‹ LettresChapitre 72 sur 151 · Ce passage fixe la durée de sa liaison avec M. de Mcra · texte numérisé non relu

Ce passage fixe la durée de sa liaison avec M. de Mcra

liez tellemeat présent, que je souffrois de ce que vous ne m'interrompiez pas ; mais écoutez-moi aujourd'hui : c'est de vous que j'ai à vous parler; mais avant tout, croyez, je vous prie, que ce ne sont point des reproches que je veux vous faire: je ne crois pas en avoir le droit, et je serois désolée de vous di'plaire. L'intérêt que je vous porte me fait souffrir de mille choses qui ne sont d'aucun priv pour vous : il faut aimer pour fitre averti du mal qu'on fait à ce qui nous aime : l'esprit ne donne point la déli'^atesse dont il faut user avec une âme malade et malheureuse ; mais lea exordes sont ennuyeux; venons au fait Mon ami, vous vouliez me faire un secret de votre voyage ; si c'est un bon motif qui en est l'objet, pourquoi craignez-vous de me le dire? et si ce voyage doit offenser mon cœur, pourquoi le faites-vous? si vous ne me devez pas de m'ainier, vous vous devez à vous-même d'être délicat^ et de ne pas me tromper. Jamais vous n'avez avec moi l'abandon de la confiance : il semble que ce que vous me dites vous échappe, et qu'à peine vous y consentez. Vous êtes parli hier, et je n'ai pas pu savoir où vous alliez' ; je ne sais pas où vous êtes : je suià dans l'ignorance de vous, de vos actions. Mon ami, est-ce là le procédé de l'amitié la plus commune? et croyez-vous que je puisse penser sans douleur que, de votre plein gré, vous serez douze jours sans entendre parler de moi? et croyez-vous aussi que je n'aie pas été sensiblement affligée de ce qu'en pensant me quitter, vous n'ayez pas voulu me donner la dernière soirée que vous deviez passer à Paris? Si vous m'aimiez, vous auriez vu le mal que vous me fîtes lorsque vous dîtes samedi au soir que le lendemain vous iriez chez madame d'ArcambaP. Je ne trouvai pas un mot à répliquer, mais je souffris,

i. C'étoit sans doute la crainte de l'affliger; il alloit dans la terre du père de la jeune personne qu'il étoit question de lui faire épouser. (Ane. note.) — Cette terie était celle de Courcelles, près Gien, possédée par le père d'.\lexandrine-Louise Boulinon des Hays de Courcelles, qui allait bientôt devenir comtesse de Guibert. Le portrait de madarne de Guibert, peint par Greuze, aujourd'hui la propriété du comte Duchâtel, a figuré à l'Exposition en faveur des Alsaciens- Lorrains.

2. Françoise-Félicité du Crest de Chigy, femme d'Antoine-Joseph-François Deslacs du Bosquet, marquis d'Arcambal, colonel-propriétaire de celte même légion corse dont M. de Guibert était colonel-commandant. Elle était veuve en premières noces de M. de Mondorge et cousine de madame de Genlis. {Mém. de Genlis, U, 274, 334.)

Onze heures du soir, 1774.

Je n'ai point ^a de vos nouvelles; je n'en espérois guère, et copendarilj'en allendois. Ah! mon Dieu ! comment pouvez-vous dire que la douleur n'est plus dans mon âme? J'en mourois hier; j'ai eu un accès de désespoir qui m'a donné des convulsions qui ont duré quatre heures. Mon ami, s'il faut vous dire ce que je crois, ce qui est vrai, c'est que, lorsque je vous vois, je vous aime à la folie, et au point de croire que je n'ai jamais mieux aimé ; mais j'ai besoin de vous pour vous aimer; tout le reste de ma vie est employé ù me souvenir, à regretter et à pleurer. Oui, partez, ditesmoi que vous en aimez une autre; je le désire, je le veux; j'ai un mal si profond, si déchirant, que je n'espère plus de soulagement que de la mort. Celui que vous m'apportez a l'effet de l'opium; il suspend mes maux, mais il ne les guérit point ; au contraire, j'en suis plus foible et plus sensible. Vous avez raison, je ne suis plus capable d'aimer, je ne sais plus que souffrir. J'avois espéré en vous, je m'y étois abandonnée; je croyois que le plaisir de vous aimer calmeroit mon malheur. Hélas! vainement je le fuis; il me rappelle sans cesse, il m'entraîne, et il ne me présente plus qu'une ressource. Ah! ne me parlez pas de celle que je trouve dans la société : elle n'est plus pour moi qu'une contrainte insupportable; et si je pouvois déterminer M. d'Alembert à ne pas être avec moi, ma porte serait fermée. Comment pouvez-vous croire que les productions de l'esprit auront plus d'empire sur moi que le charme, que les consolations de l'amitié? J'ai les plus dignes amis, les plus sensibles, les plus vertueux. Chacun, à sa manière et selon son accent, voudroit arriver jusqu'à mon âme; je suis pénétrée de tant de bontés, mais je reste malheureuse: vous seul, mon ami, pouvez me faire connoître le bonheur. Hélas! il me relient à la vie en invoquant la mort! Mais pourquoi avez-vous mis quelque prix à être aimé de moi? vous n'en aviez pas besoin ; voussaviezbien que vous ne pouviez pas me répondre. Vous seriez-vous fait un jeu de mon désespoir. Remplissez donc mon âme ou ne la tourmentez plus; faites que je vous aime toujours, ou que je ne vous

aie jamais aimé; enfin, faites l'impossible^ calmez-moi, ou je meurs.

Dans ce moment-ci que faites-vous? Vous portez le trouble dans une âme que le temps avoit calmée; vous m'abandonnez à ma douleur. Ah ! si vous étiez sensible, vous seriez à plaindre, mon ami : vous connoîtriez le remords; mais au moins si votre cœur ne peut pas se fixer, livrezvous à votre talent, occupez-vous, travaillez de suite : car, si vous continuez cette vie dissipée, agitée, j'ai peur que vous ne soyez réduit à dire un jour:

Le besoin de la gloire a fatigué mon âme.

Samedi, au soir.

Ce n'est que ce matin que j'ai eu de vos nouvelles, et je ne sais par où. ni comment elles sont venues, ce n'est pas par la poste. Jugez-moi folle si vous voulez ; croyez-moi injuste, enfin, tout ce qu'il vous plaira; mais cela ne m'empOchera pas devous dire que je ne crois pas avoir, de ma vie, reçu une impression plus sensible, plus flétrissante que celle que m'a faite votre lettre. Et avec la même vérité, je vous dirai que l'espèce de mal que vous m'avez fait ne mérite guère d'intérêt, parce que je crois que c'est mon amourpropre qui a souffert, mais d'une manière qui m'est tout à fait nouvelle. Je me suis sentie si accablée d'avoir pu donner à quelqu'un le droit de me dire ce que je lisois, et de me le dire avec tant de naturel, que j'en devois conclure qu'il n'avait fait que verser son âme en me parlant, et sans même se douter qu'il m'offensoit. Oh ! que vous avez bien vengé M. de Mora! que vous me punissez cruellement du délire, de l'égarement qui m'ont entraînée vers vous ! que je les déteste! Je n'entrerai dans aucun détail; vous n'avez ni assez de bonté, ni assez de sensibilité pour que mon âme puisse se soumettre à la plainte : mon cœur, mon amourpropre, tout ce qui m'anime, tout ce qui me fait sentir, penser, respirer, en un mot, tout ce qui est en moi, est révolté, blessé et offensé pour jamais. Vous m'avez rendu assez de force, non pour supporter mon malheur (il me I)aroil plus grand et plus accablant que jamais), mais pour In'u^surer de ne pouvoir plus être tourmentée, ni malheureuse par vous. Jugez et de l'excès de mon crime et de la grandeur de ma perte; je gens, et ma douleur ne me

trompe point, que si M. de Mora vivoit, et qu'il eût pu lire votrelettre, il m'auroil pardonné, il m'auroit consolée, et il vous auroit haï. Ah! mon Dieu 1 laissez-moi mes regrets : ils me sont mille fois plus chers que ce que vous appelez votre sentiment; il m'est affreux; son expression est du mépris, et mon âme le repousse avec tant d'horreur, que cela seul merépond qu'elle est encore digne de la vertu. Dussiez-vous croire que vous ne m'avez fait que justice, j'aime mieux vous laisser cette opinion que d'entrer en explication. C'en est donc fait: soyez avec moi comme vous pourrez, comme vous voudrez; pour moi, à l'avenir (s'il y a un avenir pour moi), je serai avec vous comme j'aurois dû toujours être, et si vous ne laissiez point de remords dans mon Time, j'espi^rerois bien vous oublier. Je le sens, les plaies de l'amourpropre refroidissent l'âme. Je ne sais pourquoi je vous ai laissé lire tout ce que je vous avois écrit avant que de recevoir votre lettre: vous y verrez toute ma foiblesse, mais vous n'y aurez pas vu tout mon malheur; je n'espérois rien de vous; je ne voulois pas être consolée. Pourquoi donc me plaindre l Ah, pourquoi? parce qu'un malade qui est condamné attend encore son médecin, parce que ses yeux se lèvent encore sur les siens pour y chercher de l'espérance, parce que le dernier mouvement de la douleur est la plainte, parce que le dernier accent de l'âme est un cri: voilà l'explication de mon inconséquence, de ma folie, de ma foiblesse. Oh! que j'en suis punie!

