‹ LettresChapitre 88 sur 151 · LL.1XKK XCV · texte numérisé non relu

LL.1XKK XCV

])Oëme : voilà deux bonnes journées; il aura peu parlé, et il aura eu du plaisir. — Mon ami, si vous ne me voyiez pas aus-îi enflée d'orgueil que la grenouille, je vous dirois que M. Turgot m'a fait prier de lui porter mes précieuses rapsodies, et je lui fais dire demain que celle bonne fortune ne sauroit lui manquer. — Mon Dieul si je vous avois vu, j'aurois passé une journée bien douce, oui, paisible comme Gessner. J'ai eu des nouvelles de M. TUrgot toutes les heures; le comte de Schombert, à lui seul, m'a écrit trois fois, et toujours pour me rassurer, en me disant vrai pourtant. J'ai dîné télé à tête avec une personne qui est malheureuse ; par conséquent, voilà de l'intérôt : et puis, à I rois heures, j'ai été faire le tour des Tuileries. Oh! qu'elles étoient belles! le divin temps qu'il faisoit! l'air que je respirois me servoit de calmant; j'aimois, je regreltois, je désirois : mais tous ces senlimens avoienl l'empreinte de la douceur et de la mélancolie. Oh ! mon ami, celte manière de sentir a plus de charme que l'ardeur et les secousses de la passion; oui; je crois que je m'en dégoîite: je ne veux plus aimer /"ori; j'aimerai doucement, mais jamais foiblement ; et vous le croyez bien, puisque c'est vous quej'aime. — Je suis rentrée à quatre heures et demie, j'ai été seul* jusqu'à six; et savcz-vous comment j'ai trompé l'attentat où j'étois? c'est en relisant vos lettres depuis le !•' janvier, je les ai mises en ordre; enOn, en ne vous voyant pas, j'ai été vivement, tendrement occupée de vous; et puis sont arrivées six ou sept personnes, qui m'avoient consacré leur mardi-gras^. Elles étoient lasses de se divertir, elles vouloient avoir le plaisir de la conversation, de la liberté, du repos, et nous jouissions de tout cela ; car j'étois encore soutenue par l'espoir de vous voir, j'espérois. Ah ! quand j'ai entendu sonner neuf heures, j'ai tourné à la mort, et mon silence a averti tout le monde de me quillor à neuf heures et demie. Mais je suis folle , ou plutôt imbécile de vous fatiguer d'une journée où vous n'avez pas voulu prendre part un seul instant. Adieu, mon ami; faites-moi savoir ce que vous voulez, ce que vous pouvez pour jeudi. Je vous crois trop homme du monde pour manquer le bal de •cette nuit; pour moi, J'aime mieux respirer l'air doux et pur des Tuileries, à l'heure où l'on y est presque seul. Ah!

i. Le mardi gras tomba cette année le 28 février.

c'est que mon âme me fournit encore plus que ne peuvent vous fournir tout votre esprit et tout votre talent. Mais adieu.

LETTRE XGVI

Onie benrei dn soir, 177S:.

Mon ami, le mal vient de plus loin : vous souvenez-vous de ces mots : Oh! ce n'est pas madame de*** que vous avez à craindre, mais... et le ton avec lequel ils furent prononcés, et le silence qui suivit, et la réticence et la résistance? Mon Dieul en faut-il tant pour porter le trouble et la douleur dans une âme agitée? Joignez à cela le désir que vous auez de me quitter; et pour qui éliez-vous si pressé? Pouvois-je me calmer? je vous aimois, je soufrois, et je m'accusois. J'ai été à votre porte ce matin, la tristesse étoit dans mon âme; je vous ai vu, et le plaisir s'est mêlé à la disposition de mélancolie qui me pénétroit. Et puis j'ai vu que vous mettiez de l'acharnement à me confondre; et puis j'ai cru tout ce que vous avez supposé. Je vous avois entendu nommer... Alors ce que vous lisiez m'a paru odieux, et c'étoit vous qui me le faisiez trouver tel. Je croyois vous gêner, vous retenir, vous contraindre, et mon âme en étoit à la torture. Eh bieni mon ami, je vous demande pardon de vous avoir soupçonné une fois injustement; c'est la défiance attachée au malHeur. Combien de fois aurois-je pu me plaindre ! Combien de fois vous ai-je caché mes larmes ! Ah ! je le vois trop bien : on ne sauroil ni retenir, ni ramener un cœur qui est entraîné par un autre penchant; je me le dis sans cesse, quelquefois je me. crois guérie; vous paroissez, et tout est détruit. La réflexion, mes résolutions, le malheur, tout perd sa force au premier mot que vous prononcez. Je ne vois plus d'asile que la mort, et jamais aucun malheureux ne l'a invoquée av€C plus d'ardeur. Mon Dieu ! vous me feriez chérir M. Marmontel, non parce qu'il m'a louée, mais parce qu'il vous a dit que je vous aime. Ah ! mou ami, mon malheur, c'est que vous n'avez pas besoin d'être aimé comme je sais aimer. Je retiens la moitié de mon âme : sa chaleur, son mou-

