‹ Lettres;Chapitre 101 sur 111 · A LA MÊME * Aux Rochers, dimanche 30 août · texte numérisé non relu

A LA MÊME * Aux Rochers, dimanche 30 août

Vraiment, ma fille, il n'en faut pas douter, je perds toutes les semaines une de vos lettres , ou du moins très-

souvent : vous seriez dix jours sans m'écrire , quand je n'en recois qu'une I Je suis assurée que cela n'est pas, et que, par exemple, j'en ai perdu une très-bonne cet ordinaire, et n'ai reçu que celle que vous m*écriviez dans l'accablement de vos Provençaux. Je suis triste de ce malentendu; et vous verriez aisément ce désordre si vous écriviez vos dates. Un chagrin que cela me donne encore , c'est que je commence toutes mes lettres par ce sot chapitre; c'est un beau début et bien agréable !

Parlons un peu de votre sang, que vous dites qui n'est point échauffé : j'ensuis bien aise pour une raison, et j'en suis fâchée pour une autre, c'est qu'il y a moins de remède; et comme c'est l'air, et qu'il faudrait faire changer de place aux brouillards, et mettre au-dessus de votre tète ce qui est au-dessous de vos pieds % je ne vois pas trop bien quel remède je pourrais apporter à ce malheur; j'en sais un pourtant, dont j'espère que vous vous servirez quand j'irai en Provence. C'est un grand déplaisir que votre beau teint ne puisse pas soutenir l'air de Provence ; autrefois , dans ma jeunesse, l'air de Nantes, un peu mêlé de celui de la mer, me perdait tout le mien ; mais, ma chère enfant , c'est un bon air que celui de l'Isle-de-France. L'air de Vitré tue tout le monde ; le serein du parc est une chose que je ne soutiens pas , moi , qui soutenais sans trembler tout celui de Livry. M. de Ghaulnes se porte bien mieux ; ils partiront tous avant qu'il soit six jours : la compagnie est belle et bonne ; mais c'est avec une grande joie qu'on se sépare. Je revins ici vendredi voir un peu mon abbé, ma Mousse et mes bois. Aujourd'hui j'attends M. de Rennes et trois autres évéques à dîner; je leur donnerai une pièce de bœuf salé. Après le dîner, madame de Chaulnes me vient reprendre pour me ramener à Vitré dire adieu à la seigneurie. M. Boucherat, M. le président et la voiture com-

' Le château de Grignan est situé dans un lieu trës-ëlevé.

plète des magistrats doivent venir aussi : comme ils m'emmèneront, et que je n'aurai plus le temps de fermer mes lettres, je les vais cacheter dès ce matin. Le contrat de notre province avec le roi fut signé vendredi ; mais auparavant on donna deux mille louis d'or à madame de Ghaulnes, et beaucoup d'autres présents : ce n'est pas que nous soyons riches ; mais c'est que nous avons du courage, c'est que nous sommes honnêtes , et qu'entre midi et une heure nous ne savons pas refuser nos amis ; c'est l'heure du berger : les vapeurs de vos fleurs d'oranges ne font pas de si bons effets. J'ignore comment vous vous portez ; mais votre santé est bue tous les jours par plus décent gentils-hommes qui ne vous ont jamais vue, et qui ne vous verront jamais ; ceux qui vous ont vue ne sont pas ceux qui célèbrent le mieux votre santé. Lavardin et des Chapelles ont rempli des bouts rimes que je leur ai donnés ; ils sont jolis, je vous les enverrai. Vous serez bien aise aussi de savoir que l'autre jour M. de Bruquenvert dansa très-bien le passe-pied avec mademoiselle Kerikmili : voilà de ces choses que vous ne devez pas ignorer. Ne m'attaquez pas sur les noms , j'y suis forte présentement. Les grandeurs de province sont ici dans leur lustre ; de sorte que l'autre jour la beauté de la charge de M. de Grignan fut admirée et enviée. Être seul est une chose qui charme fort M. de Molac, qui est accablé par M. de Lavardin; M. de Lavardin par M. de Chaulnes, et les lieutenants de roi par les lieutenants généraux. On voulait aussi, dans l'humeur de faire des présents, proposer aux états de donner dix mille écus à M. et à madame de Grignan. M. de Chauhies soutenait qu'ils écouteraient la proposition; d'autres, qu'ils feraient le présent; enfin nous en demeurâmes à l'envie d'en faire courir le bruit sourdement, faire murmurer quelques Bas-Bretons, et puis les radoucir à table, et leur faire promettre de le proposer. Mais que dites-vous de M. de Coulanges, qui s'en va vous voir? Le joli homme I qu'il est heureux ! Je crois,

ma fille, que vous serez fort aise de le voir tourner dans votre château; sa gaieté vous en donnera, il vous dira comme votre fille est jolie. Tout ce que je désire, et qui est bien assez pour moi , c'est que vous vous portiez bien , et que pour l'amour de moi vous ayez de l'application à votre santé et à votre conservation.

