paroître foible, et assez pour vous faire croire qu'il faut me ménager, cela n'est pas vrai. Jamais, au contraire, je ne me suis senti plus do force. J'ai celle de souffrir, et je ne crains plus rien
1. L'abbé André Morellet, né en 1727, mort en 18(9, philosophe et économiste, et très -lié avec Turgot, Malesherbes et mademoiselle de Lespinasse dont il parle dans ses Mémoires, Paris, 1821, 1. 1, p. i'û ; t. H, p. 341.
LETTRE XXXVI. 7t
dans le monde, pas même ce que vous croyez devoir mv faire le plus de mal. Adieu donc.
Onze heures du soir, [6 juillet] 1774.
Mon Dieu ! que je vous ai peu vu, que je vous ai mal vu aujourd'hui, et qu'il m'est pénible de ne pas savoir où vous êtes dans ce moment ! J'espère que c'est à Ris', et que vous reviendrez demain au soir. — On dit qu'on attend M. le comte de Broglie* demain matin, il est singulier que je sois amenée à m'occuper de son retour, à désirer qu'il soit plus prompt que ses amis même ne peuvent le désirer. Mon Dieu ! comme unsentiment change et bouleverse tout! Ce moi^, dont parle Fénelon,est encore une chimère: je sens posi livement que je ne suis point moi. Je suis vous, et pour être vous, je n'ai aucun sacrifice à faire. Votre intérêt, vos atlections, votre bonheur, vos plaisirs, ce sont là, mon ami, le moi qui m'est cher et qui m'est intime j tout le reste m'est étranger : vous seul dans l'univers pouvez m'occuper et m'attacher. Ma pensée, mon âme ne peuvent désormais être remplies que par vous et pcU* des regrets déchirans. Oh ! non, ce n'est point quand je vous compare à
t . Village entre Corbeil et Fontainebleau, sur la rive gauche de la Seine.
2. Charles-Fracçois, comte de Broglie, frère du troisième maréchal de Br» glie,uéle 20 août 171 9, lieutenant-général en 1760. Soldat diplomate, il devint, après le prince de Conti, chef de la correspondance secrète de Louis XV, pour laquelle il fut exilé, parle ministère d'Aiguillon, à sa terre de RufTec. Rappelé par le nouveau règne, il était de retour à Paris le 7 juillet 1774. Mort en 1781. {Cotr. de madame du Deffant, édit. Lescure, II, 416.) a Ce n'est point un génie de premier ordre, mais il a de la vivacité et parfois de l'agrément, a [Lettres de Horace Walpole, trad. par M. de Bâillon, p. 264.) Il avait épousé le 21 mars 1759, l'hilippine-Auguste de Montmorency, née en 173S, fille de Louis-François, prince de Montmorency, de la branche des Pays-Bas, et de Marie-Anne-Thérèse deRym, et sœur de la dernière duchesse de Boufflers, née en 1735.
3 . Cette expression, consacrée aujourd'hui dans le langage philosophique, fi appait encore par son étrangeté, bien après cependant que madame de Sévigné écrivait à madame de Grignan, à propos de Nicole qui avait été l'un des ))remiers à s'en servir : « Vous jugez très-juste du moi des Essais de morale. 11 est vrai qu'il y a, comme disoit le vieux Chapelain, teinture de ridicule dans cette expression, d (Lettre du 20 juin 1676, édit. Régnier, t. IV, p. 498.)