veinent vous iniportuneroient, et vous éteindroient * tout à fait; le feu qui n'échauffe pas, incommode. Ah! si vous saviez, si vous lisiez comme j'ai fait jouir une âme forte eî passionnée du plaisir d'être aimée l II comparoit ce qui T» ■voit aimé, ce qui l'aimoit encore ; et il me disoit sans cesse r « Oh! elles, ne sont pas dignes d'être vos écoliôres; votre âme a été chauffée par le soleil de Lima, et mes compatriotes semhlent être nées sous les glaces de la Laponie. » Et c'éloit de Madrid qu'il me mandoit cela. Mon ami, il ne me louoit pas, il jouissoit; et je ne crois point me louer,, quand je vous dis qu'en vous aimant à la folie, je ne voua donne qae ce que je ne puis pas garder ou retenir.

Je viens d'être interrompue par une lettre de M. de Vaines. Il m'inquiète, il me mande qu'il faut que M. d'Alemhert soit chez lui avant huit heures, et qu'il lui porte son éloge de l'abbé de Saint-Pierre-; il ajoute, cela est important. Je meurs de peur qu'on ne trouble le repos de mon ami. Ahl j'en serois désolée; je voudrois ajouter à mes maux tous ceux qu'il doit souffrir. La haine et les dévots veillent toujours. J'ai une impatience extrême d'être à demain, et je sens que je ne fermerai pas l'œil ; plus j'abandonne mon propre bonheur, et plus celui de mes amis m'est cher. Je ne puis exprimer mon affection pour M. de Condorcet et M. d'Alembert, qu'en disant qu'ils sont identiflés avec moi ' ; ils me sont nécessaires comme l'air pour respirer; ils ne troublent pas mon âme, mais ils la remplissent. Enfin je voudrois être à demain matin. Mais, mon Dieu! si ce désir, si ce besoin avoit un autre principe, si ce n'étoit pas l'amitié, qui... Ah ! je serois une indigne créature, et je haïrois le sentiment de la passion. Non, non, je ne puis pas le haïr : il m'a encore enlevée ce soir à ce que

i. L'éditioa de 1809 met chacun de ces deux verbes au singulier; nou» croyons devoir adopter la leçon plus grammaticale de l'édition de 1811.

2. Cet élogeavail été lu, le jeudi 16 février 1 775, dans la séance de réception de M. de Maleslierbes, succédant à Oupré de Saint-Maur, et auquel répondit l'abbé de Radonvilliers. Delille y lut deux chants de son poëme des Jardins. I L'abondance de mots et de petites anecdotes répandus dans cet éloge lui ont donné un ton si facétieux, qu'on l'a trouvé du moins peu convenable à la dignité ie l'assemblée : cela n'empêche pas qu'il ne soit plein de choses piquantes, » (Corr. de Grimm, 1830, t. VIU, p. 460.)

3. Condorcet s'était, eu effet, assez identifié avec mademoiselle de Lespinasse, pour correspondre en son nom avec ses amis, et s'intituler son t second secrétaire » . Le premier était d'Alembert {OEuvres de Condorcet, 1. 1, p. 1 93.)

-i86 LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE.

e souffrois ; j'ai encore entendu le Mois de septembre^. Oh! •que cela est beau ! que cela est grand ! que cela est sublime ! Mais, mon ami, vous manquiez à mon plaisir : votre présence le rend plus vif, plus fort, plus profond. Ah! dans tous les temps, dans toutes les dispositions, mon âme a besoin de vous. Je ne suis rentrée qu'à sept heures et demie; j'ai trouvé mes amis qui m'altendoient, M. Roucher y étoit, il n'est point allé à Versailles. Je voudrois être à demain matin; mais c'est vous voir en courant*. Cependant je serai seule demain, car madame de Ch... ' garde sa chambre; elle vouloit que j'allasse passer la soirée avec elle. Eh, bon Dieu! mes soirées sont à M. de Mora ou à vous: c'est le temps de la journée qui m'est le plus cher. Si je n'avois craint une méprise, j'aurois donné cette lettre au laquais de M. de Vaines. Bonsoir.

