A MADAME DE GRIGNAN
Ma chère enfant, je reviens à vous pour vous dire que M. d'Andilly m'a envoyé le recueil qu'il a fait des lettres de M. de Saînt-Cyran * ; c'est une des plus belles choses
» Tous denx avaient inuUlement demandé la main de mademoiselle de Sévigné.
» Verger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran , compagnon délude«et ami de Jansenius, évêque d'Ypres. U fut le fondateur du jansénisme en France. Pascal, Arnauld, Nicole, furent ses disciples; son influence fut immense,.
du monde : ce sont proprement des maximes et des sentences chrétiennes, mais si bien tournées qu'on les retient par cœur, comme celles de M. de La Rochefoucauld. Quand ce livre se débitera, priez madame de La Fayette ou M. d'Hacquevilie d'en demander un exemplaire pour vous à M. d'Andilly ; il vous sera très-obligé de cette confiance : si vous faites réflexion qu'il n'a jamais eu un sou d'aucun de ses livres, vous verrez bien que c'est l'obliger que d'en vouloir un de sa main. Je défie M. Nicole de mieux dire qu<3 ce que vous avez écrit sur le changement de nos passions ; il n'y a pas un mot de plus ou de moins que ce qu'il faut.
A Vitré, mercredi <2 aoftM67f.
Enfin, ma chère fille, me voilà en pleins états; sans cela, les états seraient en pleins Rochers. Dimanche dernier, aussitôt que j'eus cacheté mes lettres, je vis entrer quatre carrosses à six chevaux dans ma cour, avec cinquante gardes à cheval , plusieurs chevaux de main et plusieurs pages à cheval. C'étaient M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de Lavardin, MM. de Coëtlogon, de Lomaria, les barons de Guais, les évêques de Rennes, de Saint-Malo, les MM. d'Argouges, et huit ou dix que je ne connais pDint; j'oublie M. d'Harouïs, qui ne vaut pas la peine d'être nommé. Je conçois tout cela : on dit et on répondit beaucoup de choses. Enfin, après une promenade dont ils furent fort contents , une collation très-bonne et très-galante sortit d'un des bouts du mail , et surtout du vin de Bourgogne, qui passa comme de l'eau de Forges; on fut persuadé que cela s'était fait avec un coup de baguette. M. de
mais passagèie : écrivain diffus et obscur, rien ne reste de lui que son nom et les œuvres de ses disciples.
Chaulnes me pria instamment d'aller à Vitré. J'y vins donc lundi au soir ; madame de Chaulnes me donna à souper, avec la comédie de Tartufe , point trop mal jouée , et un bal où le passe-pied et le menuet pensèrent me faire pleurer : cela me fait souvenir de vous si vivement que je n'y puis résister ; il faut promptenient que je me dissipe. On me parle de vous très-souvent, et je ne cherche point longtemps mes réponses , car j'y pense à l'instant même, et je crois toujours que c'est qu'on voit mes pensées au travers de mon corps de jupe. Hier je reçus toute la Bretagne à ma tour de Sévigné : je fus encore à la comédie ; c'était Andromaque, qui me fit pleurer plus de six larmes : c'est assez pour une troupe de campagne. Le soir on soupa, et puis le bal. Je voudrais que vous eussiez vu l'air de M. de Lomaria S et de quelle manière il ôte et remet son chapeau ; quelle légèreté 1 quelle justesse I II peut défier tous les courtisans, et les confondre, sur ma parole : il a soixante mille livres de rente , et sort de l'Académie ; il ressemble à tout ce qu'il y a de plus joli, et voudrait bien vous épouser. Au reste , ne croyez pas que votre sauté ne soit point bue ici; cette obligation n'est pas grande, mais telle qu'elle est, vous l'avez tous les jours à toute la Bretagne : on commence par moi, et puis madame de Grignan vient tout naturellement. M. de Chaulnes vous fait raille compliments. Les civilités qu'on me fait sont si ridicules, et les femmes de ce pays si sottes , qu'elles laissent ci'oire qu'il n'y a que moi dans la ville, quoiqu'elle soit toute pleine. Il y a, de votre connaissance, Tonquedec, le comte des Chapelles , Pomenars , l'abbé de Montigni , qui est évéque de Saint-Paul de Léon , et mille autres; mais ceux-là me parlent de vous, et nous rions un peu de notre prochain. Il est plaisant ici le prochain, particulièrement quand on a dîné; je n'ai jamais vu tant de bonne chère. Madame de
• Louis-François Duparc, maniuis de Lomaria.
