I. Racine, Andromaque, acte IV, se
m'imposois la loi de ne pas me plaindre ; mais cette con- ;rainte m'était affreuse; enfin, cette manière d'aimer étoit si étrangère à mon âme, qu'elle en faisoit le tourment. Mon ami, je vous aimois trop, et pas assez; ainsi nous avons gagné tous les deux au changement qui est arrivé en moi : 9t ce n'est ni votre ouvrage, ni le mien. J'ai vu clair un moment, et dans moins d'une demi-heure, j'ai senti le dernier terme de la douleur, je me suis éteinte, et j'ai ressuscité; e» ce qui est inconcevable, c'est qu'en revenant à moi, je n'a* plus retrouvé que M. de Mora.... L'affaissement qui étoit ar^ rivé a mon cerveau en avoil effacé toute autre trace. Vous. mon ami, qui, un quart d'heure avant, remplissiez toute ma pensée, j'ai passé plus de vingt-quatre heures sans que vous vous y soyez présenté une seule fois; etpuis j'ai vuque mon sentiment n'éfoit plus qu'un souvenir. J'ai resté plusieurs jours sans retrouver la force de souffrir, ni d'aimer; et puis j'ai enfin repris ce degré de raison qui fait apprécier tout à peu près à sa juste valeur, et qui me fait sentir que, si je n'ai plus de plaisir à espérer, il me reste bien peu de malheur à craindre. J'ai retrouvé le calme, mais je ne m'y trompe point : c'est le calme de la mort; et dans quelque temps, si je vis, je pourrai dire comme cet homme qui vivoitseul depuis trente ans, et qui n'avoit lu quePlutarque; on lui demandoit comment il se trouvoit : Mais presque aussi heureux que si j'étois mort. Mon ami, voilà ma disposition : rien de ce que je vois, de ce que j'entends, ni de ce queje fais, ni de ce que j'ai à faire, ne peut animer mon âme d'un mouvement d'intérêt; cette manière d'exister m'étoit tout à fait inconnue; il n'y a qu'une chose dans le monde qui me fasse du bien, c'est la musique : mais c'est un bien qu'un autre appelleroit douleur. Je voudrois entendre dix fois parjour cet air qui me déchire, et qui me fait jouir de tout ce que je regrette :
J'ai perdu mon Eurydice, etc.
Je vais sans cesse à Orphée^, et j'y suis seule. Mardi encore, j'ai dit à mes amis que j'allois faire des visites, et j'ai été m'enfermer dans une loge. — En rentrant chez moi le soir, j'ai trouvé un billet du comte deC....*, qui me disoit
1 . La première représentation d'Orphée et Eurydice, opéra de Molines et de Gliick, avait eu lieu le 2 août 1774.
t. Probablement du comle de Grillon, fort lié avec Guibert.
106 LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESI'INASSE.
qu'il nvoit eu une letlre de vous la veille. Je l'attendis le lendemain, et je lu trouvai heureusement chez madame Geoilrin. Il me lut votre lettre, vous y parlez de moi, et vous y revenez trois fois; cela est bien honnête, mais beaucoup plus froid que si vous ne m'aviez pas nommée. Cependant, mon ami, je suis contente : c'est justement comme jivous veux, Mon Dieu! comment serois-je difficile, moi qui ne sais plus, qui ne peux plus aimer qu'avec une raison et une modération que je n'avois jamais connues? — J'ai vu M. Turgot, je lui ai parlé de ce que vous craigniez sur les domaines. 11 m'a dit qu'il n'y avait point encore de pani pris sur cet article; que M. de Beaumont', intendant des tinances, s'en occupoit, et qu'en attendant, les compagnies que M. l'abbé Terrai avoit crées pour cette besogne avoient défense d'agir. M. Turgot m'a ajouté que, dès qu'il seroi! instruit par M. de Beaumont, il me diroit sil y avoit quelque chose de projeté ou d'arrêté sur les domaines; mais qu'en général il me répondoit qu'il auroit un grand respect pour les propriétés. Je ne m'en tins pas là : je dis votre affaire à M. de Vaines, et il me répondit nettement : Qu'il soit tien tranquille : le -projet de l'abbé Terrai ne sera jamais exécuté par ^l. Turgot, j'enréponds. Voilà, mon ami, les réponses de deux hommes qui doivent vous rassurer; et quoiqu'elles ne soient pas conformes, cependant cela veut dire, ce me semble, la même chose. Je vous envoie l'arrêt dont je vous ai déjà parlé : je crains que votre intendant ne soit pas fort pressé de le répandre; et je joins à cet arrêt une lettre de M. de Condorcet, que je trouve si bien, que je l'ai fait copier. .Mon ami, ne me remerciez point du soin que j'ai de vous envoyer ce qui me fait plaisir : ce n'est pas pour vous, c'est pour vous en entendre parler ; car il me reste beaucoup de goût pour votre esprit : il est excellent et bien naturel. Adieu.
1. Jean-Louis Moreau, seigneur de Beaumont, né le 2S octobre 4 715, successivement conseiller au Parlement en i 73 6, maître des requêtes en 1740, président au grand conseil en 1746, intendant de Poitiers (1747), de Franche- Comté (1750;, de Flandre (1754), et enfin intendant des finances et conseiller d État en 1756. 11 etaii neveu du coutrôleur général Moreau de Séchelles, et gendre du fermier général Griuiod de La Keyuiere.
