‹ LettresChapitre 86 sur 151 · I-ETIRE LXXVII. ',ri · texte numérisé non relu

I-ETIRE LXXVII. ',ri

il a quelque chose de sol, de niais et de fat qui m'a tout-àfait refroidie pour son talent. Cet homme-là ne sentiroit jamais votre âme; il peindroit vos traits, et il trouveroit le secret de rendre votre tîgure sans intérêt pour moi. Cependant, comment cela se"pourroit-il? N'ai-je pas dans mon cœur de quoi animer la pierre et faire vivre la toile? Mon ami, je ne veux rien y perdre : vous m'avez promis votre portrait; je l'aurai donc, il me le faut. — Je ne suis point sortie ; je ne verrai personne qui me parle du bal : j'entendrai parler de M. Turgot, non pas avec l'intérêt qui m'anime, mais avec l'intérêt qu'on a pour la vertu, et par la crainte de son successeur. Pour moi, depuis deux jours, il n'est plus contrôleur général : il est M. Turgot, avec qui je suis liée depuis dixsept ans, et sous ce rapport, il agite et trouble mon âme.

Mon ami, si vous aviez été au Temple, si vous vous élicz débarrassé de vos visites du Marais, si vous aviez pensé à faire aujourd'hui tout ce qu'il falloit pour être libre dimanche prochain, que vous seriez aimable, que vou5 seriez raisonnable! mais non, vous mettez la fantaisie dans toutes vos actions : ce n'est ni la raison, ni le senliment qui en décident : aussi, toute votre conduite n'a pas le sens commun; mais tel que vous êtes, je vous aime à la folie, et vous ne le savez que trop bien. Voilà la troisième fois que je vous écris.

Dii heures, 1774.

Mon ami, êtes-vous où je suis? dans le bain? avez-vous souiîert? Je ne sais si c'est à vous ou au meilleur état de M. Turgot , que je dois d'avoir dormi qualre heures de suite. Cela ne m'arrive presque jamais; mais j'étouffe encore. — Voilà une lettre du comte de Schomberg », et un billet

1 . Gotlob-I.ouis, comte de Schomberg, alors propriétaire du régiment de Schumberg (cavalerie), mestre de camp en 1755, brigadier en 1761, maréchal de camp en 1762. C'est lui qui avait attiré en France Grimm, pour y faire l'éducation de ses enfants. Il était fort lié avec d'Alembert, et visita Voltaire à Ferney, en juillet 1769, avec le chevalier de Jaucourt. {Corresp. de Voltaire; Beuchot, t. 6S, p. 46i, 503, 3I2.) «Le comte de Schomberg avoit beaucoup d'esprit et d'instruction et un caractère très-loyal. Quoiqu'il ne fût pat

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de madame d'Anville; vous en aurez reçu un. — Je compte sortir à une heure, et je rentrerai à quatre, ou plutôt j'irai me promener aux Invalides ; ou bien, ce que je préfère à tout, je vous allendrai ciiez moi. Vous y viendrez de bonne heure, mon ami?. je vous en prie. Venez causer avant dîner avec le comte de Broglie ' : vous pourrez le quitter à quatre heures. Je ne vous vois point, je ne vous parle point; ce n'est pas une manière de parler, mais j'ai oublié dix choses que j'avois à vous dire.

Mandez-moi positivement : je serai chezvous à telle heure; cela me décidera sur l'endroit où j'irai dîner; je peux quitter

laid, il avoit dans sa figure, dans son ton, dans sa conversation, quelque chose de fade et je ne sais quelle gaucherie dans les manières qui le rendoient désagréable ; il savo.t des milliers de vers, et il les déclamoit ridiculement... II étoit admirateur passionné de Voltaire; il avait fait plusieurs voyages à Ferney, et il entrelenoitune grande correspondance avec Voltaire... Il se vantoit d'être athée... il avait une peur invincible des revenants ; néanmoins il avoit montré à la guerre la plus brillante valeur 11 n'ainioit que la société des femmes ; n'ayant jamais eu de succès personnel auprès d'elles, il prit le parti de se contenter du rôle de confident. » (l\lém. de Genlis, III, 190.) Il avait été très-amoureux de la comtesse de Blot. 11 survécut à la Révolution et mourut à Dresde où il s'était retiré.

