‹ LettresChapitre 80 sur 151 · I.KlTlLli l.Xl !I · texte numérisé non relu

I.KlTlLli l.Xl !I

qui occupe et exerce rame : on aime à se Irouvcr sensible, €tles maux des autres ont cette juste mesure qui fait compatir sans souffrir. Lh bien ! je leur promets celle jouissance tout le temps qui me reste à vivre. — Mon ami, je voulois vous dire la dernière fois que vous devriez loger dans le môme hôtel garni que le chevalier d'Aguesseau : cela vor.s épargneroit la peine de vous aller chercher réciproquement : cela vous seroit commode, et je serois assurée que vous ne quitteriez pas mon quartier. Oui, c'est toujours l'intérêt personnel qui couvre tout, qui anime tout; et les sots ou les esprits faux qui ont attaqué Helvétius * n'avoient sans doute jamais aimé, ni réfléchi. Ah! bon Dieu ! que de gens qui vivent et meurent sans avoir senti l'un, ni connu lautre ! C'est tant mieux pour eux, et tant pis pour nous: oui, tant pis : car je ne puis pas vous exprimer le dégoût, le redoublement de dégoût que je me sens, je ne dis pas seulement pour les sols, mais pour ces gens qui sont si bien à ma mesure, que je prévois tout ce qu'ils vont dire lorsqu'ils ouvrent la bouche ! Ah! je suis bien malade! je ne puis plus souffrir les gens qui me ressemblent : tout ce qui n'est qu'à côté de moi me paroit trop petit; il faut me faire lever les yeux pour regarder, sans quoi je me fatigue et m'ennuie. Mon ami, la société ne me présente plus que deux intérêts : il faut que j'aime, ou qu'on m'éclaire. De l'esprit n'est point •assez; il faut beaucoup d'esprit : c'est vous dire que je n'écoute plus que cinq ou six personnes, et que je ne lis plus que six ou sept livres. Cependant il y a plus de gens que cela qui ont des droits sur moi : mais c'est par le sentiment et la confiance ; et cela ne change rien à la disposition •où je suis pour le général. Voici le résultat : ce qui est moins que moi m'éteint et m'assomme; ce qui est à côté de moi m'ennuie et me fatigue. Il n'y a que ce qui est audessus de moi qui me soutienne et m'arrache à moi-môme; et je dirai toujours comme cet ancien : Mes amis, sauvezmoi de moi-même. Tout cela prouve que la vanité est bien éteinte en n^ioi, mais qu'elle est remplacée par un dégoût universel et mortel. — La comtesse de Boufflers n'en est pas lu; aussi est-elle bien aimable. Je l'ai vue beaucoup cette semaine, elle vint dîner chez madame Geoffrin mer-