Onze heures, 1774^

Ayez assez de délicatesse pour cesser de me persécuter. Je n'ai qu'une volonté, je n'ai qu'un besoin : c'est de ne vous plus voir en particulier. Je ne puis rien pour votre bonheur, je ne sais rien pour votre consolation : laissez-moi donc, et ne vous plaisez plus à faire le tourment de ma vie. Je ne vous fais point de reproches; vous souffrez, je vous plains, et je ne vous parlerai plus de mes maux. Mais, au nom de ce qui a encore quelque empire sur votre âme, au nom de l'honneur, au nom de la vertu, laissez-moi, ne

E2 LKTTUliS DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE.

comptez plus sur moi. Si je puis me calmer, je vivrai ; mais^ si vous continuez, vous aurez bientôt à vous reprocher de m'avoir rendu la force du désespoir : épargnez-moi le chagrin et l'embarras de vous faire exclure à ma porte dans les heures où je suis seule. Je vous demande, et c'est pour la dernière fois, de ne venir chez moi que depuis cinq

heures jusqu'à neuf. Si madame de pouvoit lire dans

mon âme, je vous assure qu'elle ne me haïroit pas : tout au plus, j'aurois mis quelques regrets dans la sienne ; mais elle et vous m'.Tvez fait éprouver les tourmens des damnés, le repentir, la haine, lu jalousie, le remords, le mépris de moi, et quelquefois aussi de vous-même; enfin, que vous dirai-je? Tout le malheur de la passion et jamais ce qui peut faire le bonheur d'une âme honnête et sensible : voilà ce que je vous dois, mais je vous pardonne. Si je tenois à la vie, je sens que je ne serois pas si généreuse : je vous vouerois une haine implacable; mais bientôt je ne tiendrai pas plus à vous qu'à la vie, et je veux employer ma sensibilité, mon âme et tout ce qui me reste de vie, à aimer, à adorer la seule créature qui ait rempli mon âme, et à qui j'ai dû plus de bonheur et de plaisir que presque tout ce qui a paru sur la terre n'en a senti ni pu imaginer; et c'est vous qui m'avez rendu coupable envers cet homme ! cette pensée soulève mon âme, je m'en détourne. — Je voudrois me calmer, et, si je le puis, mourir. Je vous le répète encore, et c'est le dernier cri de mon âme vers vous : par pitié,, laissez-moi; sinon, vous connoîtrez le remords.

Cela seroit bien doux, bien aimable, si cela disoit que je vais vous voir; mais ce doute détruit l'impression sensible que j'aimerois tant à recevoir de ce que vous me dites. Mon Dieu ! que vous troublez ma vie! vous me faites éprouver dans l'espace d'un jour les dispositions les plus contraires: je suis à la fois entraînée par le mouvement le plus passionné, et puis glacée par l'idée que vous ne me répondez pas. Alors cette réflexion me donne de l'humeur contre moi; et, pour retrouver un peu de calme, je m'a-

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landonne au souvenir déchirant de ce que j'ai perdu. Bientôt aprùs, mon fime se pénètre d'un sentiment plus doux, et je suis en état de m'occuper des momens de bonheur que j'ai goûtés en aimant. Toutes ces pensées, qui devroient m'éloigner de vous, m'en rapprochent bien vite. Je sens que je vous aime, et assez pour ne pouvoir espérer de repos que dans la mort. C'est mon seul appui, le seul secours que j'altends, et dont je sens le besoin dans presque tous les instans de ma vie. — Mon ami, vous avez mis du baume sur la petite plaie que je me suis faite hier au soir. puisque vous en avez remarqué le moment : cela prouveroit la vérité de ce que disoit M. d'Alembert, qu'il y a telle circonstance où la douleur n'est point douleur. — Oui, vous aurez a vaut minuit l'Éloge: je vais renvoyer chez l'archevêque de Toulouse*. Bonjour. Encore une fois, mon ami, c'est vous qui faites ma tristesse, mon silence, mon malheur; en un mot, c'est vous qui animez mon âme, et c'est elle qui m'entraîne. Je n'ose pas vous dire à quel point je vous aime.

Dix heures, 1 774.

Vous ne vous souciez pas de me trouver encore aujourd hui; mais je vous suis assez indifférente pour ne pas craindre de troubler les intérêts qui vous agitent. Écoutezmoi donc, et faisons l'un avec l'autre ce que proposa madame de Moniespan àmadame deMaintenon. Étant forcée de foire un voyage assez long avec elle tète à tète : Madame, lui dit-elle, oublions nos haines, nos querelles, et soyons l'une à l'autre de bonne compagnie, etc., etc. Eh bien ! je vous dis : «Oublionsnosmécontentemensmutuels; et soyez assez facile pourm'apporterce que je vous ai demandé. » Oui, c'est moi qui vous parle, et je ne suis pas folle : au moins à cet égard, ma folie est d'un genre moins sec et plus malheureux.

1. Etienne-Charles de Loménie de Brienae, né en 1727, archevêque de Toulouse depuis 1763, de l'Académie française en 1770, cardinal en 17S8; il remplaça, en 1787, Calonue aux linances, et mourut le 16 février 1794. Il était neveu de madame du Detfand, ce qui ne l'empêchait pas de fréqusster le salon de mademoiselle de Lespinasse.

Bousoir. — Vous étiez presque triste tantôt; j'en étois fâchée, sans me le reprocher : car. comme vous savez :

II faut se croire aimé pour se croire infidèle.

Le chevalier m'a expliqué votre tristesse, et je vous ai plaint du fond de mon cœur. — Ne me refusez pas ce que je vous demande; je vous promets en récompense ce mauvais synonyme de pleurs et de larmes : il est mauvais, mais il est d'une sensibilité qui fera couler les larmes de ce que j'aime; et il feroit pleurer d'ennui un homme d'esprit et de goût : mais aussi ce ne sont pas ces gens-là à qui j'ouvre mon âme. Bonsoir. — Où êtes-vous? à coup sûr vous êtes bien : vous êtes gai, animé, intéressé, et tout entier à ce que vous voyez; voilà ce que nous appelons être aimable par excellence. — Tancrède^...! ohl cela est bien beau ! il y a des vers qui retentissent jusqu'au fond de l'âme; mais rien n'est au ton d'une âme active, souffrante et agitée: elle doit vivre sur ellemême. Adieu donc.

Onze heures du soir, 1774*

Je viens de m'occuper de vous, de vos i7itérétsavecM. d'Alembert, et il me passe par la tête de vous faire une proposition folle; et c'est précisément à cause de cela que je ne désespère pas que vous l'accepliez. Venez demain passer la journée avec moi à la campagne: vous comblerez de plaisir madame L....; et ce n'est pas là une manière de parler. Si vous êtes engagé le soir, nous reviendrons d'assez bonne heure pour que vous ne manquiez ni à votre plaisir, ni à celui de ceux qui vous attendroient. Enfin, voyez si vous pouvez vous arracher à vos affaires, à vos soins, à votre dissipation, à vos rendez-vous, à l'opéra, auxvisites, au vague, au vide, en un mot, à cette multitude de choses importantes auxquelles vous consacrez votre vie. Surtout (et sans doute cette recommandation est inutile et présomptueuse)

1. Cette tragédie de Voltaire yenait d'être reprise avec un grand succès par Lckaiu.

ne me faites point de sacritice: c'est moi, au coniraire, qui suis prôte à vous les faire tous. Si vous me refusez, je vous réponds de n'en être ni étonnée ni fâchée: il est tout simple qu'à la veille d'un départ, tous vos niomens soient engagés. Mais au moins ne perdez donc pas tous ceux que vous vouliez bien ine destiner: employez-les; je vous rends votre soirée de demain : je me coucherai en arrivant. — Mercredi j'ai promis de passer la soirée au Ménil-Montant, et si je ne suis pas trop souffrante, j'irai. J'ai envoyé m'excuser cette après-dînée, parce que je souffrois beaucoup: car vous croyez bien que je ne pouvois pas avoir l'espérance de vous voir. — Il est bien honnête à vous de m'avoir donné quelques momens ; je ne m'en étois pas flattée : je vous en rends mille grâces, et c'est du fond de mon cœur, je vous l'assure. Si vous me sacrifiez votre journée de demain, il faut être chez moi avant midi; si, au contraire, c'est moi qui vous la donne, ne venez pas du tout: je nie lève tard; je serai pressée de m'habiller, et vous ne me feriez sentir que le regret de ne pouvoir causer avec vous. Mais mercredi je serai plus heureuse, puisque vous ne partez pas. Réponse, je vous en prie.

