Par la Harpe et Chamfort. Voir p
2. En quali'é de minisire d'Etat et pour le consoler de n'avoir pas eu le ministère de la maison du roi, où Marie-Antoinette l'aurait préféré à Maiesberbes. \é en 1729, lieutenant de police de 1759 à 1774, il avait remplacé Turgot à la marine le 24 août 1774, 7 resta jusqu'au 18 octobre 1780, et mourut émigré en 1 801 .
3. Jacques- Marie de Caritat de Condorcet, né en 1703, évoque de Lisieux en 1761, mort en 1783, et connu par sou hostilité contre lesjansénistes.
4. Celle envie ne lui vint qu'en l'année 1787, où il épousa Marie-Louise- Sophie de Grouchy, née en 1764, morte en 1822, nièce du conseiller Freteau et sœur du futur maréchal de Grouchy.
5. Chef de la branche aînée de la famille Caritat de Condorcet, originar da Comtat-VeuaisBin.
LETTRE CXV. ÏH
conditions et ces promesses, il a pris congé de son oncle, qui se console d'avoir un neveu de l'Académie, parce qu'il a appris qu'il étoit l'ami intime d'un ministre. Mon Dieu", que de sottises! cela fait gémir, quand cela ne fait pas rire. — Mon ami, je vous conterai quelque jour une colère où je me suis laissée aller : j'ai dit des duretés, des l'.ijures, je me suis fait des ennemis; mais il ne m'importe, je me suis satisfaite. Il me paroissoit que c'étoit le comble de l'injustice et de l'insolence que d'oser vous juger. Je voudrois avoir le droit exclusif de penser mal de vous; je voudrois que les autres vous jugeassent comme je vous sens, noble, grand, élevé, et qu'on ne dît jamais de vous : il est aimable. Ah! la sotte louange! elle est destructive de tout vrai mérite. 11 est aimable, cela veut dire, quand cela est traduit et que ce sont les gens du monde qui parlent : il est frivole, léger et sans caractère. Voilà les gens aimables de ce pays-ci; mais nous deviendrons meilleurs, j'en suis intimement persuadée. Adieu, mon ami. — Vous vous moquerez de moi de vous avoir gardé un secret que tout le monde vous mandera; mais si vous n'êtes pas devenu trop provincial, vous saurez que trois jours peuvent être d'una grande importance dans un secret de cette nature. D'ailleurs, je l'avois promis, et la morale ne doit pas être raisonneuse. — J'ai une grande curiosité ; ce seroit de voir
une lettre de Mais de nouveaux devoirs imposent sans
doute de manquer de confiance : eh bien! soit. J'espère que j'aurai demain de vos nouvelles. Ce sera un mot bien sec, bien froid : cela me déplaira, et peut-être tant et tant, que je me reprocherai amèrement mon retour vers vous. J'aurois dû vous écrire : vous n'étiez pus digne du mal que vous m? faites; ces mots découvrent jusqu'au fond de l'âme, et jetteroient de la lumière sur dix ans de liaison : c'étoit ce que Clarisse • disoit en mourant à Belfort, ami de Lovelace, et cette pensée lui faisoit trouver la mort consolante et nécessaire. Mais adieu. Richardson a connu les hommes, l'amour et les passions: madame Riccohoni ne connoît que l 'amour-propre, la fierté, quelquefois la sensibilité, et voilà tout.
1 . Clarisaa Harlowe, célèbre roman de Richardson, publié à Londres en 1 748, et duiil riiiiilation de l'abbé Prévost et la Iraductioa de Lelourneur avaient paru en 17âl.
2i8 LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESPINaSSE.
Lundi, lOjuillet 1775, Eh bienl achève donc de déchirer mon cœur.
