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Département de la Charente

3. Nicolas-Victor de Félix, comte du Muy, ministre de la guerre depuis le 22 juin 1774, né en 171 1, il mourut le 10 octobre 1775.

4. Nous n'avons pas tiouvé celte maxime dans La Rochefoucauld. Mademoiselle de Lespiaasse songeait sans doute à ce passage de La Bruyère : « La>

que j'éprouve toutes les fois que je me trouve dans une autre société. — Mon ami, devinez si vous pouvez; mais il faut que je vous dise que ce n'est point un bonheur, que ce n'est point un plaisir, que ce n'est pas même une consolation que d'être aimé, mais fort aimé par quelqu'un qui a peu, mais très-peu d'esprit. Ah I que je me hais de ne pouvoir aimer que ce qui est excellent! que je suis devenue difficile! Mais voyez si c'est ma faute; voyez quelle éducation j'ai reçue. Madame du DufTant (car pour l'esprit elle doit être citée), le président Hénault, l'abbé Bon ', l'archevêque de Toulouse, l'archevêque d'Aix, M. Turgot, M. d'Alembert, l'abbé de Boismonl-, M. de Mora, voilà leshooimes qui m'ont appris à parler, à penser, et qui ont daigné me compter pour quelque chose : le moyen après cela que la tête tourne d'être aimée par.... l Mais, mon ami, croyezvous qu'on puisse aimer quand on n'a point, ou qu'on n'a que peu d'esprit? Je vois bien que vous me croyez folle ou imbécile; mais il n'importe. J'avois sur le cœur tout ce que je viens de vous dire. Bonsoir ; je garde une petite place pour vous dire demain que je n'ai point eu de vos nouvelles. Mon ami, pardonnez-le-moi, cela me paroît impossible.

Samedi, après la poste.

Vous êtes malade, vous avez la fièvre. Ab ! mon ami, ce n'est pas mon intérêt que cela réveille : c'est de l'effroi que cela me cause ; je crois que je porte malheur à ce que j'aime. Oh ! mon Dieu ! s'il me falloit craindre, s'il me falloi sentir encore les alarmes et le désespoir qui ont consumé deux ans de ma vie, pourquoi m'avez-vous empêchée de mourir! vous ne m'aimiez pas, et vous m'avez enchaînée I Si lundi je n'avois pas de vos nouvelles 1....

Cour ne rend pas content ; elle empêche qu'on ne le soit ailleurs. • Caractères, ch. VIII, § 8.

1. Abbé théologal d'Autun, qui prononça en 1753 le panégyrique de saint louis devantl'Académie française, eX esl àxilear delà. Lettre d'un homme dumonde au sujet des billets de confession et de la bulle Uniymilus, 1753, in-12.

2. Nicolas Thyrel de Boismont, prédicateur célèbre, né -vers 1715, membre de l'Académie française en 1755, mort le 20 décembre 17S6. «ToutFrançais dans ses mœurs, mais singulier par le contraste de ses agremeus dans le monde et de ses talens dans la chaire. » {Mém. de Marmontel, III, 235.) Il jouait trèsbien la comédie, et cicellait dans le rôle de Crispin.

Lundi, 26 septembre 1774.