Je suis désolée : ce n'est pas de ce que vous êtes enrhumé, mais de ce que vous ferez si bien, que ce rhume deviendra une maladie. Vous devriez garder votre lit tout le jour, et vous vous proposez déjà de sortir! En grâce, mon ami, buvez ; soyez tout à fait dans votre lit, sans y lire ni écrire. — Je me reproche le mot que vous m'avez écrit; et avant que vous ayez écrit, répondu et répliqué à toutes ces Dames, vous ne serez pas un moment en repos. Je vous attendois depuis neuf heures ; il y avoit de l'eau d'orge, de guimauve, de l'orgeat, pour vous faire prendre par force une bavaroise : ■voilà. comme cela s'appelle, et non pas de la soupe. Mon Dieu! que je voudrois être à côté de votre lit! je vous soignerois; jamais garde n'auroit eu tant de zèle et d'affection. — Mon ami, ne sortez pas, laissez croire que vous êtes parti, et peutêtre qu'avec ce ménagement vous serez assez bien pour partir demain matin. Assurément vous ne voyagerez pas la

nuit, ce seroit delà folie: en allant coucher à Orléans, vous ne serez pas faligué. Vous ne me dites pas si vous avez delà lièvre dans ce moment-ci. J'enverrai savoir de vos nouvelles à une heure; en grâce, mon ami, ne sortez point: je saurai de vos nouvelles plusieurs fois dans la journée; et pour cela, je vais dîner chez moi: je ne sortirai qu'à neuf heures du SOIT. Mon ami, j'exige de vous que vous passiez la soirée dans votre lit; je vous assure que si vous n'y prenez garde, vous ferez de ceci une fluxion de poitrine. Mais sans doute vous avez écrit à M. votre père: s'il vous connoît bien, il sera moins inquiet, ptirce qu'il ne comptera pas sur votre exactitude. Voyez combien je suis dure, et quel moment je prends pour vous accabler! oui, en vérité vous avez tort d'être malade. Eh bien, si vous étiez parti hier, moninquiélude auroit-elle été fondée?— Mon ami, buvez; mais quoi? je crains que ces eaux n'aient trop d'activité: de la guimauve, ou de l'eau d'orge. Si vous venez chez moi, vous en aurez de toute prête; mais ne venez pas: non, ne venez pas. Ménagez-vous pour ce qui vous aime avec tant de tendresse.

[Jeudi] huit heures et demie, 1774.

Mon ami, je vous aime: je le sens dans ce moment d'une manière douloureuse. Votre rhume, votre poitrine font mal à mon âme; je crains, et cet affreux sentiment a été si souvent justifié que je ne saurois me calmer: si vous pnrtez ce i-oir, vous ne dormirez point, cela vous échauffera. Ah, mon Dieu ! que ne puis-je souffrir tout ce que je crains que vous ne souiîriez! Mon ami, en changeant de chevaux à Orléans, dites-moi comment vous êtes, dites-moi si votre poitrine est déchirée. Ma tendresse, mon intérêt ne vous laissent pas libre de négliger votre santé. Je meurs de regret en pensant que je ne vous verrai pas, que je n'ai plus de moyens de me rassurer. Je ne vous verrai pas, je ne saurai rien de vous. Ah! qu'il étoit doux de vous aimer hier, et qu'il est cruel de vous aimer aujourd'hui, demain et toujours! Mon ami, pardonnez-moi ma foiblei^se; voyez si ma superstition ne peut pas s'excuser: c'est le vendredil août 1772 que

M. de Mora est parti de Paris; c'est le vendredi 6 mai de cette année qu'il est parti de Madrid, et c'est le vendrediTl mai que je l'ai perdu pour jamais. Voyez si cet liorriblc mot ne doit pas porter l'effroi dans mon âme, quand il se joint à l'idée de ce que j'aime plus que la vie, plus que le bonheur, plus enfin que je n'ai de molspourrexpiimer. Mon ami, si, par quelque hasard, vous ne parliez que samedi, je veux vous voir demain. (Juel horrible projet j'avois conçu, de ne pas vous voir ! cela seroit impossible; vous le savez bien. Vous savez bien que, quand je vous hais, c'est que je vous aime à un degré de passion qui égare ma raison. Adieu, adieu, mon ami: jamais vous ne fûtes aimé ni chéri avec autant de tendresse. Conservez-vous: pensez que c'est me sauver la vie que de ménager votre poitrine. Dcmai/i/ cette pensée m'est affreuse. Oui, je vous aime, mille fois plus que je ne sais le dire.

Jeudi au soir, 25 août 1774.

Oui, mon ami, ce qui a le plus de force et de pouvoir dans la nature, c'est assurément la passion : elle vient de m'imposar une privation, et elle me l'a fait supporter avec mille fois plus de courage que ne pouvoient jamais inspirer la raison et la vertu ; mais cette passion est un tyran absolu : elle ne fait aussi que des esclaves qui tour à tour haïssent et chérissent leur chaîne, et qui n'ont jamais la force de la briser. Elle me commande aujourd'hui une conduite absolument contraire à celle que je me suis prescrite depuis quinze jours. Je reconnoismon inconséquence, j'en suis confuse; mais je cède au besoin do mon cœur. Je trouve delà douceur à être foible; et dussiez-vous en abuser, mon ami, je vous aimerai, et je vous le dirai quelquefois avec plaisir, plus souvent avec douleur, lorsque je croirai que vous ne me répondez pas. Écoutez tout ce que j'ai souffert depuis que vous m'avez quittée. Une heure après voire départ, j'appris que vous m'aviez caché que madame de *** étoit partie la veille. Alors je crus que vous n'aviez relardé le vôtre que peur elle. Vous ne m'aviez pas vue la veille, et je crus que c'est parce que vous aviez été trop affligé de vos

adieux, pour me voir le moment d'après; enfin, que vous dirai-je? Je vous jugeai avec une passion dont le vrai caractère est de ne jamais voir les objets tels qu'ils sont. Je vis donc, et je crus tout ce qui pouvoit m'affliger davantage : j'étois trompé, vous étiez coupable, vous veniez dans le moment m^me d'abuser de ma tendresse : cette pensée soulevoit mon ;1me, irrifoit mon amour-propre: je me senfois au comble du malheur, je ne pouvois plus vous aimer; j'abhorrois les momens de consolation et de plaisir que je vous devois. Vous m'aviez enlevée àla mort, la seule ressource, le seul appui que je m'étois promis, lorsque j'avois tremblé pour les jours de M. de Mora. Vous m'aviez fait survivre i un malheur affreux, vous remplissiez mon âme de remords, vous me faisiez éprouver un plus grand mal encore, celui de voushaïr; oui,mon ami, vous haïr. J'ai été plus de huit jour animée par cet horrible sentiment; cependant je reçus votre lettre de Chartres. Le besoin de savoir comment vous vous portiez me fît manquer à la résolution que j'avois prise de ne plus ouvrir vos lettres. Vous me disiez que vous vous portiez bien; vous m'appreniez que vous aviez, malgré ma volonté, quelques-unes de mes lettres, et vous citiez un vers de ZaCre qui sembloit braver mon malheur; et puis, ce qu'il y avoit de sensible, les regrets exprimés dans cette lettre me parurent vagues, et plus faits pour épancher votre âme que pour toucher la mienne : en un mot, je fis du poison de tout «:e que vous me disiez, et je formai plus que jamais le projet de ne vous pas aimer, et de ne plus ouvrir vos lettres. Je l'ai tenue cette résolution qui a déchiré mon cœur, qui m'a rendue malade. Depuis votre départ, je suis changée et abattue comme si j'avois eu une grande maladie. Eh ! en effet, cette fièvre de l'âme qui va jusqu'au délire, est une cruelle maladie; il n'y a point de corps assez robuste pour résister à une telle souffrance. Monauii, plaignez-moi; vous m'avez fait mal. Je ne reçus voire lettre de Rochambeau* que samedi; je ne l'ouvris pas, et en la mettant dans mon portefeuille j'eus un violent Italtoment de cœur; mais je me commandai d'être forte, et je le fus. Ah! combien il m'en a coûté pour garder cette lettre! combien de fois j'ai lu l'adresse ! combien de temps je l'ai eue dans mes mains ! la nuit

1 . Déparlement de Loir-et-Cher, commune de Thori, chez le comte, plus lard maréchal de Kochambeau.