1 . Très-lié avec le comie de Broglie, M. de Guibert écrivait de lui, en 1 784, à propos des étangs de Rocbefort et de ceu^ de Marsal, dont celui-ci avait entrepris le dessèchement : « J'ai pleuré à cette occasion ce pauvre comte de Broj;lie. . . Cette à:i;e active. . . Voilà l'homme qu'on a déchiré pendant sa vie, dont on n'a pas assez semi les grandes qualités pour lui pardonner quelques défauts, qui étoient les inconvénients de ces qualités mêmes, et qu'on a, en conséquence, toujours écarté des grandes places de l'administration. On disoit qu'il étoit s'ijet à préventions, à haines, à animosités, et, par là, à des injustices. Il haïssoil, en effet, vigoureusement le vice et les abus; il pronouçuit des sentiments avec force et sans aucun ménagement; il dénonçoit hautement ce qu'il ne pouvoit aliaquer ou détcuire. Sans doute il pouvoit se prévenir quelquefois; il pouvoit quelquefois aller par delà le but; mais sans doute aussi l'impuissance où il étoit de faire tout le bien dont sou âme ardente concevoit la pensée, les obstacles qu'on lui suscitoit, les clameurs qne la médiocrité et l'iniprobité de tant de gens intéressés à empêcher son élévation jetoient sur son passage, donnoient-elles quelquefois à son caractère de l'âcreté et de l'anierluLiie. Mhis, qu'on eut placé cet homme où il devoit être, à la tête des affaires et d'un grand département, toutes ses facultés étant ainsi mises en eiercice, toute son activité étant satisfaite, il seroit rentré dans le calme et dans la juste mesure de tout. U y étoit presque déjà les dernières annéi s de sa vie. L'âge i'avoit heureusement refroidi. II est mort aussi quand l'envie comniençoit à Sfc lasser. .. Il n'avoit jamais servi à ma fortune, il y avoit nui plutôt; il m'avoit fait des ennemis. . . Cet homme de fer et de feu étoit en même temps bon et sensible. Il ne s'agissait que de trouver la touche qui répondoit à son âme. , . Il revenoit comme un enfant. . . Il étoit bon père, bon mari, bon ami. . . Tout ce qui m'a frappé sur les vices de l'administration et sur le bien public m'a raiiieué à lui.» ( Koyr/e en France, l^sUd.p. 146.)

madame de Saint-Chamans * avant quatre heures, je la pré* férerai Bonjour.

Dii heures et demie, 1774,

J'étois avec trois femmes, je toussois à mourir; je n'ai pu vous remercier de m'avoir donné de vos nouvelles. Vous avez bien fait, mon ami, de rester au coin de votre feu t votre sanlé, votre bien-^tre me sont encore plus chers que mon plaisir. Je suis sûre que vous m'aurez accusée d'humeur et d'injustice, et c'est vous qui aurez clé injuste; mais je vous le pardonne : j'ai pour vous un penlirnenl qui est l& principe, et qui a les effets de toutes les vertus, indulgence, bonté, générosité, confiance, abandon, abnégation de tout intérêt personnel. Oui, mon ami, je suis tout cela, quand je crois que vous m'aimez; mais un doute renverse mon âme, et me rend folle : et ce qu'il y a de cruel, c'est que c'esi presque ma disposition habituelle.

