LeConnélable de Bourbon, acte I, se
Je l'ai trouvée charmante • el bien digne de l'intérêt qu'elle vous inspire : la manière, la figure et le Ion de sa mère sont également aimables et intéressans. Oui, vous serez beureux ; je vous sais gré du hasard qui me les a fait rencontrer. Bonsoir.
LETTRE GII
Onze henm, 1775.
Mon ami, que m'avez-vous fait? je me sens si profondément triste, si malheureuse, tellement acciblée du poids delà vie, qu'il faut que ce redoublement de malaise et de douleur me vienne de vous. La crainte que vous me causez, la défiance que vous m'inspirez, sont deux supplices qui mettent sans cesse mon ûme à la torture, et ce genre (le tourment suffiroit pour me faire renoncer à votre affection, ou du moins à ce qui y ressemble. Je ne sais quel affreux plaisir vous trouvez à porter le trouble dans mon âme : jamais vous ne cherchez à me rassurer, et même en me disant vrai, vous y mettez l'accent de quelqu'un qui trompe. Eh, mon Dieu ! que j'ai mal à l'ûuie 1 que je souhaite passionnément d'être délivrée, il n'importe par quel moyen, de la disposition où je suis! J'attends, je désire votre mariage; je suis comme les malades condamnés à une opération : ils voient leur guérison , et ils oublient le moyen violent qui doit la leur procurer. Mon ami, délivrezmoi du malheur de vous aimer. Il me semble si souvent qu'il n'y a presque rien à faire pour cela, que je me sens une sorte de honte d'y avoir pu mettre l'intérêt de ma vie; mais plus souvent encore je me sens tellement enchaînée, garrottée de toutes parts, que je n'ai plus un mouvement de libre : c'est alors que la mort me paroît la seule ressource et le seul secours que j'aie contre vous. —Je ne voulois que vous dire de ne pas venir chez moi aujourd'hui, et je crois que c'éloit bien votre intention. Je passe la soirée chez madame de B...., je vais à Orphée, et dans l'intervalle du souper à l'Opéra, je vais chez madame de Chcltillon qui est toujours malade. Vous n'avez pas voulu dîner demain
1. c'est bien aiusi qu'elle apparaît dans le portrait de Greuze.
LETTRE cm. 1^5
avec moi : vous trouvez que c'est trop de deux dîners dans une semaine; mercredi, vous me direz de môme : eh bien ! faites donc tout ce qu'il vous plaira, je ferai de mon mieux pour que cela me plaise aussi. Adieu.
Après avoir vtqa Tolre lettre*
Par quel genre de poison vous ranimez ma vie ! Est-ce donc un bien que de sentir un instant de plaisir et de bonheur, lorsqu'il ne reste plus le temps d'en jouir? Ah ! que vous avez été cruel ! vous m'avez retenue à la vie, et vous saviez que bientôt après je ne devois plus vivre pour vous! Mais, mon ami, je ne devrois pas vous faire des reproches: vous me comblez de louanges, et je n'en mérite aucune; non, il ne faut pas me louer, il faut me plaindre d'être animée d'un seniiment qui donneroit de l'expression aux pierres. Comment parler froidement de ce qu'on aime? Comment ne pas dt'sirer son bonheur et sa gloire, de préférence à tout ce qui n'est que soi? Mon ami, vous me faites mal en me louant : est-ce que vous croiriez consoler mon âme en flattaat ma vanité ? Mon Dieu ! si vous saviez qu'il n'y a ni dédommagement ni compensation dans l'univers entier à ce que je désire, et à ce que je crains l Oh t oui, vous le savez : car vous voyez au fond de mon âme, et vous voyez ce qui la remplit, ce qui l'anime, et ce, qui la désespère. Bonjour, mon ami. Votre lettre est bien aimable; elle m'aidera à passer cette longue journée.
LETTRE cm
Jeodi, 1778.
Ahl mon Dieu ! que votre billet venoit de haut ! est-ce là le ton que vous feroil prendre votre bonheur? en ce cas, je n'oserois pas m'en plaindre, mais je veux seulement que vous sachiez qu'il n'est pas en mon pouvoir de souffrir la protection et la compassion : mon âme n'a pas été façonnée à tant de bassesse; votre pitié mettroil le comble à mon malheur, épargnez-m'en l'expression. Persuadez-vous que vous ne me devez rien et que je n'existe plus pour vous. Ce n'est pas un effort que je vous demande, comme
1C6 LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESflNASSE.
VOUS voyez : c'est seulement de conserver avec moi l'habitude que vous en avez; n'ayez point de ces retours de commisération qui flélrissent et abattent jusqu'à la mort ceux qui en sont l'olijet. — Comment vous portez-vous? — Allez-vous à Versailles? — Votre Éloge est entre les mains d'un docteur'.
Onze heures du soir, 1775.
Eh bien! mon ami, je vous ai pardonné : mais comme ce n'est pas par générosité, je suis punie; mais par vous, cela est-il juste ? — Dites-moi de vos nouvelles : avez-vous pris du petit lait? Vous è(es-vous baigné? Enfin une fois ferez-vous ce que vous avez dit que vous feriez? Savez-vous bien que vous avez en vous de quoi guérir de vous-même, et d'une manière infaillible : cette vérité commence à. m'être démontrée d'une manière qui m'effraie quelquefois. Oui, la mort n'éloit rien ; vous me l'avez rendue épouvantable. Mais je détourne ma pensée d'un souvenir qui glace mon sang et qui me détache de vous. — Mon Dieu! je ne vous ai pas vu! je vous attendois, c'étoit un sentiment doux, lorsque M. le prince de Pignalelli » est arrivé. Sa présence me lue, le son de sa voix me fait frissonner de la tête aux pieds : je suis alternativement pénétrée de sensibilité et d'effroi; enfiD, il agite mon âme au point de me faire oublier que j'aurois pu vous voir. Il ne m'a quittée qu'à dix heures, et j'ai été depuis dans un abattement dont vous seul pouvez me tirer.