Je trouve votre esprit dans une philosophie et dans une tranquillité qui me paraît bien plus au-dessus des brouillards et des grossières vapeurs que le château de Grignan. C'est tout de bon que les nuages sont sous vos pieds ; vous êtes élevée dans la moyenne région, et vous ne m'empêcherez pas de croire que ces beaux noms , que vous dites que vous donnez à des qualités naturelles, sont un effet de votre raison et de la force de votre esprit. Dieu vous le conserve si droit, il ne vous sera pas inutile ; mais il faut un peu agir, afin que votre philosophie ne se tourne pas en paresse, et que vous puissiez être en état de revoir un pays où les nues seront au-dessus de vpus. Il me semble que je vous vois dans l'indolence que vous donne l'impossibilité ; ne vous y abandonnez qu'autant qu'il est nécessaire pour votre repos , et non pas assez pour vous ôter l'action et le courage. Je vous plains bien d'avoir des femmes ; vous savez comme je les hais. Vos statues d'hommes sur des piédestaux sont bien ennuyeuses : vous me ferez aimer l'amusement de nos Bretons, plutô»: que l'indolence parfumée de vos Provençaux ; mais où son*; donc ces esprits si vifs, si brillants , ces têtes si près du bonnet, et ces imaginations échauffées par un si beau soleil? Au moins vous devriez avoir des fous, et dans la quantité vous en trouveriez quelqu'un qui vous pourrait divertir. Je ne comprends pas bien votre Provence ni vos Provençaux : ah 1 que je comprends bien mieux mes Bretons 1 Si je vous disais tous ceux qui vous font des compliments , il faudrait un volume : M. et madame de Chaulnes, M. de Lavardin, le comte 'des Chapelles, Tonquedec , l'abbé de Moutigni , évêque de

Léon; d'Harouïs, Fourché, Cbesières, etc., sans compter mon abbé, qui n'a point reçu votre dernière lettre, et notre Mousse, qui attend celle que vous composez. Pour moi, ma fille, sans en faire à deux fois, je vous conjure d'embrasser tous vos aimables Grignans. J'ai vu des manches comme celles du chevalier ; ahl qu'elles sont belles dans le potage et sur des salades I Adieu, ma très-belle et très-infmiment chère; je ne vous dis rien de mon amitié, c'est que je ne vous aime pas.

A Vitré, mercredi 2 septembre 1671.

Voici une lettre qui m'est venue droit de Paris, sans passer par les mains de du Bois ', et de plus, je l'ai reçue selon votre date , cinq jours après qu'elle a été écrite ; de sorte que toute cette lettre est miraculeuse : il n'est pas besoin de tant de merveilles pour me rendre vos lettres bien chères. Votre souvenir est au-dessus des distractions ; c'est lui qui les fait aux autres. Nos états ont beau crier,, danser, boire, votre idée se sait toujours faire place. Il y a ici de grandes fronderies , mais cela s'apaise en vingtquatre heures , et J'espère que dans trois jours tout sera fini; je le souhaite beaucoup. Je n'ose plus aller aux Rochers ; on en a trouvé le chemin : il y avait dimanche cinq carrosses à six chevaux. Je meurs d'envie d'être retournée dans ma solitude ; on l'a trouvée belle; Combourg * n'est pas si beau. 11 ne faut pas que vous croyiez que nos maisons de Bretagne soient comme Grignan; il s'en faut beaucoup. Pour M. de Lomaria, sans tourner autour du pot, il a tout l'air de Termes : sa danse, sa révérence , mettre et ôter

' Commis de la poste, qui prenait soin des lettres de Madame de Sévigné, pour les lui faire tenir plus promptement en Bretagne. ( P. )