Mon ami, la première règle pour écrire en points, c'est de former ses lettres et surtout d'être exact : donc vous ne pouvez pas écrire en points : mais je vous répondrai pourtant que je ferois bon marché de l'avenir : je ne sens le besoin d'être aimée qu'aujourd'hui; rayons de notre dictionnaire les mots jamais, toujours. Mon ûme n'atteint plus là r j'ai cent ans, et j'ai sous ma clef le remède de l'avenir. Vous voyez que j'ai lu vos points. Mais vous, lisez ces deux passages de Séuèque : ils m'ont ravie; j'ai voulu que vous les vissiez, je les ai fait écrire. M. de Mora avoit le même sentiment. Cela l'avoit soutenu trois ans contre l'agonie; mais la mort est encore plus forte que l'amour. Bonsoir. Je me

1. Il existait alors trois dHmeg de Saint-Chamans : Françoise-Aglaë-Silvie Le Tellier, de Souvré, mariée, le 10 mars 1747, à Ale^aiidre-Louis, marquis de Saint-Chamans, né en 1726, lieulenant-général en 1759 ; — Marie-Françoise de Fougières, mariée, le 4 août 1766, à Antoiiie-Maiie-Hippolyle, comte de Saint-Chamaus, né en 1730, maréchal de camp en 1770, et fière du précédent; — Louise-Charlotte de Malézieu, mariée, en 1731, à Louis, marquis de Saint-Chamans du Peschier. Cette dernière, dont il s'agil sans doute, lut mère du vicomte de Saint-Chamans, colonel de La Fère-Infanlerie, et de madame de Meulan.

il>4 LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESPINASSB.

sens iriste; la vie me fait mal, et cependant je vous aime avec tendresse et passion.

Je vous donnois à deviner ce matin de quoi j'avois peur : c'étoit de ne vous pas voir. Ah! je passe ma vie à voir mes craintes et mes pressentimens se justifier. Au moins vous verrai-je demain au soir?

1 1 heures, 1775.

Je ne suis seule que dans ce moment, et il y a deux heures que j'aurois voulu m'occuper de finir cette critique du vicomte de La***; et puis je suis enlevée depuis douze jouis à ce qui m'a le plus intéressée dans ma vie. Eh! mon ami, que la dissipation est hûte, que la société est dénuée d'intérêt pour une âme occupée, qu'il y a peu de conversations qui vaillent la peine de sortir de chez soi! j'en suis presque au dégoût de l'esprit; et comme vous disiez, ce qui ne fait que . ra'ëclairer, m'ennuie. Ah! je suis bien malheureuse : ce que j'aime, ce qui me console, met mon âme à la torture par le trouble et les remords. J'ai donc besoin de souffrir : car je me surprends sans cesse à désirer ce qui me fait mal; mais, mon ami, ce n'est que par la pensée que vous entendez tout cela : ce n'est donc rien de tout cela que je devrois vous dire; aussi, ne comptois-je vous écrire que pour vous dire de me renvoyer ou de me rapporter ce volume de Montaigne, que vous avez mis dans votre poche, il y a quelques jours. J'irai vous prendre avant deux heures; n'ayez point de carrosse. Mon ami, il n'y a de noble, de juste et d'honnête que de se soumettre à sa mauvaise fortune. Je connois tant de gens riches qui vont à pied pour leur plaisir, et tant de gens vieux et iniirmes qui ne vont qu'en fiacre ! Je suis bien ruhâcheuse, mon ami : c'est la preuve la plus tendre de mon intérêt; car si vous saviez ce que sont pour moi les détails, ce qu'est pour moi le bonheur qu'on obtient à prix d'argent! Mon Dieu! ma situation actuelle prouve de reste que j'ai dédaigné la fortune ' : elle a sans doute ses avan-

). Ceci réfute ce qu'écrivait vers celte époque, à H. Walpole, madame Du Dfilaud, toujours hostile à mademoiselle do Lespinasse : • C'est le règne

LETTRE LXXX, IGj

tages; mais que de choses sont pr(5férables 1 Bonsoir, mon ami. Que faites-vous en ce moment? je vous défie d'ôlre mieux /jue moi : je suis occupée de ce que j'aime. Soyez donc prêt avant deux heures.