LKlTUli: XLVl. 8'J

même j'avois besoin de la toucher. Dans Texcès de ma foiblesse, je me disois quej'étois forte, que je résistois au plus grand bien, au plus grand plaisir ; et voyez quel genre de folie! je vous aimois avec plus d'activilé que jamais; rien, pendant six jours, n'a pu me distraire de celte lettre cachetée: si je l'avois ouverte aumoment où je l'avois reçue, l'impression n'auroil été ni si vive, ni si profonde. Enfin, enfin hier, abîmée de tristesse, ne voyant point arriver de lettres de Chanteloup', d'où vous m'aviez promis de m'écrire, je fus frappée de Tidée que vous étiez peut-être malade à Hochambeau; et, sans savoir ce que je faisois ni à quoi je cédois, votre lettre étoit lue, relue, mouillée de mes larmes, avant que j'eusse pensé que je ne devois pas la lire. Ah! mon ami, combien j'aurois perdu ! j'adore votre sensibilité. Ce que vous dites de Bordeaux fait saigner une plaie qui n'étoit pas fermée, qui ne le sera jamais. iNon, ma vie ne sera pas assez longue pour regretler et pour chérir l'homme îe plus sensible et le plus vertueux qui exista jamais. Quelle affreuse pensée! J'ai troublé ses derniers jours; en craignant d'avoir à se plaindre de moi, il exposoit sa vie pour moi, et son dernier mouvement a été une action de tendresse et de passion. Je ne sais si je retrouverai jamais la force de relire ses derniers mots; si je nevousavois aimé, mon ami, ils auroiont suffi pour me tuer. J'en frémis encore; je les vois, et c'est vous qui m'avez rendue coupable: c'est vous qui faites que je vis; c'est vous qui portez le trouble dans mon âme; c'est vous enfin que j'aime, que je hais, et qui déchirez et charmez tour à tour un cœur qui est tout à vous. Mon Dieu! ne craignez pas d'être triste avec moi: c'est mon ton, c'est mon existence que la tristesse ; vous seul, oui, vous seul avez le pouvoir de changer ma disposition: votre présence ne me laisse ni souvenir ni douleur: j'ai éprouvé qne vous faisiez diversion aux maux physiques. Je vous aime, et toutes mes facultés sont employées et charmées lorsque je vous vois.

Veudredi matin, [26 août] 1774.

Mon ami, je fus interrompue hier. 11 y a tant de nouvelles, tant de mouvemens, tant de joie, qu'on ne sait lequel

1. où M. de Guibert alla plusieurs fois, comme c'était alors la mode, visiter le duc de Choiseul dans son populaire eiil. Il y avait lu son Connétable au commencement de l'anuée 17 73. (Saint-Aulaire, Corr. de madame du Deffaud acec la duchesse de Choiseul, t. H, p. 3G9.)

entendre. Je voudrois éire bien aise, et cela m'est irapossiblf . Il y a quelques mois que j'aurois été transportée et du bien qu'il y a à espérer, et du mal dont on est délivré; actuellement j • ne suis que par la pensée et par la réflexion au ton de tout te que je vois et de tout ce que j'entends. — Vous savez que M. Turgot est conirôleur général', il est entré dans le conseil; M. d'Angiviller a les bûtimens; M. de Jlii'omesnil est garde des sceaux; M. le cbancelier est exilé en Normandie; M. de Sartine a la marine, et l'on dit que ce n'est qu'en attendant le déparlement de M. de la Vrillière ; M. Lenoir est lieutenant de police; M. de Filzjames ne va pas en Bretagne: c'est M. le duc de Penthièvre qui va tenir les Élats avec M. de Fourqueux. Mais, en vérité, me voilà aussi piquante que M. Marin ^, à qui on ôte la Gazette pour la donner à un abbé Aubert, quia fait de mauvaises fables. Pour n'y plus revenir, il fantajouter quele baron de Breteuil va à Vienne, et M. de la Vauguyon à .Naples. — A présent» passons aux nouvelle? de société. M. d'Alerabert a eu hier le plus grand succès à l'Académie*. Je n'en ai pas été témoin: j'étois trop souffrante; je n'ai tout juste de force que ce qu'il en faut pour être sur mon fauteuil. Il a lu ri']loge de Despréaux et des anecdotes sur Fénalon, qu'on dit ravissantes. Je n'ai pas voulu les entendre ces jours passés: je n'avois dans la tète que la lettre que je ne lisoispas. Il faut du calme pour écouter : aussi j'écoute bien peu. — Moi» ami, on imprime une vie de Catinat: l'auteur est un M. Turpii!*qui a fait la Vie du grand Condé. M. d'Alembert a lu cette vie, et, selon ce qu'il dit, cela n'ôtera ni le piquant ni le mérite de votre éloge; cependant, dès qu'elle paroîtra, je

1. C'est le 24 août que Turgot, ministre de la marine depuis le 20 juillet, avait été appelé au conlrôle général, eu remplacement de l'abbé Terray.

2. François-Louis-(Uaude Marin, directeur de \;i Gazette de France de 17 71 à 1774, sous l'administration Maupeou, qui l'avait enlevée à Suard et à l'abbé Amauld. Né en 1721, il mourut en 1809.

3. Dans la séance annuelle tenue le Ï3 août, jour de la Saint-Louis, sc^ô ia présidence de Beauzée, et dans laquelle d'Alembert lut, comme secrétaiie perpétuel, les deux Eloges de Despréaux et de Fénelon. C'est dans cette mêmeséance que fut mis au concours de l'année suivante l'Éloge de Catinat, pour lequel concourut M. de Guibert.

4. François-René Turpin, professeur à l'Université de Caen, né en 1709, mort en 1799. Vie de Louis de Bourbon, prince de Condé; Paris, 1767. 2 volumes in- 12. A l'occasion d'un autre de ses ouvrages, la France illuttre ou le Plutarque français, La Harpe a dit de lui qu'il n'était • ni Plutarque ni Français » .

LETTRE XLVl. t)l

VOUS l'enverrai. — J'ai vu, j'ai beaucoup vu madame de Boufflers depuis votre dépari, et je vais bien humilier ou bien exaUer votre vanité, en vous disant qu'elle ne vous a pas nommé. Si cela est naturel, cela est bien froid; s'il y a du projet, cela est bien vil'. Nous avons passé une soirée avec elle; nous avons été à la foire ensemble, elle est venue chez moi ; nous devons aller au catafalque. Mais ce qui n'est que pour moi, ce sont des ananas excellens, et une lettre de quatre pages sur les affaires présentes, sur la gloire dont s'est couvert M. le prince de Conli, sur sa belle-fille ; et puis, des louanges très-flatteuses pour moi. Enfin je vous ferai mourir de jalousie quelque jour en vous lisant tout cela; mais jusqu'alors, vous allez tant faire de coquetteries, tant plaire, tant séduire, que tous mes succès ne seront plus rien et qu'il faudra redevenir Gros Jean comme devant. — Mais, mon auii, pourquoi ne m'avez-vous pas écrit de Chanteloup? est-ce que déjà vous n'aviez plus rien à me dire? La poste part tous les jours, et puis qu'importe? La lettre reste à la poste, et l'on n'est pas un siècle privé du plaisir de parlera ce qui nous aime: car remarquez que je n'ose pas dire à ce qu'on aime. Si vous êtes arrivé mardi apès le courrier de Bordeaux, il faudra attendre jusqu'à mercredi; et c'est me mettre dans les limbes, après m'avoir mise quinze jours en enfer.

