‹ LettresChapitre 95 sur 151 · Rue Sainl-HoBoré, en face le couvent des Jaculiins · texte numérisé non relu

Rue Sainl-HoBoré, en face le couvent des Jaculiins

sèment qui ressemble à l'imbécillitt^. Mon ami, bientôt j& n'aurai plus physiquement la force de vous aimer. La suite des violenles secousses de mon âme est toujours d'afFoiblir et de détruire ma machine. Encore si les souffrances rendoient le chemin plus court 1 mais l'on va si lentement lorsqu'on est heurté à chaque instant I Ah ! mon Dieu ! combien d'heures à passer d'ici à samedi ! Je m'en vais mettre tout ce que j'ai de force à en tromper la longueur. Je me suis déjà engagée cette après-dînée pour cinq on six choses dont il n'y en a pas une qui ne soit pour moi par delà l'indifférence ; mais je serai toujours avec des gens qui m'aiment un peu : cela soutiendra mon courage. Je vais demain à Auteuil, vendredi à Passy entendre cette célèbre chanteuse qui passa l'année dernière ici, et qui a, à ce qu'on dit, une si étonnante voix et u[ie si grande bêtise. Dans une disposition de calme j'aurois pu jouir de ce plaisir, mais pour une âme qui souffre et qui aime, resle-t-il quelque intérêt dans la vie?

Mon ami, je vous écris de chez le comte de C , où je

suis établie depuis deux jours. J'y suis seule; madame de C... est à la campagne, et son mari est à Metz pour faire un mois du service le plus cruel, puisqu'il le sépare de sa femme. J'ai beau chercher dans cet appartement, en parcourir toutes les places : ils ont tout eii»porté, il n'y reste pas vestige de bonheur. J'ai passé la nuit dans un lit bien dur, je n'avois pas encore fermé l'œil à huit heures du matin; je me sentois bien abattue, bien triste, et je me disois :

Que dans les mêmes lieux les coeurs sont dilTéreosI

mais si le malheur avoit plus d'influence que le plaisir et le bonheur, que je le? plaindrois de retrouver dans ce lit les pensées et le sentiment qui m'y ont occupée! — Mon ami. vous avez dû rerevoir tous les papiers que vous aviez confiés à M. Turgot, qui m'en a parlé avec beaucoup d'éloge et de reconnoissaiico pour vous. J'ai plus causé avec lui hier matin que je n'avois fait depuis qu'il est contrôleur général. Je le vis entrer dans ma chambre à onze heures du malin, et nous fûmp-s seuls jusqu'à une heure. Je vous le répète : il n'y a point, mais point d'homme plus vertueux et plus passionné pour l'amour du bien. Je n'entrerai dans aucun détail ; je dirai seulement : c'est moi qui le dis, et c'est lui qtii le prou\era. N'allez pas croire que j'aie passé ce temps

LETTRE CXIX. Hi^

ft In louer: non, en \érilé, il vaut mieux que mes louanges. J'- lui ai dit lout ce que je vous ai ouï dire qu'il faudroit qu'il sût; je n'ai pas si bien dit que vous aurioz dit : mais je me senlois animée par voîre esprit, ^'importe, j'ai parlé avec cet abandon de confiance qui m'est si naturel avec les gens que j'estime, et que j'aime; en un mot, j'étois à mon aise comme avec vous. Et après avoir dit mille impertinences, j'ai remarqué qu'il n'y avoit que la vertu et la simplicité qui pussent se passer d'habitude pour se trouver à son aise. Et, en efFcl, il mesembloil qu'il n'j' avoi-t point eu d'intervalle depuis le temps où il venoit me dire ses vers métriquef^K Si je voulois, je vous dirois bien des choses aussi sur M. de Malesherbes; mais cela seroit de trop bon air, et il est difficile de crever de vanité lorsqu'on meurt de tristesse. Adieu, mon ami, et il ne seroit pas impossible qu<î ce fût adieu pour jamais : Dieu seul et vous le savez.

LETTRE GXIX

Samedi au soir, 15 juillet 1775.

