Phèdre, acte I, se. III
au sentiment de la perle que j'ai faite, tandis que c'est l'alarme que vous m'avez causée qui a fait diversion aux rel^rels qui me déchirent. Quoi! en mourant de douleur je suis indigne des sentinieus que j'inspire! concevez-vous toute l'horreur de ma situation? Croyez-vous qu'il soit dans la nature de la supporter longtemps? Où trouver du courage contre une pareille douleur, à qui la faire partager? Qui est-ce qui pourroit compatir à tant d'horreur? Eh bienl je me dis, je le sens, et je ne me trompe point : si M. de. Mora pouvoit revivre, il ui'entendroit, il m'aimeroit, et ju n'aurois plus ni remords, ni malheur. Ah! ce sentiment doit vous faire voir tout ce que j'ai perdu. Mon ami, pourquoi ne m'avez-vouï pas ticrit les deux derniers courriers? Pourquoi ne me dites-vous pas : Je réponds à votre lettre de telle date? 11 faut s'entendre, et une tête troublée a besoin qu'on la ménage. Mon ami, regardez-moi comme atteinte d'une maladie mortelle ; et ayez pour moi les soins, la foiblesse qu'on a pour les mourans : cela ne tirera pas à conséquence pour votre bonheur. Je m'engage par ce qu'il y a de plus sacré pour moi, par la mémoire de M. de Mora. de ne jamais vous troubler, de ne jamais rien exiger ; el d'après votre lettre, qui est telle que mon cœur vous en remercie, vous ne pouvez plus me tromper; je ne peux jamais me plaindre : et si je m'affligeois, vous seriez assez sensible pour m'entendre sans importunité. Adieu. Je ne vous réponds pas : dans la confusion de mes pensées, dans le trouble où je suis, je ne sens qu'une chose : je vis et j'ai perdu ce qui m'aimoit! Mon ami, si cela ne vous contraint pas, écrivez'iuoi tous les courriers : j'en ai besoin. Adieu.
Lundi, 3 octobre 1774.
Ah ! mon ami, que j'ai mai à l'âme ! je n'ai plus de mots, je n'ai que des cris. J'ai lu, j'ai relu, je lirai cent fois votre lettre. Ah! mon ami, que de biens et de maux réunis! quel plaisir mêlé à la plus cruelle amertume ! Cette lecture a augmenté et redoublé toutes les agitations de mon cœur; je ne puis plus me calmer. Vous avez ravi et déchiré
mon âme tour à tour; jamais je ne vous ai trouvé plus aimable, plus digne d'èlre aimé ; et jamais je n'ai été pénétrée d'une douleur plus profonde, plus aiguë, plus amère, par le souvenir de M. de Mora. Oui, j'en mourois : mon cœur étoit opprimé, j'étois dans l'égarement la nuit dernière; un état aussi violent doit m'anéantir, ou me rendre folle. Hélas! je ne crains ni l'un ni l'autre : si je vous aimois moin?, si mes regrets m'étoient moins chers, avec quel délire, avec quel transport je me délivrerois de la vie qui m'accable! Ah! jamais, jamais aucune créature n'a vécu dans cette torture et ce désespoir. Mon ami, nous faisons du poison du seul bien qui soit dans la nature, du seul bien que les hommes n'ont pu gâter, ni corrompre. Tout le msnde est apprécié et payé par l'argent : la considération, le bonheur, l'amitié, la vertu même, tout cela est acheté, payé, jugé au poids de l'or; il n'y a qu'une seule chose qui soit au-dessus de l'opinion, qui soit restée sans tache comme le soleil, et qui en ait la chaleur, qui vivifie l'âme, qui l'éclairé, qui la soutient, qui la rend plus forte, plus grande. Ahl mon ami, ai-je besoin de nommer ce présent de la nature ? mais quand il ne fait pas le bonheur de l'âme qu'il remplit, il faut mourir. Oh! oui, il falloit mourir, j'en avois besoin, j'y cédois : que vous avez été cruel I Eh ! que vouliez-vous faire des jours que vous sauviez ? il|^emplir de trouble et de larmes! ajouter au malheur le plps affreux le tourment du remords 1 me faire détester tous les instans de ma vie! et cependant m'y