Onze heures du soir, 1775.

Mon ami, vous ne sentez pas le besoin de me voir! peutêtre même ai-je été importune à votre pensée. Vous avez repoussé un souvenir qui veiioit troubler voire plaisir. Ah! que je vous plains de n'être pas tout entier, ou à ce qui vous plaît, ou à ce qui vous aime ! ce partf^ge ôte le charme et le plaisir qui tiennent au sentiment, et il doit désoler une âme boiinête. Je ne vous accuse point, je ne me plains pas; mais je m'afflige de m^i foiblesse: Non, mon amourpropre ne peut point me donner de force contre vous; je vous aime: tout intérêt personnel se tait à ces mots. Mais c'est vous, c'est votre bonheur qui m'inspire du courage et de la générosité. Oui, mon ami, je peux vous ci'deràceque vous aimez ; mais par ce sacrifice, je dois obtenir de vous de ne plus chercber à nourrir dans mon âme un sentiment qui en feroit le désespoir. Mon ami, je le sais, il ne vous est plus libre de m'aimer. Rendez du repos à voire âme; ne

1. Le IX' chant du Poème des Mois. Roucher y chante particulièrement le» amours des cerfs.

i. Édition (le 1811 : pour tous Toir en courant. 3. De ChâtiUon.

passez pas votre vie à vous reprocher ce que vous faites : cessez d'inquiéter ce que vous aimez, et n'ofTensez plus ce qui vous aime, et qui prévient votre goût, vos di^sirs, votre volonté, en un mot, qui vous fait le sacrifice de vous à vous môme. Mon Dieu! comment pourrai-je croire qu'il ne vous en coûteroit pas beaucoup pour me tromper? Ah ! si vous n'avez pas assez de force pour faire mon bonheur, du moins il est certain que vous iMes assez honnCte pour Cire affligé de faire mon malheur. Mon ami, croyez-en un cœur qui esf tout à vous, et qui ne respire que pour vous. Ne combattez plus, abandonnez-vous à votre penchant : du moins il me restera la pensée consolante que j'ai fait quelque chose pour votre bonheur; et dans la situation forcée où vousuio mettez, j'ai à me reprocher de le troubler. Ah ! délivrezmoi et du mal que je vous fais, et de celui que vous me faites. Mon ami, soyez de bonne foi, je vous en conjure; ^ue faut-il faire pour mériter d'entendre la vérité? Dites, rien ne me sera impossible, écoutez le cri de votre âme, el vous cesserez de déchirer la mienne. Oui, je peux me passer d'être aimée, et il m'est affreux de douter de vous, de vous soupçonner : estimez-moi assez pour ne me pas tromper; je fais serment, par ce qui m'est le plus cher, par vous, de ne jamais vous faire repentir de m'avoir dit vrai. Je vous aimerai pour le trouble et la peine que vous m'aurez épargnés; jamais vous n'entendrez un reproche. En vous perdant, je ne veux pas conserver le droit de me plaindre, ni môme celui de vous intéresser.

Mon ami, je sais que vous avez été charmé de l'opéra , madame d'Héricourt* et le comte de Creutz* sont venus m'en dire des nouvelles; je ne les ai pas écoutés, parce que c'étoit vous que j'aurois voulu entendre. D'ailleurs l'abbé

de B vcnoit de me troubler en me parlant de vous; il

prétend qu'on lui a dit que j'étois folle de vous; ce sont ces expressions, et il a ajouté : Non, je ne suis pas méchant, ce n'est ni un piège, ni U7ie vengeance. Je suis restée confondue

1. Sans doute la femme du conseiller à la i" chambre des enquêtes, Trousset-d'Héiicouit, lequel demeurait rue de Bourbon, aujourd'hui rue de Lille, D'Alembeit était lié de longue date avec les d'Héricoiirl.

2. Gustave-Philippe, comte de Creutz, ministre plénip. de Suède près la cour de France, de 1766 à 1783, et qui réunissait chez lui, rue de Grenelle-Saint- Oermaio, eu face l'hôtel de La Marche, les littérateurs et les artistes les plus célèbres. Né en 1726, il devint en 1783 ministre des affaires étrangères et mourut «n J785. (V. les Mém. de Marmontel, t. II, p. 125.)