En effet, que je suis malheureuse! que je suis hors de propos, hors de mesure! dans quelle méprise, bon Dieu, je suis tombée! 11 vous suffisoit, dites-vous avec plus de délicatesse que de sensibilité, de recevoir une pMille de papier blanc; et mon malheur a voulu que, lorsque vous me prononciez voire volonté, j'étois entraînée à vous dire tout ce que je pensois, tout ce que je sentois. Je souffrois; mon âme s'est lassée, elle s'est tournée vers celui qui la blessoit. Ohr mon ami ! vous ne m'entendrez pas, vous me répondrez mal; je vous haïrai avec d'autant plus de force que je vous ai montré plus de foiblesse. Cessez donc de me tourmenter : vous faites trop et trop peu; laissez éteindre un sentiment que vous ne voulez pas, que vous ne pouvez pas partager. Mon Dieu ! j'étois guérie sans ce maudit éloge de Catinat : j'en serois restée à cet infâme billet du château de C....S dont le souvenir me fait encore frémir de colère. Je n'aurois plus rien lu de vous, et du moins, dans ce silence profond, j'aurois eu la force de guérir ou de mourir. Mon ami, vous êtes bien coupable : car vous faites bien froidement le désespoir de ma vie. Après m'avoir dit que vous savez que je souffre, vous ajoutez que vovs auriez besoin de vivre à la campagne, et que la disposition dans laquelle vous éles durera longtemps. Quoi ! vous savez que vous me désolez, et vous pensez à vous? Vous auriez envie d aller à la campagne, et non pas de me voir, cela est-il vrai? et si cela est vrai, pourquoi me le dites-vous? Vous devez me taire ce qui est fait pour révolter mon âme, oui, vous le devez: car n'allez pas croire qu'il n'y ait qu'une sorte de devoirs, et qu'ils soient tous remplis lorsqu'on a satisfait à ceux qui ont pour objet l'intérêt personnel, et ceux qui sont soumis au jugement du monde. Sans doute, c'en est assez pour ces âmes grossières et vaines qui n'attachent d'idée de bonheur qu'à l'argent, et de considération qu'à l'approbation des sots qui les environnent. C'est à votre
!. De Courcelle«.
conscience, moi, que j'en appellerai toujours, et c'est la mienne qui vous Jugera, lorsque ma passion se taira. Mou ami, vous me faites mal : vos leltrus sont froides, tristes et iadifTc'renles; vous ne m'avez pas dit un mol qui vînt du cœur. Pourquoi donc le mien s'est-il abandonné à vous? l'.nfin ditfs-moi pourquoi je vous aime, lorsque j'aurois df A fortes raisons de ne vous aimer pas; el ce n'est pourtaa;. |toint comme la plupart des femmes, par sotte et platG vanité ou par désœuvrement. A l'rgard du vide et d\j désœuvrement, je ne le connois pas : mon 5me e-eroit occa pée cent ans de ce que j'ai aimé et de ce que j'ai perduj et ma vie seroit pleine de mille inli'rèts. si je le voulois. Jq repousse, j'écarte sans cesse ce qui voudioil pénétrer jusqu'à mon Ame. Ainsi vous voyez donc que c'est par une fatalité toute particulière que je suis condamnée au supplice qui me tue; et vous, vous vous en fiiites spectateur froid I vous étiez tant acco>itumé à ne plus avoir signe de vie de moi, qu'une feuille de papier blanc répondoil à tout ce que vous pensiez et sentiez pour moi, mon amil et je vous ai écrit des vo. unies : songez-vous ce que c'est que la gaucherie et la sottise de ma conduite? J'en suis confuse, mais je veux un peu m'en venger en vous disant que, dans celle lettre à laquelle je réponds, celle du \«' juillet, il y a quelque chose de bien mauvais goût, mais bien mauvais. Oh! je vous le garde, et si lorsque je vous confondrai, vous ne me haïssez pas, il faut que vous soyez bien bon. Mais, oui, vous êtes doux, vous êtes bon Ah ! vous êtes aussi bien méchant, bien dur, bien inconséquent; mais ce que vous êtes plus que tout cela et qui couvre tout, c'est que vous êtes b... a...! Je n'ose pas écrire ces mots en toutes lettres : il me semble que c'est comme si je disois : je suis folle; vous seriez capable de le croire, et l'on se met trop à son aise avec les fous. Je veux vous gêner, je veux vous tyranniser, je veux vous faire souffrir pendant une heure ce que vous me faites souflYir toute ma vie. — Mais à propos, je ne vous ai pas encore parlé de celte t>ague que vous m'avez donnée en partant : elle étoit le symbole, l'emblènie de tout ce qui est arrivé. Je la mis à mon doigt, et deux heures après elle étoit brisée. Ce n'est point une plaisanterie, cela me fut du plus triste augure. Venez mon ami. Donnez-moi une bague forte et durable comme mon sentiment : celle que vous m'avez donnée res-
Sfi LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE
sembloit trop au vôtre, elle ne tenoit qu'à un cheveu. — ToMS n'aimez donc plus que l'élude? Et cependant vous iédaignez la gloire. En vérité, vous êtes un grand philosophe, lorsque vous êtes triste; mais cet hiver, vous serez si ieureux, si riche, si gai, si dissipé, qu'alors il ne sera plus question de cette profonde philosophie. Ah! non, voire Trie n'est pas si avancée, voire tête est encore bien jeune; elle a encore besoin d'être purgée de bien des choses qui égarent votre âme. Mon ami, je suis bien impertinente, n'est-ce pas? Je vous critique sans cesse, mais je vous aime mieux que ceux qui vous louent toujours. M. d'Alembert ■»ous aime comme si j'y consentois. Adieu. Écrivez-moi doDC et beaucoup.