2 Ancien château, flanqué de grosses tours , qui est sur la route de Dol en Bretagne à Rennes.

son chapeau, sa taille, sa tôte; voyez si ce petit vilainAk n'e.sl pas assez joli. La Murincttc beauté le voudrait bien épouser, mais il n'est pas de même pour elle. Le comte des Chapelles est ravi de ce que vous avez mis de lui dans ma lettre. Nous parlons sans cesse de vous, lui et Pomenars; ce dernier vous mande que sa hardiesse est encore augmentée, qu'il ne peut jamais être pendu, puisqu'il ne l'a point été. L'abbé vient quelquefois dîner ici avec La Mousse, qui n'est nullement embarrassé de tout ceci : je l'ai si bien fait valoir partout, et chez madame de Chaulnes, et chez M. Boucherat, et chez l'évèque de Léon, qu'il y est comme chez moi. li parle des petites parties avec cet évéque, qui est cartésien à brûler; mais, dans le même feu , il soutient aussi que les bêtes pensent ' : voilà mon homme; 11 est très-savant là-dessus; il a été aussi loin qu'on peut aller dans cette philosophie, et M. le Prince en est demeuré à son avis. Leurs disputes me réjouissent fort. On me mande que notre petite est fort jolie; elle me divertira bien cet hiver chez moi. Adieu , ma très-chère, je vous embrasse; mais quelle extrême joie quand j'entendrai le son de votre voix I J'espère que ce jour arrivera comme tant d'autres qu'on ne souhaite point.

A Vilré, dimanche 6 septembre 4671.

Ah , ma ûlle 1 que vous veut donc ce feu qui tourne autour de vous, et qui vous fait des frayeurs à toute heure ? Pour vous dire le vrai, je doute que cela ne vous fasse point de mal ; souvenez-vous de ce que vous fit une fois la peur de voir le chevalier à cheval. Je voudrais que du moins cela vous servît à faire redoubler le soin de tous vos

' Cette question de l'âme des bêtes a beaucoup occupé le grand siècle , et le triste système de Descartes à ce sujet est trop connu pour qu'il soit nécessaire de le rappeler ici.

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gens pour empêcher que le malheur du feu n'arrive chez vous ; j'exhorte Deville, par l'affection qu'il a pour vous , à faire sa ronde plus exactement que jamais. Au reste, vous croyez qu'un rhume n'est rien en Tétat où vous êtes ; je vous avertis que c'est beaucoup, et que peut-être vous n'en guérirez qu'en accouchant. Je vous recommande aussi la sagesse dans votre septième. On porte quelquefois les filles heureusement , et. les garçons ont des fantaisies de venir plus tôt , et en prennent le chemin au sept : faites réflexion sur ce discours ; je défie madame du Pui-du-Fou de mieux dire. Après cette leçon de matrone y je vous ferai mille compliments de la part de Chesières. Vous vous êtes souvenue très à propos du vers de M. de Grignan ; vous aurez vu , par une de mes lettres , que je suis bien loin d'oublier ce temps-là. Vous avez une tribu de Grignans; mais ils sont tous si aimables qu'on doit se réjouir avec vous de cette bonne compagnie. Je suis étonnée d'apprendre que vous avez M. de Chate ' : il est vrai que j'ai été trois jours avec lui à Savigni ; il me paraissait fort honnête homme, je lui trouvais une ressemblance en détrempe qui ne le brouillait pas avec moi. S'il vous conte ce qui m'arriva à Savigni, il vous dira que j'eus le derrière fjrt écorché d'avoir couru un cerf avec madame de Sully, qui est présentement madame de Verneuil. Vous croyez ne me rien dire en m' assurant que vous aimez ceux qui vous parlent de moi ; c'est une marque d'amitié tellement naturelle, que je veux vous en remercier tout à l'heure, et vous embrasser de tout mon cœur. Il y a encore des marques d'aversion qui font bien mourir : je suis trop habile sur ce chapitre ; mais il faut avouer aussi que je ne l'ai pas appris sans mettre beaucoup au jeu. Que dites-vous de

' C'est lui dont les lettres écrites de Tarmée, et interceptées, firent connaître au roi qu'il avait une intrigue avec la princesse de Conti, et qu'il sacrifiait cette princesse à une demoiselle Choin, fonnne aussi adroite que laide , fpii sut captiver le dauphin au point qu'on a cru nu'il l'avait épousée.

Marsi'.lac, qui est duc ÎJ'approuve fort ce qu'a fait son père; c'était le seul moyen de le faire jouir de cette dignité sans une extrême douleur : c'eût été un honneur bien empoisonné que de l'avoir en perdant un tel père. Il me semble aussi que le nom de M. de La Rochefoucauld , joint à son mérite, est une dignité fort au-dessus de celle qu'il a donnée. La Marans voulait aller l'autre jour à Livry avec madame de La Fayette ; on la renvoya sans autre forme de procès. Elle contait qu'elle avait eu tout le jour M. le Prince chez elle, et on ne fit pas semblant de l'écouter. Oh ! ma fille, cela est bon, et fait bien enrager les folles qui se vantent. En fermant ma lettre, je vous parlerai des états, et de mon heureux retour aux Rochers.