188 LETT?.Ti<5 DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE.

et heureusement on a annoncé dans le môme instant l'archevt5que de Toulouse. Que pensez-vous de cela? je ne sais .-«i je cherche à me rassurer; mais je crois que c'est un artifice de l'abbé de B..., auquel j'ai donné lieu : je vous dirai tomment. — J'ai vu M. Turgot qui m'a dit qu'il se reprochoit de ne vous avoir pas répondu : il a élé lii^'s-flatté de votre lettre. Il en a reçu une charmante de Voltaire, qui lui dit, vous serez accablé de compUmens vrais, etc. — J'ai fait demander à madame de Luxembourg' quel jour revenoil madafme de Boufflers ; c'est lundi. Je n'ose pas me flatter de dîner demain avec vous : mais je ne puis m'empôcher de le désirer, quoique ce soit peut-être un vœu contre votre plaisir. Si vous avez été chez le comte de Broglie, mon ami, il est bien mal dp ne pas m'avoir donné un moment; vous êtes cause que je n'ai écouté l'archevêque d'Aix qu'avec distraction ; je vous attendois, comment pouvois-je être à lui? Bonsoir. — Je sens que l'abbé de B.... a raison, mais il a tort de me le dire. J'ai vu vingt personnes aujourd'hui, et elles n'ont pu me distraire du besoin que j'avois de vous voir. Qu'avez-vousfait? où avez-vous soupe? vous ôtes-vous souvenu que je vous aimois? pouvois-je dire au moins comme dans Oreste .•

Le cœur est pour Pyrrhus, el les vœux pour Oreste '.

Mais adieu. Je ne veux que la vérité : songez encore une fois que vous me la devez sans détour, sans modification, telle enfin qu'elle est dans votre âme.

1. Madeleine-Angélique de Neufville, fille de Nicolas, duc de Villeroy, et de Marguerile Le Tellier-Louvois , née \ers 17(17, mariée le 15 seplemhie 1721 à Joseph-Mai ie, second duc de Boufflers, dont elle devint veuve le ?. juillet 1 747. Elle se remaria le 29 juin 1 75(1 à Chsrles-François-Frédéric de Moutmorency, -naréchal , due de Luxembourg, et mourut le 27 janvier !787. Après une vie

orl légère ; elle était devenue l'oracle du bon ton et du l'on ^n.ût Voir sob portrait dans les Souvenirs du duc de Lévis, les Confessions de Jean- Jacques Rousseau, et la Corresp. de madame du Deffand, t. Il, p. 760.

2, Non pas dans Orcsle, tragédie de Voltaiie, mais dans Andromaque ^ tragédie de Racine, acte II, se. ii.

Samedi, onze heures, 1775.

Je ne m'y altendois pas; j'avois au fond de l'ûme l'impression douloureuse de ces cruels mois : Nous ne pouvons pas nous aimer, et j'y répondois avec toute la force qui me reste : je ne peux pas vivre. Won ami, tout ce que je souffre^ tout ce que je sens est inexprimable : il me paroît impossible de n'y pas succomber; je sens l'ôpuisement de ma machine, et il me semble que je n'ai qu'à me laisser aller pour mourir. Cependant je suis mieux ce soir; j'ai été trois heures dans le bain, j'en suis sortie presque éteinte, mais avec une douleur fixe dans la poitrine qui ne m'a pas quittée. J'élois avec M. d'Andezy et le baron de li.**'*; ils se sont en allés pour me laisser répondre, et ils ne savent pas à qui. Bonsoir. Vos soins, votre iuquiélude me persuadent que, quoi que vous en disiez, nous fouvons nous aimer. Â demain; je vous attends déjà.

Mardi, onze heures du toir, 1775.

J'ai refusé d'aller passer la soirée avec deux personnes qui s'aiment, pour parler à ce que j'aime, pour m'en occuper avec plus de repos el de plaisir que je n'en aurois eu avec du monde. On n'auroit pas eu le pouvoir de me distraire tout à fait; mais c'est un mal que d'être détourné de ce qui plaît et intéresse. Mon ami, la solitude a un grand charme pour une âme occupée. Oh, mon Dieu ! que l'on vit fort lorsqu'on est mort à tout, excepté à un objet qui est l'univers pour nous, et qui s'empare tellement de toutes nos facultés, qu'il n'est plus possible de vivre dans d'autres temps que dans le moment où l'on est 1 lih ! comment voulez-vous que je vous dise si je vous aimerai dans trois mois? (iomment pourrois-je, avec ma pensée, me distraire de mon sentiment? Vous voudriez que, lorsque je vous vois, lorsque

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