Et BoufDers aussi, au début de sa pièce du Cœur
î. Tom Jones, opéra-comique de Philidor, représenté pour la première, fois en 11 &i, — La Fausse magie, opéra-comique de Marmontel et de Grélry, joué pour la première fois aux Italiens le 1'' février 1775. Grimm la juge ainsi : • Malgré tous les charmes d'une musique enchanteresse qui seule aurait dû, ce me semble, faire réussir le poëme le plus faible, l'ensemble du spectacle a été fort mal reçu. On a critiqué, on a eu de l'impatience et de l'humeur, oi» a même hué et surtout l'on s'est obstiné à ne point rire. » (Corresp. litl.p m30, t. VIII, p. 443.)
372 LETTRES VU MADEMOISELLE Da LESTlNASSli.
Ils ne l'entendront pas, et ils blesseront son 5me par l'insolence avec laquelle ils lui parleront de sa pauvreté. Ah! vous aviez bien raison de leur dire qu'avec ce talent, on est plus riche, plus grand et plus heureux que tout ce qui étoit là. Je vous conterai une générosité de M. de B... qui vous donnera la mesure de son âme, ou de ce qui la représente. M. Turgot entendra M. Roucher', il le sentira; il est vertueux, et il n'y aura rien à lui dire pour l'obliger. — M, de Vaines ni'avoit aussi répondu, et moi je vous réponds de lui ; vos petits-neveux seront servis, cela est sûr. — Donnez une de ces trois cartes ; j'ordonne qu'on me l'apporte à St. -Joseph où je dîne, et puis dites que je ne suis pas ingénieuse. J'ai fait votre thème en trois façons; mais au moins, ne m'en rendez qu'une.
Dix heures et demie, 1775»
Oui, je vous ai impatiemment attendu toute la journée : c'étoit le désir et l'espoir de mon âme; mais un sentiment plus profond me disoit que je ne vous verrois pas. Si j'écoutois toujours celui-là, mon âme s'éteindroit, ou ma vie finiroit bientôt. Je vous connois si bien, je me sens si coupable, que jamais vous n'entendrez ni plainte, ni reproche. — Je crois que vous faites bien d'aller à Versailles : il faut parler une fois de cette affaire, pour n'en plus parler ensuite. — Madame Geoffrin m'a apporté une estampe pour vous: je vous l'envoie, pour que vous en jouissiez plus tôt. Cette femme est belle, mais, en effet, elle est froide comme une muse. Envoyez donc votre copie à madame Geoffrin; elle est pressée. Quand on est bien jeune et bien vieux, on veut jouir vite. J'ai été fort souffrante aujourd'hui : c'est î'habilude de ma vie ; on ne doit pas plaindre les maux qui durent toujours ; c'est bien assez d'être supportée. Bonsoir.
1. • Ce M. Roucher, qui a trente ans et qui est marié, est sans fortune; mais on aélé à son secours, et M. Turgot se propose de le placer. • (La Harpe, Corresp. lill., t. I, p. 120.) Le poëme des Mois contient un bel éloge de Turgot, chant I,
LETTRE r.XXXVIII. Il
A votre retour, il faudroit peut-être aller ou envoyer chez M. Turgot.
Sept heures, 1775.
Hier à cotte heure-ci, mon ami, je vous atlendois et je souffrois; aujourd'hui mon 5me est abattue et triste, parce qu'elle n'est pas soutenue par l'espérance de vous voir. Ce que je sens me rappelle ces vers de M. de La Harpe :
Ah t que ne puis-je encor l'attendre, Dût-il encor ne pas venir • !