Mon ami, je vis, je vivrai, je vous verrai encore; et quelque sort qui puisse m'atlendre, j'aurai encore un instant de plaisir avant que do mourir. Je ne me disois pas cela ce matin : mon âme étoii frappée de tristesse, j'attendois mon arrêt; je le croyois funeste, et je voulois le subir ; je ne voulois plus me plaindre, je ne pou vois plus souffrir, et j'avois déterminé qu'aujourd'hui seroit le dernier jour de ma vie, si vous ne veniez pas à mon secours. Vous y êtes venu, mon ami, voire cœur m'a entendue ; il m'a répondu, et dès lors la vie m'est supportable. J'étois dans un accès de désespoir ce malin. M. d'Alembert en a été ell'rayé, et je n'avois plus assez de présence d'esprit pour le calmer. Son intérêt me déchiroit ; il a détendu mon ûme, il m'a fait fondre en larmes : je ne pou vois pas parler, et dans mon égarement, il dit que j'ai répété deux fois : je mowrai^ allez-vous-en ; et ces mots l'ont renversé : il a pleuré et il vouloit aller chercher mes amis, et il disoit : que je suis

i. Turgot renouvela eo effet cet essai tenté au seizième siècle par Baïf.

malhmreux, que il. de Guibert ne soit pas ici! c'est le seul qui pouvait adouci?- vos maux : depuis son départ vous éles livrée à votre malheur. Oh 1 mon aoii, votre nom m'a ramenée à la raison; j'ai senli qu'il falloit me calmer pour rendre le repos et la vie à cet excellent homme. J'ai fait un effort, je lui ai dit qu'il s'éloit joint une attaque de nerfs à ma douleur habituelle. Et, en effet, j'avois un bras et une main tordus et retirés; j'ai pris un calmant. Il avoit envoyé chercher un médecin; pour me délivrer de tout cela, j'ai rassemblé tout ce qui me restoit de force et de raison, et je me suis enfermée dans ma chambre en attendant le facteur. Il est arrivé, j'ai eu deux lettres de vous; mes mains trembloient au point de ne pouvoir les saisir, ni les ouvrir. Ah! pour mon bonheur, le premier mot que j'ai pu lire éioil, mon amie. Mon âme, mes lèvres, ma vie s'étoient attachées au papier : je ne pouvois plus lire; je ne distinguois rien que des mois détachés; je lisois : vous me rendezlavie; je respire. Oh! mon ami, c'est vous qui me la donniez; je mourrois, si vous ne m'aimiez plus. Jamais, non jamais, je n'avois éprouvé un sentiment aussi vrai. Enfin, j'ai lu, j'ai relu dix fois, vingt fois, de» mots qui ont porté la consolation dans mon cœur. .Mon ami, en vous approchant de moi, vous me rai lâchiez à la vie : oui, je le sens, je vous aime plus que le bonheur et le plaisir. Je vivrai privée de l'un et de l'aulre; je vous aimerai et quand cela ne suffira plus, il sera temps de mourir. Oui, nous serons vertueux, je vous le jure, je vous en reponds : votre bonheur, votre devoir me sont sacrés. Je me ferois horreur, si je trouvois en moi un mouvement qui pût les troubler. Oh! mon Dieul si j'avois pu conserver une seule pensée qui pût blesser la vertu, vous me feriez frémir. Non, mon ami, vous n'aurez rien à TOUS reprocher, moi seule j'aurai été coupable : je serai dévorée de remords et de regrets; mais si vous êtes heureux, je tairai à jamais tout ce qui pourroit vous donner l'idée de mon malheur. Mon ami, vous connoissez la passion . vous savez la force qu'elle peut donner à une âme qu'elle possède; eh bien ! je vous promets de joindre à cette force toute celle que peuvent donner l'amour do la vertu et le mépris de la mort, pour ne jamais porter atteinte à votre repos et à vos devoirs. Je me suis bien consultée : si vous m'aimez, j'aurai la force d'un martyr; mais si je viens à douter de vous, il ne me restera que celle qu'il faut pour

se délivrer d'un poids insupportable; et elle ne me manquera sûrement pas au besoin; je Pavois ce malin. Vous croyez donc qu'il n'y a pas un degré de passion par delà celle que je vous ai montrée? Moi, je vous réponds que vous ne savez pas tout, que vous ne voyez pas tout, et qu'il n'y a point de mots qui puissent exprimer la force d'une passion qui se nourrit de larmes et de remords, et qui ne se propose que deux choses, aimer ou mourir. 11 n'y a point de cela dans les livres, mon ami; et j'ai passé avec vous une certaine soirée, qui paroîtroit exagérée si on la lisoit dans Prévost, l'homme du monde qui a le mieux connu tout ce que celle passion a de doux et de terrible. — Je n'ai point encore le paquet de mes lettres : je ne serai Iranquille que lorsque je le tiendrai ; je ne saurois me défendre de la crainte que vous n'ayez fait quelque méprise : vous étiez si pressé; mais je crois que je ne vous ferois point de reproches : devinez si ce seroit générosité. — Mon ami, il m'urrive une chose qui m'auroit renversée autrefois : madame du Deffant me fait une noirceur affreuse : elle m'a mêlée dans toute cette tracasserie de madame Necker et de madame de Marchais *; elle m'a compromise vis-à-vis de madame d'Anville, et tout cela est encore plus absurde que méchant; il faudra avoir des explications. M. d'Angiviller a aussi son rôle dans cette pièce infernale ; l'ambassadeur de Naples y met beaucoup d'intérêt*; M. d'Alembert est furieux : et moi, au milieu de tout cela, je suis calme comme l'innocence, et froide comme l'indifférence. Et hier qu'on vouloit me monter la tête sur tout cela, je répondois toujours : tout ira bien; et l'on admiroit mon sang-froid au milieu de cet orage. Oh! c'est que j'en avois un d'un autre genre, et qui étoit près de fondre sur ma tête; il n'y avoit d'important pour

