La Harpe, très-probablement
î. Chrétien-Guillaume de Lamoij^non de Malesherbes, né en 1721, guillo» tiné en 1794. Le 16 juillet 1775, il se démit île sa charge de piéiideiit delà Cour des Aides, fut nommé ministre de la maison du roi, à la place du duc de la Vrillière renvoyé le 17, et se retira le 12 mai 17/6, quelques jours avant Turgot, remplacé le 20 par M. de Cluny.
dans quelques jours; il a encore à faire une visite à l'assemblée du clergé qui doit lui \aloir vingt raille francs. M. de Malesherbes donnera la démission de sa charge à la Cour des Aides, et M. de Barenlin * le remplacera. Si vous saviez tout ce que M. de Malesherbes a mis d'honnêteté et de simplicité en acceptant cette place ! vous redoubleriez d'estime, de goût et de vénération pour cet excellent hommo. Oh! pour le coup soyez as?uré que le bien se fera, et qu'il se fera bien, parce que ce sont les lumières qui dirigeront la vertu et l'amour du bien public. Jamais, non jamais, deux hommes plus vertueux, plus éclairés, plus désintéressés, plus actifs n'ont été réunis et animés plus fortement d'un intérêt plus grand et plus élevé. Vous le verrez : leur ministère laissera une profonde trace dans l'esprit des hommes. Tout ce que je vous dis là est encore un secret. Ce choix-là sera reçu avec transport du public ; il y a quelques gens qui en enrageront, mais ils se tairont. Les intrigans auront bien peu de moyens, cela est bien touchant. Oh! le mauvais temps pour les fripons et pour les courtisans! n'y a-t-il pas bien de la délicatesse à faire cette distinction! cela s'appelle partager un cheveu en quatre.
A présent écoulez-moi, et tremblez: car je vais juger deux éloges de Catinat, qui seront, à ce que j'imagine, les deux seuls qui occuperont l'Académie. Les auteurs de ces deux éloges sont M. de Guibert et M. de la Harpe. M. de Guiberï est auteur d'un excellent ouvrage de tactique et d'une tragédie : ces deux ouvrages l'ont fait connoître comme un homme plein de talens et d'esprit, et ils annoncent partout une âme élevée et pleine d'énergie. C'est d'après celle connoissance et la prévention qu'elle doit inspirer pour M. de Guibert que j'ai lu et jugé son éloge de Câlinât. 'Vous connoissez M. de la Harpe mieux que moi, vous savez que c'est un excellent littérateur qui a beaucoup d'esprit, et surtoui le goût le plus éclairé et le plus pur : voilà la justice que je lui rendois avant que de lire son éloge de Catinat. A présent écoutez ce que la présomption aveugle, sotte et bête a osé prononcer, et voyez si vous en serez irrité, ou si vous prendrez le parti de dédaigner cet arrêt. L'éloge do
I. Charles-Louis-François de Paule de Bareatin, alors aroeat général au JfarlemeDt de Paris, né en 1738, farde des sceaux en 1788, mnri en 1819.
LETTRb: CXV. 21*
M. de la Harpe est écrit avec sa fucilitiî ordinaire, mais avec une correction dont il s'est dispensé tant qu'il n'a pas eu M. de fiuibert pour rival. Son style est à la fois facile et élevé : il est si rare de ri''unir ces deux mérites, du moins à ce point, qu'il me semble qu'on pourroit dire qu'il écri* en prose comme Racine écrit en vers. Cet ouvrage est d'im homme de lettres qui a un esprit juste et sage, une âme douce, honnt^te et élevée. 11 y a une foule d'expressions heureuses, de choses touchantes, d'idées fines exprimées avec clarté et avec noblesse; mais ce n'est que l'ouvrage d'ua excellent écrivain, d'un homme de beaucoup d'esprit. — Celui de M. de Guibert me paroîi l'ouvrage d'un homme supérieur, qui a plus que de l'esprit, c'est du génie. Aucun des deux n'est philosophe, l'un, parce qu'il ne pense pas assez froidement, l'autre, parce qu'il ne pense pas assez profondément : mais l'âme de M. de Guibert juge les hommes et les événemens avec tant de hauteur et d'énergie, qu'on aime mieux être entraîné par elle qu'éclairé par un philosophe. La partie militaire est si bien traitée dans M. deGuibert.que les plusignoransse croient, enle lisant, en étal d'apprécier le mérite de Catinaf. Cette partie dans M. de la Harpe est obscure, fatigante et fort ennuyeuse. Eu lisant M. de la Harpe, on est agréablement occupé, et quelquefois touché : on estime le talent de l'auteur. En lisant M. de Guibert, je sens mon âme s'agrandir, se fortifier, prendre une activité, une énergie nouvelles; mais quelquefois il passe la mesure; son style n'est pas toujours asseï clair et assez concis; il manque quelquefois d'harmonie, on y trouve des expressions trop hasardées. Si on accordoit le prix à l'art d'écrire, à l'éloquence de style, à l'ouvrage le mieux fait, il faudroit, je crois, couronner M. de la Harpe; mais si on le donnoit à l'éloquence de l'âme, à la force et à l'élévation du génie, à l'ouvrage qui produira le plus grand elTet, il faudroit couronner M. de Guibert. Si je ne connoissois pas les auteurs, je passerois ma vie à désirer, ou à regrettei de n'être pas l'amie de M. de Guibert, et je ne m'inforrrierois seulement pas si M. de la Harpe vit à Paris. Mon ami, je meurs d'impatience que vous soyez à portée de juger mon jugement; mais je vous demande votre parole d'honneur que vous n'en ferez part à personne, pas même à ce qui vous est le plus cher ; je ne veux pas avoir le dégoût, ou la gloire que m'a causé le jugement des deux éloges de
La Fontaine '. Mon ami, je n'ai ni amour-propre, ni prétention avec vous. Il m'est commode d'être héte, et je me laisse aller; mais avec les autres, je ne me gène pas : car je n'en ai plus la force. Je ne leur parle point, je me contente de dire : cela est bon, cela est médiocre ou mauvais, et je me garde bien de me fonder en raison ; à coup sûr, cela m'ennuieroif autant que je les ennuierois. Et qu'importe d'avoir de l'esprit avec ceux qui ne vont pas à mon âme? c'est bien moi qui suis éteinte. Mon âme est encore animée par le malheur, mais elle est restée sans chaleur; j'ai perdu ce qui m'échauffoit, ce qui m'éclairoit, ce qui m'exaltoit : il ne me reste que des souvenirs qui couvrent de crêpe tous les objets. 0 mon ami, M. de Mora n'est plus. et vous m'avez empêchée de le suivre! par quelle fatalité vous ai-je inspiré un intérêt qui m'est devenu si funeste?
Vendredi, 7 juillet.
Toublie de vous dire que M. de Sartine doit entrer au conseil * : c'est pour le consoler. Je vous disois, il y a quei- (jues jours, que j'élois environnée de mes amis; mais (iepuis d^ux jours, c'est une désertion entière : les inspections, les régimens, les terres, les eaux m'ont tout enlevé. Cependant l'ambassadeur de Naples me reste, et je le vois tous les jours; mais il est trop gai pour moi, il contrarie ma disposition. M. de Condorcet est de retour. Après de longs entretiens avec son cher oncle ', il a été convenu que M. de Condorcet se marieroit; quand il en auroit envie * : cette lyranme est tolérable. Il a accordé qu'il serait 'présenté au Roi, qu'il feroit prendre le deuil à son laquais, parce que c'est Vaine de la maison qui est mort » ; et après ces