moi que je crains, que je m'afflige de n'êlre pas aimée. ïïÇ'ias! c'est quand je pense comment je l'étois, et par qui je l'étois; mais c'étoit un bonheur inouï auquel je n'avois pas dû prétendre, et que vous voyez bien que je ne méritois pas. Oh ! que mon âme souffre, que ces souvenirs sont douloureux! Mon ami, que deviendrai-je lorsque je ne vous verrai plus, que je ne vous attendrai point! croyez-vous que je puisse vivre? Cette pensée me tue : dans dix jours.... Mais dites-moi pourquoi il ne me faudroit aucun courage pour mourir, et pourquoi je n'ai pas la force de me dire qu'il y aura un jour, un moment où vous me direz un mot qui me fait frissonner. Mon ami, ne le prononcez jamais : il m'a porté malheur ; ce mot affreux devoit être mon arrêt : si je l'entends jamais, je meurs. — Comment pouvez-vous me louer de vous aimer? Ah ! le mérite, la vertu eussent été de résister à ce penchant, à cet attrait qui m'a portée vers vous longtemps avant que je pusse me défier de moi. Comment craindre, comment prévoir, lorsqu'on est garanti par un sentiment, par le malheur, et par le bien inestimable d'être aimé par une créature parfaite? Mon ami, voilà ce qui entouroit mon âme, ce qui la défendoit, lorsque vous y avez fait descendre le trouble du remords et la chaleur de la passion; et puis vous me louez de vous aimer! Ah! c'est un crime, et l'excès même ne me justifie pas. Mais je vais vous faire horreur : car je suis comme Pyrrhus; je m'abandonne au crime en criminelle'. Oui, vous aimer ou cesser de vivre, je ne connois que cette vertu et cette loi dans la nature; et ce sentiment est si vrai, si involontaire et si fort, qu'en vérité vous ne me devez rien. Ah! que je suis loin d'exiger, de prétendre 1 Mon ami, soyez heureux, ayez du plaisir à être aimé, et vous voilà quitte. Je suis folle, je ne puis vous parler que de ce que je sens, et je voudrois vous dire ce que j'ai vu : c'est le chevalier, il m'a demandé de vos nouvelles, il m'a demandé si j'étois contente de vous; voyez quelle bonté! il voudroit que tous mes amis m'aimassent autant que lui; lepourrez-
i . Dans celte admirable scène, où Pyrrhus fait à HermioDe l'aveu de soa amour pour Andromaque el de sa résolution de l'épouser. Hermione lui répond :
Sei?ncnr, dans tet ijea dépouillé d'artifice, J'aime à toir que du moins -vous tous rendez justice, El que Toalant bien rompre un nœud fi solennel, Vous TOUS abandonniez au crime en criminel.
[Andromaque, acte rr, se. I.)
VOUS jamais? Il est arrivé hior, et retourné ce soir. — Nous irons donc jeudi à Auteuil : soyez exact au rendez-vous chez moi à midi et demi. Venez, mon ami, venez ; songez que j'aurois pu dîner avec vous demain, que j'aurois pu vous voir ce soir. Soyez bon, soyez généreux; donnezmoi tous les momens qui ne seront pas employés à votre plaisir et à vos affaires. Je veux, je dois venir après; si c'est trop demander, souffrez du moins que je le désire. Vous avez deviné à merveille, ce matin : je voulois votre réponse, et point mon livre. Plût à Dieu qu'en renonçant à tous ceux qui ont été fdits et qui le seront, je pusse m'assurer une lettre de vous tous les jours! C'est là ce que je voudrois lire; c'est vous que je voudrois voir et entendre sans cesse. Mon ami, je vous aime.
J'ai quatre lettres à répondre : j'ai essayé d'écrire, cela m'est impossible. Je suis occupée de vous; je ne sais pas si je vous aime, mais je sens, et jesens trop que vous troublez, que vous agitez mon âme, et d'une manière pénible et douloureuse, lorsque je ne vous vois pas ou que je ne sois pas soutenue par le plaisir et l'activité de vous attendre. Je vous ai dit, j'ai voulu vous dire le charme qu'avoit pour moi votre présence ; mais, mon ami, que les exprcsbions sont Ibibles pour rendre ce que l'on sent fortement ! l'esprit trouve des mots, l'âme auroit besoin de créer une langue nouvelle. Oui, certainement, j'ai plus de sensations qu'il n'y a de mots pour les rendre ; comment, en effet, pourraije vous dire tout le bien et tout le mal que vous me faites? votre présence a un tel empire, une telle force, qu'elle me donne une existence nouvelle, et ne me laisse pas même le souvenir de celle que j'avois avant que de vous voir. Je suis si animée, si pénétrée de l'impression que je reçois, que je ne puis plus être heureuse ou malheureuse que par vous. J'aime, je jouis, je crains, je souffre, sans qu'il entre jamais dans ces diverses dispositions ni souvenir du passé, ni prévoyance de l'avenir. Mon ami, dans le temps où l'on croyoit au sortilège, j'aurois explique tout ce que vous me
Tô LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE.
