‹ LettresChapitre 92 sur 151 · Lazare, cdesdum forât, saint Jean, xt, 4Î · texte numérisé non relu

Lazare, cdesdum forât, saint Jean, xt, 4Î

2. De Vaines, qui avait épousé, en 1768, la sœur deM.de SâWerfe, le fermier général, avait un des salons «les plus agréables du temps • . Diderot peint ainsi les deux époux : • C'est une des femmes ou plutôt des enfants les plus aimables qu'il soit possible de voir ; de la raison, de la vivacité, de la naïveté avec un peu de réflexion, une figure assez agréable, tout plein de talents. . . M. de Vélines commence à perdre ee ton léger et charmant qu'il tenait du grand monde... Je lui soupçonne plus d'ambition qu'il o'ea montre. > (Diderot, Mém. et Corr., 1834, t. III, p. 82, 167.)

3. Emmanuel- Félicité de Durfort, duc de Duras, né le 19 décembre 1715, fils de Jean-Baptiste et d'Angélique-Victoire de Boumonville, ambassadeur i Madrid en 1752, troisième maréchal de Duras, mort en 1789.11 fut reçu à l'Académie française en remplacement de Belloi le 15 mai 1775, le même jour que le chevalier de Chastellux. «Son discours a paru noble, simple et d'un ton parfaitement convenable; il est fort court , comme il devait l'être. U. de BulToD a répondu aux deux récipiendaires, . . On a cru voir dans les discours de U. de Buflqu une vieillesse déjà marquée; cependant on reconnoît quelquefois l'ongle du lion. . . D'Alembert a lu l'éloge de La Motte et celui de Bossuet : le premier, trop semé d'épigrammes et de petits traits, défauts qui se retrouvent dans presque tous les éloges qu'il a lus et qui les fait trop resseni> bler à des Ânas faits par un homme d'esprit ; le second est fort supérieur k l'autre et le meilleur de tous ceux qu'il a récités à l'Académie. Il y a de U noblesse et même quelque onction, qualité rare cher l'auteur qui est, en gén4« rai, plus spirituel qu'intéressant, et qui a plus de précision que de charme. • (Li Harpe, Çorr. Ul., t. I, p. 165.)

LETTRE CVl. !«&

un discours qui est fort applaudi, exact, noble, simple et délicat. J'ai là un détachement de l'Académie, J'enverrai chez vous demain à huit heures, et M. d'Alembert ira à dix ou onze : pour moi je n'irai pas si vous ne me dites point d'y venir. Adieu. — Dormez celte, nuit, reposez-vous, calmez-vous, et oubliez, s'il le faut, tout ce qui souffre.

Minait, [mai] 1775.

Faites-moi dire, ou si vous en avez la force, dites-moi comment vous avez passé la nuit ; j'espère que ce sera sans fièvre. Je viens de voir, dans mes livres, que la camomille romaine ne vous empoisonnera pas : elle est adoucissante, et on en fait usage dans les coliques ; dites-moi donc à présent si elle vous a soulagé. — Le mariage vous fera des merveilles : l'intérêt de votre femme, celui de tout ce qui vous entourera vous forcera à mieux soigner votre santé. Vous jouissiez déjà aujourd'hui de la douceur du ménage ; vous avez bien fait de ne le pas quitter pour l'Opéra : c'éioit les limbes. Cette musique a les pâles couleurs : il faut que mon ami Grétry s'en tienne au genre doux, agréable, sensible, spirituel, c'est bien assez ; et quand on est bien fait dans sa petite taille, il est dangereux et sûrement ridicule de monter sur des échasses*. On tombe sur le nez, et les passans rient. Vous remarquerez que ce n'est point en contradiction, mais bien en confirmation de mon engoûment pour Zémire et Azor, pour YAmi de la Maison, pour la Fausse Magie, * etc., etc., que je vous parle ainsi.

Je ne sais si vous avez eu de ces instructions ; elles ne se vendent pas, ainsi je vous en envoie. J'ai reçu aujourd'hui deux lettres qui m'ont bouleversée, mais qui ont rempli monûme. Figurez-vous quelles dates : Madrid, 3 demai 1774. En montant en voiture pour vous voir ; et l'autre de Bordeaux, 23 mai 1774. En arrivant, et presque mort. Et je les reçois un

I . Il s'agil de Céphale et Procris, ballet héroïque de Marmonlel et de Grétry, représenté pour la première fois à l'Opéra le 2 mai 1775.

S. Opéras comiques de Grétry, représentés pour la première fois «n 177 1» 1772 et 1775.

an après leur date I cela me paroît tenir du prodige. Il semble que ce soit un nouvel avertissement. Cela me trouble, cela m'occupe. Je réponds oui, et cependant je remercie le Ciel qui m'a laissée vivre pour recueillir encore ce qu'il y avoit de plus cher et de plus sacré pour moi dans l'univers.

Vous gardez votre chambre, ainsi il vous sera moins importun de chercher et de rassembler mes lettres. En grâce, ne me refusez pas ce moment de soin; soyez assuré que je n'abuserai pas de voire bonté.