Mon ami, que je vous plains de ne pas pouvoir partager le sentiment qui m'anime! vous connoilriez encore une fois le bonheur, mais ce bonheur qui donne l'idée du ciel, et qui donneroit la force de l'acheter par les tourmens de l'enfer. Oui, je le sens, mon âme n'est faite que pour les excès ; aimer foiblement m'est impossible; mais aussi, si vous ne me répondez pas, si mon âme ne peut entraîner la vôtre, si vous voulez vivre partagé, s'il vous suffit d'êtrf. agité et jamais heureux, je me sens encore assez de ressort pour renoncer tout à fait à vous. Mon ami, vous le savez : toutes les fois qu'on se sent la force et même le désir de mourir, on peut tout prétendre, tout exiger ; on ne se donne pas le temps de mériter, d'acquérir par le temps et par des
1. Les Ri^grets, stances (! 771). Mademoiselle de Lespinasse modiQe un peu le sens et la mesure des vers de La Harpe qu'on lit ainsi dans ses œuvres :
Souvent elle ne peut se rendre Au lieu qui doit nous réunir :
Que ne puis-je encore l'attendre, Dûi-elle encor ne pas venir.
Si l'on en croit les Mémoires de Bachaumont, I.a Harpe aurait été un «Ses protégés de mademoiselle de Lespinaise, ce qui peut surprendre, en raison de la rivalité qui exista entre M. de Guibeit et son rival heureux dans l'élofçe de Câlinât. « M. de La Harpe étoit un de ses nourrissons. Elle ouvroit depuis quelqui! temps les portes de l'Acadéinie par son crédit sur le secrétaire qui mène la compagnie. Ce poêle est le dernier (ju'elle y aura fait entrer. » (î" mai 1776, t. IX, p. 120.) La Harpe fut reçu le 20 juin 1776, en remplacement de Colardeau, dans cslte même séance où d'Alembert introduisit dans son éloge de H. <"« Sacy celui de mademoiselle de Lesp nasse, morte le nioit précédent.
moyens lents, ce qu'on a besoin d'obtenir sur-le-champ. Ce n'est pas le prix de mon bonheur que je mets à être aimée de vous : c'est celui de ma vie; à cette condition, il seroit honteux de me tromper, et il y aura de la générosité à ne me point laisser d'espérance. Mais ce n'est pas un mot de tout cela que je voulois vous dire lorsque j'ai pris la plume : voyez comme on est libre lorsqu'on a l'âme agitée. Je voulois que vous fussiez averti de ne pas venir demain avant midi, parce que je me suis souvenue que j'ai ua coiffeur, et qu'ilm'est odieux de vous voir avec cette importunilé; je serai quitte à midi et demi au plus tard. — Fâchez v()us-en, si vous voulez; mais je ne saurois vous exprimer combien je me suis trouvée heureuse que vous vous soyez en allé ce matin : dix minutes plus tard, je ne sais ce que je serois devenue. M. de Magallon* est arrivé, et peu de temps après son départ, je me suis trouvé tout à fait mal : j'ai eu une violente attaque de convulsion ; ma machine ne peut plus soutenir les mouvemens de mon âme. Je n'en suis ni effrayée, ni inquiète : je ne crains ni la douleur, ni le leruie de la douleur; mais, mon ami, expliquezmoi ce qui donne cette force au comble du malheur. Est-ce que les situations désespérées fortifîeioient et élèveroient l'âme? en ce cas, il faudroit subir son sort et ne pas se plaindre. — J'ai dans ma chambre une conversation où je ne suis pas tentée de prendre part, mais elle m'importune. Adieu, mon ami. Vous n'aviez pas besoin de me retrouver ce soir, et moi je n'ai pas pu vous quitter de la journée. Quelque dissipé que vous ayez été, quelque plaisir que vous ayez eu, je ne vous envie rien : j'ai été en meilleure compagnie. J'ai été occupée de Catinat^ ; j'en ai relu une partie et j'en suis plus charmée, plus contente que je ne peux l'exprimer. A coup sûr l'auteur ira loin. Ce n'est pas assez dire qu'il a du talent, de l'âme, de l'esprit, du génie; il a ce qui manque presqu'à tout ce qui est bon, cette éloquence et cette chaleur qui fait qu'on le sent avant que de le juger. C'est ce qui fait que, sans présomption, je puis louer, approuver avec autant de vérité que si j'avois de l'esprit et du goût. Je ne sais ni disserter, ni mesurer rien;
i. Chargé d'affaires d'Espagne. L'abbé Galiani l'appelle, à propos de M. de llora, « un mentor plus complaisant et plus corrompu. »(fiorreap. 1819, iu-S*.) t. L'éloge composé par M. de Guibert.