1. Le livre de l'Esprit est tout entier consacré à développer le principe de la morale de l'intéiét.

136 LETTRES DE MADEMOISrLLE DE LESPINASS2.

credi ; elle fut charmante ; elle ne dit pas un mot qui ne fût un paradoxe. Elle fut attaquée, et elle se défendit avec tant d'esprit, que ses erreurs valoient presque autant que la vérité. Par exemple, elle trouve que c'est un grand malheur que d'être ambassadeur, il n'importe de quel pays, ni chez quelle nation : cela ne lui paroît qu'un exil affreux, etc., etc. Et puis elle nous dit que, dans le temps où elle aimoit le mieux TAngleterre, elle n'auroit consenti à s'y fixer qu'à la condition qu'elle y auroit amené avec elle vingt-quatre ou vingt-cinq de ses amis intimes, et soixante à quatre-vingtsautrcs personnes qui lui étoientabsolumenl nécessaires; et c'étoit avec beaucoup de sérieux, et surtout beaucoup de sensibilité qu'elle nous apprenoit le besoin de son 3me. Ce que j'aurois voulu que vous vissiez, c'est l'étonnement qu'elle causoit à milord Shelburne. Il est simple, naturel; il a de l'clmejde la force : il n'a de goût et d'attrait que pour ce qui lui res^^enible, au moiis par le naturel. — 11 a été voir M. de Malesherbes»; il est revenu enchanté. Il me disoit : « J'ai vu pour la première fois de ma vie ce que je ne croyois pas qui pût exister : c'est un homme dont l'âme est absolument exemple de crainte et d'espérance, et qui cependant est pleine de vie et de chaleur. Rien dans la nature ne peut troubler sa paix; rien ne lui est nécessaire, et il s'intéresse vivement à tout ce qui est bon; » en un mot, a-t-il ajouté : « J'ai beaucoup voyagé, et je n'ai jamais rap- « porté un sentiment aussi [irofond. Si je fais quelque chose « de bien dans tout le temps qui me reste à vivre, je suis a sûr que le souvenir de M. de Malesherbes animera mon « âme. » Mon ami, voilà un bel éloge, et celui qui le fuit est à coup sûr un homme intéressant. Je le trouve bien heureux d'être né Anglais; je l'ai beaucoup vu, je Tai écouté celui-là : il a de l'esprit, de la chaleur, de l'élévation. Il me rappeloit un peu les deux, hommes du monde que j'ai aimés, et pour qui je voudrois vivre ou mourir. 11 s'en va danshuitjours.et j'en suis bien aise: il est cause quepardes arrangemens de société, j'ai dîné tous les jours avec quinze personnes, et cela me fatigue plus encore qu'il ne m'intéresse. Il me faut du repos : ma machine est détruite. Bon-

1. Rappelé d'exil avec les autres parlementaires, il allait bientôt être replacé k la téle de la Cour des aides (l2 iiov. 1774), d'où l'avait écarté le < uup d'Etat .Mauptou, et dcvrnir le cnllpf;ue de TurgDl an ministère (21 juillet I 775).

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jour, mon ami. J'attends la poste; Toilà ce qui m'est nécessaire.

Samedi, après le facteur, 2Î octobre 1774,

Mon Dieu ! que je suis troublée et affligée de ce que vous m'apprenez! Je crois tout ce que je crains; jugez si je partage ce que vous souffrez. Ah ! c'est à présent que l'éloignement m'est absolument insupportable. Mon ami, vos mauîc sont les miens; et il m'est alTreux de ne pouvoir pns vous soulager. Si j'éfois avec vous, il me semble que je m'emparerois si bien de toutes vos craintes, de tout ce qui vous fait trembler, qu'il ne vous resteroit que ce qu'il me seroit impossible de ne pas vous ôter. Ah ! partager ne seroit pas assez. Je soufîrirois par vous, pour vous; et avec cette tendresse et cette passion, il n'y a point de douleur qui ne soit adoucie, et point d'alarme qui ne soit calmée. Mon Dieu4 que je suis malheureuse! le seul moment de ma vie où mon affection eût pu vous faire du bien, je suis condamnée à vous être inutile. Tout ce qui vous aime vous dira comme moi, mieux que moi, sans doute; je suis trop prés de vous pour exprimer ce que je sens. Y a-t-il donc des mots pour rendre tous les mouvemens d'une Ame souffrante, d'ur 5me frappée de terreur, à qui le malheur a interdit lou, espérance ? Mon ami, dans cet état qui est le mien, on ne peut s'expliquer et s'exprimer que par ces mots ; Je voks aime.

Ah ! s'ils pouvoient passer dans votre 5me comme je les sens ! Oui, quel que soit votre malheur, vous éprouveriez le sentiment le plus doux. C'est à présent que j'ai un regret mortel à ce qui vous manque d'affection pour moi : moa ami, nous en ferions de la consolation ; le remède seroit à côté du mal. Ah! quand on est malheureux, c'est alors qu'il est affreux de n'aimer que foiblement : car 'c'est en nous que nous trouvons la véritable force, et rien n'en donne autant que la passion; les senlimens d'un autre nous plaisent, nous touchent : il n'y a que le nôtre qui nous soutienne. Mais cette ressource manque presqu'à tout le monde : presque tout ce qui existe n'aime que parce qu'il est aimé.