Ll.TTRl:; LUI. 107
Vendredi, 23 septembre 1774.
Mon ami, je vous fais viclimo : je vous écris jusqu'à vous accabler. C'est la seule occupation qui me fasse croire que je suis encore en vie ; et, quoique je pense que d'être tout à fait morte soit le meilleur état, cependant, en souffrant, je trouve de la douceur à me tourner encore vers vous. Si vous ne m'entendez pas, vous m'écouterez du moins, vous me répondrez : car il est bien triste de n'avoir point de lettre de vous. Voilà deux courriers de perdus, lundi et mercredi, et c'est moi qui me suis fait ce mal-là : car, sans m'aimer, vous auriez continué à m'écrire exactement. Eh! bon Dieu ! à quel excès j'ai été portée ! Je vous ai aimé et haï avec fureur : c'étoit sans doute le dernier élan d'une âme qui alloit s'évanouir pour jamais: car, en honneur, je n'en ai plus entendu parler, je ne sais ce qu'elle est devenue depuis. Je croyois que vous auriez écrit mercredi à M. d'Alembert : en rentrant, mon premier mot fut de lui demander s'il n'avoit point eu de lettre, et il n'en savoit rien : car il a pour bonne habitude de n'ouvrir ses lettres que le lendemain matin. Je sus bientôt qu'il n'en avoit pas reçu de vous, et mon état de souffrance s'en augmenta d'une manière si sensible, que je fus obligée de prendre un calmant; et puis, à force de raison et de raisonnemens, j'en vins, non pas à ne point m'en soucier, mais à ne m'en pas l'aire un tourment. — Pourquoi donc dites-vous que vous ne recevez qu'une fois la semaine des lettres, tandis qu'elles arrivent trois fois la semaine àParis?Maisàquoi cela m'est-il bon, si vous ne m'écrivez point, si samedi je suis encore comme mercredi et lundi? Mais il n'y a que l'indifférence qui soit muette : si vous étiez mécontent, si même vous me haïssiez, vous devriez avoir du plaisir à me le dire. Enfin, mon ami, il faut que vous m'ayez condamnée si vous n'avei pas besoin de me confondre.
Vous savez que M. de Muy se marie ces jours-ci avec madame de Saint-Blancard, une chanoineese d'Allemagne que vous avez peut-être connue pendant la guerre dernière. On dit qu'elle est aimable, qu'elle a été jolie et qu'elle aimo
M. de Miiy'. Ce mariage me donne bien bonne opinion de l'honnêteté de M.deMuyrvoilàunexcellentemploide safortune.— M.lecomie de Broglieest à Ruffec*: est-ce bien loin de Montauban?Jeseroisfâchéeque vousy allassiez: il agiteroit votre (ê te et ne vous donneroit aucun moyen pour mener àbien les projets de fortune qu'il vous feroit concevoir. Mon ami, il faut arrêter votre pensée, il faut voir beaucoup M. de Muy3. Il faut qu'il vous connoisse, et s'il a de l'esprit, il voudra s'aider de vos lumières et de vos talens. Surtout ramenez M. votre père : sa présence vous sera utile, et d'ailleurs, si sa fortune est susceptible d'amélioration, il faut bien qu'il se montre : on ne va point chercher le mérite qui se cache. — J'applaudis fort à l'horreur que vous ave? pour le séjour de la province : mais la campagne n'est pas la province : j'aimerois mieux le séjour d'un village, la compagnie des paysans, que la ville de Montauban et la bonne compagnie qui la ccmpoï^e. Mais, mon Dieu! au milieu de Paris, il y a tant de villes de provinces; il y a tant de sols, tant de faux importans; en tout, par tout le boa est si rare, que je ne sais si ce n'est point un grand malheur que de l'avoir connu, et d'en avoir fait son pain quotidien. On pourroit dire de l'habitude de vivre avec des gens d'esprit et de mérite ce que M. de La Rochefoucauld disoit de la cour : ils ne rendent pomt heureux, et ils empêchent de se trouver bien ailleurs*; voilà précisément ce
1. Mademoiselle de Blanckart, chanoinesse de Xeuss, âgée de 42 aDS,etdont le mariage, qui avait été longtemps retardé, eut lieu vers le 28 septerabrel774. Celte affection de la maréchale du Muy pour son mari ne devait êtie que trop tôt éprouvée par la mort de celui-ci l'année suivante. Marie-Antoinelte écrivait à Marie-Thérèse, le 17 octobre 1773 : • La mort du maréchal de Muy est affreuse, mais c'est surtout pour sa femme, qui est aimée de tout le monde pour sa douceur etson honnêteté. Ma chère maman serait touchée de l'état affreux où elle est. Elle n'apprit qu'on taillait sou mari qu'en entendant ses cris; en entrant dans la chambre elle a tombée sur le seuil de la porte, oiielle est resiée pendant toute l'opération qui a durée trente cinq minutes... On craint que 1« maréchale ne lui survive pas longtemps: c'est tout ce qu'elle désire. • (Arneth et Geffroy. Corr. entre Marie-Thérèse et le comte de Slercy, t II, p. 384, et Corr. de Madame du Deffand, II, p. 433.) Louis XVI, lui témoigna tout l'estime qu'il avait pour son mari, en lui faisant un présent de noce de 10,000 livres.