Je compte sortir demain à midi, et rentrer à quatre heures pour ne plus sortir. Je ne me permets pas de désirer de vous voir. Ce que je veux, de préférence à mon plaisir, c'est votre bonheur, votre volonté, et même votre fantaisie, tant je me rends facile I

LETTRE GVII

Vous me faites mal, vous m'affligez, vous me tourmentez, et puis vous dites que je me suis accoutumée à trop de sévérité avec vous. Ah! mon Dieu ! je ne vous passe rien? Mon ami, comment osez-vous prononcer ces mots? mais je vous pardonne ; et quoique vous ne soyez pas trop bien avec moi, il s'en faut bien que vous y soyez aussi mal que j'y suis moi-même. Je suis troublée, agitée, et d'une inconséquence qui va jusqu'à l'égarement. Je ne sais ce qui résistera le plus longtemps, de ma tôte, ou de ma vie ; mais il est impossible de supporter un état aussi violent. Si je vous disois tout, je "vous ferois peur, vous me haïriez. Ah 1 que je suis souffrante, que je suis malheureuse I que je regrette : que je crains l'avenir ! mais il ne lient qu'à moi. Adieu, mon ami. Ma tête, mon âme sont renversées : je ne puis plus me calmer ; et, dans le trouble où je suis, je ne sais si je vous aime. — Voilà ce billet de l'Académie *. — Vous devriez aller dîner chez madame la duchesse d'Anville ; on se met à table à une heure, et tout le monde va à l'Académie. M. de Condorcet y sera ; il a passé la soirée avec moi hier, ce sera de même aujourd'hui : mais demain j'espère

I. Pour la réception du duc de Duras, qui eut lieu le 15 mai.

qu'il n'aura pas tant de bonté ; et vous en aurez, vous, assez pour venir le matin me dire si je puis compter sur vous le soir.

Onze heures du soir, [15 mai] 1775*

Ehl mon Dieu ! non, je n'ai pas été à l'Académie : je voulois vous voir pendant la séance, et vous ne l'avez pas voulu. J'ai vu des gens enivrés de plaisir, et j'élois pétiélrée de tristesse, j'élois inquiète. Vous souffriez, el vous n'aviez pas besoin de me voir : voilà ce que je sentois, et j'enlendois mal tout ce qui se disoil autour de moi. — M. d'Alembert vous contera son succùs. il vous dira le plaisir vif qu'il a eu de faire applaudir l'archevêque de Toulouse jusqu'au trans port *; l'archevêque en a pleuré de joie el de reconnoissance. J'aime ce mouvemenl ; c'est à coup sûr un des momens le plus heureux de sa vie. J'en suis bien aise, mais c'est de la pensée seulement : car mon âme souffre, et le plaisir n'y peut plus pénétrer. Mon ami, vous y avez mis le dernier sceau de la douleur, mais ce n'est pas de moi que je veux vous parler. — Dites-moi des nouvelles de votre nuit : je voudiois bien qu'elle eût élé bonne. Au moins êtes- vous sans fièvre? et voudrez-vous que je vous voie à une heure ou à cinq? dites ; mais ne vous contraignez pas surtout.

1. A propos d° la charité chrétienne de Bossuet, qui prodiguait les consolations am plus humbles iidèles de son diocèse, et à qui • l'étude de l'ÉvaDgile avait appris que pour un prélat l'obliga'.iou de toutes les heures est d'ouvrir ses bras à tous ceux qui si'ullrent et d'essuyer leurs larmes • , d'Alembert avait ait cette allusion à Lomenie de Brienne, archevêque de Toulouse et membre de 'Académie depuis 1770 : i Avec quelle satisfaction l'évêque de Meaux n'eùt-il pas vu ces [irincipes si éloquemment exposés dans la letlie qu'un prélat écrivoit à ses curés sur le lléau qui désolait alois la province du Languedoc; ouvrage dicté par l'humanité la plus tendre, la bienfhi>anee la plus active et la rel'giou a plus éclairée. (ÛEucres, iSOô^ t. VU, p. 28 7.)

Une heure après minuit, 1775.

Non, mon ami, je ne me coucherai point snns vous faire partager l'estime, le respect et l'enthousiasme dont je suis pénétrée et exaltée. Ah ! que cela est beau, que cela esl vertueux, que cela est noble ! que je me sens d'admiration pour Marc-Aurèle ', et d'estime pour son vertueux panégyriste ! 11 faut absolument que le Roi le lise : j'ai déjà agi pour cela ; j'espère que mon vœu sera rempli, et en vérité, ce n'est pas pour M. Thomas que je le souhaite. L'excellent homme n'a besoin que des jouissances que lui donne sa vertu. Vous croyez bien que je viens de lui dire deux mots sur cet éloge. Mon ami, ma mort seroit arrêtée pour demain, que je sentirois encore le besoin (Vhonorer, de chérir les talens et la vertu. Croyez-moi folle si vous voulez : c'est du moins le genre de folie dont étoit animé ce que j'ai adoré pendant huit ans. Ah 1 je sens avec déchirement ce que dit Montaigne : il me semble quand je sens, quand je jouis seule, que je lui dérobe sa part.