LETTUK XC. nS
mais ce qui est beau enlève mon Time, et alors j'ai raison, quoique vous en puissiez dire. Adieu, adieu donc.
Mon ami, êtes-vous en retraite? M'y meftrez-vous demain? Que je sache du moins à quoi j'emploierai ma pensée et mon sentiment: sera-ce en regrets ou en attente? Quoi qu'il en soit, l'im et l'autre seront remplis de vous ; et soit que vous me priviez, ou que vous me fassiez Jouir, je vous^ aimerai tendrement.
Vous ne m'avez pas dit si vous aviez été à Gustave *. Autant qu'il m'en souvient, cela est bien mauvais, et écrit d'une manière barbare. Bonsoir. Devinez pour qui je vous quitte. Ah î je quitlerois le présent, l'avenir, le monde entier pour vous: il n'y a que mes souvenirs auxquels je tienne plus qu'à la vie, plus qu'à la mort aussi; car ils m'aident à l'attendre.
Cherchez deux de mes lettres que vous avez eu le soin, le serrer sur votre table.
LETTRE XG
Dix heures du soir, 1775.
Mon ami, que vous êtes bon, que vous êtes aimable d'avoir bien voulu me dédommager de ce que j'avois perdu cfr matin ! Si vous saviez aussi comme je vous avois attendu, comme j'avois éloigné, renvoyé tout ce qui pouvoit troubler mon plaisir ! comme chaque carrosse qui passoit me donnoit de l'espérance, et puis comme il faisoit mal à mon âme! Mon Dieu! combien je vous aime! que je me sens coupable d'avoir pu vous blesser! Non, mon ami, ne me pardonnez pas : punissez-moi ; ajoutez , s'il est possible, à
1. Gustave Wasa, tragédie de Piron, jouée pour la première fois en 1733. La Harpe traita le même sujet dans une inèce représentée sans succès le i mars 1766.
i',6 LiiXXllLS iJii .MADEMOISELLE DE LESPINASSE.
ma douleur, à mon regret; il faut que l'extrême malheur mette hors de mesure. Oui, il rend folle, il égare, il rend malade : il a fallu tout cela pour que j'aie pu vous offenser. Depuis trois jours, je ne sentois plus que ce malheur, et j'en serois morte, si vous n'étiez venu à mon secours. Ah! mon ami, vous avez prononcé des mots qui me font encore frissonner, qui navrent mon cœur: je vous ai glacé, il falloit vous combattre pour me voir. 0 ciel! pourquoi n'étoisje pas anéantie avant que d'entendre des mots qui me donneroient le courage d'aller au-devant de la mort? Ne me dites plus que je suis condamnée à vous haïr un jour : mon ami, j'appelle de cet arrêt, et je fais serment par vous que j'aime, par tout ce qui m'est sacré, de ne pas survivre une heure à cet hon-ible mouvement. Moi, vous haïr! voyez donc quelle passion, quelle tendresse animent mon âmel Ah! si un jour il falloit ne plus vous aimer, mon Dieu I qu'il me seroit doux de mourir! Le ciel m'est témoin que je ne tiens qu'à vous, et que tout ce qu'on me prodigue de soins, de bontés, d'amitié et d'intérêt, n'auroit pas la force de me retenir jusqu'à demain. Mon ami, M. de Mora est toujours à côté de moi, et je vous vois toujours. Si mon âme perdoit de vua cet appui, ce secours, je n'exislerois pas une heure. Ah ! lisez donc dans le fond de mon âme: voyez-y plus encore et mieux que je ne vous dis. Feut-on jamais exprimer ce qu'on sent, ce qui anime, ce qui fait qu'on respire, ce qui