faites éprouver, en disant que vous aviez le pouvoir de jeler sur moi un sort qui m'enlève à moi-même; mais si cela eloit, si vous aviez celle puissance, que je vous trouverois cruel de ne pas prolonger l'illusion qui me fait sentir, au moins quelques momens, que la vie peut être un bien ! Oui, je vous dois de connoître, de goûter ce plaisir qui enivre l'ûme, au point d'ôter tout sentiment de peine et dn douleur. Mais voyez si je dois vous en rendre grâce : le charme cesse au moment où vous me quittez, et en rentrant dans mon âme, je me trouve accablée de regret et de remords : la perte que j'ai faite me déchire. J'étois aimée, et aimée à un degré où l'imagination ne peut pas atteindre. Tout ce que j'ai lu était foible et froid en comparaison du sentiment de M. de Mora; il remplissoit toute sa vie,* jugez s'il a dû occuper la mienne. Ce regret suffîroit bien pour faire le malheur et le désespoir d'une âme sensible. Eh bien ! je souffre plus cruellement encore par le remords qui pèse sur mon âme : je me vois coupable, je me trouve indigne du bonheur dont j'ai joui : j'ai manqué à Thomme le plus vertueux et le plus sensible ; en un mot, j'ai manqué à moi-même, et j'ai perdu ma propre estime : jugez si j'ai le droitde prétendre à la vôtre ; et si vous ne m'estimezpas, y a-t-il moyen de m'aveugler au point de croire que vous puissiez m aimer? D'après cette connoissance de moi-même, elles réflexions qu'elle entraîne, croyez-vous qu'il puisse y avoir une créature plus malheureuse? Ah ! mon ami, cette mobilité d'âme que vous me reprochez, et dont je conviens, ne me sert que lorsque je vous vois. C'est elle qui fait que toute ma vie n'est plus que dans un point : je vis en vous, et par vous; mais d'ailleurs savez-vous à quoi sert cette mobilité? à me faire éprouver dans une heure tous les genres de lourmens qui peuvent déchirer et abattre l'âme. Oui, cela est vrai: je sens quelquefois les angoisses, le découragement de la mort, et dans le même instant, les convulsions du désespoir. Cette mobilité est un secret de la nature pour faire vivre avec plus de force en un jour, que le commun des hommes n'a vécu en mourant à cent ans. Il est vrai que cette même mobilité, qui n'est qu'une malédiction de plus dans le malheur, est quelquefois la source de beaucoup d(; plaisirs dans une disposition calme : c'est peut-être même un moyen d'être aimable, parce que c'est une manière de faire jouir la vanité, et de flatter l'amour-
propre. Cent fois j'ai senti que je plaisois par l'impression que je rccevois des agrémens et de l'esprit des personnes avec qui j'étois : et en général, je ne suis aimée que parce qu'on croifet qu'on -voit qu'on méfait effet : ce n'est jamais par celui quel'on reçoit. Cela prouve tout à la fois et l'insuffisance de mon esprit et l'activité de mon âme, et il n'y a dans celle remarque ni vanité, ni modestie : c'est la vérité. Mon ami, je veux vous dire le secret démon cœur, sur le peu d'impression que vous prétendiez que me faisoit l'idée d'une séparation de quatre mois; voici ce que je m'en prometlois: d'être rendue toute entière à ma douleur, et au dégoût invincible que je me sens pour la vie. Je crovois que, lorsque mon Ame ne flotteroit plus entre l'espérance et le plaisir de vous voir, de vous avoir vu, elle auroit plus de force qu'il n'en faut pour me délivrer d'une vie qui ne me présenteroit plus que des regrets et des remords. Voilà, je vous le jure, la pensée qui m'occupe depuis près de deux mois; et ce besoin actif et profond d'être délivrée de mes maux, m'a soutenue et me défend encore contre le chagrin que me feroit éprouver votre absence. Ne concluez point de là que je veuille vous prouver que je vous aime avec beaucoup de passion : non, mon ami ; cela prouve seulement que je tiens vivement à mon plaisir, et qu'il me donne la force de souffrir. Je vous l'ai déjà dit, ces mots sont gravés dans mon cœur, et ils prononcent mon arrêt: vous aimer, vous voir, ou ceS'Ser d'exister. Après cela, dites tout le mal que vous voudrez de ma sensibilité : jamais je n'ai cherché à combattre la mauvaise opinion que vous aviez de moi ; je ne vous trouve ni sévère, ni injuste. Vous seul, dans la nature, êtes en droit de me mésestimer, et de douter de la force et de la vérité de la passion qui m'a animée pendant cinq ans *.
Quatre heures, 1774,
Je vous quittai hier au soir, parce que je crovois vous fatiguer en vous parlant aussi longtemps de moi. Vous m'é-