Bonsoir. A demain, vers une heure et demie, au plus tard, vous me rendrez cet éloge ; je ne veux pas m'en séparer. Mon Dieu ! j'ai été de môme aujourd'hui de votre pensée, rien ne pouvoit m'en détourner. Oh l que je serois malheureuse, si mon âme se tournoit tout entière de ce cûté-là ! il me faudroit du courage pour m'arracher à ce que je vais perdre pour jamais. Adieu. Puissent ces affreuses pensées ne pénétrer jamais jusqu'à votre ûme 1

LETTRE GX

[Mai], minuit, (775«

Le voilà donc signé cet arrêt ! Dieu veuille qu'il ait prononcé aussi sûrement pour votre bonheur qu'il a prononcé sur mon sort ! Mon ami, je ne puis plus soutenir ma pen-

i. Le célèbre éloge de Thomas, lu à l'Académie en 1770, ne fut imprimé «)u'au mois de mîi 177 5, après que la défense d'imprimer eut été levée.

LETTRE CXI. ï03

sée. Vous m'accablez, il faut vous fuir pour retrouver la force que vous m'avez ôlée. Adieu ! puissiez-vous ôtre toujaurs assez occupé et assez heureux pour perdre jusqu'au souvenir de mon malheur et de ma tendresse ! Ah ! ne faites plus rien pour moi : votre honnêteté, vos bons procédés ne font qu'irriter ma douleur ; laissez-moi vous aimer et mourir.

Hardi, Il mai, onze heartts du soir, (775.

Eh I mon Dieu I suivez votre dépit, partez : j'ai besoin de repos, vous me troublez ; je suis mécontente de vous. Je me hais ; j'ai des remords. Ah ! pourquoi vous ai-je connu? Je n'auruis qu'un malheur, ou plutôt je n'en aurois plus. Je serois délivrée d'une vie que je déteste, et à laquelle je ne suis retenue que par un sentiment qui met mon âme ù la torture. — Ce que j'ai fait aujourd'hui? ce que j'ai pensé? ce que j'ai senti ? > hélas ! je ne vous ai pas vu, je n'ai donc connu que le regret, la douleur, et le désespoir de vous craindre et de vous désirer. Adieu. Ne me voyez point ; j'ai l'âme bouleversée, et vous ne me calmez jamais. Vous ne connoissez ni le tendre intérêt qui console et qui soutient, ni celte bonté et cette vérité qui inspirent de la confiance, et qui rendent au repos une âme blessée et affligée profondément. Ah ! que vous me faites mal, qiie j'ai besoin de ne

1. Mademoiselle de Lespinasse traversait, en effet, une crise bien doulouleuse pour sa passion : le mariage de M. de Guibert. Voici comment celui-ci a noté le» spn'imeiiis qu'il éprouvait alors : — « l"juia 1775, jour de mon mariage, commencement d'une vie nouvelle, frémissement involontaire pendant ia cérémonie; c'étoit ma liberté, ma vie entière que j'engageois. Jamais tant de sentimeus et de réflexioDS n'ont fatigué mon âme. Uh 1 quel abisroe, qucj iabvrinthe que le cœur de l'homme! Je me perds dans tous les mouvemens an mien ; mais tout me promet le bonheur : j'épouse une femme jeune, jolie, douce, sensible, qui m'aime, que je sens faite pour être aimée, que j'aime déjà. • — ■ Du I" au 8. — Jours passés comme un songe. C'en est un, en effet, pour moi, que cet état nouveau : amour, amitié, candeur, amabilité de ma jeune femme Son âme se développe chaque jour à moi : je l'aime, je l'aimerai ; je crois fermement que je serai heureux. Je la quitte avec regret. » {Voyages en France, Paris, 1806, in- 3, p. 5 et 6.)

VOUS plus voir! Si vous faites bien, partez demain après dîner Je vous verrai le matin, c'est bien assez.

LETTRE GXII

Samedi, 1" juillet 1775, avant la poste.

Le trouble et l'agitation de mes idées et de mon âme m'ont privée longtemps de l'usage de mes facultés. J'éprouvois ce que dit Rousseau, qu'il y a des situations qui n'ont ni mots ni larmes. J'ai passé huit jours dans les coQvul=ion& du désespoir : j'ai cru mourir, je voulois mourir, et cela me paioissoil plus aisé que de renoncer à vous aimer. Je me suis interdit les plaintes et les reproches; il me sembloit qu'il y auroit eu de la bassesse à parler de mon malheur à celui qui le faisoil volontairement. Votre pitié m'auroit humiliée, et votre insensibilité auroit révolté mon âme; en un mot, je sentois que, pour conserver quelque mesure, il falloii garder le silence et vous attendre. Peut-être me trompois-je : mais je croyois que, dans cette circonstance, vous me deviez quelques soins : et sans vous supposer ni beaucoup de tendresse, ni beaucoup d'intérêt pour moi, je croyois devoir compter sur ce que l'honnêteté et mon malheur vous prescrivoient. J'attendois donc ; et au bout de plus de dix jours d'absence, je reçus du château de G....» un billet qui est un chef-d'œuvre de froideur et de dureté. J'en fjs indignée, j'en conçus de l'horreur pour vous, j'en eus bientôt pour moi, lorsque je vins à considérer que c'éloit pour vous (pardonnez-le-moi), oui, que c'étoit pour vous que je voyois si cruel, que j'avois pu me rendre si coupable envers ce qu'il y a jamais eu de plus digne d'être aimé. Je m'abhorrois; la vie ne me paroissoit plus supportable, j'élois déchirée par la haine et par les remords ; et, dans mon désespoir, j'arrêtai avec moi-même le jour, le