Ah ! mon Dieu ! la pauvre manière ! qu'elle laisse petit et foible I mais cela ne tient ni à la volonté, ni à la pensée : ainsi il seroit aussi insensé de chercher à exciter que de travailler à éteindre. Restons donc ce que nous sommes, jusqu'à ce que la nature, ou je ne sais pas quoi, en ordonne autrement. — Mais vous êtes trop bon, mille fois trop bon de vous occuper de mes maux : souffrir est devenu mon existence; cependant je suis mieux depuis que je suis au poulet pour unique nourriture : je souffre moins. Adieu, mon ami; je vous parle de moi, et je ne songe qu'à vous. Dici à lundi, je serai dans un état violent. Vous m'écrirez, je le crois.

Dimanche au soir, 23 octobre 1774.

Mon ami, pour me calmer, pour me délivrer d'une pensée qui me fait mal, il faut que je vous parle : j'attends l'heure de la poste de demain avec une impatience que vous seul peut-être pouvez concevoir. Oui, vous m'entendez, si vous ne pouvez me répondre, et c'est quelque chose : il seroit sans doute plus doux, plus consolant, d'être en dialogue; mais le monologue est supportable, lorsqu'on peut se dire : je parle seule, et cependant je suis enlendue. — Mon ami, je suis dans une disposition physique détestable; je l'attribue à cette cigué : elle a conservé, je crois, quelque propriété du poison; je me sens dans une défaillance, dans une angoisse qui m'a fait croire aujourd'hui vingt fois que j'allois perdre connoissance, et dans ce moment même, je suis dans un malaise inexprimable : je sens ce que disoit Fontenelle peu de temps avant sa mort, une grande difficulté d'être. Mais ce qui anime mon âme me donne la force de vous parler : car, en vérité, je n'ai pas eu un mouvement ni une parole de la journée. — Je ne sais si je vous ai dit que j'avois vu la femme du comte de....; sa figure est commune, mais elle a le ton obligeant, et elle a grande envie de plaire : cependant telle qu'elle est, je ne la trouverois pas assez bien pour être la femme de l'homme du monde que j'aime le plus. Mon ami, j'en suis plus sûre que jamais, tout homme qui a du talent, du génie, et qui est appelé à la gloire, ne doit pas se marier.

Remariage est un véritable éteignoir de tout ce qui est grand ■et qui peut avoir de l'éclat. Si on est assez honnête et assez sensible pour être un bon mari, on n'est plus que cela, et sans doute ce seroit bien assez si le bonheur est là. Mais il y a tel homme que la nature a destiné à être grand, et non pas à ^tre heureux. Diderot a dit que la nature, en formant un homme de génie, lui secoue le flambeau sur la lête, en lui disant : sois grand homme, et sois malheureux : voilà, je crois, ce qu'elle a prononcé le jour que vous êtes né. Bonsoir. Je n'en puis plus; à demain.

Lundi, après le facteur.

Point de lettre ! cela me feroil trembler avec un autre que vous; mais je me rassure un peu, en me disant qu'il n'est pas en vous d'avoir de la suite et de l'exactitude. J'espère donc que vous n'êtes pas plus malheureux ; je sais seulement que vous n'avez pas eu besoin de me rassurer. Cela est bien naturel; mais cela est afflgesnt. Mon ami, je ne vous fais point de reproche : je vous plains seulement, quelle que soit votre situation, que le retour de votre âme ne soit pas pour moi. Adieu. Je suis abattue, et dans un état de foiblesse qui est extraordinaire : il me faut un effort pour tenir ma plume. Je n'attendrai plus de vos nouvelles, mais j'en désirerai tant <jue je respirerai.

Mardi au soir, 25 octobre 1774.