Mon ami, j'ai désiré hier toute la journée de vous écrire : mais la force m'a manqué. J'ai été dans un élat de souffrance qui m'a ôté le pouvoir de parler et d'agir. Je ne puis plus manger : les mois de nourriture et de douleur sont devenus synonymes pour moi. Mais c'est de vous que je veux parler; c'esl de vous que je suis occupée, que je suis inquiète. Hélas ! je l'avois voulu croire ! c'est encore une méprise : quoique je ne sois plus susceptible de plaisir et de bonheur, mon âme semble toute neuve pour la douleur, elle s'accroît de ce que vous souffrez. Je vous vois malade : j'ai à me reprocher de vous avoir causé quelques momens de tristesse : sans me flatter que vous attachiez un grand intérêt ni à mon sentiment, ni à moi, cependant j'ai pu troubler votre repos, et j'en suis désolée. Mon ami, c'esl vous qui m'avez appris à affliger, à tourmenter ce que j'aimois. Ah! que j'en ai été cruellement punie! si le ciel me réservoit!.... Mais mon sang se glace, je mourrai avant. Cette pensée est mille fois plus affreuse que ne le pourra jamais être la mort la plus violente. Vous voudriez ne pas vous réveiller, et c'est vous, et c'est à moi que vous confiez ce dégoût de la vie. Que les mots qu'on m'écrivoit en mourant sont différens ! « J'allais vous revoir, il faut mourir; « quelle affreuse destinée! mais vous m'avez aimé, et vous me « faites encore éprouver un sentiment doux. Je meurs pour « vous, etc., etc. » Mon ami, je ne saurois tracer ces mots sans fondre en larmes : le sentiment qui les a dictés étoit le plus tendre et le plus passionné qui fut jamais; le malheur, l'absence, la maladie, rien n'avoit pu ébranler ni refroidir cette àme de feu. Ah! j'ai pensé mourir hier en. lisant une lettre de M. de Fuenles. 11 me mande que sa douleur ne lui a pas encore permis de rien voir de ce qui fut cher à son fils, qu'il conservera pour moi la plus tendre, la plus vive reconnoissance des preuves d'amitié que j'ai données dans tous les temps à M. deMora..; quejele soufenois dansson malheur, et que tout ce queson fils me devoit, il voudroit l'acquitter au prix de sa vie. Il ose, en son nom, au nom de ce fils qu'il pleure, me demander une grâce;

c'est d'engager M. d'Alembert, qui fut son ami, à lui ''crire une espèce d'éloge funèbre' qui honorera la mémoire de son fils, qui fera sa consolation le peu de jours qui lui reste à vivre, qu'il lira à sa famille comme un monument honorable pour elle, et qui servira d'encouragement à lu vertu pour ses autres enfans. Et celte prière si touchante finit par des larmes , Oh ! combien elle m'en a fait répandre 1 et je ne crains point de vous ennuyer en vous faisant un récit qui ne seroit pas froid dans un roman. Mon Dieu' j'adore M. de Fuentes: il étoit digne d'avoir un t<'l fils. Quelle perte, en effet, et pour lui et pour tout ce qui l'a aimé ! et cependant nous vivons tous ! Son père, sa sœur et moi nous aurions été trop fortunés de mourir au même instant qu'il nous a été enlevé. Ah ! mon ami, plaignez-moi ! ayez pitié de moi ! vous seul dans la nature pouvez faire pénétrer quelques sentimens de douceur et de consolation dans une âme mortellement blessée. Je le sens, votre présence auroit soulagé le poids dont je suis accablé : depuis que je ne vous vois plus, je suis égarée; mon âme ne connoît plus que les excès, et vous en avez jugé par la violence que j'ai mise dans ma conduite avec vous. Mon ami, remettez-moi dans la bonne route. Soyez mon guide, si vous voulez que je vive. Ne m'abandonnez pas. Je n'ose plus vous dire : je vous aime; je n'en sais plus rien. Jugez-moi dans le trouble où je vis. Vous me connoissez mieux que je ne me connois moi-môme. Je ne sais si c'est vous ou la mort que j'implore : j'ai besoin d'être secourue, d'être délivrée du malheur qui me tue, — Mon ami, si je n'ai pas de vos nouvelles aujourd'hui, si je n'en sais pas au moin?, je ne vois pas comment je pourrai attendre à mercredi. Quelle alTreuse conformité les mercredis et les samedis! Jenevivois que pour arriver à ces deux jours-là. Me voilà encore agitée, et dans la même attente. Mon Dieu I concevez-vous, pouvez-vous atteindre à tout ce que je sens, à tout ce que je souffre ?Croiroit-on jamais que j'aie pu connoître le calme ! Eh bien, mon ami, il est vrai que j'ai vécu vingt-quatre heures séparée de votre pensée; et puis j'ai été bien des jours dans une apathie totale: je vivois, mais il me sembloit que j'étois à côté de moi. Je me souvenois d'avoir eu une âme qui vous aimoit : je la voyois de loin, mais elle ne