i. De Courcelles. La terre de Courcelles avait appartenu au poëte dramatique Dancourt, qui s'y était retiré, et y était mort en 1725, la laissant en héritage à sa fille cadette, Maria-Anne, surnommée Slimi Dancourt, née vers 1685, et qui, retirée du théâtre en 1728, avait épousé Samuel Boutinon des Hayes, fils d'un lieutenant-général d'arlilleiie. et mourut en 1790, âgée de quatre- vingt quinze aas. Elle a appartenu depuis au maréchal Macdonald.

lettkh: cxii. 205

moment où je me délivr^rois du poids qui m'accabloit. Je fixai la mort, elle éloit le terme de tous mes maux. Il faut que ce moment terrible fasse taire toutes les passions : car, dès ce moment-là, je me sentis froide et calme. Je me promis de ne plus ouvrir vos lettres ; je voulois ne plus m'occuper que de ce que j'avois aimé; mes derniers jours dévoient être employés à adorer ce que j'ai perdu : et, en effet, je ne fus plus poursuivie par votre pensée. Cependant, s'il m'arrivoit d'avoir quelques instans de sommeil, je me réveillois avec efl'roi par le son de ces horribles mots : vivez, vivez ; je ne suis pas digne du mal que je vous fais. Non, non, m'écriai-je, vous n'étiez pas digue d'être aimé ; mais, moi, il falloit que j'aimasse éperdûmenl pour devenir aussi coupable. Vous avez eu la cruauté de me retenir à la vie, et de m'altacher à vous. Sans doute que c'éloit pour me rendre la mort plus nécessaire. Ah ! que vous me paroissiez cruel, qu'il m'en coûtoit peu pour m'éloigner de vous et pour rerioncer à la vie ! Mais pourquoi mourir, me disoisje quelquefois, en retournant sur moi, et en me sentant aimée et entourée de gens qui voudroient faire ma consolation et mon bonheur? Pourquoi faire croire à l'homme que je hais, que je n'ai pu vivre sans l'aimer? Kn mourant, ce ne seroit pas même m'en venger. Je sentois mon âme se fortifier en ni'éloignant de vous. J'élois dans cette disposition à l'arrivée du paquet adressé à M. de Vaines. 11 me ramena à un mouvement plus doux ; il fallut bien l'ouvrir, puisqu'il contenoit l'éloge de Catinat. Je ne sais si c'est foiblesse, ou délicatesse, mais je me persuadai que, quoique je ne vous dusse plus rien, je ne pouvois pas vous refuser des soins dans une affaire pour laquelle vous vous en étiez rapporté à moi*. Je pensai que mon ressentiment ne devoit pas me permettre de manquer à un procédé qui m'étoit imposé par la confiance que vous m'aviez mirquée. Ce fut donc par niorale que j'ouvris ce paquet. J'y vis voire lettre ouverte, je la lus : elle étoil honnête, mais froide ; elle -îiuroit pu être sensible, et alors j'aurois peut-être eu à combattre ma résolution : elle fit mieux, elle m'y confirma. Je continuai mes soins pour votre Éloge *, et je jouissois

i. Édit. originale (1809) : pour une affaire de laquelle vous... 2. Elle les lui conlinua, en effet, comme le prouve ce passage de La Harpe î 4 Au sorV" «l'une séance où l'on venait de Ure les deux discours en concur-

avec une sorte de plaisir du genre d'intùrét qui m'anioioit. Ce n'étoit pas vous, ce n'étoit pas mon sentiment que je satisfaisoi?, c'étoil mon orgueil que Je confentois. J'ai donc assez de force, me disois-je, pour obliger, pour servir ce que je hais et ce qui m'a fait mal ; et par la manière que j'y mettrai, je suis sûre qu'il ne me sera pas obligé. Cette pensée soutenoit mon courage ; je me sentois tant de force contre vous, que je relisois votre lettre ; et loin que mon âme s'en abaoliU, elle devenoit plus forte, en voyant le peu d'intérêt et de regret que vous me uiontriez. Je la jugeai sans passion : car elle ne m'irritoit point ; elle me prouvoit seulement quej'avois pris le seul parti raisonnable. Je continuai donc à agir pour le succès de votre affaire, et j'y mis tant d'activité, que l'on pouvoit me croire animée du plus vif intérêt. — Je reçus votre billet de Bordeaux/ ; je pensai que je ne devois pas en craindre l'effcl, et qu'au contraire, vous me donneriez de nouveaux molifs de m'éloigner de vous. Je l'ouvris donc avec empiessement : il étoit court, et quoique dénué de sentiment, il me montroit