Ah I j'ai été injuste; ce seroit un tort avec tout le monde; mais je me le reproche comme un crime avec vous. Pardonnez-moi, mon ami : je de vois vous rendre grâce, et je vous ai accusé. Celte pensée me fait mal, comme si j'étois coupable; cependant c'est la poste qui l'a été, et je le soupçonnois si peu, que, lorsqu'on m'a donné mes lettres aujourd'hui, je ne regardois seulement pas le dessus, tant il m'étoit égal par où je commencerois ou par où je finirois. Mon ami, à la seconde lettre que j'ai ouverte, j'ai fait un cri : c'étoit votre écriture ; j'en ai eu un battement de cœur. Si c'est un mal bien douloureux que d'attendre sans voir venir, c'est un plaisir bien vif et bien sensible que d'être

ainsi surprise. — Mon ami, je vous aime à la folie ; tout me l'apprend, tout me le prouve, et souvent bien plus que je ne voudrois. Je vous donne plus que vous ne voulez : vous n'avez pas besoin d'être autant aimé, et moi j'avois besoin de me reposer, c'est-à-dire, de mourir. Mais je suis trop personnelle : je vous occupe de moi, tandis que je ne devrois vous parler que du plaisir que j'ai senti en lisant ces mots : cela va mieux, cela va bien, je suis iranquUle. Ah ! mon ami , j'ai respiré : il semble que cela m'ait redonné de la vie et de la force; j'étois anéantie depuis trois jours : on dit que cela tenoit aux nerfs, et moi qui en sais un peu plus que mon médecin, je crois que cela lenoit à vous. Je suis comme Lucas, j'explique tout par mon métier de jardinier. Ah I mon Dieu! comment puis-je suffire à ce que je sens, à ce que je souffre? et cependant mon âme n'a que deux sentimens : l'un me consume de douleur, et quand je me livre à celui qui devroit me calmer, je suis poursuivie par le remords, et par un regret plus déchirant encore que les tortures du remords. Encore moi ! que je m'en veux d'y revenir sans cesse! mais m'en éloignerai-je, en vous disant que j'adore votre sensibilité et votre vérité? Ah! ne me cachez jamais rien: vous gagnez trop à me faire voir tous les mouvemens qui vous animent. .Mon ami, dans une situation toute pareille à celle où vous venez d'être, mais qui eut des suites plus funestes, M. de Mora me mandoit, et presque dans les mêmes expressions, ce que l'agonie de sa mère lui faisoit éprouver. La douleur qui le déchiroit le plus avoit son père pour objet; et cela étoit si vrai, qu'il m'attendrissoit beaucoup plus sur l'état de M. de Fuentès, que sur la mort de sa femme, qui fut lente et douloureuse. Mon Dieu! je vous l'ai déjà dit : n'ayez jamais la pensée de me ménager, de m'épargner; croyez que mon sentiment me mène plus loin que vous ne pourrez jamais me faire aller. Mon ami, c'est bien fait de voir la convalescence de madame votre mère si prochaine; mais, quoi que vous en disiez, vous resterez plus longtemps que vous ne pensez. — Vous ferez sûrement une étourderie: ce sera d'oublier de me dire de ne plus vous écrire, ou de vous écrire sur votre route. Et puis, quand les lettres n'arriveront pas, vous m'accuserez, ou peut-être aurez-vous assez de bonté pour être inquiet; et cependant un peu de prévoyance auroit évité tout cela.

Le chevalier de Chatelux est actuellement à Chanteloup.

il suffit à fout, et il attache une grande opinion à cette manière de se multiplier à l'infini. Il est si riche et si généreux, qu'il dédaigne de recueillir : il lui suffit de semer; il ne reçoit rien, il va donnant partout et à tout le monde*. Il me disoit encore l'autre jour que son plaisir éloil de faire effet. — M. de Chamiort est arrivé *; je l'ai vu , et nous lirons ce.jours-ci son Éloge de La Fontaine. Il revient des eaux en bonne santé, beaucoup plus riche de gloire et de richesse, et en fonds de quatre amies qui l'aiment , chacune d'elles, comme quatre : ce sont mesdames de Grammont ', de Rancé*, d'Amblimont ', et la comtesse de Chciseul *. Cet assortment est presque aussi bigarré que l'habit d'Arlequin, mais cela n'en est que plus piquant, plus agréable et plus charmant. Aussi, je vous réponds que M. de Chamfort est un jeune homme bien content, il fait bien de son mieux pour être