Coëtqucn est ici avec la lièvre ; Chcsières se porte mieux ; on a dcputc des états pour lui faire un compliment. Nous sommes polis pour le moins autant que le poli Lavardin : on l'adore ici; c'est un gros mérite qui ressemble au vin de Grave. Mon abbé bâtit, et ne veut pas venir s'établir à Vitré ; il y vient diner : pour moi , j'y serai encore jusqu'à lundi; et puis j'irai passer huit jours dans ma pauvre solitude, après quoi je reviendrai dire adieu; car la fin du mois verra la fin de tout ceci. Notre présent est déjà fait, il y a plus de huit jours : on a demandé trois millions; nous avons offert sans chicaner deux millions cinq cent mille livres, et voilà qui est fait. Du reste, M. le gouverneur aura cinquante mille écus, M. de Lavardin quatrevingt mille francs, le reste des officiers à proportion; le tout pour deux ans. Il faut croire qu'il passe autant de vin dans le corps de nos Bretons, que d'eau sous les ponts, puisque c'est là-dessus qu'on prend l'infinité d'argent qui se donne à tous les états.
Vous voilà bien instruite , "Dieu merci , de votre bon pays; mais je n'ai point de vos lettres, et par conséquent point de réponse à vous faire; ainsi je vous parle tout naturellement de ce que je vois, et de ce que j'entends. Pomenars est divin ; il n'y a point d'homme à qui je souhaite plus volontiers deux tètes ; jamais la sienne n'ira jusqu'au bout. Pour moi , ma fille , je voudrais déjà être au bout de la semaine, afin de quitter généreusement tous les honneurs de ce monde , et de jouir de moi-même aux Rochers. Adieu, ma très-chère, j'attends toujours vos lettres avec impatience ; votre santé est un point qui me touche de bien près : je crois que vous en êtes persuadée , et que , sans donner dans la justice de croire , je puis finir ma lettre et dormir en repos sur ce que vous pensez de mon amitié pour vous. Ne direz- vous point à M. de Grignan que je l'embrasse de tout mon cœur ?
A Vitré, dimanche 16 août 1671.
Quoi! ma chère fille, vous avez pensé brûler, et vous voulez que je ne m'effraye pas 1 Vous voulez accoucher à Grignan , et vous voulez encore que je ne m'en inquiète pas ! Priez-moi en même temps de ne vous aimer guère ; mais soyez assurée que pendant que vous me serez ce que vous êtes à mon cœur, c'est-à-dire pendant que J3 vivrai, je ne puis jamais voir tranquillement tous les maux qui vous peuvent arriver. Je prie Deville de faire tous les soirs une ronde pour éviter les accidents du feu. Si le hasard n'avait fait lever M. de Grignan plus malin que le jour, voyez un peu où vous en étiez , et ce que vous deveniez avec votre château. Je crois que vous n'avez pas oublié de remercier Dieu : pour moi , j'y ai trop d'intérêt pour ne l'avoir pas fait.
Avez- vous écrit, ou du moins fait faire un compliment à madame et à M. de Lavardin » ? Je serais bien ici en main pour le leur faire tout à mon aise; mais cela n'aurait pas l'air assez vraisemblable. Il fait ici l'amoureux à'une petite madame ; j'ai trouvé que c'est une contenance dont il a besoin comme d'un éventail. Je voudrais bien que vous eussiez un fils comme madame de Simiane; d'ouest la sage-femme qui l'a accouchée? Parlez-moi souvent de ce qui touche votre personne. J'ai dit à madame de Chaulnes les compliments que vous lui faites ; elle les a reçus d'une manière , et vous en rend de si bons , que je suis persuadée qu'elle voudrait, au prix des Molac et des Lavardin * , que vous fussiez sa lieutenante générale : il n'y a que ces charges de belles ; les lieutenants de roi ne sont pas dignes de
• Sur la mort de M. de Beaumanoir, évêque du Mans [ Voyez la lettre do 2 août. Il était oncle de M. de Lavardin. ) ^ Lieutenants généraux de la province de Bretagne.