rence pour ce prix [l'Eloge de Câlinât), celui de Guibert et le mien, M. de Saint-Lambert alla chez elle, et, en lui tendant compte de l'effet qu'avoit produit sur lui cette lecture, il ne lui cacha pas la préférence qu'il donnoit à mon ouvrage, et la justifia comme il était capable de le faire. Dirrz-vous tout cela, monsieur, à l'Académie, lorsqu'il s'agira de prononcer ? — Oui, tnademoi~ selle, c'est mon devoir . Elle ne répondit pas un mot, mais des larmes tombèrent de ses yem. Le silence et les larmes n'étaient que louables-, mais ces mots: Dires-rous tout cela? ont grand besoin d'excuse. • 'Corr, littir., t. I, p. 386.)

1. Parti de Courcelles le 8 juin 17 75, huit jours après son mariage, M. de Guibert s'était rendu à Libourne, où il allait rejoindre son léjrimeut, par Gien, Argent, terre de M. Dupré de Sainl-Maur, intendant de Bourges; d'Aubigay, « petite ville et terre au duc de Richemont • ; Neuvi , où M. du Buat, ancien rainisti'e de France à Dresde, se livrait, avec peu de succès, à des essais ^'économie rurale allemande; Vierson, ci il déplore le mauvais élat des forètf du roi; Châteauroux, Limoges, Thiviers^ Mussidan, Lilourue, où il soupe STca les officiers de la légion corse et dont il trouve les casernes trop belles; Fron» sac, où il \is te le pavillon bâti par Richelieu, d'où l'on a « la plus belle tu» du monde», mais qu'il dédaigne parce qu'il o aime êtie de plein-pied avec la nature.! C'est dans les loisirs que lui laissait la garnison de Libourue qu'il all& souvent visiter Bordeaux, où il fréquenta particulièrement sa tante, madame de La Graulet, le président de Verthamont, « homme instruit, grand partisan des économistes»; JI. de Goderville, ancien capitaine de cavalerie, dans le château duquel , à Pu\-Guilleti, lleuri IV avait couché la veille de 1 1 bataille de Coutras; l'architecte Louis, en train de construire le célelTC théâtre de cette ville, et auquel il propose de substituer aux statues des Muies celles des plus célèbres auteurs français. ( Voyages de Guibert en France et en Suisse. Paris, in-S", p. 6-33.)

LliTTRK ex il. Ï<J7

un regret qui tenoit à l'honnételé ; je n'en lus pas toiiohée, mais j'en lus plus calme. Tant mieux, s'il est honnête, me disois-je; s'il peut me paroître moins coupable, j'en serai moins humiliée. Mon âme n'a pas besoin de le haïr, c'étoit un tourment pour elle. L'indifférence me rendra au repos, et cette disposition me remettra peut-être en état de jouir <ies consolations qui me sont offertes. 11 faut m'abandonner aux soins de l'amitié, il faut répondre à des gens que j'aurois dû rebuter ; il faut leur plaire, et cette occupation me détournera des pensées qui flétrissent et abattent mon <1me depuis si longtemps. D'après ces réflexions, je me prescrivis une conduite, à laquelle j'ai été jusqu'ici assez fidèle, et qui me réussit bien. Je mène une vie plus dissipée ; je me livre à tout ce qui se présente ; je suis toujours environnée de gens qui m'aiment, qui tiennent à moi, non parce que je suis aimable, mais parce que je suis malheureuse. Ils me font l'honneur de croire que je suis restée abîmée par la perte que j'ai faite ; ils semblent jouir de l'elfort que je me fais pour guérir: ils me savent gré de mon courage, ils m'en louent, ils se plaisent avec moi : ils m'enlèvent pour ainsi dire à ma douleur, en ne me laissant pas un instant à moimême. Oui, je le vois , le plus grand bien, le seul bien est d'être aimé, c'est le seul baume d'un cœtir déchiré. Mais rien, je le sens, rien dans la nature n'éteindra le sentiment qui a fuit toute mon existence pendant tant d'années. Le besoin de me délivrer du tourment que vous m'en causez me fera rechercher des ressources que j'avois rejetées. Enfin, je l'espère, je le sens, une volonté bien éclairée, bien absolue a plus de pouvoir que je ne l'avois cru. Vingt fois j'avois eu le mouvement de me séparer de vous; mais je n'avois jamais été de bonne foi avec moi-même : je voulois bien ne plus souffrir ; mais je n'avois jamais pris les moyens de guérir : vous m'en avez fourni un bien puissant, à la vérité. Votre mariage, en me faisant connoître votre âme, a repoussé et fermé la mienne à jamais. — Oh ! non, ne croyez point que je suive vos conseils, et que je prenne mes modèles dans les romans de madame Riccoboni 1 : les femmes que la légèreté égare peuvent, en effet.