Si vous recevez cette lettre à Bordeaux, comme je n'en doute pas, je me rétracte, et je vous demande d'aller voir ce consul: je saurai peut-être de nouveaux détails. 11 vous parlera de la plus aimable, de la plus intéressante créature, que j'aurois dû aimer uniquement, et que je n'aurois jamais offensée, si, par une fatalité que je déteste, je pou vois échapper à quelque genre de malheur : il n'y en a point que je n'aie éprouvé. Quelque jour, mon ami, je vous conterai des choses qu'on ne trouve point dans les romans de Prévost ni de RicharJson. Mon histoire est un composé de circonstances si funestes, que cela m'a prouvé que le vrai n'est souvent f5as vraisemblable. Les héroïnes de roman ont peu de chose à dire de leur éducation : la mienne mériteroit d'être écrite par sa singularité. Quelque soirée, cet hiver^ quand nous serons bien tristes, bien tournés à la réflexion, je vous donnerai le passe-temps d'entendre un écrit qui vous inféresseroit, si vous le trouviez dans un livre, mais qui vous fera concevoir une grande horreur pour l'espèce hu-

Ui LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE.

raaine. Ail! combien les hommes sont cruels! les tigres sont encore bons auprès d'eux. Je devois naturellement me dévouer à haïr; j'ai mal rempli ma destinée: j'ai beaucoup aimé et bien peu haï. Mon Ûieu ! mon ami, j'ai cent ans; cette vie qui paroît si uniforme, si monotone, a été en proie à tous les malheurs et en butte à toutes les vilaines passions qui animent les malhonnêtes gens. Mais où vais-je m'égarer?.... toute entière à vous que j'aime, qui soutenez, qui défendez ma vie, pourquoi vais-je jeter les yeux sur tous les objets qui me l'ont fait délester'/ — Je ne fermerai ma lettre qu'après l'arrivée du facteur: que je serai comblée de plaisir s'il m'apporte une lettre de vous ! Mais vous serez arrivé trop tard: vous ne faites rien à temps; ce que vous ne voyez pas existe à peine pour vous. Enfin^ vous êtes justement comme il faut être pour faire le tourment d'une âme sensible; et moi je suis justement tout ce qu'il faut pour prouver que la l'ohe n'exclut pas l'imbécillité. Figurez-vous que je vous parle comme si j'étois à samedi. J'attends le facteur qui n'arrivera que demain, et ce n'est pas votre faute, mon ami; ce n'est pas la mienne non plus, si ma tête est troublée, si le besoin que j'ai d'être consolée, me fait perdre l'ordre et la mesure du temps. Hélas! je ne sais s'il n'auroit pas mieux valu ne pas nous connoître, ne pas vous aimer: il y a trois mois que je serois comme j'étois il y a cent ans ; je ne souflYois point, je n'avois besoin, ni de vous, ni de vos lettres; mais n'èles-vous pas assommé par la longueur de celle-ci? Mon ami, accoutumez-vous à cette importuuité.

Samedi au soir, 27 août 1774.

Mon ami, je n'ai point eu de vos nouvelles. Je m'éfois dit cent fois: Il sera arrivé trop tard; il n'aura pas songé au prix d'une heure pour moi. Cela fait la difiérence de quatre jours: me voilà donc renvoyée à mercredi! Eh bien ! le soin que j'ai eu de ne pas appuyer mon âme sur celle espérance ne m'a servi à rien: le courrier est arrivé ; j'ai eu trois lettres, que je ne pouvois pas lire, parce que la vôtre me manquoit. Mon Dieu! vous n'êlcsniassezheureux ni assez malheu-

reux pour éprouver un pareil sentiment. Mon ami,sijen'ai pas de vos nouvelles niercredi,je ne vous écris plus. Vous avez déjà un tort .-vous en aurez mille; mais je vous déclare que je ne vousenpardonneraipointet que jene vous en aimerai pasmoins.Vousvoyez bien que je vous dis là l'impossible :1a logiquedu cœur est absurde. Au nom de Dieu! faites queje ne raisonne jamais plus juste. Que vous manquez bien dans ce moment-ci! l'ivresse est générale, mon ami. 11 y a celte différence entre ma disposition et celle de tout ce que je vois, qu'ils sont transportés de joie du bonheur qu'ils espèrent, et que moi je ne fais que respirer du malheur dont nous sommes délivrés. Mon Dieu I mon âme n'atteint pas a la joie: elle est remplie par des regrets et par des souvenirs déchirans; elle est animée par un sentiment qui la trouble, qui lui donne souvent des mouvemens violens et qui ne lui promet que bien rarement du plaisir. Dans cet état, la joie publique ne se faitsentir que parla pensée et la réflexion, et les plaisirs raisonnables sont si modérés! mes amis sont raécontens de ce qu'ils ne peuvent pas m'entraîner. J'en suis bien fâchée, leurdis-je; mais je n'ai plus la force d'être bien aise. Cependant jesuis bien contente de ce que M. Turgot a déjà renvoyé un fripon, l'homme de l'affaire des blés'. Mon ami, je veux vous dire le compliment des poissardes au Roi, le jour de la St. -Louis. « Sire, je venons faire compli- » ment à Votre Majesté de la chasse qu'elle a faite hier; ja- » mais votre grand-pére n'en a fait une si bonne. » — Le

comte de C , qui est à Montigny*, m'a écrit trois pages

remplies d'enthousiasme et de transport : c'est beaucoup. Qu'ils sont heureux ! l'espérance les conserve jeunes. Hélas! qu'on est vieux quand on l'a perdue ou qu'il n'en reste tout juste que pour échapper au désespoir! — Dites-moi donc si vous avez fait bien des vers; si vous vous accoutumez à vous/ià/erZen<emen(;si vous vous résoudrez à faire comme Racine, qu i faisoit difficilement des vers. Mon ami, je vous impose le plaisir délire, de relire tous les matins une scène de cette

1 . L'enirée de Turgot au coatrôle général avait été suivi du renvoi de MM. Leclerc, Saint-Priest, Dupuis, Destouches, plus ou moins compromis dans l'administration de l'abbé Terray. [Corr. de madame du Deffand, t. II, p. 429.) Le nom de Jliilavaud, trésorier des grains au compte du roi, qui avait fait tant de scandale en figurant dans l'Almanach Royne de 1774, disparut de celui de I 775.

2, Chez M. de Trudaine.

musique divine, et puis vous vous promènerez, vous ferea des vers; et, avec le talent que la nature vous a donné de penser et de sentir fortement, je vous réponds que vous en ferez de très-beaux. Mais de quoi m'aviséje? de conseiller qui? un homme qui a un grand mépris pour mon goût, qui me croit assez bête, qui ne m'a jamais vue en mesure sur rien, et qui, en me jugeant ainsi, pourroit bien n'être qu'en mesure, elmarquerautant de justesse que de justice. Adieu, mon ami. Si vous m'aimiez, je ne serois pas sî modeste: je cToirois n'avoir rien à envier dans la nature.

Je vous ai écrit hier un volume à Bordeaux. Ce motm'est effroyable: il touche la corde sensible et douloureuse de mon âme. Adieu^adieu.

Ce lundi, 29 août 1774

Vous savez que M. Turgot est contrôleur général ; mais ce que vous ne savez pas, c'est la conversation qu'il a eue à ce sujet avec le Roi. Il avoit eu quelque peine à accepter le contrôle, quand M. deMaurepasle lui proposa de la part du Roi. Lorsqu'il allaremercier le Roi, le Roi lui dit : Vous7ievouliez donc pas être contrôleur général? Sire, lui dit M. Turgot, j'avoue à Votre Majesté que j'aurois préféré le ministère de la marine, parce que c'est une place plus sûre et où, j'étais plus certain de faire le bien; mais dans ce moment- ci ce n'est pas au Roi que je me donne, c'est à l'honnête homme. Le Roi lui prit les deux mains et lui dit ; Vous ne serez point trompé. M. Turgot ajouta : Sire, je dois représenter à V. M. la nécessité de l'économie, dont elle doit la première donner l'exemple: M. Vahhé Terrai l'a sans doute déjà dit à Votre Majesté. Oui, répondit le Roi, il me l'a dit; mais il ne Va pas dit comme vous. Tout cela est comme si vous l'aviez entendu, parce que M. Turgot n'ajoute pas un mol à la vérité. Ce mouvement de l'âme de la part du Roi fait toute l'espérance de M. Turgot; et je crois que vous en prendriez comme lui. — M.deVainesest nommé à la place de M. Leclerc'; mais il n'en

l. • 6 septembre 1774. — M. de Vaines, qui remplace M. Le Clerc ea

qualité de premier commis des finances, ne l'imileia probablement pas dan*

LETIRE XLVIII. 95

aura pas le faste : point de jeu, point de valet de chambre, point d'audience, en un mot, la plus grande simplicité, c'est-à-dire, au ton de M. Turgot. Oui, je vous le répète, vous manquez bien ici : vous auriez partagé les transports de la joie universelle. On commence à avoir besoin de se taire pour se recueillir et pour penser à tout le bien qu'on attend. Reste actuellement l'intérêt personnel qu'il faut bien compter pour quelque chose. — Le chevalier d'Aguesseau vient de contenter le mien, et de le choquer tout à la fois : il sait que vous avez été vingt-quatre heures à Chanteloup, que vous vous portiez bien, et que vous êtes arrivé à Bordeaux le 22. D'après cela, il est tout simple que vos amis aient eu de vosnouvellessamedi27. Je ne me plains point de la préférence que vous leuravez donnée; mais, mon ami, il me seroit doux d'avoir à me louer de vous, etd'avoirà vous remercier d'un soin que j'aurois si bien senti et dont mon âme avoit besoin! Adieu. Voilà trois lettres en bien peu de temps. Si je n'en ai pas de vous mercredi, je crois que je pourrai me taire. Tous mes amis m'ont demandé de vos nouvelles avec intérêt, M. d'Alembert surfout.