porter votre robe. Je suis encore ici ; Monsieur et madame de Chaulnes font de leur mieux pour m'y retenir : ce sont sans cesse des distinctions, peut-être peu sensibles pour nous , mais qui me font admirer la bonté des dames de ce pays-ci; je ne m'en accommoderais pas comme elles, avec toute ma civilité et ma douceur. Vous croyez bien aussi que sans cela je ne demeurerais pas à Vitré, où je n'ai que faire. Les comédiens nous ont amusés, les passe-pieds nous ont divertis , la promenade nous a tenu lieu des Rochers. Nous fîmes hier de grandes dévotions, et demain je m'en vais aux Rochers , où je serai ravie de ne plus voir de festins , et d'être un peu à moi : je meurs de faim au milieu de toutes ces viandes , et je proposais l'autre jour à Pomenars d'envoyer accommoder un gigot de mouton à la tour de Sévigné pour minuit , en revenant de chez madame de Chaulnes : enfin , soit besoin ou dégoût, je meurs d'envie d'être dans mon mail; j'y serai huit ou dix jours. Notre abbé , La Mousse et Marphise ont grand besoin de ma présence ; ces deux premiers viennent pourtant dîner ici quelquefois. Il y est très-souvent question de madame la gouvernante de Provence; c'est ainsi que M. de Chaulnes vous nomme en commençant votre santé. On contait hier au soir à table qu'Arlequin, l'autre jour à Paris, portait une grosse pierre sous son petit manteau ; on lui demandait ce qu'il voulait faire de cette pierre ; il dit que c'était un échantillon d'une maison qu'il voulait vendre. Cela me fit rire; je jurai que je vous le manderais : si vous croyiez , ma fille , que cette invention fût bonne pour vendre votre terre , vous pourriez vous en servir. Que dites-vous du mariage de Monsieur ? Ce sont des traits de la Palatine ; c'est sa nièce ' €t celle de la princesse de Tarente. Vous comprenez bien la
'La princesse Elisabeth-Charlotte de Bavière. Ses mémoires ont été publiés sous le titre de Fragments de Lettres originales. Ils renferment des portraits fort pi(|uant8, quoique un peu passionnés : elle haïssait madame de Maintenon, et il faut bien se garder d'ajouter foi à ce qu'elle en dit.
joie qu'aura Monsieur d'avoir à se marier en cérémonie : quelle joie encore d'avoir une femme qui n'entende point le français! On dit qu'elle est belle; du reste, elle n'est pas plus riche que mademoiselle de G. ... ^ On dit que quand le mariage fut déclaré , les anges disparurent pour huit jours, ne pouvant soutenir les premiers jours de cette nouvelle. Hélas ! si cette Madame pouvait nous bien représenter celle que nous avons perdue !
Madame de La Fayette m'a mandé qu'elle allait vous écrire , mais que la migraine l'en empêche ; elle est fort à plaindre d'être si sujette à ce mal : je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux n'avoir pas autant d'esprit que Pascal , que d'en avoir les incommodités. La date de votre lettre est admirable : voilà qui est donc bien , je n'ai que vingt ans ; puisqu'il est ainsi , vous n'avez pas sujet de craindre pour ma santé; n'en soyez point en peine, songez seulement à la vôtre. Cette émotion que la crainte du feu vous a donnée me déplaît beaucoup : ce fut ensuite d'une émotion qu'aiTiva votre accouchement de Livry : tâchez donc, ma chère enfant , d'éviter autant que vous pourrez tout ce qui peut vous émouvoir. J'aime déjà ce chamarier ' de Roehebonne ; c'est une bonne roche que celle dont vous me dépeignez son âme : c'est à M. de Grignan que j'adresse cette gentillesse, comme à celui qui m'y saura bien répondre. Je suis bien aise d'avoir encore une maison assurée à Lyon , outre celle de l'intendant.