t. A l'occasion de la mort de l'académicien Dupré de Saint-Maur, en 1774 La Harpe écrivait: « Il sera remplacé par M. le chevalier de Châtelux, homme de qualité, colonel, cultivant les leltres par goût, qui dans des temps difficiles a donné aux gens de leltres des marques d'une amitié courageuse, dont ils i^ récompensent aujourd'hui en le recevant parmi eux ; honneur qu'il désirait avtvg autant de passion que les autres militaires de son rang désirent le bâton d maréchal. 8 (Corr. litlér, I. 34). «

2. Des eaujt de Barrège, où il érait allé rétablir sa santé, et de Chantelou|t, où la duchesse de Grammont l'avait retenu chez son frère. 11 écrivait lui-mciue alors : 0 Madame de Grammont est partie depuis le commencement de ce mois. Il me serait impossible de désirer autre chose que ce que j'ai trouvé ea elle ; et nous avons fini encore, mieux que nous n'avions eominencé. J'ai toutes sortes de raisons d'être enchauié de mon voyage de Barège. a (OEuvres du Chamfort, édit. Auguis, 1825, t. V, p. 263.)

3. Beatrix de r.hoiseul, née en 1730, fille de François-Joseph de Choiseu<, marquis de Stainville, et de Françoise-Louise de Bassompierre, mariée le 16 août 1759 à Antoine-Antonin, duc de Grammont. Elle était sœur du duc de Choiseul,le célèbre ministre, et mourut sur l'échafaud révolutionnaire le 17 aviU 1794. Elle était fort laide, mais d'une énergie toute virile.

4. Il faut lire probablement Ronce. Adélaïde-JulieSophie Hurault d* Vibraye, fille du marquis de Vibraye, mariée le 14 juin 1751 au comte de Roncée, et dame pour accompagner delà comlesse d'.\rtois.

5. Marie de Chaumont-Quitry, fille de Jacques- Antoine de Chaumont, marquis de Quitry, mariée le 17 juillet 1775 à Claude-Marguerite-François Renard de Fuchsamberg, comte d'.Amblimonf, fils du marquis d'Amblimont, et chef d'escadre ; madame d'Amblimont avait été avec madame d'Esparbès les deus favorites de madame de Pompadour, qui les appelait mon torchon et ma salope.

6. Marie-Françoise Lallemand de Betz, née le 30 octobre 1732, fille de Michel-Joseph-Hyacinthe, seigneur de Bel?, et de Marie-Marguerite Maillet de Batilly, mariée V.i 10 fév. 1749 à .Marie-Gabriel-FJurLMit de Choiseul, comte de Ohoiseul-Beanpi é. Elle fut iiiere du comte de Choiseul-Goufûer, l'auteur da Voxjagc pitloreique de la Grèce,

modeste — M. Grimm est de retour » , je l'ai accablé de questions. Il peint la Czarine , non pas comme une souveraine, mais comme une femme aimable, pleine d'esprit, de saillies, et de tout ce qui peut séduire et charmer. Dan* toutcequ'ilmedisoit je reconnoissois plutôt cetarl charmant il'nne courtisane grecque, que la dignité et l'éclat de l'Impératrice d'un grand empire. Mais il nous revient * une autre manière d'un plus grand peintre : c'est Diderot; il m'a fait dire que je le verrois demain : j'en serai bien aise. Mais dans ladispositionoù je suis, c'est l'homme du monde que je voudrois le moins voir habituellement : il force l'attention, et c'est assurément ce que je ne puis, ni ne veux accorder de suite à personne au monde. Quand je dis personne, vous entendez bien que cela veut dire que je ne veux pas être distraite! de celle qui remplit toute ma pensée. Ah ! que cette explication est lourde! Mais c'est que vous êtes béte : il faut vous annoncer ce qu'on veut vous faire entendre. Mon ami, courage : car je crois que, pour celte fois-ci, vous aurez la rame de papier sans en rabattre une page. Vous remettrez cette lecture au temps où vous serez en voiture; j'aurai rempli votre chemin, et vous m'y trouverez au bout. — Quoi! vous croyez réellement que vous serez bien aise de me voir ? Que ce que vous me dites est aimable! qu'il seroit doux, en effet, d'être aimée de vous! mais mon âme ne pourroit plus atteindre à ce degré de bonheur; ce seroit trop. Quelques instans, quelques éclairs du plaisir, c'est assez pour les malheureux : ils respirent et reprennent courage pour souffrir.