Ce n'est pas que je vous croie curieux : mais il faut pourtant que je vous dise que je sors à une heure, que je dîne chez M. Turgot, que je vais à Oiyhée; après l'opéra, je vais chez madame Geoffrin jusqu'à minuit, et puis finir ma soirée rue des Capucines'. A présent, voulez-vous que j'aille vous prendre pour venir dîner chez M. Turgot? Voulez-vous que je vous mène à l'Opéra, ou voulez-vous vous y rendre dans la loge de M. d'Angiviller, aux premières sur l'amphithéâtre? Si vous voulez, après Orphée, faire une visite à madameGeofl'rin, nous vous y mènerons; si vous y voulez passer la soirée, vous la charmerez : voyez ce que vous voulez prendre ou laisser de tout cela. Je suis toujours à désirer de vous voir, je suis toujours bien aise de vous voir; et par une inconséquence qui ne s'explique que par ma folie, je suis toujours fâchée de vous avoir vu. — Avez-vous été à temps hier pour donner la main à madame de***? Si elle avoit pu voir votre impatience, elle auroit été bien contente : oh! c'est votre talent que de contenter ce que vous aimez et surtout ce qui vous aime ! Bonsoir.

Je saurai du moins si vous êtes allé à Versailles.

Je veux ravoir mon Connétable.

de la philosophie ; on fait revivre en faveur des philosophes des charges qu'on avait supprimées. D'Alembert, Condorcet, l'abbé Le Bossu, sont, dit-on, directeurs de la navigation de terre, c'est-à-dire des canaux, avec chacun deui mille écus d'appointements. Je ne doute pas que la demoiselle de Lespinasse n'ait quelque petite paraguotite/ {Corresp. de madame Du ûefTand, édit. Lescure, 9 février 1775, t. U, p. 465.) i. Chez madame de Ueulaa.

A midi, t175.

l'étois si éteinte, si refroidie hier au soir de ce que vous étiez arrivé si tard, de ce que je vous avois si peu vu les jours d'avant, que j'ai oublié de vous donner une copie de cette lettre de madame Geoffrin que vous désiriez. Je ne vous ai pas dit non plus que vous auriez un billet pour cet ami que vous ne voulez pas me nommer. — Si vous étiez aimable, et surtout raisonnable, voici comment vous arrangeriez votre journée de demain : vous dîneriez au Temple, vous verriez là madame de Boufflers; et puis à six heures, vous viendriez ou à l'Opéra, ou ici; je vous le ferois dire. — Je suis bien tentée de ne pas aller dîuer cliez le comte

de C : il doit avoir, du moins il s'en flatte, M. Boucher *.

J'admire de toute mon âme son talent; mais l'emploi qu'il en a fait m'ennuie : les diamans, l'or, l'arc-en-cicl, tout cela ne touche pas l'endroit sensible de mon âme; un mot de ce que j'aime, son sommeî7 même animentplus en moi tout ce qui sent et qui pense que toutes ces richesses factices. Mon ami, je veux vous voir aujourd'hui : venez avant souper. Demain, je vous ferai dire si c'est à l'Opéra ou chez moi que je vous attendrai.

Allons, voilà qui est fait : je ne vous prêterai plus de manuscrits, puisque vous les faites promener; il n'y a donc nulle sûreté avec vous. Enfin, malgré tous vos défauts, il vous restela confiance, comme vous me le disiez hier, d'être encore bien recherché, bien aimé, et plus mille fois que vous ne pouvez, ni ne voulez y répondre. — Bonjour, j'ai tort de vous écrire : cela me répond presque que je ne vous verrai point. Il n'importe qui est-ce qui fournit au trésor royal, il suffît