Autant qu'un voyage en ce monde peut être sûr, celui de Provence l'est pour l'année qui vient. Ma chère enfant , gouvernez-vous bien entre ci et là , c'est mon unique soin et la chose du monde dont je vous serai le plus sensiblement obligée ; c'est là que vous pouvez me témoigner solidement l'amitié que vous avez pour moi. Il me semble que vous voyez bien des Provençaux à Grignan : si vous saviez
' Madame de Grancey , qui passait pour être la maîtresse de Mosiklb. ' Dignité du chapitre de Saint-Jean de Lyon.
aussi la quantité de Bretons que l'on voit tous les jours ici , cela n'est pas imaginable. Vous me ravissez quand vous me dites que vous aimez le coadjuteur, et qu'il vous aime : j'ai cette union dans la tête ; il me semble qu'elle est entièrement nécessaire à votre bonheur ; conservez-la , et prenez de ses conseils pour vos affaires. Notre abbé vous adore toujours ; la petite Mousse a une dent de moins , et ma petite enfant une dent de plus : ainsi va le monde. Je bénis Fiachère de vous avoir sauvée du feu , et je vous embrasse mille fois plus tendrement que je ne puis vous dire. Adieu, ma très-chère et très-aimable. Chesières est guéri au bruit du trictrac de chez M. d'Harouïs.
Aux Rochers , mercredi Î9 août 4671
Vous me dites fort plaisamment l'état où vous met mon papier parfumé : ceux qui vous voient lire mes lettres croient que je vous apprends que je suis morte , et ne se figurent point que ce soit une moindre nouvelle. Il s'en faut peu que je ne me corrige de la manière que vous l'avez imaginé; j'irai toujours dans les excès pour ce qui vous sera bon, et qui dépendra de moi. J'avais déjà pensé que mon papier pourrait vous faire mal , mais ce n'était qu'au mois de novembre que j'avais résolu d'en changer; je commence dès aujourd'hui, et vous n'avez plus à vous défendre que de la puanteur.
Vous avez une assez bonne quantité de Grignans ; Dieu vous délivre de la tante ' ; elle m'incommode d'ici. Les manches du chevalier font un bel effet à table : quoiqu'elles entraînent tout , je doute qu'elles m'entraînent aussi : quelque faiblesse que j'aie pour les modes , j'ai une grande aversion pour cette saleté. Il y aurait de quoi en faire une belle
' Anne d'Ornano, comtesse d'Harcourl , tante de M. de Grignan.
provision à Vitré; je n'ai jamais vu une si grande chère; nulle table à la cour ne peut être comparée à la moindre des douze ou quinze qui y sont : aussi est-ce pour nourrir trois cents personnes qui n'ont que cette ressource pour manger. Je partis lundi de cette bonne ville , après avoir fait vos compliments à madame de Chaulnes et à mademoiselle de Murinais, qui a quelque chose dans l'esprit et dans l'humeur qui vous serait très-agréable ; on ne peut jamais ni mieux les recevoir ni mieux les rendre. Toute la Bretagne était ivre ce jour-là ; nous avions dîné à part. Quarante gentils-hommes avaient dîné en bas , et avaient bu chacun quarante santés : celle du roi avait été la première , et tous les verres cassés après l'avoir bue ; le pré texte était une joie et une reconnaissance extrême de cent mille écus que le roi a donnés à la province sur le présent qu'on lui a fait, voulant récompenser, par cet effet de sa libéralité , la bonne grâce qu'on a eue à lui obéir. Ce n'est donc plus que deux millions deux cent mille livres, au lieu de cinq cents. Le roi a écrit de sa propre main des bontés infinies pour sa bonne province de Bretagne : le gouverneur a lu la lettre aux états , et la copie en a été enregistrée : il s'est élevé jusqu'au ciel un cri de vive le roi ^ et tout de suite on s'est mis à boire, mais boire , Dieu sait. M. de Chaulnes n'a pas oublié la gouvernante de Provence, et un Breton ayant voulu vous nommer, et sachant mal votre nom, s'est levé, et a dit tout haut : C'est donc à la santé de madame de Carignan : cette sottise a fait rire MM. de Chaulnes et d'Harouïs jusqu'aux larmes. Les Bretons ont continué , croyant bien dire , et vous ne serez d'ici à plus de huit jours que madame de Carignan ; quelquesuns disent la comtesse de Carignan : voilà en quel état j'ai laissé les choses.
