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La maison d'Albon, à laquelle appartenait sa tnère

2. K l'hôtel de Beauvau, où est aujourd'hui le ministère de l'intérieur, et ou a!ors logeait aussi Saint-Lambert.

192 I.ETTRES DE MADEMOISELLE DE LESPINASSB.

A minait, 1775.

0 que de douceurs et de plaisirs peut encore éprouver une âme enivrt^e de passion! Mon ami, je le sens, ma vie lient à ma folie : si je devenois calme, si j'élois rendue à la raison, je ne pourrois pas vivre vingl-quaire heures. Savez-vous le premier besoin de mon âme, lorsqu'elle a été violemment agitée par le plaisir ou la douleur? c'est d'écrire à M. de Mora, je le ranime, je le rappelle à la vie, mon cœur se repose sur le sien, mon flme se verse dans la sienne; la chaleur, la rapidité de mon snng brave la mort : car, je le vois, il vit, il respire pour moi, il m'entend, ma tête s'exalte et s'égare au point de n'avoir plus besoin d'illusion, c'est la vérité même : oui, vous n'êtes pas plus sensible, pas plus présent que vient de me l'être, pendant une heure, M. de Mora. 0 divine créature ! il m'a pardonné, il ra'aimoil. Mon ami, ce que je viens d'éprouver est encore une suite de la secousse que mon âme a reçue celte aprèsdînée. Mon Dieu l il faut chérir, adorer le talent qui semble vous donner une nouvelle existence. Oh 1 non, je ne suis pas assez grande, assez forte pour louer ce don du Ciel; mais il me reste assez de sensibilité et de passion pour en jouir avec transport, et pour en rapporter le mouvement et le sentiment à l'objet qui a animé mu vie, et qui la soutient encore. Ah ! quel bonheur que d'aimer! c'est le seul principe de tout ce qui est beau, de tout ce qui est bon et grand dans la nature. Mon ami, M. Boucher, a aimé*, c'est la passion qui l'a rendu sublime. Mais mon cœur fond de tristesse, lorsque je viens à penser que cet homme rare, ce prodige de la nature, connoît la misère, qu'il en souffre pour lui et dans ce qu'il aime. Ah I cet excès de pauvreté éteint l'amour, et il faut un miracle pour conserver l'énergie et le ressort qu'il y a dans ses vers ; son âme est de feu, et nulle part on ne sent qu'il soit abattu par le malheur. Je ne sais si c'est foiblesse, mais je viens de fondre

1. Roucher avait épousé par inclination mademoiselle Hachette, descen- Hanle, dit-on, de l'héroïne de Beauvais. Il lui adressa, avant d'aller à l'écha- »ud, les vers touchants qui figurent dans ses œuvres. Madame Roucher mourut *u 1822.

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en larmes, en sentant l'impuissance où je suis de venir au secours de cet homme. Ah I si mon sang pouvoit se changer en or! sa femme et lui auroient connu le bonheur ce soir. Que ne puis-je animer l'âme du comte de C**"I quel emploi il feroif de sa richesse ! Ah 1 si M. de Mora vivoit, avec quel plaisir, avec quel transport il auroit satisfait mon cœur! Oui, c'est avec des larmes de sang qu'il faut fleurer un tel ami; en l'adorant, c'éloit rendre hommage À la vertu. Mais, adieu, mon ami. Vous ne pouvez pas Être au ton de mon âme; vous me jugez, et je sens. Vous venez d'être distrait et engourdi par la dissipation, et moi je viens d'être enivrée par la passion : mes forces en sont épuisées, et je ne sais où j'ai trouvé celle de griffonner aussi longuement. Adieu.

Si vous n'avez pas changé d'avis, j'irai vous prendre demain à cinq heures chez M. d'Argental'; mais surtout, mon ami, point de complaisance, point de sacriflce ; je ne le mérite pas, et vous le savez bien.

Dix heures, 1775,

Je disois comme Mahomet :

L* seul me coiisole, il est ma récompense '-•

et pour vous citer à vous-même, je vous dirai »

Si mon ami m'afQige, il essuiera mes larmes'.

Vous voilà donc avec la fièvre! cela m'afflige. — On vient de me dire qu'on vous a vu chez un peintre en émail, et que vous étiez frappant de ressemblance. Cette jeune personne mérite bien le sacrifice que vous lui avez fait du temps qu'il a fallu pour vous peindre en émail; mais votre vie sera à elle, il est généreux d'en avancer le moment.

1. Le comte d'Argental, neveu du cardinal de Tencin, né en 1700, l'ami, ' ange de Voltaire, habitait le quai d'Orsay, où il mourut en 1 788.

2. L'amour seul me console..., Mahomet, tragédie de Voltaire (1742), acte II, se. IV.

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