I. Marie- Jeanne Laboras de Mi^zières, dame Riccoboni , auteur aimable, «nais un peu mauiéice, de Fany Bu</er (1 757). des Lettres de Catesby {17^9), à'iîrnfsline (1779), née en 1714, morte en 1792.

se conduira d'après des maximes et des principes de roman. Elles se font illusion; elles croient Olre douces et généreuses, lorsqu'elles ne sont que froides, basses et méprisables : elles n'ont point aimé, elles ne sanroient haïr; en un u:ot, elles ne connoissenl que la galanterie, leur 5me n'a pu atteindre à la hauteur de l'amour ei de la passion ; etmadnme Hiccoboni elle-même n'a pu s'y élever, môme par l'irnaginaiion. Mon Dieu ! que je fus blessée de ce rapprochemenl que vous faisiez de mon malheur à cette situation de roman 1 que vous me parûtes froid et peu délicat ! que je me trouvai supérieure à vous, en me sentant capabli; d'une passion que vous ne pouviez pas méuio juger! Mais il faut terminer cette longue lettre qui vous uicttia en état de mieux apprécier ma position actuelle. Je vous ai rendu compte de tout ce que j'ai éprouvé : j'y ai mis la même vérité que j'ai toujours eue avec vous; et par une suite de cette vérité qui m'est sacrée, je ne vous dirai point que je désire votre amiiié, ni que j'en ai pour vous : ( e sentiment ne peut avoir de douceur et de charme que lorsqu'il est fondé sur la confiance. Adieu. SoufTiez-moi le mouvement d'orgueil et de vengeance qui me fait trouver du plaisir à vous prononcer que je vous pardonne, et quil n'est plus en votre pouvoir de me faire connoître la crainte, sous queli]ue rapport que ce puisse être.

Je joins ici trois lettres que je vous prie de relire : ce n'est pas que je prétende, ni que je veuille vous inspirer ni regret ni intérêt ; mais je veux que vous irémissiez une fois de tous les maux que vous m'avez causés. J'exige (et votre conscience vous dira que j'en ai le droit) que vous aie renvoyiez ces lettres sous l'enveloppe de M. de Vaines, et avec une double adresse, par le courrier qui suivra celui où vous les aurez reçues.

LETTRE CXTII

Lundi au soir, 3 juillet 1775.

A l'arrivée du courrier de samedi, je venois de vous écrire un volume, et je ne vous en ferai pas grâce, quoique votre lettre m'ait fait changer, non pas de façon de penser.

mais de manière de sentir. Cependant je restai conTondue en lisant que vous n'aviez que ïapparence d'OIre coupable envers moi, et que mon ma//teur fondoit votre indulgence-; et c'est vous qui prononcez ces mots, et c'est moi que \olre injustice fait mourir de douleur! Ah! mon Dieu ! où trouver la force dont j'aurois besoin? Mon âme ne peut plus s'arrêter, se fixer à rien. Je ne vous hais pas, je passe ma vie à vous condamner, à souffrir, à maudire la vie à laquelle vous m'avez gairollée. Ah! pourquoi vous ai-je connu? pourquoi m'avez-vous rendue si coupable? Et vous prononcez fioideraent que je suis malheureusel Rien ne vous avertit donc que c'est vous qui avez rendu mon malheur irrévocable, ef vous osez nommer le silence du désespoir, un déiestube caprice! Utlas! je vous ai aimé avec tant d'abandon, mon âme a été tellement enlevée à tout autre intéiOt que celui de ma passion, qu il est inouï que vous appeliez c«/)jvce le mouvement qui m'éloigne de vous. Quoi! vous n'avez pas même la langue du sentiment qui m'anime? Au moment mOme où vous paroissez vouloir me ramener, vous blessez mon cœur, vous meurtrissez mon âme par vos expressions. Prenez garde que ce ne soit manquer de délicatesse que de vous plaindre de moi, lorsque je suis accablée par vous. Ce n'est, dites-vous, ni le dépit- ni la reconnoissance qui vous inspire, c'est le senlimci.. le plus tendre. Ah ! s'il étoit vrai, serois-je au conilde du malheur? iNon, vous \ous méprenez, je le crois : car sans partager mon sonliment, sans avoir même besoin d'être aimé autant que j'aime, il vous en coûte un peu pour renoncer à être le premier, l'unique objet d'une âme active et passionnée, qui met, sinon de l'intérêt, du moins du mouvement dans votre \ie. Oui, l'homme le plus dissipé et le plus agité sent encore du vide lorsqu'il cesse d'être aimé par une flme assez forle pour souffrir, et assez sensible pour tout pardonner. Je n'étois pas assez généreuse ou assez froide pour vous pardonner le mal qui nie déchire ; mais j'avois eu assez de raison pour chercher le calme dans le silence. Mon âme étoit si malade, que j'espérois que le besoin de repos me ramùneroit doucement à l'indifférence. Je ne croyois pas impossible qu'en cessant de vous voir et de vous parler, vous perdissiez enfin le pouvoir que vous avez d'égarer ma raison et de bouleverser mon flme. Eh ! bon Dieu ! que voulez-vous faire de cet ascendant? Saur, doute le malheur de ma vie et le trouble