J'ai fait voir à Pomenars ce que vous dites de lui ; il en est ravi, il veut vous écrire; et en attendant je vous assure qu'il est si hardi et si effronté , que tous les joui*s du monde
il fait quitter la place au premier président , dont il est ennemi , aussi bien que du procureur général. Madame de Coëtquen ' venait de recevoir la nouvelle de la mort de sa petite-fille; elle s'était évanouie; elle en est très-affligée , et dit que jamais elle n'en aura une si jolie. Mais son mari est inconsolable. 11 revient de Paris, après s'être accommodé avec Le Bordage ; c'était la plus grande affaire du monde ; il a donné tous ses ressentiments à M. de Turenne ^ Vous ne vous en souciez guère ; mais cela se trouve au bout de ma plume. Il y avait dimanche un bal qui fut joli : nous y vîmes une Basse-Brete qu'on nous avait assuré qui levait la paille : ma foi, elle était ridicule et faisait des hautsle-corps qui nous faisaient éclater de rire. Mais il y avait d'autres danseuses et des danseurs qui nous ravissaient. Si vous me demandez comment je me trouve des Rochers après tout ce bruit, je vous dirai que j'y suis transportée de joie; j'y serai pour le moins huit jours, quelque façon qu'on me fasse pour me faire retourner : j'ai un besoin de repos qui ne se peut dire ; j'ai besoin de dormir, j'ai besoin de manger, car je meurs de faim à ces festins; j'ai besoin de me rafraîchir, j'ai besoin de me taire. Tout le monde m'attaquait, et mon poumon était usé. Enfin , ma chère enfant, j'ai retrouvé mon abbé, ma Mousse, ma chienne, mon mail , Pilois , mes maçons ; tout cela m'est uniquement bon, en l'état où je suis : quand je commencerai à m' ennuyer , je m'en retournerai. Il y a des gens qui ont de l'esprit dans cette immensité de Bretons , et il y en a qui sont dignes de me parler de vous.
J'ai été blessée, comme vous, de V enflure de cœur^ :
1 Marguerite de Rohan-Chabot , femme du marquis de Coëtquen, gouverneur de Saint-Malo.
' Turenne aimait madame de Coêtqucn , et il avait pour rival heureux le chevalier de Lorraine. Turenne ayant révélé à cette dame le secret du voyage de madame Henriette d'Angleterre, elle en instruisit son amant; etc*est ainsi gue Monsieur le sut malgré la défense du roi.
■> Expression de M. Nicole dans ses Essais de Morale. ( P. )
ce mot di enflure me déplaît; et pour le reste, ne vous avais-je pas dit que c'était de la même étoffe que Pascal? Mais cette étoffe est si belle qu'elle me plaît toujours : jamais le cœur humain n'a été mieux anatomisé que par ces messieurs-là. Si vous continuez à nous en mander votre avis, La Mousse vous répondra mieux que moi , car je n'en ai lu encore que vingt feuillets. Je suis au désespoir de mes paquets perdus : ces chères , ces aimables lettres dont je suis entourée, que je relis mille fois , que je regarde , que j'approuve , n'est-ce pas un grand déplaisir pour moi de savoir que vous m'en écriviez deux toutes les semaines , et de n'en avoir reçu qu'une plus de quatre semaines de suite ! Si c'était pour vous soulager, je l'approuverais , et même je vous le conseillerais; mais vous les avez écrites, et je ne les ai pas. Si vous aviez le mémoire de vos dates , vous verriez bien les lettres qui vous manquent. Vous l'aviez pour ce fripon de Grignan ; faut-il que je l'embrasse après cette préférence ? Parlez-moi de madame de Rochebonne ' , et faites des amitiés à mon cher coadjuteur et au bel air du chevalier. Je défends à ce dernier de monter à cheval devant vous '. On me mande que mes petites entrailles ^ se portent bien ; elles vont être habillées. Cela est joli, die petites entrailles avec une robe. Si madame de Simiane ^ voulait savoir des nouvelles de son premier sénéchal , vous pourriez lui dire qu'il planta là cette maîtresse qu'il avait ; qu'après elle , il a épousé la femme d'un homme qui enfin la lui laissa ; et que présentement il l'a laissée pour une autre toute mariée aussi , qu'il a enlevée de vive force.
» Thérèse Adhénaar de Monteil, femme de Charles François de Châteauneuf, comte de Rochebonne, et sœur de M. de Grignan. ( P. )
^ Madame de Grignan avait eu peur en voyant M. de Grignan sur un cheval fougueux, et la suite de cette frayeur fut une fau&>e couche.