1. Jean-Antoine Boucher, né en 1745, guillotiné en 1794, en même temps qu'André Chénier. Son poënie des Slois ne parut qu'en 1779 ; mais il en faisait déjà des lectures dans les salons de Paris. • Un homme, dit La Harpe, qui vient tout à coup de sortir de l'obscurité, prépare un nouveau poëme didactique moins régulier (que celui des Soisons et ceui de Delille), mais dans lequel il y aura des parties brillantes : c'est M. Roucher, auteur d'un poëme des Mois, auquel il travaille depuis dix ans, et qui n'est pas encore, à beaucoup près, achevé, mais dont il a lu des morceaux dans les sociétés... Le style en est très-inégal, les épisodes sont médiocres ; l'auteur donne souvent dans l'enflure... c'est le P. Lemoine de notre siècle ; il a une tète poétique. Il réussit à rajeunir par le coloris des peintures usées ; il a de beaux éliBtj de beaux traits. • Corresp. lill., t. I, p. 119.

qu'il ne soit pas vide. Mon Dieu ! qu'il est dommage qu'étant aussi aimable, vous méritiez aussi peu d'fitre aimé! Bonjour encore, mon ami ; je ne suis pas fade, mais je suis peutêtre trop vraie. Je ne sors aujourd'hui qu'à neuf heures du soir. Je parie que vous courez déjà. Il n'y a que trois choses dont vous ne connoissez pas le prix, et que vous jetez par la fenêtre, votre temps, votre talent et votre argent, et de tout le reste, vous en êtes avare.

4 heures, 1775.

Mon ami, voulez-vous que je vous dise de mes nouvelles? je souffre; je ne peux pas dormir, et j'ai la fièvre. Je suis dans le feu, et l'activité de mon Sme est dans ma fête : dans cette disposition, que la vie m'est pénible! qu'elle m'pst douloureuse! Mon auii, je ne sais par quelle fatalité je suis ramenée sans cesse au désespoir d'avoir perdu M. de Mora; je voudrois m'occuper de vous, et je suis entraînée par le désir, par le besoin de le suivre, ou plutôt par celui de nie délivrer d'un regret qui me déchire. Mon Dieu! pourquoi m'avez-vous commandé de vivre? pourquoi me faites-vous trouver encore quelques momens de douceur à vous aimer? pourquoi me soulenez-vous? pourquoi me retenez-vous entre la vie et la mort? Ah ! laissez-moi achever de mourir, ou faites que mon Ame soit assez remplie de vous pour ne plus sentir le vide affreux qu'y a laissé M. de Mora; mais, mon ami, je me reproche de vous laisser voir tout ce que je souffre; pouvez-vous me plaindre? Oui, vous me plaindrez, parce que vous êtes bon et sensible : vous me plaindrez parce que vous savez bien que je vous aime, et que je ne suis retenue à la vie que par ce sentiment.

Mon ami, si je ne vous vois pas aujourd'hui, je serai bien malheureuse. Les souffrances physiques ne me sont à charge que parce qu'elles affoiblissent mon âme : elles augmentent le besoin de voir ce que j'aime, et cependant je serois désolée de vous contraindre une minute, et de vous priver de la seule espérance du plaisir; ne faites donc point d'effort.

mon ami, encore moins de sacrifice : je vous verrai quand vous pourrez, et je vous désirerai toujours.

Pardonnez-moi de vous dire que je tremble que cette lettre ne se trouve dans les mains de la première personne qui voudra l'ôler des vôtres. Ce billet d'hier matin! mon ami, plaignez-moi d'avoir à me défier de ce que j'aime à la folie, et du seul homme à qui je m'abandonne sans cesse. Adieu.

LETTRE LXXXIIl

k midi, 1775.