1 . Bordeu , sans doute , médecia de mademoiselle de Lespinasse et de d'Aiembert.
2. Second fils de Joacbim-ÀtbanasePi^atelli y Arragon, comte deFuentès, l'ancien ambassadeur d'Espague à la cour de France. Voltaire, à l'occasion d'une visite que lui Qt, à Ferney, en juillet 1770, ce prince de Pignatelli, vante « sa supériorité d'esprit sur les jeunes gens de son âge ». (^OEuvres, t. LXVl, p. 441.) On s'explique ainsi facilomeat l'émotion de mademoiselle de Lespinasse en présence de ce fière du marquis de Jlora. C'est te même qui avait épousé, en juillet 1768, sa pnrente d'une autre branche des Pignatelli, Alphonsine- Louise-Julie-Félicie, fille de Casimir, prince Pignalelli, duc de Bisaccia, comte d'Egmont, frère de la duchesse de Chevreuse, et de Blanche de Saint-Séveria d'Aragon, née le 5 octobre 1751, et dont le père devenu veuf épousa, en 1 756, la &Ue du maréchal de Richelieu, si coaaue sous le titre de comtesse d'Egmoat.
LETTRE CIV. Vil
Mon ami, avez-vous reçu la réponse à celte lettre charmante que vous aviez écrite liier matin? Quoique vous en disiez, vous aimez plus à plaire qu'à Cire aimé : je l'ai éprouvé; vous étiez si aimable alors I il me sembloit qu'il seroit sidoux d'iîlre aimée, Ahl que d'erreurs! et les regrets qui les suivront animeront le deruier souffle de ma vie. — J'ai reçu aujourd'hui un présent ravissant, et la manière dont on me l'a fait est si piquante et si originale, que Je
veux vous la dire. « Je vous envoie ces C dt R qui vous
plaisent tant, et que par conséquent vous garderez jusqu'à ce qu'ils ne vous plaisent plus du tout : j'apprendrai par là combien de temps il faut pour que ce qui vous a plu vous déplaise. »
Si ce tour-là vous paroît commun, je ne me connois ni en esprit ni en originalité : mais moi, je me sens bien bâte pour répondre à cela; cependant, il faut au moins remercier. Répondez pour moi : ce mot que vous me ferez dire m'acquerra à jamais le pas sur madame de Sévigné : c'est la première fois que j'aurai senti du plaisir à usurper l'opinion, et à me parer des plumes du paon. Mon ami, plaisanterie à part, ayez de l'esprit pour moi. Vous comprenez que c'est un homme qui m'a fait ce présent; je ne lui ai jamais écrit, ainsi il ne comparera pas.
Bonsoir. Vous dînez demain avec des gens que vous connoissez peu; vous serez bien aimable, devinez pourquoi. Pour moi, je dîne chez madame la duchesse de Châtillon; je serai bien morte, et c'est ma faute : car on me disoit aujourd'hui : Je vais souper avec elle; je n'en ai jamais tant de désirs que lorsque j'ai dîné avec elle; cela veut dire qu'assez n'est point assez. Vous n'êtes pas assez heureu\, vous, pour avoir ce mouvement : vous ressemblez bien plutôt â ce malheureux qui ri aime rien. — Mon ami, je veux mon dictionnaire et la lettre de madame d'Anville, et celle de madame de Boufflers, et les miennes; et puis, je veux vous voir. Si vous voulez éviter cette pernicieuse société, venez à une heure ou à cinq. — J'ai vu ceLte après-dînée vingt personnes. En vérité, je crois qu'en les jugeant sévèrement, elles valent presque autant que celles qui ont rempli votre journée. Mon ami, excepté dans un seul point, soyons toujours raisonnables et modérés, si cela est possible.
.tJS LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE.
LETTRE GV
Sept heures, [IS mai] 1779.,
Je VOUS remercie de m'avoir donné de vos nouvelles : l'en avois besoin. J'avois tenté trois moy.^ns d'en avoir, et je n'avois pas réussi. J'avois compté vous aller voir, mais j'ai attendu de savoir votre volonté, et vous ne me Favez pas fait dire. Si vous aviez voulu me voir ce soir! mais je suis comme l'homme de l'Évangile, j'attends, il faut me dire de venir, et je viens'. En conséquence, dites-moi si vous voulez que j'aille chez vous demain à une ou à cinq heures; ce sera en allant ou en revenant de chez M. de Vaines *. Je crains que le mot que vous m'avez écrit ne vous ait fatigué.
Bonsoir. Si vous restez chez vous ce soir, comme je l'espère, vous auriez bien dû me le dire : mais apparemment vous n'aviez pas besoin que j'en fusse instruite; ainsi tout est bien.
M. d'Alembert vient d'avoir le plus grand succès à l'Académie. Il a lu l'éloge de Bossuet. M. de Duras* a fait