' C'est ainsi que Madame de Sévigné nommait sa pctite-fiUe ( Marie-Blanche) , qu'elle avait laissée à Paris en nourrice. (P.)
^ Madame de Simiane , qui fut dans la suite belle-mùre de madame de Grignan , habitait Vauréas, prùs de Grignan. ( M. )
C'est l'une des plus belles choses du monde; mais ce qu'il y a de plus merveilleux , c'est qu'il a un cadet qui en a fait autant en Basse-Bretagne : on lui a envoyé des gardes pour l'amener; il y a des gens dont l'étoile fait rire.
M. d'Harouïs est aussi étonné que vous de l'aventure de madame de Lionne '. Votre raisonnement est bon; mais, quoique le mari fût accoutumé à sa propre disgrâce , il ne l'était pas à celle de son gendre, et c'est ce qui l'a fart éclater; car vous savez bien l'humeur complaisante, et même serviable de la mère. Vous avez fait des merveilles d'écrire à madame de Lavardin ; je le souhaitais , vous avez prévenu mes désirs. Voilà tout présentement le laquais de Tabbé , qui , se jouant comme un jeune chien avec l'aimable Jacquine * , l'a jetée par terre , et lui a rompu le bras et démis le poignet ; les cris qu'elle fait sont épouvantables, c'est comme si une furie s'était rompu le bras en enfer. Od' envoie quérir cet homme qui vint pour Saint- Aubin. J'admire comme les accidents viennent , et vous ne voulez pas que j'aie peur de verser. C'est cela que je crains ; car si quelqu'un m'assurait que je ne me ferais point de mal , je ne haïrais pas à rouler quelquefois cinq ou six tours dans un carrosse : cette nouveauté me divertirait ; mais , après ce que je viens de voir, un bras rompu me fera toujours peur. Adieu , ma très-belle; vous savez comme je suis à vous, et que l'amour maternel y a moins de part que l'inclination.
Aux Pocbers, dimanche 23 août 1671.
Vous étiez donc avec votre présidente de Charmes quand vous m'avez écrit I Son mari était intime ami de M. Fouquet, dis-je bien? Enfin, ma fille, vous n'êtes point seule, et M. de Grignan avait raison de vous faire quitter
' Foyez la lettre du 2 août 167< .
' Une des lilles de la basse-cour des Rochers. ( P. )
votre cabinet pour entretenir votre compagnie. Ce qu'il aurait pu retrancher, c'est sa barbe de capucin; il est vrai qu'elle ne lui fait point de tort, puisqu'à Livry, avec sa touffe ébouriffée^, vous ne pensiez pas qu'Adonis fût plus beau. Je redis quelquefois ces quatre vers avec admiration. Je suis surprise comme le souvenir de certains temps fait de l'impression sur l'esprit , soit en bien , soit en mal ; je me représente cette automne-là délicieuse , et puis j'en regarde la fin avec une horreur qui me fait suer les grosses gouttes * ; et cependant il faut remercier Dieu du bonheur qui vous tira d'affaire. Les réflexions que vous faites sur la mort de M. de Guise sont admirables ; elles m'ont bien creusé les yeux dans mon mail , car c'est là où je rêve à plaisir. Le pauvre La Mousse a eu mal aux dents ; de sorte que depuis longtemps je me promène toute seule jusqu'à la nuit, et Dieu sait à quoi je ne pense point. Ne craignez point pour moi l'ennui que me peut donner la solitude ; hors les maux qui viennent de mon cœur, contre lesquels je n'ai point de force , je ne suis à plaindre sur rien : mon humeur est heureuse , elle s'accommode et s'amuse de tout ; et je me trouve mieux d'être ici toute seule que du fracas de Vitré. Il y a huit jours que je suis ici , dans une paix qui m'a guérie d'un rhume épouvantable; j'ai bu de l'eau , je n'ai point parlé , je n'ai point soupe ; et , quoique je n'en aie point raccourci mes promenades , je me suis guérie. Madame de Chaulnes, mademoiselle de Murinais , madame Fouché , et une fille de Nantes fort bien faite , vinrent ici jeudi : madame de Chaulnes entra en me disant qu'elle ne pouvait être plus longtemps sans me voir, que toute la Bretagne lui pesait sur les épaules , et qu'enfin elle se mourait. Là-dessus elle se jette sur mon lit, on se met autour d'elle , et en un moment la voilà endormie