de la vôtre : il faut un excès d'amour-propre que je ne saufois exciter, pour vouloir entretenir un sentiment qu'on ne peut pas partager. Vous savez bien que mon âme ne connoît pas la modération : ainsi c'est me condamner aux tourmens des damnés, que de vouloir m'occuper de vous. Vous voudriez l'impossible, que je vous aimasse, et que ma raison réglât tous mes mouvemens ; cela est-il dans la nature? Il n'y a que les seniimens qu'on fait avec sa tête qui puissent être parfaits; et vous savez si je ?ais rien feindre, si je peux rien usurper, si je voudrois devoir le bonheur de toute ma vie à une conduite qui ne me seroit pas dictée par la tendresse de mes sentimens, ou par la violence de ma passion. Vous le savez, vous le voyez, je n'ai pas même l'usage de mon esprit avec ce que j'aime. Mais c'est trop vous parler de moi. C'est de vous que je veux savoir tout ce que j'ignore depuis si longtemps : vous me devez compte de vos pensées, de vos actions, de vos sentimens ; oui, j'ai droit à tout eela. Comment pouviez-vous vous arrêter, lorsque vous m'écriviez ? El vous dites que votre cœur et votre esprit étoient pleins! avec qui vous livrerez- vous? Y at-il quelqu'un dans le monde qui puisse vous entendre mieux que moi? — Sur ce que vous m'avez dit du Connétable, j'ai envoyé chez M. le maréchal de Duras, qui a répété que le Connétable seroit joué*, que vous auriez un congé pour la fin du mois, que vous iriez, au mois de septembre, à Metz, finir le temps de votre service. Il vous a écrit tout cela le dernier courrier, et je vous le répète pour ma propre satisfaction. Vous aviez donc trop présumé de mon zèle, et de je ne sais plus quoi! Que vousôtes ingrat! s'il eût dépendu de mon honneur et de ma vie, je n'y aurois pas mis autant d'activité. Il y a au concours quinze éloges* de Catinat; mais il n'y en a qu'un qui m'inquiète. Je: dois le lire demain, et je vous promets de vous envoyer mon ju-

1. A la cour, le 26 août, pour les fêtes du mariage de madame Clotilde. Lb Harpe se trouva là aussi en rivalité avec Guibert. • Vous savez, écrivait-il •lî grand duc Paul, que j'ai lu Menzicoff à la leine, M. de Guibert n'a rien eu de plus pressé que de lui liie son Connétable, et cela n'a pas été difficile à obtenir. » {Corr. titt., t. l, p. 144.) La jeune femme de U. de Guibert, qu par 8a grâce avoit beaucoup plu à Maiie-Antoinette, ne fut pas , paraît-it, étrangère à l'intérêt que la reine prit à la représentation du Connétable, et surtout à sa reprise à la fin de l'année. (L'Espion anglais, i 770, t. UI, p. 276.)

2. Parmi ces quinze éloges, on connaît ceux de Guibert, de La Harpe, de Vabbé d'Espagoac, de l'abbé du Routeau.

LETTIlli; CXllI. Sll

gement cacheté : nous verrons si je me rencontrerai avec l'Académie. Pour juger sainement, je ferai abstraction de haine et d'umour, et puis vous verrez si j'aurai de l'esprit. — N'avez-vous pas repris les Gracques ? et quoique toute ambition soit éteinte en vous, n'espérez-vous pas que cet ouvrage ajoutera beaucoup à votre réputation? — M. de Vaines doit vous envoyer tous les originaux du travail que ■vous avez fait pour M. Turgot. N'allez pas croire que j'ai oublié le mémoire de M. Un...., je l'ai envoya sur-le-champ ; J'ai écrit avec plus d'intérêt que je n'en mettrai jamais à moi et à ma fortune. J'ai prié qu'on ne me répondît pas sur-le-champ, parce qu'7i n'y a que les refus qui soient si prompts. Enfin, Monsieur,] ai censé que je sems un de vos amis, et cette pensée ne m'a pas permis de rien omettre pour réussir. — Que vous seriez ridicule, si vous n'étiez le plus aimable du monde! Votre lettre est un mélange de confiance dans mon sentiment, et de défiance d'avoir jamais pu être aimp, qui est trop plaisant; c'est un ton si poli, et puis c'est un ton si confiant! Cela me rappelle :

Fbilig, qu'est deyenu ce temps, etc. '.