1 . Voir à ['Appendice, la lettre de d'Alembert au comte de Fuenlès.

m'animoit plus. Hélas! si vous êtes malade, ou si vous êtes comme ce malheureux qui n'aime rien, vous ne m'entendrez pas; si ce langage ne va pas à l'âme, il est mortellement froid : ce sera à moi de vous plaindre de la fatigue et de l'ennui que je vous aurai causés. Bonjour. Je ne fermerai ma lettre qu'après l'arrivée du facteur. Au nom de Dieu I faites que je n'aie pas besoin d'avoir recours à mon ami de la poste pour avoir mes lettres de meilleure heure. — Mon ami, ne prenez pas trop de quinquina : il fait mal à la poitrine, et quand il guérit trop vite la fièvre, on a presque toujours des obstructions; enfin, songez qu'il ne vous est pas libre de négliger votre santé : mon repos, ma vie en dépendent. Mon ami, dites-moi si je vous aime, vous devez vous y connoître; moi, je ne me connois plus à rien : par exemple, dans ce moment-ci, je sens que je désire avec passion de vos nouvelles; et je sens aussi, mais d'une manière active, que j'ai besoin de mourir. Je souffre de la tête aux pieds. iMon âme est exaltée et mon corps affaissé. De ce manque d'accord résultent le malheur et presque la folie. Mais il faut m'arrêter. Adieu. Je voudrois bien aller au-devant du facteur.

Lundi, quatre heures.

Le facteur est arrivé. M. d'Alembert n'a point de lettres, et cependant le courrier de Montauban arrive lundi, mercredi et samedi. Mon ami, je suis bien malheureuse : ou vous êtes bien malade, ou vous êtes bien cruel de me laisser dans cette inquiétude. Vous savez si ma santé, si mon état peuvent supporter une augmentation de trouble et de douleur. Ah! mon Dieu! que faire, que devenir d'ici à mercredi l Je vais envoyer chez le chevalier d'Aguesseau.

Vendredi au soir, 30 septembre 1774.

Mon ami, vous m'avez empêchée de mourir, et vous me tuez en me laissant dans une inquiétude qui bouleverse mon âme. Je n'ai point eu de vos nouvelles mercredi, le chevalier d'Aguesseau non plus; et il a été chez toutes les

personnes qui auroient pu en avoir. Ah! mon Dieu I que je me connoissois peu ! que je vous disoismal, lorsque je vous assurois que mon Ame était fermée au bonheur, au plaisir; qu'elle ne connoîtroit plus de grand malheur, et que je n'avois plus rien à craindre! Hélas! je ne respire pas depuis mercredi. Je vous vois malade; j'ai une secrète terreur qui m'effraie. Quelle afTi-euse disposition vous me faites retrouver! ce mercredi, ce samedi, ces horribles jours qui ont fait l'espoir et le désespoir de ma ^'ie deux ans de suite ! Mais seriez-vous assez mal pour oublier que vous êtes aimé avec passion? et si vous vous en êtes souvenu, comment avez-vous manqué de me faire donner de vos nouvelles? ne saviez-vous pas que c'étoit livrer mon âme à une douleur mortelle que de me faire craindre pour vous? Mon ami, si vous avez pu m'éviter ce que je souffre, vous êtes bien coupable; et il me semble qu'un pareil tort devroit bien me guérir; mais, mon Dieu, est-on libre? Puis-je me calmer, me refroidir, selon ma volonté et même d'après la vôtre? Ah ! je ne puis que vous aimer et souffrir : voilà le mouvement, le sentiment de mon cœur; je ne puis l'arrêter ni l'exciter, mais je voudrois mourir. — J'ai des pensées qui sont un poison actif; mais il n'est pas encore assez prompt. Si j'apprends demain que vous êtes bien malade, e-t si je n'apprenois rien, j'auroi& trop vécu. Non, cela est impossible, vous aurez pensé à moi, j'attends donc, mais c'est en tremblant; c'est avec une impatience qui n'a jamais été sentie que par une âme aussi passionnée que malheureuse. Oh! Diderot a raison : il n'y a que les malheureux qui sachent aimer. Mais, mon ami, cela ne vous soulage pas si vous souffrez; et lorsque vous, êtes calme, vous n'y attachez pas grand prix. Eh bien ! je vous aime, et je n'ai pas besoin de votre sentiment pour que mon cœur se donne, s'abandonne à vous.