' Flémistiche d'un bout rimé rempli par madame de Grignan. (P. ) ^ A cause de la fausse couche que madame de Grignan fi^ à Livry , le ♦ novembre 1669. ( P. )
de pure fatigue: nous causons toujours; elle se réveille enfin , trouvant plaisante et adorant l'aimable liberté des Rochers. Nous allâmes nous promener, nous nous assîmes dans le fond de ces bois; pendant que les autres jouaient au mail , je lui faisais conter Rome et par quelle aventure elle avait épousé M. de Ghaulnes , car je cherche toujours à ne me point ennuyer. Pendant que nous en étions là , voilà une pluie traîtresse comme une foisàLivry, qui, sans se faire craindre , se met d'abord à nous noyer, mais noyer à faire couler l'eau de partout sur nos habits : les feuilles furent percées dans un moment, et nos habits percés dans un autre moment. Nous voilà toutes à courir; on crie, on tombe, on glisse; enfin on arrive, on fait grand feu : on change de chemise, de jupe : je fournis à tout; on se fait essuyer ses souliers ; on pâme de rire. Voilà comme fut traitée la gouvernante de Rretagne dans son propre gouvernement ; après cela on fit une jolie collation , et puis cette pauvre femme s'en retourna , plus fâchée sans doute du rôle ennuyeux qu'elle allait reprendre , que de l'affront qu'elle avait reçu ici. Elle me fit promettre de vous mander cette aventure, et d'aller demain lui aider à soutenir le reste des états, qui finiront dans huit jours. Je lui promis l'un et l'autre ; je m'acquitte aujourd'hui de l'un , et demain je m'acquitterai de l'autre , ne trouvant pas que je puisse me dispenser de cette complaisance.
Madame de La Fayette vous aura mandé comme M. de La Rochefoucauld a fait duc le prince ( de Marsillac ) ' son fils , et de quelle façon le roi a donné une nouvelle pension : enfin la manière vaut mieux que la chose , n'est-il pas vrai? Nous avons quelquefois ri de ce discours commun à tous les courtisans. Vous avez présentement le prince Adhémar '; dites-lui que j'ai reçu sa dernière lettre , et embras-
' 11 était loin d'avoir le mérite de son père; mais il plaisait à Louis XIV. Il devint dans la suite le favori de Monseigneur le daupliin. - Le chevalier de Grignan , alors Agé de vingt-sept ans.
sez-le pour moi. Vous avez, à mon compte, cinq ou six Grignans; c'est un bonheur, comme vous dites, qu'ils soient tous aimables et d'une bonne société; sans cela ils feraient l'ennui de votre vie , au lieu qu'ils en font la douceur et le plaisir. On me mande qu'il y a de la rougeole à Sully , et que ma tante va prendre mes petites entrailles pour les amener chez elle ; cela fâchera bien la nourrice , mais que faire? C'est une nécessité. C'en sera une bien dure que de demeurer en Provence pour les gages , quand vous verrez partir d'auprès de vous madame de Senneterre pour Paris : je voudrais bien , ma chère enfant , que vous eussiez assez d'amitié pour moi pour ne me pas faire le même tour quand j'irai vous voir l'année qui vient. Je voudrais qu'entre ci et là vous fissiez l'impossible pour vos affaires; c'est ce qui fait que j'y pense, et que je m'en tourmente tant. Il faut donc que je vous ramène chez moi, qui est chez vous.
M. de Ghesières est ici; il a trouvé mes arbres crus; il en est fort étonné, après les avoir vus pas plus grands que cela, comme disait M. de Montbazon de ses enfants. Je suis fort aise que la maladie du pauvre Grignan ait été si courte ; je l'embrasse et lui souhaite toutes sortes de biens et de bonheurs , aussi bien qu'à sa chère moitié , que j'aime plus que moi-même; je le sens du moins mille fois davantage. Notre abbé est à vous ; La Mousse attend cette lettre que vous composerez.
A Vitré, mercredi 26 août «671 , dans le cabinet de madame de CniULnES.