lier par un intérêt qui dévore mon cœur, qui, vingt fois par jour, se présente à ma pensée comme un crime! Ah! moo Dieu! je suis coupable, et le ciel m'est témoin que rien ne fut plus cher à mon cœur que la vertu ; et ce n'est pas vous qui m'avez égarée! Quoi! vous croyez que c'est moi seule qui me suis précipitée dans l'abîme? Je ne puis donc vous imputer ni mes fautes, ni mon malheur. Ah! j'ai voulu les expier, j'ai vu le terme de mes maux ; en vous haïssant j'étois plus forte que la mort. Par quelle fatalité, pourquoi vous ai-je retrouvé? Pourquoi la crainte que j'ai eue que vous ne fussiez malade a-t-elle amolli mon âme ? Enfln^ pourquoi me déchirez-vous et me consolez-vous tout à la fois? Pourquoi ce mélange funeste de plaisir et de douleur, de baume et de poison ? Tout cela agit avec trop de violence sur une âme que la passion et le malheur ont exaltée; tout
cela achève de drfrnire une machine épuisée par la maladie et le manque de sommeil. Ilélas! je vous le disois, dans l'excès de mes maux : Je ne sais si c'est vous, ou la mort que j'implore; c'est par vous, ou par elle que je dois être soulagée, ou guérie pour jamais : toute la nature ne peut plus rien pour moi. Hélas ! me reste-t-il un vœu, un désir, un regret, une pensée dont vous et M. de Mora ne soyez l'objet? Mon ami, j'ai cru mon âme éteinte; je vous le disois, et je trouvois de la douceur dans le repos. Mais, mon Dieu ! que cette disposition étoit fugitive ! elle ne tenoit qu'à l'effet de l'opium prolongé, lih bien, je retrouverai la raison, ou je la perdrai tout à fait : mais, dites-moi, comment estil possible que je ne vous aie pas encore parlé de vous ; que je ne vous aie pas dit que je crains le refour de la fièvre ; que j'espère avoir de vos nouvelles aujourd'hui, puisque la poste arrive? Si je n'en ai pas, je ne vous accuserai point, mais je souffrirai jusqu'à mercredi. Adieu, mon ami. Votre bonté, votre douceur, votre vérité ont pénétré mon cœur de tendresse et de sensibilité.
Lundi au soir.
J'ai eu un mot de vous, rien qu'un mot; mais il me dit que vous êtes sans fièvre, et cela me tranquillise. Mais vous êtes inquiet de mademoiselle voire sœur; je le suis aussi : je suis si près de tout ce qui voustouctie! l'^t moi aussi, j'ai la lièvre; l'accès de douleur de celte nuit a altéré mon sang et mon pouls : mais ne soyez point inquiet, la mort n'arriva jamais si à propos; les malheureux ne meurent point, et ils sont trop t'oibles, trop lâches quand ils aiment pour achever de se tuer. Je vivrai, je souffrirai, j'attendrai, non pas le bonheur, non pas le plaisir, quoi donc' Mon ami, c'est à vous que je parle : répondez-moi. — Voyez si vous n'êtes pas d'une etourclerie qui peut être dangereuse : vous m'écrivez, et vous ne cachetez pas votre lettre; et pour que vous n'en doutiez pas, je vous envoie votre enveloppe. — l.e pape' est mort, et d'une maladie qui donne d'affreux soupçons. Bonsoir, mon aiui. J'ai la tète pesante, je souffre plus que de coutume ; mais j'ai de vos nouvelles, voilà l'important. — Je suis dans une disposition bien bizarre :
1. Laurent Gang^anelli, né en 1705, pape sous le nom de Clément XIV en 1769, mort le 22 septembre 1774, Il est l'auteur de laBulle <|ui, le 2 I juin 17 73, supprima l'ordre des Jésuites. Un faux biuit courut qu'il avait été empoisonné.
depuis douze heures, mes yeux me représentent toujours le même objet, soit que je les aie ouverts ou fermés : cet objet que je chéris, que j'ai adoré, me pénètre d'effroi. Dans ce moment même, il est là; ce que je touche, ce que jécris, ne m'est pas plus sensible, plus présent; mais pourquoi ai-je peur? pourquoi ce trouble? Ahl si c'étoitl...