Tout ce que l'abbé Terrai avoit fait, ou projeté de faire sur les domaines, est comme non avenu : tout a été détruit, cassé, annulé; en un mot, vous devez être aussi tranquille sur la propriété de M. votre père que vous l'étiez il y a dix ans. C'est M. Turgot qui me l'a assuré hier, qui m'a demandé de vos nouvelles, et qui s'est reproché de n'avoir pas encore eu une minute pour répondre aux personnes à qui il ne pouvoitse résoudre d'écrire des lettres de bureau. — M. de Vaines m'a chargée de le rappeler à

votre souvenir; il est vraiment écrasé par son travail ; ils ont tant à réparer, tant à prévoir, qu'ils n'ont pas le moment de respirer. L'abbé Terrai a eu ordre de reporter au trésor royal ies cent mille écus qu'il avoit pris par anticipation sur le bail des fermes; et M. Turgot a déclaré qu'il ne vouloit point des cinquante mille francs qui lui revenoient de droil chaque année sur cette partie': il se réduit sur tout; cel.; donne, après cela, le courage de faire des réformes sur los places qui dépendent de lui. C'est un homme excellent ; et s'il peut rester en place, il deviendra l'idole de la nation : il est fanatique du bien public, et il s'y emploie de toute sa force.

Samedi, après le facteur.

Je fus interrompue. Je reçois votre lettre, mon ami ; vous vous portez bien : en voilà assez pour vivre. Au moins j'espère que vous ne serez pas sérieusement malade, et je respire. Hélas! je ne sais plus vous répondre. Les secousses que vous donnez à mon âme sont trop violentes pour trouver des mots. Mon ami, tout ce que je puis vous dire, c'est que votre lettre est charmante par le ton de douceur et du confiance qui y règne : elle est honnête et vraie comme votre âme; et si elle ne répondoit pas à la mienne sur tous les points, ce ne seroit pas votre faute, et je n'ai pas à me plaindre. Hélas non! je suis contente de vous; mais je dirai comme Phèdre :

J'ai pris la vie en haine et ma flamme en horreur*.

Oh! si vous saviez combien je me déteste, combien j'en -ai sujet! La vérité est dans mon cœur, et il arrive que j'ai encore à me reprocher d'usurper l'estime et les sentimens qu'on m'accorde. Tous ces temps-ci, je suis tombée dans un état qui a alarmé mes amis : ils en font honneur

1. Ce bail avait été concédé pour dix années, le 1 "janvier 1774, moyennant 135 millions, et le contrôleur général, alors l'abbé Terray, avait reçu, selon l'usage, un pot"de-vin de 300,000 livres, à raison de SO.OOOpour chaque année. Ce pot~de-vin s'ajoutait aux 142,000 livres qui formaient alors le traitement annuel du contrôleur général. VoirP. Clément et a. Lemoine, M. de Silhouette et les derniers fermiers généraux, 1872, p. 203. C'est donc à 142,000 livres que se réduisait Turgot. Quant aux 300,000 livres ainsi rendues au trésor, elles furent distribuées aui cures de Paris « pour former les avances d'un travail de filature et de tricot dont les ouvrages seraient vendus et dont le prix reuou- -vellerait ainsi le fonds» [Mém, sur la vie de Turgot, 2' partie p. 34).

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