On me prie d'abord de vous fèiire mille amitiés pleines de tendresse et d'estime. Après un si heureux commencement, vous devriez espérer une lettre agréable; mais je doute fort que cela puisse être , car vous saurez , ma chère
DE MADAME DE SEVIGNÉ. Z4ï
fille, que je ne sais rien. Si je vous entretenais de mes peïisc^es , je vous parlerais de vous ; et vous êtes trop près du sujet pour que cela pût vous divertir. Je vins ici dimanche au soir assez tard : M. de Chaulnes fit la plaisanterie de m'envoyer quérir par ses gardes, m'écrivant que j'étais nécessaire pour le service du roi, et que madame de Chaulnes m'attendait à souper. J'y vins, j'y fus reçue en perfection , et je trouvai beaucoup de monde d'augmentation; tant pisl Lundi, M. d'Harouis donna un diner à M. et à madame de Chaulnes , à tous les magistrats et commissaires; j'y étais, l'abbé y vint : le prétexte était de voir les réparations que je demande qu*on fasse à la tour de Sévigné ' ; on n'y regarda point. Ce fut !e plus beau repas que j'aie vu depuis que je suis au monde; mais écoutez le malheur. Comme nous montions en carrosse pour y aller, voilà une faiblesse qui prend à M. de Chaulnes , avec le frisson, en un mot, la fièvre; madame de Chaulnes, tout affligée , s'enferme avec lui , et mademoiselle de Murinais et moi nous tenons leur place. M. d'Harouis fut tout mortifié; tout fut triste, on ne songea qu'à ce contre- temps. Le soir, la fièvre le quitta ; mais je crois qu'il l'a présentement, et c'est la tierce. Voilà comme les maux viennent; conservez-vous : si vous étiez dans un autre état , je vousdirais de marcher; mais je ne le dis pas. Je suis persuadée que la plupart des maux viennent d'avoir le cul sur la selle. Pomenars vous fait dix mille compliments; il conte qu'une femme, l'autre jour à Rennes, ayant ouï parler des medianoches % dit à quatre heures du soir qu'elle venait de faire medianoche chez la première présidente : cela est bien d'une sotte béte qui veut être à la mode. Voilà tout
' Cette tour faisait partie des murailles de la ville , et les réparations devaient être faites par l'État.
2 On entend par ce mot , qui vient de l'espagnol , un trépas fait à minuit, en gras. En d'autres termes , medianoche marque lè passage d'un jour maigre à un jour gras.
ce que je vous écrirai d'ici ; peut-être que tantôt je dirai encore quelque chose en fermant mon paquet. Quoi qu'il en soit , ma très-aimable, vous savez bien que je suis tout à vous , mais dans la vérité , et nullement par manière de parler. Je veux vous parler d'un bal qu'il y eut hier au soir : hormis les grands bals que nous avons vus, on ne peut en faire un plus joli. Plusieurs beautés de Basse-Bretagne y brillaient, et mademoiselle de Lanion surtout, qui est une très-belle fille , et qui danse très-bien. Elle a un amant , qu'elle va épouser : il était derrière elle ; mais M. de Rohan , qui la trouve belle, dès l'année passée s'est pendu à son oreille d'une si étrange façon, et elle s'est fichée dans ses cheveux , pour lui répondre , d'une si extraordinaire manière, que l'amant a quitté la place : la demoiselle ne s'en est pas émue. Sa mère lui faisait des yeux : point de nouvelles; enfin elle a donné dans la seigneurie à bride abattue : cela nous a fort réjouis. Mais sera-t-il possible, ma fille, que M. de Grignan ne me donne jamais le plaisir de vous voir danser un moment? Quoil je ne reverrai jamais cette danse et cette grâce parfaite qui m'allait droit au cœur? J'en vois ici des morceaux séparés, mais je voudrais bien revoirie tout ensemble. Je meurs quelquefois d'envie de pleurer au bal , et quelquefois j'en passe mon envie, sans que personne s'en aperçoive; certains airs , certaines danses font cet effet très-ordinairement. Mon petit Lomaria a toujours un air charmant : il fut un peu hier au soir tout auprès de la cadence ; je ne sais s'il n'était point ivre ; cela se dit ici sans qu'on s'en offense. Adieu, ma très-chère enfant.