Je ne crois pas vous avoir dit le succès que le chevalier de Chatelux a eu dans un voyage de quatre jours qu'il vient de faire à Villers-Cotterets * : il y a fait six lectures ; il n'avoit que quatre pièces, mais il a répété la lecture de deux. Il «roit que les Prétentions n'ont pas été senties; j'en ai grondé l'archevêque de Toulouse, qui étoit un des auditeurs. Si vous saviez comme il s'est justifié I c'est à faire mourir de rire. Le chevalier m'a raconté avec naïveté ses succès. J'en ai joui; mais je suis fâchée du mauvais visage qu'il a : je crois sa santé bien menacée. — M. Waltelet est assez malade de la poitrine ; il est au lait d'Snesse. — Je suis fort souffrante ces jours-ci; mais c'est presque mon état habituel : la durée des maux ôte jusqu'à la consolation de s'en

son luxe. La philosophie dont il est sectateur le rendra traitable et modeste...» (mémoires secrets, t. VU, p. 211.) — Cette simplicité philosophique ne désarma pas cependant la médisance, ainsi que le prouve le violent pamphlet qui parut bientôt sous le titre de : Lettre d'un profane à l'abbé Beaudeau, où l'origine et la vie de de Vaines n'étaient pas épargnées. Par une circonstance singulière, un certain Ducroc, secrétaire de d'Alembert, fut mêlé à la publication de ce libelle. (Mém. secrets, t. VIII, p. 186.)

1. Chez le duc d'Orléans, fort amateur de comédies de société, où il jouait •on rôle, ainsi que la marquise de Montesson, cette Maintenoa de ce petit-fils du Régent.

ye LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE.

plaindre. Adieu, encore une fois, — Est-ce que je ne vous aurois pas dit que j'ai entendu chanter Millico'? c'est un Italien. Jamais, non jamais on n'a réuni la perfection du chant avec tant de sensibilité et d'expression. Quelles larmes il fait verser! quel trouble il porte dans l'âme! J'étois bouleversée : jamais rien ne m'a laissé une impression plus profonde, plus sensible, plus déchirante même; mais j'auiois voulu l'entendre jusqu'à en mourir. Oh! que cette mort eût été préférable à la vie !

Jeudi, Ib septembre 1774.

Peut-être ne lirez-vous jamais ce que je vais écrire ; peutèlre aussi le recevrez-vous incessamment : c'est, je crois, la réponse que j'attends samedi qui me déterminera, soit à brûler, soit à vous envoyer cette lettre. Écoutez-moi : il me semble que toutes les passions de mon âme se sont calmées : la voilà revenue, la voilà rendue à son premier et à son unique objet. Oui, mon ami, je ne m'abuse point r mes souvenirs, mes regrets mômes me sont plus chers, plus intimes et plus sacrés que le sentiment violent que j'ai eu pour vous et que le désir que j'avois de vous le voir partager. Je me suis recueillie; je suis rentrée dans moimême; je me suis jugée, et vous aussi : mais je n'ai prononcé que contre moi; j'ai vu que je prétendois à l'impossible, à être aimée de vous. Par un bonheur inouï et qui ne devoit jamais arriver, la créature la plus tendre, la plus parfaite et la plus charmante qui ait existé, m'avoit donné, abandonné son âme, sa pensée et toute son existence. Quelque indigne que je fusse du choix et du don qu'il m'avoit fait, j'en jouissois avec étonnement et transport. Quand je lui parlois de la distance immense que la nature avoit mise entre nous, j'affligeois son cœur ; et bientôt il me per-

1. Célèbre chanteur italien, qui avait connu Gluck à Parme en 1769, en interprétant l'Orfeo, et avait conçu pour lui un tel enthousiasme, qu'il l'avait suivi à Vienne, et, comme on voit, à Paris, t C'était un artiste rare, un gosier de rossignol au service d'une intelligence et d'une émotion incomparables . (Desnoiresterres, Gluck etPiccini; Didier, 187Î, p. 73.)

LEITRE XLIX. 97

suadoit que tout éloil égal entre nous, puisque je l'aimois. Non, jamais la beauté, l'agrément, la jeunesse, la vertu, le mérite n'ont pu être flattés et exaltés au degré où M. de Mora auroit pu faire jouir mon amour-propre; maisilvoyoit mon âme : la passion qui la remplissoit rejetoit bien loin les jouissance de l'amour-propre. Je vous dis tout cela, mon ami, non par une foiblesse qui seroit trop béte et trop indigne des regrets qui déchirent mon cœur ; mais c'est pour me justifier auprès de vous; oui, me justifier. Je vous ai aimé avec transport; mais cela n'a pas dû excuser auprès de vous le souhait que j'ai osé former de vous voir partager mon sentiment : cette prétention a dû vous paroître folle. Moi, fixer un homme de votre âge, qui joint à toutes les qualités aimables, les talens et l'esprit qui doivent le rendrel'objet des préférences de toutes les femmes qui ont leplusdroità plaire, àséduireetà attacher! Monami,jesuisremplie de confusion en pensantjusqu'à quel point vous avez dû croire mon amour-propreaveugléetmaraison égarée. Oui, jem'enaccuse avec douleur : le goût que vous m'inspiriez, le remords qui me tourmentoit, la passion qui animoit M. de Mora tout cela ensemble m'a conduite dans une erreur que j'abhorre : car, il faut vous l'avouer, j'ai pensé plus que cela encore ; j'ai été persuadée que vous pouviez m'aimer ; et cette persuation si folle, si vaine, m'a entraînée dans l'abîme. Sans doute il est bien tard, trop tard de m'aviser de mon égarement. Je le déteste, et en me méprisant, je voudrois vous haïr, en effet, vous aviez excité en moi cet horrible mouvement : je vous ai même écrit dans cette disposition : c'étoit le dernier effet et le dernier effort de la passion qui m'agitoit. Je suis loin de me faire un mérite du calme ou je suis revenue : c'est encore un bienfait de l'homme que j'adorois. Je ne vous expliquerai point tout ce qui s'est passé en moi depuis quinze jours ; mais il suffit de fous dire que je ne me reconnois plus : ce n'est plus votre pensée qui m'occupe, et, si le remords n'étoit pas à côté de ma douleur, je crois que vous seriez bien loin de moi : non que je cesse jamais d'avoir de l'amitié pour vous, et de l'intérêt pour votre bonheur : mais ce sera en moi un sentiment modéré qui pourra, si vous y répondez, me faire goûter quelques momens de douceur, sans jamais troubler ni tourmenter mon âme. Oh ! de quelles horreurs elle a été ^emplie! il me paroît miraculeux de n'avoir pas succombé

•yS LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE.