Une conduite indigne et commune seroit de vous laisser à votre colère et à l'opinion que j'ai pu vouloir vous offenser. Mon ami, connoissez-raoi mieux, et croyez que je ne saurois craindre, comme vous le dites, d'être compromise, ni même d'être trahie : songez donc que pour quelqu'un qui ne craint pbs la mort, e» qui, loin de la craindre, n'a pas passé vingt quatre heures depuis six mois sans trouver en soi le désir et la force de la prévenir, songez, mon auii, que, dans cette disposition, mon âme ne peut connoître qu'une espèce de crainte, et elle tient à ma tendresse pour vous : je crains de vous déplaire; je crains de vous affliger : mais en honneur, je ne crains rien pour moi : car il y a des momens où je voudrois, au contraire, que vous me réduisissiez au désespoir. Voyez si, après cela, je puis avoir ces petites craintes qui ne sont excitées que par une plate vanité qui fait désirer l'estime qu'on ne mérite pas. Non, mon ami, je vous le répète, je ne crains rien dans la nature que ma .'onscience : comme je ne puis la calmer, ni étouffer mes temords, je voudrois mourir; et mon seul regret en mourant seroit de vous avoir offensé. Jugez-moi d'après cet aveu sincère du sentiment qui m'anime ; et voyez si votre âme doit rester wicérée d'un mouvement condamnable, sans doute, s'il n'étoit pas un effet des deux maladies qui consument ma vie, et qui déchirent mon cœur. Mon ami, je vous l'ai répété souvent, il faut absolument que vous ayez beaucoup, mais beaucoup d'indulgence pour moi : pardonnez-moi donc, non pas mon intention, non pas mon sentiment (car assurément ils ne -\euvent point avoir besoin de pardon, à moins que ce ne

LETTRE LXXXIV. IGÎ>

soit par l'excès de passion qui les anime); mais pardonnezmoi un accès de folie que je n'ai pu retenir. Votre lettre est injuste : mais elle ne m'a pas ôlé l'espérance d'aller encore jusqu'à votre cœur. Dites-moi qu'il m'est fermé à jamais, et je vous rendrai grâce : car, avec ces mots, vous briserez le seul lien qui me retienne à une vie remplie de regrets, de remords, et où je ne me promets plus d'autre intérêt, ni d'autre plaisir, que celui de vous aimer, sans espérer que vous puissiez partager mon sentiment. Mais du moins soyez sûr que je ne troublerai point votre bonheur, ni votre dissipation. Je ne vous demanderai jamais des momens que vous croirez mieux employer; et vous serez libre de ne me voir que rarement, sans craindre l'importunité de mes reproches. Mon ami, répétez-moi que vous ne me verrez jamais : c'est, je crois, le mot que mon âme est le plus avide d'entendre. Ah ! non, je ne crains que de vivre : je mets au pis toute la nature; je me sens si forte, et en môme temps si foible, que je vous demande du fond de mon âme, ou d'achever de m'accabler, ou de venir à mon secours. Adieu, mon ami.

Je ne vous dis pas venez me voir; mais je vous avertis seulement que je ne ferai rien de ce que j'avois projeté. Je rentrerai à cinq heures, et si je savois où vous dînerez, j'irois vous prendre. J'envoie chez vous, mais vous n'y serez pas; si vous daignez me répondre, je donne ordre qu'on m'apporte votre lettre chez madame de Meulan *, où je dîne.

Onze heures, 1775.

Depuis deux heures, j'attends; enfin la voilà cette brochure. Souvenez-vous donc que VÉlocje de la raison vous a fait plaisir; ne revenez pas sur cet avis. Mon ami, en prê-

1. Marguerite- Jeanne de Saint-Charaans, femme de Charles-Jacques-Louis lie Meulan, receveur général de la généralité de Paris, et mère de cette aimabU- Pauline de Meulan qui épousa M. Guizot et mourut en 1827. Suard, de Vaints étaient Irès-liés avec la famille de Meulan. (V. le Publicisle de juin 1809, ie& Mém, de Geiilis, t. III, p. 177, les lHém. de M or elle l, t. I, p. 130 et 341 .) Elle demeurait rue et près des Capucines.

i70 LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE.