Je ne sais pas si vous m'aimez, mais vous êtes presque aussi inconséquent que moi : est-ce que je vous entraînerois? si vous saviez tout ce que mon silence vous a fait perdre? et je n'entends pas par là les preuves de ma tendresse; mais votre curiosité auroit été si amusée, si intéressée! j'ai tant vu, tant entendu de choses depuis votre départ! Je me disois : Tout cela seroit plein de vie et d'intérêt pour moi, si je pouvois le lui communiquer; mais dès que je ne dois pas lui parler, ce n'est pas la peine d'écouter : et en effet, je me retirois dans mon âme, où je trouvois bien mauvaise compagnie, des remords, des regrets, de la haine, de l'orgueil, et tout ce qui peut faire prendre en horreur la vie. — Je veux que vous me disiez par quelle lettre vous avez commencé; je serois au désespoir, si c'étoit parcelle-ci; vous ne liriez le reste que comme les gazettes de l'année dernière, et je vous aurai offensé, j'espère; je vous aurai révolté, vous m'aurez haïe, c'est quelque chose : mais la sottise, la foiblesse, c'est d'avaler sur-le-champ ce que je vous

i . Voltaire , \es Tu et le$ Voua, épitre à mademoiselle de Livri , derenua marquise de Gouveruet.

ai pourlant dit avec foute la vérité de mon âme. Oh! il m'éloit ('chappé un mot, en vous mandant que vous étiez du concours, mot que je me suis bien reproché. En effet, comment appeler mon ami ce qu'on hait le plus dans la nature? quelle réminiscence peut amener là? Cela n'est pas conceviible. list-ce donc que cette haine seroit le premier anneau de la chaîne qui ne laisse pas un mouvement de liberté aux malheureux qui ont été subjugués malgré eux? Ah ! vous n'avez point assez d'esprit pour concevoir tout ce qu'on souffle en aimant sérieusement un homme qui ne mérilcroit d'élre aimé que par les femmes dont il flatteroit la vanilé, sans occuper jamais l'âme. Voilà comme on aime, voilà ce qu'on dit qui est aimable; et je ne sais comment, avec tant d'agrément de part et d'autre, il arrive cependant de s'ennuyer à mourir au milieu de tous ces gens-là. Mon ami, oui, mon ami le plus cher à mon cœur, ne soyons plus mal ensemble : pardonnons-nous, nous avons encore de quoi être indulgens; mais souvenez-vous que je suis bien malade et bien malheureuse: si vous voulez que je vive, aidez-moi, soutenez-moi; faites-moi oublier tout le mal que vous m'avez fait. Répondez-moi, il me revient un volume. Adieu, adieu. N'ôles-vous pas las?

LETTRE GXIV

Hardi, 4 juillet (77S.

J'en suis bien fâchée; mais, mon ami, pourquoi me demandez-vous l'impossible? donnez-moi l'occasion de vous être ulile dans ce que vous croirez juste, je vous réponds que cela se fera, et sans que je m'en mêle : vous n'aurez qu'à parler. Si vous saviez ce qu'il m'en coûte pour vous taire quelque chose qui me combleroit de joie, si mon âme en éloit encore susceptible! mais c'est un bien, c'est un plaisir qui contente ma réflexion, et qui fait jouir tout ce qu'il y a d'honnête et de sensible en moi. Oh! mon ami, si vous étiez là, je ne serois pas discrète, car je vous confierois un secret que je dois garder. Il faut qu'on se doute de mon attrait pour vous, puisqu'en me disant l'importance du secret, on a ajouté » mais vour tout le monde, pour M. de

Guibert. J'ai ri de celle condition, et j'ai dit : 11 n'est donc pas compris dans tout le monde? Non, non ; il ne l'est pas pour vous; et vous voyez qu'on avoit bien raison, car il n'y a que vous dans le monde à qui je puisse dire que je meurs de regret de ne pouvoir parler.

J'ai eu cet Eloge de Catinat, je vais le lire. Mon Dieu! que les passions ont une morale relâchée 1 Me \oilà, en reconnoissance de la marque de confiance que me donne l'auleur», me voilà à di'sirer que son ouvrage soit bon, mais à ce degré qui ne permette pas le doute entre vous et lui. Mon ami, je vous dirai vrai, mais je ne vous réponds pas que ce soit la vérité : vous savez bien que je n'ai point de goût et bien peu de sens commun, ainsi vous jugerez mon jugement comme il le méritera. — Que dites-vous de ce torrent d'écriture? Ne sericz-vous pas mieux fondé à vou? plaindre de l'excès que de la disette ? Bonjour, Si je n'ai pas une lettre demain, il n'y a point de justice à attendre de vous.

Jeudi, 6 juillet «775.

Je n'ai point eu de vos nouvelles hier, mon ami. Vous vous êtes lassé de me parler, et moi je me suis trop l/tit lassée de me taire : avec un peu plus de courage, tant de douleurs, tant d'efforts n'auroient peut-être pas été perdus. Mon Dieu ! dites-moi, si vous le savez, comment cette torture finira? sera-ce la haine? l'indifférence, ou la mort qui m'en délivrera? Mon ami, je ne veux pas être généreuse à demi, je crois que je vous ai pardonné; ainsi je vais causer avec vous, comme si j'étois contente de vous. — Je vais vous dire que d'ici à peu de jours voici ce qui sera public : c'est que M. de Malesherbes a toutes les places de M. le duc de la Vrillière * : celui-ci donnera sa démission

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