Mardi, 11 juillet 1775.
J'ai fait mon thème en deux façons; et comme ce qui en est le sujet et l'objet à la fois ne vous est pas absolument indifférenl, je vous envoie ce brouillon. Je ne crois pas qu'il diffère de beaucoup de mon premier jugement ; mais cependant il doit y avoir de la différence : c'est que la dernière fois, j'écrivois en venant de lire M. de la Harpe, et cette fois-ci, c'est en venant de vous lire. Jugez si j'ai mieux senti, si j'ai été plus ou moins bête. Enfin, mon ami, ccndamnez-moi; mais ne dites pas que je ne suis pas occupée de vous jusqu'à vous en fatiguer. — M. de Malesherbes ne sera en possession que samedi, ou dimanche. 11 a été dire adieu à sa solitude de Malesherbes', et je crois que ce ne sera pas sans avoir eu le cœur serré. Un ambitieux aura peine à croire qu'on fasse des sacrifices en devenant ministre; mais si vous connoissez M. de Malesherbes, vous verrez que je dis vrai. Bonjour, mon ami. — Je vais envoyer à la grande poste. Je vous ai écrit hier un volume. C'est demain que j'aurai de vous quatre lignes, bien sèches et peut-être bien dures. Eh bien! quelles qu'elles soient, je
t. Le château de Malesherbes, commune de ce nom, sur l'Essonne, à 18 kilomètres de Pithiviers. Ce fut le 21 juillet que M. de Malesherbes prêta serment entre les mains du Roi, et le 23 qu'il siégea au conseil.
LEITIIK CWllI. i!2l
les atlen;ls avec plus d'impaliericc que vous u'atlenJez un plaisir. Je donne ordre qu'on m'apporte mes lettres chez madame Geoffrin *. Au moment où elles arrivent, et jusques là j'ai bien peu l'esprit à la conversation. Mes yeux et mon âme sont attachés sur la porte et sur les mains de tout ce qui entre dans la chambre. Mon ami, il n'y a donc de manière d'exister fortement qu'en souffrant. Mon Dieu! j'en ai connu une autre; que ce souvenir est mêlé de douceur et de regret 1
Mercredi au soir, 12 juillet 1775.
Dites-moi : peut-il y avoir une bonne raison pour no m'avoir pas écrit ce courrier-ci? Vous deviez répondre à ce que je vous mandois, que votre éloge étoit au concours; et puis vous deviez Eh non, vous ne deviez rien, puisque le cri de la douleur n'a pas touché votre âme. Vous avez bien fait de ne me pas répondre, vous m'auriez blessée et je ne suis qu'affligée. Je me rappelle que je vous disois alors que, fussiez-vous le plus dur et le plus injuste des hommes, je ne me reprocherois jamais le mouvement que le désespoir m'arrachoit: et vous vous tnisez! c'est en gardant le silence que vous comptez soulager une Ame accablée et déchirée tout ensemble. Mais si vous étiez coupable, vous ne seriez pas digne du regret que je vous marque; et si vous ne l'êtes pas, mon ami, je vous demande pardon : car j'afflige votre cœur, en le supposant insensible à ce que je souffre. Il faut attendre à samedi. Je ne sais si je dois le désirer, c'est peut-être le jour le plus important de ma vie ; s'il ne me laissoit qu'une ressource! Eh bien! vous auriez mis le complément à une destinée exécrable, et il me semble que je vous en bénirois. Oui, je vous en chérirois : car je ne puis plus, je ne veux plus vous haïr; cet horrible sentiment est trop étranger et trop violent pour mon âme. J'ai pensé en mourir, tant cela avoit mis mes nerfs en contraction et en convulsion. Je n'obtiens après cela du calme qu'avec une do^e d'opium, qui me jette dans un état d'affais-