est plus nécessaire, oui, plus nécessaire que l'air? car je n'ai pas besoin de vivre, et j'ai besoin de vous aimer. Mon Dieu ! mon ami , à quelle distance êtes-vous! Vous me disiez hier: Vous avez commencé par me blesser et vom avez fini par me glacer. Et moi, j?. vous réponds : Vous m'avez blessée, et j'ajoute : Vous me mépriieriez, vous me haïriez, que je trouverois encore en moi de quoi vous aimer avec passion. Oui, mon ami, je vous le répète : la mort vient à ma pensée vingt fois par jour, et mon âme n'ose concevoir l'idée de \oiis aimer jiioins. Oh! connoissez-moi toute entière : voyez dans mon âme un poison qui me consume, et que je n'ose pas vous faire voir. Ce ne sont pas mes remords, je vous en parle quelquefois : ce n'est pas ma douleur, je m'en suis plainte souvent à vous : mon ami, c'est un mal qui altère ma raison et ma santé; c'est un mal qui rend iojusie, qui me rend di'iiaiite, qtn m'a lait prononcer des choses dont j'ai lier-
reîir. Comment ai-jc été assez hors de moi pour pouvoir vous dire que j'avois mauvaise opinion de vous? Cela est-il dans la nature? cela peut-il être dans mon cœur? Adoret-on, rend-on un cuite à ce qui ne nous paroît pas un Dieu Mon ami, il a fallu que ma tête et mon âme fussent exaltées à un degré bien rare, bien haut, pour être aussi coupable que je l'ai été. Mon Dieu ! j'étois aimée comme je vous uime, et par la créature la plus parfaite ; et puis, aurezvous la force de me dire que je ne vous ai pas aimé, que mon sentiment étoit de la haine? Oui, en effet, j'avois de le haine, mais c'étoitpour moi, c'étoit pour le mouvement irrésistible qui m'enlraînoit. Mon ami, regardez-y bien; et vous verrez que, quoique vous ayez été beaucoup aimé sans doute, jamais personne ne vous a aimé avec plus de force, de tendresse et de passion.
À minuit, 1775*
Eh bien, ne vous l'avois-je pas dit, mon ami? je ne vous verrai pas et je ne vous ai pas vu. Mon Dieu ! qu'il est triste de prévoir si juste, et qu'il est douloureux de montrer des regrets à qui ne les partage pas ! Je ne sais comment j'ai pu sentir aussi vivement que vous me manquiez : il n'y a qu'à Iphigénie où il y ait plus de monde qu'il y en a eu cette après-dînée dans ma chambre; j'en suis écrasée de fatigue. J'avois d'abord commencé par aller passer une heure avec M. Turgot, et puis encore une heure chez madame de Châlillon; cela fait bien des marches à monter, et j'étois morte en renirant. J'avois promis d'aller passer la soirée à St Joseph *, je n'en ai pas eu la force. J'irai demain, si la course du Marais m'en laisse le courage. —
1. Iphigénie en Àulide, opéra de Du Rollet et de Gluck, joué pour la première fois le )9 avril 1774, et repris, le 10 janvier 1775, avec quelques changements. La représentation du 14 fut particulièrement brillante, par suite de la présence de la Reine, accorapaj i*?; iu comte et de la eomtesse de Provence, et du comte d'Artois.
2. Le couvent de Saint-Joseph, situé rue Saint-Dominique-Saint-Germain, dans les bâtiments où est aujourd'hui le ministère de la guerre, et où habitait U duchesse dt ChUillon, ainsi ■^'' adame Du Deiïaut.