Mercredi, 5 octobre 1774.
Mon ami, je n'ai point de vos nouvelles; j'en attendois. Hélas! j éprouve que Tilme qui espère le moins est encore trompée, et que la lèle la moins susceptible d'illusion s'en forme encore beaucoup trop. Pardon, mon ami : le besoin que j'ai de vous fait que j'y compte trop ; il faudroit aus.^i me corriger de cette erreur. Je suis malade, et dans un état de souffrance inexprimable ; toute espèce de nourriture méfait un mal égal. Mon médecin en conclut qu'il se forme un embarras aupî//o7'e;jeneconnoissoispas cetétrangemot : mais on est à la torture quand cette porte veut se fermer. Je prends de lacigué : si elle pouvoit être préparée comme celle de Socrate, que je la prendrois avec plaisir! Elle me guériroit de cette maladie si lente et si cruelle qu'on nomme la vie. Vous me faites mal, mon ami; vous me rendez la mort nécessaire, et vous me retenez à la vie. Que de foiblesse! que d'inconséquence! Oui, je me juge bien; mais je languis, je retarde : et je le sens, il arrivera un jour, un moment où j'aurai un repentir bien amer d'avoir tant diÊFéré. En effet, si je jette les yeux sur le passé, je vois que j'aurois été trop heureuse que le terme de ma vie fût venu le mercredi premier juin. Mon Dieu! que de douleur, que de maux j'aurois évités! Oui, je frémis, en pensant que je ne puis m'en prendre qu'a vous de tout ce que j'ai souffert depuis ce jour funeste. Que vous fûtes mal inspiré ! ma mort neût pas été un malheur pour vous; dans le momentoùje vous parle, vous n'en conserveriez aucun souvenir: et au lieu de cet oubli qui vous laisseroit jouir du repos et du plaisir, je vous accable do mes uiu'jN, je fiiii peser le poids du ma vie sur vulre j'iik;.
LETTRE LVII. . \l'^
Ah! je la connois bien cette âme sensible, forte et vertueuse : elle seroit capable de faire un grand gacrifice pour soulager le malheur; mais il est hors de votre caractère de le soigner, de l'adoucir, de le calmer. Tout ce qui est de suite vous est impossible; votre cœur est passionné, mais il ne connoît pas la tendresse. La passion ne va que par soubresauts : elle a des actes, des mouvemens; la tendresse a des soins, elle aide, elle console; elle aurait écrit tous les^ courriers, parce qu'elle se seroit occupée des besoins d'une Ame souffrante. Non, je ne vous fais point des repioches,, ils sont inutiles ou affligeans. EhJ combien je serois désolée de vous donner un moment de peine! — Mon ami,, j'avois besoin de savoir si votre fièvre n'étoit point revenue, et si celle de mademoiselle votre sœur s'étoit calmée. En vous écrivant la dernière fois, j'avois le délire, je crois : j'eus une fièvre ardente toute la nuit, ell<^ m'a quittée, et en me quittant elle a effacé l'image qui me déroboit tout autre objet; mais je ne conçois pas pourquoi elle portoit l'effroi dans mon âme. Ah !sije pouvois cependant racheter sa vie pour une heure seulement! il n'y a point de supplice que je n'eusse la force de braver; et je dirois :
La mort et les enfers paroissent devant moi : Ramire, avec transport j'y descendrois pour toi '.
Mais, mon ami, ce n'est point tout cela que je vouloisvou& dire, je suis troublée, je ne puis continuer. Adieu.
Samedi, à minuit.
Avant tout; je veux vous dire que votre encre est blanche comme le papier, et aujourd'hui cela m'a vraiment impatientée. Je m'étois fait apporter votre lettre chez M Turgot, où je dînois avec vingt personnes; on me l'a remise à table : j'avois à côté de moi l'archevêque d'Aix *,, et de l'autre côté le curieux abbé M... 3. J'ai ouvert ma let-