•cliant la modération, votre zèle vous emporte, et il n'y a guère de conversation où vous n'ayez à vous reprocher de vous être compromis sans avoir fait aucune conversion ; mais, comme je ne serois pas plus heureuse que vous, je finirai là mon sermon, et je vous dirai que je serai ravie de vous voir. Venez de bonne heure. Songez qu'il y a huit jours que je ne vous ai vu. — Devinez si je suis bien charmée de votre billet. Mon Dieul pourquoi mettez-vous tant d'intérêt et de chaleur à m'accabler, à me faire trouver inconséquente et absurde ; et puis, pourquoi êtes-vous de glace pour aller à mon âme? Ah! pourquoi? c'est que vous êtes vrai; c'est que, si vous ne m'aviez pas aimée, vous m'auriez haïe; c'est que le seul malheur est de nous être rencontrés : mais puisqu'il est impossible de revenir sur le passé, je vous demande de m'en consoler en venant de bonne heure. Bonjour; je vous écris en causant avec M. d'Anlezy *; cela n'est pas commode.

A midi, 1775.

Mais vraiment, je le crois bien, que vous ne prendrez ni les manières, ni le ton de personne : tout ce qui a une vériluble grandeur n'auroit qu'à perdre à changer; Alexandre n'auroit peut-être point voulu n'avoir pas le torticoli; gardez donc tout, mon ami, votre goût, votre légèreté, vos manières, et surtout votre oubli de tout ce qui touche et intéresse ce que vous dites aimer. Par exemple, vous avez un raffinement de délicatesse que je n'ai trouvé qu'en vous : TOUS ne me verrez pas, parce que cela vous contraint de ne me pas voir seule! Fn vérité, cela est d'une tendresse touchante, surtout lorsqu'il vous seroit libre de venir chez moi le matin et à quatre heures : c'est le temps où l'on est presque sûr de me trouver seule. Mais, mon ami, il est bien plus délicat de n'y pas venir, et j'y donne mon consentement : car je ne désire pas plus que vous me fassiez des sacrifices,

1. Jean -Pierre de Damât, comte d'Anlezy, fils de Louis-François, comte d'Anlezy. et d'Angélique de Gassion, ué le 4 mars 17 34, meslre de camp en 1765, brigadier en 1768, avait épousé, le 4 avril 1758, Michelle-Perrette Le Veneur de Tilliéres, nèce de la duchesse de Châtilloo, première douairière.

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que vous n'avez envie de m'en faire. L'excès de votre intérêt se contentera de ces deux mots, j'ai souffert. — Bonjour; non, ne croyez point qu,e le quartier y fasse rien, c'est le cœur qui fait tout i, a dit La Fontaine. Adieu donc, à jeudi. Je vis avec mes autres amis; pour vous, je ne fais que vous voir-, cela est dans l'ordre.

A midi et demi [février] 1775.

On va venir me chercher; je ne vous verrai pas; je nesaurai pas si vous voulez que j'aille vous prendre. — Savez-vous qu'on donne Toin Jones avec la Fausse Magie ? ^ cela vous feroit plaisir, et votre plaisir feroit le mien. Ainsi donnez votre soirée à madame de*** et la comédie à moi; mais surtout décidez-vous: car votre place a bien des concurrens. Vous avez eu la bonté de me priver la semaine dernière de deux soirées, sur lesquelles j'avois compté; cela a monté mon âme à la générosité, et c'est sans rancune'que je vous rends votre liberté ce soir. Je me ressens encore de la crise de ma soirée et de ma journée d'Iiier ; j'ai besoin de solitude, de recueillement, et avec vous je ne trouverois que du trouble. Allez donc passer votre soirée avec ce que vous aimez, avec ce qui vous plaît, avec ce qui vous aime; et laissez-moi m'abîmer, m'enivrer d'une douleur qui vaut mieux que tous les plaisirs des gens avec qui vous soupiesi. hier. Oui, le vice est moins dangereux que ces âmes de papier mâché, et ces tôles vides. Le vice indigne, révolte,, au lieu que ces gens-là vous séduisent par leurs manières et leur ton, et ils éteignent pour jamais l'esprit, l'âme et le talent. Ah! mon Dieu ! ne donnez pas le dégoût à M. Roucher d'être jugé par ces mort-nés, ou ces vivans morts.

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