Avant dîner, je vais voir rue de Cléry des automates* qui sont prodigieux, à ce qu'on dit. Quand j'allois dans le monde, je n'aurois pas eu celte curiosité : deux ou trois soupers en donnent satiété ; mais ceux de la rue de Cléry valent mieux : ils agissent et ne parlent point. Venez-y, en allant au Marais, et je vous dirai là si j'ai la loge de M. le duc d'Aumont. Je dois l'avoir demain ou mardi : j'aimerois mieux demain, parce que nous aurons M. Roucher mardi. Enfin, mon ami, de manière quelconque, il faut que je vous voie demain, et beaucoup. — Madame de Ch... ne vous croit point coupable de négligence: elle m'a demandé aujourd'hui si votre retraite duroit encore. Vous croyez bien que je n'ai pas manqué de dire qu'elle avoit été absolue, et de là plus de tort : car ce que les femmes veulent seulement, c'est d'élre préférées. Presque personne n'a besoin d'être aimé, et cela est bien heureux : car c'est ce qui se fait le plus mal à Paris. Ils osent dire qu'ils aiment, et ils sont calmes et dissipés l c'est assurément bien connoître le sentiment et la passion. Pauvres gens! il faut les louer comme les Lilliputiens : ils sont bien jolis, bien gentils, bien aimables. Adieu, mon ami. La confiance que vous m'avez marquée hier au soir à l'occasion de la lettre de madame votre mère est tout à fait aimable.
LETTRE XGII
A minuit, [lO féTrier] J775.
Minuit sonne ; mon ami, je viens d'être frappée d'un souvenir qui glace mon sang. C'est le 10 février de l'année dernière que je fus enivrée d'un poison dont l'effet dure
I. 2 février 1775. * Le sieur Jacques Droz , jeune liomme de vingt-deux ans, du comté de Neuchâtel en Suisse, attire les curieux depuis quelques jours par plusieurs figures automates, dont une principalement fait le désespoir de nos artistes. C'est une figure d'eufant de deui ans, assis sur un tabouret devant uu puoitre^ et écrivant sur un papier. Cet enfant trempe sa plume , secoue l'encre, et écrit tout ce que le spectateur lui dicte. 11 plïce convenablement les lettres initiales ou majuscules, laisse l'intervalle d'usajre entre les mots, passe d'une ligne à l'autre, avec le niêiiie ordre, et les yeux fixés aur son ouvrage durant qu'il écrit... Le fameux Vaucanson a assisté à ce spectacle; il a été étonné... » (^Mémoires de Bachaumont , t. Vil, p. 273.) — Marie- Antoinette visita Droz et ses automates, accompagnée du f rince de Soubise, U 9 du même mois.
encore. Dans cet inslani mOme il allère la circulation de mon sang : il le porte à mon cœur avec plus de violence ; il y ramène des regrets déchirans. Hélas! par quelle fatalité faut-il que le seniiraent du plaisir le plus vif et le plus doux Poil 11(5 au malheur le plus accablant ! quel affreux mélange ! INe pourrois-je pas dire, en me rappelant ce moment d'horreur et de plaisir: Je vis venir à moi un jeune homme dont les yeux étoient remplis d'intérêt et de sensibilité ; son visage exprimoit la douceur et la tendresse; son Time sembloit agitée par la passion. A cette vue je me sentis pénétrée d'une sorte d'effroi mêlé de plaisir; j'osai lever les yeux, les arrêter sur lui; j'approchai: mes sens et mon Ame furent glacés; je le vis devancé, et, pour ainsi dire, environné par la douleur en habit de deuil, elletendoit les bras; elle me vouloit repousser, arrêter, et je me sentois entraîner par un attrait funeste. Dans le trouble où j'élois: (Jui es-tu, lui dis-je, ô toi qui fais pénétrer dans mon âme tant de charme et d'effroi, tant de douceur et tant d'alarmes! quelle nouvelle m'apportes-tu? Infortunée, me dit-elle avec l'air sombre et un accent douloureux, je serai, je ferai ton sort;
celui quianimoit ta vie vient d'être frappé par la mort
Oui, mon ami, j'entendis ces funestes mots ; ils se sont gravés dans mon cœur; il en frémit encore, et il vous aime !... — En grSce, que je vous voie demain; je me sens pénétrée de tristesse et de trouble. Ah, mon Dieu! il y a un an qu'à pareille heure, M. de Mora fut frappé du coup mortel; et moi, dans le même instant, à deux cents lieues de lui, j'élois plus cruelle et plus coupable que les ignorans barbares qui l'ont tué. Je meurs de regrets : mes yeux et mon cœur sont pleins de larmes. Adieu, mon ami. Je n'aurois pas dû vous aimer.