■an di'be^poir où j'ai été réduite; mais cette secousse, en affaissant ma macliine, a remonté mon âme : elle est restée sensible; mais elle est sans passion. Je ne connois plus ni la haine, ni la vengeance, ni... Ah, mon Dieu! quel mot j'allois prononcer! il n'est plus lié dans ma pensée qu'au souvenir de M. de Mora. Hélas I je lui devrai encore ce que mon cœur sentira déplus consolant et de plus doux, des regrets et des pleurs. Tous les détails que vous m'avez mandés ont été inondés de larmes; je vous en remercie : je vous devois une sensation que je préfère au plaisir qui ne viendroit pas de la pensée de M. de Mora. — J'ai lu, j'ai relu vos lettres, celle de Bordeaux et celle du 8, de Monfauban. Je vous plains sincèrement d'être agité et tourmenté sans en avoir une raison absolue; mais en même temps les douleurs vagues ne sont que passagères, du moins je l'espère : car je désire de toute m.on âme votre repos et votre bonheur. Je ne pouvois troubler ni l'un ni l'autre ; mais votre délicatesse vous faisoit peut-être souffrir du mal que vous m'aviez fait. Je vous le pardonne du fond de mon cœur : perdez-en le souvenir; ne m'en parlez jamais, et laissezmoi croire que vous m'avez trouvé encore plus malheureuse que coupable. Ah! vous n'êtes pas obligé de me croire, et j'ai perdu le droit de vous persuader; mais j'oserois presque dire comme Jean^Jacques : mon âme ne fut jamais faite pour l'avilissement. La passion la plus forte, la plus pure, l'a animée trop longtemps; celui qui en éloit l'objet éloit trop vertueux : il avoit l'âme trop grande, trop élevée pour qu'il eût voulu régner sur la mienne, si elle avoit été abjecte et méprisable. Sa prévention, sa passion pour moi m'élevoient jusqu'à lui. Mon Dieu! combien je suis tombée ! combien je suis déchue! mais il l'a ignoré. Mon malheur est affreux; il l'auroit partagé. Il est mort pour moi. Je l'aurois fait vivre de douleur. « 0 mon ami! si dans le sé- « jour des morts vous pouvez m'entendre, soyez sensible à « ma douleur, à mon repentir. J'ai été coupable, je vous ai « offensé ; mais mon désespoir n'a-t-il pas expié mon c( crime? Je vous ai perdu; je vis, oui, je vis; n'est-ce donc « pas être assez punie ? » Pardonnez-moi le mouvement qui m'a entraînée vers l'objet que je voudrois suivre. Adieu. Si je reçois de vos nouvelles samedi, j'ajouterai un mot; mais jevous pardonned'avancetoutceque vous pouvezm'avoir dit d'offensant, et je rétracte avec tout ce qui me reste de

LEITKK XHX. yî>

force et de raison tout ce que je ' ous ai écrit dans les convulsions du désespoir. C'est aujourd'hui que je dépose dans vos mains ma profession de foi : je vous promets, je m'engage à ne plus rien exiger ni prétendre de vous. Si vous me conservez de l'amitié, j'en jouirai avec paix et reconnoissance; et si vous veniez à ne m'en pas trouver digne, je m'en aftligerois sans vous trouver injuste. Adieu, mon ami : c'est ramilié qui prononce ce nom; il n'en est que I)lus cher à mon cœur, depuis qu'il ne peut plus le troubler.

Samedi, onze heures du soir.

Voilà votre réponse : elle est telle que j'aurois pu la souhaiter, froide et modérée. Mon ami, nous allons nous entendre : mon âme est au ton de la vôtre; cette lettre ne vous a point offensé; vous en avez sûrement jugé à merveille; vous avez eu sur moi l'avantage d'un homme raisonnable sur une créature passionnée; vous étiez de sangfroid, et j'avois le délire: mais c'étoit la dernière crise d'une maladie effroyable, dont il vaudroit mieux mourir que guérir, parce que la violence des accès de cette fièvreflétrit et abat les forces du malheureux malade, au point de ne pouvoir plus se promettre du plaisir de l'état de convalescence; mais en voilà assez, trop sans doute, sur ceque vous appelez mes injustices et votre délicatesse. Mou ami, savez-vous ce qui est délicat? c'est de n'avoir pas supprimé les six ou sept pages que vous m'aviez écrites avant que de recevoir ma lettre. Quelle supériorité la raison a sur la passion ! comme elle règle la conduite ! elle porte et répand la paix sur tout; en un mot, elle a tellement de la mesure, que je dois vous rendre grûce aujourd'hui et de ce que vous me dites et de ce que vous ne me dites point.. Mon ami, votre lettre du vendredi est aimable; elle est douce, obligeante, raisonnable; elle a le ton et le charme de la confiance: mais elle est triste, et je suis fâchée que ce soit la disposition de votre âme. Je n'ai pas en moi de quoi vous distraire ; je n'ai pas même la force de vous parler ce soir : je suis trop souffrante; si je puis, je reprendrai votre lettre pour le courier de mardi. Adieu. Voui n'attendez plus de mes nouvelles?

Uni vers itaa BIBUOTHÊCA

lO'J LETTRES IjE MADEMOISELLE DE LESPINASSE.

Lundi au soir, 19 septembre 1774.

Je veux vous écrire. Je voudrois vous répondre; si je manque le courier de demain, il faudra attendre à samedi, et cependant mon âme est morte. Je viens de relire votre lettre : j'ai cru qu'elle me ranimeroit, et point du tout; je me sens d'une stérilité effroyable, et, si je me laissois aller, voici ce que je vous répondrois : Toutes les réflexions que vous faites sur votre situation présente, sont foris raisonnables; mais si vous vous occupez de l'avenir vous êtes encore plus fondé à y trouver des sujets d'espérance que des motifs de crainte. Il me semble que jamais les hommes de mérite n'ont eu si beau jeu, et avec de la vertu, des lumières et du talent, ils doivent prétendre atout. Ce n'est donc pas le moment de se décourager, mais plutôt de venir avec confiance, non pas demander des grâces, mais se faire connoîlre et se faire rendre justice. — A l'égard de ce bouleversement dans les domaines ', j'ai bien de la peine à croire que M. Turgot puisse en rien suivre ou exécuter les projets de M. l'abbé Terrai. Si cependant, par impossible, il venoit à vouloir agir d'après ce plan, M. de Vaines seroit à portée de vous rendre service. Il feroit l'impossible pour vous obliger : il a un attrait particulier pour vous; il ne me voit jamais sans me demander de vos nouvelles ; le jour de votre départ, j'en reçus un billet, où étoient ces mots : « Je vous supplie de me faire dire de vos nouvelles et de « celles de M. de Guibert, qui intéresse beaucoup ceux qui « aiment une âme ardente, franche, et qui de tous côtés « s'élance vers la gloire. » Je voulois vous envoyer ces mots, et puis j'en fus détournée par un intérêt qui ne permet pas de causer. Vous devriez écrire à M. de Vaines, non

1 . Le nouveau bail des fermes passé par l'abbé Terrai en 1774 contenait des dispositions nouvelles à l'égard des domaines engagés. « Jusque-là, quand S. M. voulait rentrer dans quelque domaine aliéné, l'usage était que les fermiers généraux i-.n emparassent et en perçussent les droits. Par le dernier bail, on leur retirait celle partie, et l'on avait établi une sous-ferme pour chaque généralité. • L'adjudicataire de cette sous-ferme « était autorisé à "rentrer dans tous les domaines aliénés, en remboursant la finance payée par /es aliénataires ou engagistes. » (Mem. concernaril l'adm. des fin. sous le ndniilére de l'abbc Terrai; Londres, 1775, in-18, p. 196.)

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pas sur sa fortune : car c'est justement le contraire; il a sacrifié son intérêt à son amitié pour M. Turgot et à son amour pour le bien public; en un mot, il a été entraîne 'par le désir de concourir au bien, il a eu l'aclivilé de la .vertu; mais un peu plus calme, il a vu qu'il s'étoit chargé d'une triste besogne. — Je ne combats point vos projets • pour l'avenir : il n'existe pas pour moi; d'après cela, vous (croyez bien que je ne peux guère m'échafauder pour prévoir ou craindre pour les autres. En général, je crois que vous ferez bien de ne pas vous marier en province. Cependant ce seroit une manière de fixer toutes vos incertitudes; mais aussi ce seroit un malheur qui vous priveroit du plu> grand bien, qui est l'espérance. Mon ami, je ne conçois pas comment vous n'avez pas assez de force pour supporter la mauvaise fortune. Paris est le lieu du monde où l'on peut Otre pauvre avec le moins de privations; il n'y a que les ennuyeux et les sots qui ont besoin d'être riches. — Vous voyez bien que c'est de la folie que de croire qu'il faut que fassiez le tour du monde pour faire un bon ouvrage. Commencez-le toujours; et, avant qu'il soit fini, vous serez peut-être assez riche pour voyager. Enfin, je voudrois que vous ne regardassiez le défaut de fortune que comme une contradiction, et non comme un malheur. Mon ami, si je voyois de la lune, je préférerois votre talent aux richesses de M. Beaujon» : j'aimerois mieux le goût de l'étude que la charge de grand écuyer de France. En un mot, étant condamnée à vivre, et n'ayant pu choisir le sort d'un bon fermier de Normandie, je demanderois d'avoir l'esprit et le talent de M. de Guibert ; mais, à la vérité, je voudrois qu'on me permît d'en faire plus d'usage. — Ce que vous dites des enfans de madame votre sœur est plein d'intérêt et de délicatesse; mais, mon ami, vous voilà encore à vous tourmenter de l'avenir. Ils soni bien à présent, ces enfans; vous voyez ce qu'ils ont perdu, et cela vous tourmente. Le sort du petit garçon est moins embarrassant: vous savez mieux que moi que l'éducation d'un collège de province est tout aussi bonne ou tout aussi mauvaise que celle d'un collège de Paris; et puis, mon ami, pour entrer à 16 ans dans un régiment, en vérité, il est tout à fait égal d'avoir été élevé

1. Nicolas Beaujon, célèbre financier, né en 1708, mort en 1786. (Voiries Souvenirs de madame Vigâe Le Brun; Cliarpentier, 1869, t. U, p. 254.)

