I.l'lTKE CXXI
€l encore aujourd'hui à Bordeaux, el tout cela peut-ôtre inutilement : car si vous devez Otre ici le premier, vous serez en route le 26 ou le 27. Tant mieux. Vous n'aurez pas mes lettres; mais je vous verrai, et j'ai bien de la peine à croire que ce plaisir ne me fasse que du mal : vous aies si doux, si sensible, si aimable, que peut-être je ne sentirai que cela. Mais pourquoi n'ai-je pas eu de vos nouvelles le dernier courrier? est-ce que le temps doit jamais manquer pour venir au secours de ce qui souffre? Oh! oui, je souffre, et beaucoup : j'ai des entrailles qui font .de leur mieux pour me distraire des maux de mon Sme. J'ai eu hier des douleurs effroyables; j'ai passé la matinée dans le bain, j'en ai obtenu un peu de calme. Mon ami, arrivez; mais cependant je ne vous verrai guère : une femme, une tragédie à faire jouer, des devoirs; que pourra-t-il rester à une malheureuse créature qui n'existe que pour aimer et souffrir? Oui, je le sens, je suis condamnée à vous aimer tant que je respirerai : quand mes forces sont épuisées par la douleur, je vous aime avec tendresse; et quand je suis animée, que mon âme a du ressort, je vous aime avec passion. Mon ami, le dernier souffle de ma vie sera encore une expression de mon sentiment. Adieu. Si vous me lisez, répondez-moi, et ne croyez point arriver plutôt que votre lettre. Mon ami, gardez-vous de venir chez moi dans un moment où je seroi.s avec du monde. — Je vous quitte, j'ai des douleurs affreuses. Adieu, adieu. Je vous aime, et je crois que ce n'est pas parce que je vous ai aiuié.
LETTRE GXXI
Ce mardi, i" août 1775.
Mon ami, je viens de finir Catinat : je ne l'avois jamais si bien entendu, si bien senti; je ne doute pas que l'Académie n'en sente le prix : ce qui concourra, pourra être bon, et rester à une grande distance. — Vous me faites peur pour des gens que je connois; cependant je ne veux pas les décourager. — Eh bien ! mon ami, vous n'avez rien trouvé à répondre? mais au moins rapportez-moi mes sottes écritures; s'il est nécessaire, je vous ferai le commentaire ce
soir d'après ce lexte. — Je vous verrai ce matin; peut-être serez-vous assez aimable pour venir de bonne heure ce soir. 11 faut en convenir, les morts n'ont point de telles journées; mais aussi ils n'ont rien soufFerl hier, et ils ne se plaindront pas demain. Bonjour. — J'ai prononcé' hier des mots qui arrêtent la circulation de mon sang. Mon ami, j'ai dit que je désirois votre départ ; c'est comme si je disois : je voudrois être morte, et cela est vrai souvent. Ilétoitdonc bien embarrassant de me répondre? lai sez faire, je sais un secret pour vous tirer d'embarras, pour me faire aimer : oui, aimer, et avec énergie; mais il ne faut en venir aux grands moyens, que le plus lard qu'on peut. — Mon livre tout de suite.
[Août] 1775.
Je suis tellement dans l'habitude de souffrir et de ne sentir que delà douleur, que je douteque j'eusse été bien sensible au plaisir de voir votre éloge couronné par l'Académie : cela ne m'auroit paru que juste, et je crois que j'aurois joui foiblement de ce que ce succès pouvoit avoir de flatteur pour votre amour-propre. Mais j'avoue que je sens et que je ressens, trop vivement peut-être, le dégoût que vous avez d'être soumis à des formules inventées par des pédans, pour l'encouragement et la récompense des écoliers. Un accessit seul auroii été une platitude choquante ; mais deux accessits me paroissent une imperlinence offensante, et il ne m'importe de savoir quelle modification ou quelle distinction on y mettra le jour de l'assemblée publique. Si Voltaire avoit concouru, et qu'on vous eût donné l'accessit, cela seroit tout simple; mais être à la suite de M. de la Harpe >, et à côté d'un jeune homme de vingt ans » ! cela me révolte à un degré que je ne puis exprimer, et que je n'ai pu contenir; cela blesse mon orgueil, cela me rend injuste; car cela pousse mon âme jusqu'à la haine pour