Six heures du matin, 1775.
Vous souvenez-vous de vos derniers mots? vous souvenezvous où vous m'aviez mise, et où vous croyez m'avoir laissée? Eh bien, je dois vous dire que, revenue bientôt à moimême, je me suis relevée, et que je ne me suis pas vue une Jigne plus bas qu'une heure avant, où j'élois debout et do
180 LETTRES UE MADEMOISELLE DE LESI INASSE.
toute ma hauteur. Et ce qui vous étonnera peut-être, c'est que de tous les mouvemens qui m'ont entraînée vers vous, le dernier est le seul dont je n'ai point de remords. Et savoz-vous pourquoi? c'est qu'il y a un excès dans la passion qui justifie une ûme qui a également horreur de ce qui est vil et malhonnête. Dans cet abandon, dans ce dernier degré d'abnégation de moi et de tout intérêt personnel, je vous ai prouvé qu'il n'y avoit qu'un malheur dans la nature qui ne me parût pas supportable, vous offenser et vous perdre; celle crainte m'auroit fait donner ma vie. Et comment regrctterois-je d'avoir prouvé et prononcé avec force un sentiment qui me fait vivre et mourir depuis un an ? Non, mon ami : malgré vos expressions, je ne me sens point humiliée ; et c'est parce que je vous crois honnête, que je ne me crois pas coupable. ISe croyez pas que je me fusse une fauss*» conscience, que je cherche à me justifier; non, mon ami, le sentiment qui m'anime dédaigne l'orgueil et la mauvaise foi; et si vous m'accusez, je me tiens condamnée pour jamais : votre estime m'est plus chère que la mienne.
Je suis si sûre de votre honnêteté, je connois tellement voire bonté, que je suis certaine qu'avant de vous endormir, vous vous êtes promis de me voir aujourd'hui. Je vous remercie de ce mouvement; mais je vous demande de ne me pas voir : metlez-y de la délicatesse et de la pitié. J'ai besoin de laisser reposer mon âme : vous lui faites éprouver di's excès qu'elle n'avoit jamais connus, et où ma seule pensée n'auroit pas pu atteindre. Ah, mouiDieu! que le grand malheur est redoutable! il n'y a plus ni borne, ni mesure. Ah! j'ai besoin de repos, laissez-moi me calmer: je vais prendre deux grains d'opium; en engourdissant moD siing, mes idées se troubleront, mon âme s'affaissera, et pi'ut-êlre que j'oublierai que vous n'avez point répondu à inoii cœur, que vous ne m'avez pas dit un mot qui pût <]i', consoler et me rassurer dans toute cette soirée d'hier! /idieu, uion ami; ne venez pas, et, d'après ma prière, ne r .uvez point mauvais que ma porte soit fermée : elle le -eia pour tout le monde. Je suis si foible, que l'effet de l'opium absorbe toutes mes facultés, mais il suspend mes i.Miix; il m'ùte la partie de mon existence qui nie fait
iilir et soufftir. Adieu. Je me sépare de vous pour vingt- . luire lieures. Si, par un malheur que je ne veux pas pré- - )ir, la soirée d'hier avoit... non, je n'ose pas achever.
^tTTRE XCIV. 181
Mon ami, j'entrevois un moyen de réparer : je me punirois, je sais soulTrir, et je me condamnerois à ne vous dire jamais ce que je prononce dans ce moment avec tendresse et passion : je vous aime.
LETTRE XCIT
Oozebeares, 1775.