à Bordeaux ou à Paris. Que nos idées sont fausses sur le premier intérêt de la vie, sur le bonheur! Oh, bon Dieu! est-ce en aiguisant l'esprit, est-ce en étendant les lumiùres, qu'on l'ait le bonheur d'un individu? car je crois bien que cela peut être utile en général; mais pourquoi faut-il que votre neveu soit heureux à votre manière? — Je sens que je réponds bien sèchement, bien bêtement à tous les détails où votre amitié et votre confiance vous ont fait entrer; mais que voulez-vous faire? 11 ne me vient rien; mon âme est un déserf, ma tête est vide comme une lanterne. Tout ce que je dis, tout ce que j'entends, m'est plus qu'indifférent; et je dirai aujourd'hui comme cet homme â qui on reprochoit de ne pas se tuer, puisqu'il étoitsi détaché de la vie : Je ne me tue pas, parce qu'il m'est égal de vivre ou de mourir. Cela n'est pourtant pas tout à fait vrai : car je souffre, et la mort seroit un soulagement ; mais je n'ai point d'activité.

Mardi, 20 septembre 1774, six heures du matin.

Pour réparer la platitude et la sécheresse de ma lettre d'hier au soir, j'imagine de vous envoyer deux petites feuilles de Voltaire et l'Éloge de la Fontaine^, que j'ai lu avec autant de plaisir que j'en avois eu à l'entendre. Remarquez bien que je n'exagère pas les louanges : ainsi vous serez libre encore d'être de votre avis, et de trouver détestable ce que j'ai cru bon. — Il paroîlra d'ici à peu de jours un édit sur le commerce intérieur des grains; il sera motivé : cette forme est nouvelle, et il me semble qu'elle doit convenir à la multitude : car les fripons et les gens de parti trouveront bien encore à critiquer. — On disoit hier qu'on donnoit l'archevêché de Cambrai ^ à M. le cardinal de Bernis, et que M. le duc de la Rochefoucault « iroit à Rome.

1. Par Chamforl, qui remporta le pris dans le concours ouvert par l'Acadé- Diie de Marseille, et daus lequel il eut La Harpe pour concurrent. (Voir la <7orr.de Grimm, t. VUI,p. 405.)

2. Vacant par la mort de Léopold-Charles de Choiseul-Stainville, frère du célèbre ministre, né le 28 décembre 1724, mort le 11 septembre 1774.

3. Louis-Alexandre, duc de la Rochefoucauld, fiis de la duchesse d'Anville, l'amie de Turgot, né en 1743. niassacié h Cisors eu 1792. Il n'alla pas»

Peut-être M. l'abbé de Very ' y seroit nommé avant, mais seulement pour être cardinal et préparer la besogne à M. le duc de la Rochefoucault : voilà la conversation d hier au coin de mon feu ; el si je vous nommois les personnes qui y étoient, vous trouveriez que, si celle nouvelle ne devient pas vraie, du moins elle n'esl pas absurde. — Le chevalier de Châtelux, que je vois souvent, mais toujours en courant, n'a pas eu le temps de me demander de vos nouvelles : il est plus dissipé, plus affairé et plus à la suite de tous les^ princes que jamais. 11 est aujourd'hui à la campagne; c'est là où il saura de vos nouvelles : avec du tact et de l'usage du monde, on est au ton et à la pensée de ceux avec qui l'on est. — M. d'Alembert et tous vos amis me parlent souvent de vous; ils s'adresïoient à moi pour savoir de vonouvelles, et ce sera moi qui aurai recours à eux à l'avenir : car vous ne m'écrivez plus, n'est-ce pas? Mais, mou Dieu! que les passions sont folles! qu'elles sont bOtes! Depuis quinze jours, je me sens pour elles une grande horrtMjr ; mais aussi il faut être juste, etconvenir qu'en adorant le calme et la raison, j'existe à peine; je n'ai la force tout juste que de sentir mon aui'anlisscment : ma machine, mon âme, ma télé, tout moi est dans l'épuisement; et cet éial ne m'est pas trop pénible, quoiqu'il me soit nouveau. — Bonsoir, mon ami : car, quoiqu'il soit bien mutin, je n'ai pas encore dormi. Jamais personne ne s'est avisé d'écrire sur le sommeil, et de traiter de son influence sur l'esprit et sur les passions. Ceux qui ont étudié la nature ne doivent pas négliger cette partie intéressante de la vie des mal- Rome, où les fonctions d'ambassadeur de France continuèrent à êlre remplies par le cardinal de Bernis jusqu'en 1791. Madame du DeiTunt écrivait de lui en avril 1772 : • Il est le plus assidu courtisan de mademoiselle de Lespinasse. Je ne sais si c'est celte liaisoaqui a nui à ma conuoissaoce avec lui et avec madame d'Enville, mais je les vois plus rarement qu'autrefois. • (26 avril 1772, Corr-, éditée par M. de Saint-.\ulaire, t. II, p. 173.)

i . Joseph-Alphonse de Véri.néà Seguret (ComtatVenaissin),le IB cet. 1724, de Louis de Véii et de Jeanne de Berton de Grillon, député à l'Assemblée générale du Clergé en 1745, grand \icaire général de l'archevêque de Bourges en 1749, membre de la 1" Assemblée provinciale de Berry en 1778, morlen 1 802. Condisciple de Turgot, il se lia intimement avec le comte de Maurepas, lorsque celui-ci fut, en 1749, exilé à Bourges, et devint ainsi le trait d'union entre Turgot et le futur premier ministre de Louis XVI. (Voir Louis XVI el Turgot, par M. de Larcy , Correspondant, août 1866.) Turgot chercha à le faire entrer au ministère lors de la retraite de îlalesherbes en mai 1776. (Voir Arnelh et Gelfroy, Corr. entre Marie-Thérèse et Marie-Antoinette, II, 442, et de Lescure,. Corr. secrète, I, 505.)

heureux. Hélas ! si l'on savoit ce que la privation du sommeil peut ajouter aux maux ! en abordant quelqu'un de souffrant et de malheureux, la première question seroit toujours celle-ci : Dormez-vous? la seconde: Quel âge avezvous?

Commencée jeudi, 22 septembre 1774.

• Donnez-moi tous les noms destinés aux parjures; I Je crains votre silence, et non pas vos injures ' . »

Mon ami, si j'avois de la passion, votre silence me feroit mourir ; et si jen'avois que de l'amour-propre, il me blesseroit, et je vous en haïroisde toutes mes forces : eh, bien ! je vis, et je ne vous hais plus. Mais je ne vous cacherai pas que j'ai vu avec chagrin, quoique sans étonnemenf, que c'étoit uniquement mon mouvement qui vous enfraînoit : vous aviez à me répondre. Vous ne savez plus me parler : et, lorsque vous croyez que mon sentiment a cessé, vous ne sentez aucun regret, et vous ne trouvez rien en vous qui vous donne le droit de réclamer ce que vous avez perdu. Eh bien, mon ami, je suis assez calme pour être juste: j'approuve votre conduite, quoiqu'elle m'afflige; je vous estime de ne rien mettre à la place de la vérité. Et en effet, de quoi vous piaindriez-vous? je vous ai soulagé : il est affreux d'être l'objet d'un sentiment qu'on ne peut pas partager; l'on souffre et l'on rend malheureux : aimer et être aimé, c'est le bonheur du ciel; quandon l'a connu et qu'on l'a perdu, il ne reste qu'à mourir.

Il y a deux choses dans la nature qui ne souffrent pas la médiocrilé, les vers et.... Mais je ne m'abuse point, le sentiment que j'avois pour vous n'étoit point parfait. D'abord j'avois à me le reprocher: il me coûtait des remords; et puis, je ne sais si c'éloit le trouble de ma conscience qui renversoit mon âme, et qui avoit absolument changé ma manière d'être et d'aimer: mais j'étois sans cesse agitée de senlimens que je condamnois; je tonnoiïsois la jalousie, rinquiélude, la défiance; je vous accusois sans cesse; je

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