Mercredi, 26 octobre 1774.

Je viens de relire votre lettre : il y a un mot qui me ravit, il m'avoit échnppé : c'est lorsque vous dites : je reviens à nos peines. Mon ami, si je me suis méprise, ne me redressez pas; mais je crains à présent pour vous tant de trouble,

1-2. o MM. Diderot et Grimm sont revenus de leurs longues courses. Ils «ont arrivés charpés des jjieseiits de la magnifique souveraine qui les avoit appelés, et de dilféreuls souverains à la cour desquels ils ont passé. » ilétn. »ecrets, 10 iiov. 1774, t. vu. p. 232.

LETTRK I.XVII. 1*3

si pou de sommeil : ne seruz-vous point malade ? j'en meurs de crainte. Ah 1 dites-moi donc sur quelle pensée je pourrois m'arréter pour respirer en repos ; sur le moment de votre arrivée? Non, non, mon ami, il me fait tressaillir, e: je n'ose pas môme le désirer; et s'il se retardoit, je crois que J'en mourrois. Concevez-vous l'excès de cette inconséquence? Cet excès ne tient pas à un faux raisonnement; mais il vient d'une âme bouleversée par les mouvemens les plus contraires, que vous entendrez peut-être, mais que vous ne pouvez pas partager. — Je suis interrompue, et toujours par madame de Ch...i. Je commence à croire que la première de toutes les qualités pour se taire aimer, c'est d'être aimant Non, vous n'imaginez pas tout ce qu'elle invente pour aller jusqu'à mon cœur. Mon ami, si vous m'aimiez comme elle! non, je nelevoudrois pas : me préserve le ciel de connoître deux fois un pareil bonheur !

Vendredi, 28 octobre 1774.

Que diies-vous de cette mvocation? ne vous paroît-ellô pas d'une tête perdue? Mon ami, elle tient à un sentiment honnête. J'ai offensé M. de Mora; et cependant je trouve une sorte de douceur à penser que lui seul m'aura fait connoître le bonheur; que ce n'est qu'à lui que je devrai d'avoir senti, quelques momens, tout le prix que peut avoir la vie. Enfin, quelquefois je me crois moins coupable, parce que je me sens punie; et vous voyez bien que,sij'étois aimée, tout cela seroit effacé, renversé. 11 faut du moins tenir à la vertu par le remords, et à ce qui m"a aimée, par le regret de l'avoir perdu. Ce regret est bien vif et bien déchirant : il y a peu de jours qu'il m'a causé les convulsions du disespoir. — On m'a forcée d'aller voir Lekain dans Tancvède; je ne l'avois pas vu depuis sa perfection, et je ne m'en souciois point. Enfin j'y fus : les deux premiers actes m'ennuyèrent complètement; le troisième a beaucoup d'intérêt, et il va toujours en croissant jusqu'à la fin : au cinquième acte il y eut des momens, il eut des mots qui me firent transporter la scène à Bordeaux, et ce n'est pas une manière de parler. Je pensai mourir : j'en perdis connoissance : et toute la nuit, on fut obligé de me garder, parce que j'avois des défaillances continuelles. Je ne pus pas vous en parler les derniers jours : j'étois trop près de l'impression q^ue

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