I . Probablement le baron de Kock
voire présence charme mes sens elmon àme, je pusse vous rendre compte de l'eflet que je recevrai de voire mariage : mon ami, je n'en sais rien, mais rien du tout. S'il me guérissoit, je vous le dirois, et vous êtes assez juste pour ne m'en pas blâmer. Si, au contraire, il porloit le désespoir dans mon âme, je ne me plaindrois pas, et je souffrirois bien peu de temps. Alors vous seriez assez sensible et assez délicat pour approuver un parti qui ne vous coûleroit que des regrets passagers, et dont votre nouvelle situation vous ■distrairoit bien vite; et je vous assure que celte pensée est consolante pour moi : je m'en sens plus libre. Ne me demandez donc plus ce que je Ferai lorsque vous aurez engagé votre vie à une autre. Si je n'avois que de la vanité et de l'amour-propre, je serois bien plus éclairée sur ce que J'éprouverai alors. Il n'y a guère de méprise aux calculs de l'amour. propre, il prévoit assez juste: la passion n'a point d'avenir; ainsi en vous disant : je vous aime, je vous dis fout ce que je sais et tout ce que je sens. Je n'attache aucun prix à celte constance que commandent la raison et plus souvent encore de petits intérêts de société et de vanité que je méprise de toute mon âme. Je n'estime guère davantage ce plat courage qui fait souffrir lorsqu'on peut t'empécher, et qui fait employer sa raison et sa force à •convertir un sentiment vif en une habitude froide. Tout ce manège avec soi-même, toute cette conduite avec ce que l'on aime me paroît l'exercice de la fausseté et de la dis.sitnulalion, les ressources de la vanité et les besoins de la foiblesse. Mon ami, vous ne trouverez rien de tout cela eu moi, et ce n'est pas la suite de la réflexion, c'est Thabitudc de ma vie, de mon caractère, de ma manière d'être et de sentir, en un mot, c'est toute mon existence qui me rend la sociélé et la contrainte impossibles. Je sens bien que si vous aviez à créer en moi une disposition, ce ne seroit pas le résultat de tout ceci qui la composeroit : v^^us me formeriez un caractère plus analogue au parti que vous allez prendre; ce n'est pas de la roideur et de la force qu'on veut trouver dans les victimes, c'est de la foiblesse et de la soumission. Oh ! mon ami, je me sens capable de tout, excepté de plier; j'aurois la force d'un marlyr, pour salisaire ma passion ou celle de la personne qui m'aimeroil ; mais je ne trouve rien en moi qui me réponde de pouvoir Jamais faire le sacrifice de mou scntinieut. La vie n'est rien
LE'ITKE XCIX. l:>t
en comparaison, et vous verrez si ce ne sont là que les discours d'une têta exaltée. Oui, peut-être ce sont là les pensées d'une àme exallée, mais à laquelle appartiennent les actions fortes. Seroit-ce à la raison qui est si prévoyante, si foible dans ses vues et même si impuissante dans ses moyens, que ces pensées pourroient appartenir ? Mon ami, je ne suis point raisonnable, et c'est peut-être à force d'être passionnée que j'ai mis toute ma vie tant de raiïon à tout ce qui est soumis au jugement et à l'opinion des indifférent^. Combien j'ai usurpé d'éloges sur ma modération, sur ma noblesse d'âme, sur mon désintéressement, sur les sacrifices prétendus que je faisois à une mémoire respectable et chère, et à la maison d'Alb...' ! Voilà comme le monde juge, comme il voit. Eh ! bon Dieu ! sots que vous êtes, je ne mérite pas vos louanges : mon âme n'étoit pas faite pour les petits intérêts qui vous occupent; tout entière au bonheur d'aimer et d'être aimée, il ne m'a fallu ni force, ni honnêteté pour supporter la pauvreté, et pour dédaigner les avantages de la vanité. J'ai tant joui, j'ai si bien senti le prix de la vie, que, s'il falloit recommencer, je voudrois que ce fût aux mômes conditions. Aimer et soudrir, le ciel, lenfer, voilà à quoi je me dévouerois, voilà ce que je voudrois sentir, voilà le climat que je voudrois habiter, et non cet état tempéré dans lequel vivent tous les sots et tous les automates dont nous sommes environnés. — Mon ami, quand j'ai pris la plume, c'étoit dans l'intention de continuer de vous peindre, et voilà que, par une personnalité détestable, j'ai changé d'objet, et que je me suis peinte moi-même, en me laissant aller, comme une insensée, à tout ce qui m'anime; mais c'est par vous que je le suis, c'est par le sentiment le plus vif et le plus tendre ; j'ai donc bien fait de m'y livrer. Je ne sais pas si je vous enverrai ou si je vous remettrai ce long bavardage ; oui, je vous le remettrai. Si j'envoyois je craindrois que vous ne m'apprissiez que vous dînez chez M. de Beauvau*; que cela seroit mal !