Jugez de mon malheur; je me sentois une répugnance mortelle à ouvrir votre lettre : si je n'avois point craint de vous offenser, j'allois vous la renvoyer. Quelque chose me disoit qu'elle irrileroit mes maux, et je voulois me ménager. La souffrance continuelle de mon corps affaisse mon âme : j'ai encore eu la fièvre, je n'ai pas fermé I œil, je n'en puis plus. De grAce, par pitié, ne tourmentez plus une vie qui s'éteint, et dont tous les instanssont dévoués à la douleur et aux regrets. Je ne vous accuse point, je n'exige rien, vous ne me devez rien : car, en effet, je n'ai pas eu un mouvement, pas un sentiment auquel j'aie consenti; et quand j'ai eu le malheur d'y céder, j'ai toujours détesté la force ou la foiblesse qui m'entraînoit. Vous voyez que vous ne mé devez aucune reconnoissance, et que je n'ai le droit de vous faire aucun reproche. Soyez donc libre, retournez à ce que vous aimez, et à ce qui vous convient plus que vous ne croyez peut-être. Laissez-moi à ma douleur, laissezmoi m'occuper sans distraction du seulobjet que j'ai adoré, et dont le souvenir m'est plus cher que tout ce qui reste dans la nature. Mon Dieu ! je ne devrois pas le pleurer, j'aurois dû le suivre : c'est vous qui me faites vivre, qui faites le tourment d'une créature que la douleur consume, et qui emploie ce qui lui reste de forces à invoquer la mort. Ahl vous en faites trop et pas assez pour moi. Je vous le disois bien il y a huit jours, vous me rendez difficile, exigeante: en donnant tout, on veut obtenir quelque chose. Mais, encore une fois, je vous pardonne, et je ne vous hais point : ce n'est pas par générosilé que je vous pardonne, ce n'est pas par bonté que je ne vous hais pas; c'est que mon âme est lasse, qu'elle meuit de fatigue. Ah ! mon ami, laissezmoi, ne me dites plus que vous m'aimez: ce baume devient
du poison, vous calmez et déchirez ma plaie tour à tour. Oh! que vous me faites mal! que la vie me pèse! que je vous aime pourtant, et que je serois désolée de mettre de la tristesse dans \otre âme! Mon ami! elle est trop partagée, trop dissipée, pour que le vrai plaisir y puisse pénétrer Vous vouUz que je vous voie ce soir : eh bien, venez donc... Le bon Condorcet est resté avec moi ; j'étois morte.
J'ai retenu votre commissionnaire, parce que Tenon* m'a interrompue; il m'a trouvé ;.ncore de la fièvre. Bonjour. Il est midi, et vous serez sorti; et puis, vous me gronderez, et je crains les effets de votre négligence, et de pis que cela encore
[i8 février], onze beares, 177S.
Qunnd on chérit la bonté, et surtout quand on sime, il ne faut être ni difficile, ni injuste. Ainsi, mon ami, je ne vous accuserai point, je ne me plaindrai pas. Ah! non. vous n'avez pas tort, et l'abandon où vous m'avez laissée aujourd'hui a été involontaire; vous vous le serez reproché; peut-être aurez-vous eu assez de bonté pour dire : elle souffre, et c'est moi qui suis la cause de son mal. Mon ami, si %otre cœur a senti ces mots, vous êtes trop puni, et je serai trop vengée; mais ne serai-je pas plus heureuse demain? ne QÎnerai-je pas avec vous? ne vous verrai-je point? — Je compte aller voir M. Turgot jeudi ; je propose à M. de Vaines de me mener à Versailles, et vous aussi, si cela vous convient. Si cet arrangement n'a pas lieu, l'envoyé palatin* m'a offert de me mener, et si vous pouvez, et si vous voulez, je /lirai comme àans, Démûcrite :
Nous allons à la Cour, on t'a mis d^ voyage'.
M. de Condorcet et M. d'Alembert y vont demain ; ce dernier lui lira des éloges. M. Boucher lui a dit aujourd'hui son
1. Chirurgien, né en 17î4,de l'Académiedes sciences en 1757, mort en 1816.
2. Le barua de Sickingen, ministre plén. del768àl7â7. Il demeurait barrière du Roule.
3. Démocrile amoureux, comédie de Begnai d, en cinq actes et en vers(l 700), aci. I, se. VII.