t. E.-J. de Laborde, née en 1735, femme d'un valet de chambre du roi, morte le 14 mars 1S08. Elle était fort liée avec M. d'Angiviller, qu'elle épousa plus tard. « Madame de Marchais, disait H. Walpole, est charmante ; c'est l'éloquence et l'amabilité en personne. » {Lettres, édit. Bâillon, p. 297. Voir encore les Souvenirs de madame Yigée-Lebrun, édit. Charpentier, t. II, p. 252.) Son salon était, avec ceux de la duchesse d'Anville et de madame Bloiidel, le rendez-vous des économistes. [Mém. de Bachaumont, t. IX, p. 9 8.) Quant à cette brouille avec les Necker, madame du DefTant la mentionne sans en dire la cause. [Corresp., t. II, p. 504.)

2. Madame du UefTant a dit de Caraccioli : • L'objet de sa vénération, c'est d'Alembert et mademoiselle de l.espinasse , mais cela ne l'empêche pas d'avoir une sorte de considération pour moi » {Corresp. 23 mars 1776, t. Il, p. 528.)

22tj LETiUES DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE.

moi dans la nature que l'arrivée du courrier de Bordeaux- Eh! bon Dieu! je défierois toutes les furies de l'enfer, lorsque je suis contente de vous. Voilà l'avantage, le cruel avantage du malheur : c'est qu'il tue tous les petits chagrina qui agitent la vie des gens du monde. Je sens que je me tirerai à merveille de celle tracasserie, parce que je n'y mets ni clialeur, ni intérêt; je me reproche seulement de vous en parler si longtemps : mais si vous étiez ici, vous en sauriez hien davantage; ce procès- là a pris la place de celui de M. de Guignes". — Le chevaher m'a rapporté de vos nouvelles. Vous me dites que vous gardez dans votre cœur les injures, les horreurs que je vous ai dites; eh bien! qu'en ferez-vous? Vous savez que j'ai tout annulé; je vis et je vous aime : voilà ce qui reste de mon désespoir et de ma haine. Vous allez recueillir votre raison pour me répondre r vous n'en avez pas besoin; et moi, je suis si raisonnable lorsque mes accès de folie sont calmés, qu'en vérité, c'est de la prodigalité que de m'aider de votre raison et de vosraisonnemens : cependant je les attends avec une vive impatience. Qu'il y a loin du samedi au mercredi.

Que pour les malheureux, l'heure lentement fuit 1

Bon soir, mon ami. — J'achèverai ce \olume ces jours-ci : car il ne partira que mardi. Je suis malade depuis trois jours; 'étois sur la roue, vous m'avez guérie.

LETTRE GXX

Jeudi, 24 juillet 1775.

Mon ami, j'aimerois à vous chercher et à vous rencontrer partout, à vous parler sans cesse, à vous voir, et à vous entendre toujours. Je vous ai écrit à Bordeaux, à Montauban,

1. Adrien-Louis de Bonnières, comte, puis duc de Guioes, Qls de Gui-Louis, torote de Souastre, et d'Adrienne-Louise de Melun de Cottes, né le 14 avril 1725,. mort en 1806, alors ambassadeur à Londres depuis 1770, et dont le procè» avec son secrétaire. Tort de la Sonde, sur lequel il rejetait l'accusation de contrebande sous le couvert de l'ambassade et de jeu sur les fonds publics, avait Ti»ement occupé l'opinion publique pendant toute l'année 1774. (Voir les Souvenirs et portraits du duc de Levis ) Il était, par sa femme, Caroline- Françoise-Pliilippine de Montmorency, beau-frère de la comtesse de Broglie, et (le la duchesse de BoiifUers.

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