Il n'est si bonne compagnie qui ne se sépare, dit M, de Chaulnes aux Bretons, en les renvoyant chez eux. Les états finirent à minuit; j*y fus avec madame de Chaulnes et d'autres femmes; c'est une très-belle, très-grande et trèsmagnifique assemblée. M. de Chaulnes a parlé à tutti quanti avec beaucoup de dignité, et en termes fort convenables à ce qu'il avait à dire. Après dîner, chacun s'en va de son côté. Je serai ravie de retrouver mes Rochers. J'ai fait plaisir à plusieurs personnes : j'ai fait un député , un pensionnaire : j'ai parlé pour des misérables, et de Caron pas un mot^, c'est-à-dire rien pour moi, car je ne sais point demander sans raison. Voici ce que je fis l'autre jour : vous savez comme je suis sujette à me tromper ; je vis avant dîner, chez M. de Chaulnes , un homme au bout de la chambre, que je crus être le maître-d'hôtel ; j'allai à lui, et lui dis : a Mon pauvre monsieur, faites-nous dîner, « il est une heure, je meurs de faim. » Cet homme me regarde, et me dit : « Madame, je voudrais être assez heu- « reux pour vous donner à dîner chez moi; je me nomme « Pécaudière , ma maison n'est qu'à deux lieues de Lau-

' Allusion à un dialogue de Lucien, intitulé Caron ou le Contemplateur.

c( dernau. » Mon enfant, c'était un gentilhomme de Basse-Bretagne : ce que je devins n'est pas une chose qu'on puisse redire; je ris encore en vous l'écrivant. Voilà une pièce que M. de Chaulnes vous envoie; je la crois de Pellisson, d'autres disent de Despréaux ^ Mandez-m'en votre avis ; pour moi, je vous avoue que je la trouve parfaite ; lisez -la avec attention, et voyez combien il y a d'esprit. J'ai mille compliments à vous faire de tout le monde. On a donné cent mille écus de gratifications , deux mille pistoles à M. de Lavardin, autant à M. de Molac, à M. Boueherat, au premier président, au lieutenant du roi, etc., deux mille écus au comte des Chapelles, autant au petit Coëtlogonj enlin des magnificences. Voilà une province I

Madame de La Fayette est à Livry, d'où elle m'écrit des gaillardises, malgré tous ses maux; M. de la Rochefoucauld m'écrit aussi ; ils me disent qu'ils me souhaitent : mais c'est moi qui souhaite bien de vous y revoir ; cette espérance me soutient la vie. Au reste, j'ai supputé : vous aurez achevé dans cinquante ans de traduire le Pétrarque, à un sonnet par mois ; cet ouvrage est digne de vous : ce ne sera pas un impromptu. Adieu, ma chère enfant, songez quelquefois à moi avec vos Grignans; je m'en vais aux Rochers, si contente d'être hors d'ici , que je suis honteuse d'être si aise en votre absence. Quand je relis mes lettres, je suis toujours tentée de les brûler , en voyant les bagatelles que je mande ; mais dites , ne vous fatiguent-elles point? car je pourrais fort bien les retrancher, sans vous aimer moins pour cela.

' C'est un anêt burlesque en faveur d'Aristote contre le cartésianisme. Cette facétie (imitée du Boccalini) est de Boileau. — Voyez la lettre du 20 septembre.

Aux Rochers, mercredi 9 septembre 1671.

Enfin me voilà toute reposée, toute tranquille, toute contente dans ma solitude; j'ai eu tantôt encore un petit reste des états. M. de Lavardin est demeuré à Vitré pour faire son entrée à Rennes ; il est présentement le gouverneur, depuis le départ de M. de Chaulnes, et il n'est plus suffoqué par sa présence , de sorte que les trompettes, les gardes, tout est étalé. Il est venu me voir en cet équipage , avec vingt gentils-hommes de cortège; le tout ensemble faisait uh véritable escadron. Dans ce nombre étaient des Lomaria, des Coëtlogon, des abbés de Feuquières et plusieurs qui ne s'estiment pas moins que les autres. On s'est promené, on a mangé légèrement , et le comte des Chapelles, que j'ai amené de Vitré, m'a aidé à faire les honneurs. Le voilà encore qui a bien la mine de vous dire luimême combien nous parlons de vous , et combien toutes choses nous en font souvenir. Nous sentons plus que jamais .que la mémoire est dans le cœur; car quand elle ne nous vient pas de cet endroit, nous n'en avons pas plus que des lièvres. Nous avons trouvé un petit bois où, entre plusieurs belles choses que vous avez écrites, nous avons vu : Dieux l que j'aime la tigrerie ! C'est le métier des beaux esprits : nous vous prions de nous mander si cette vertu n'est point un peu endormie en vous, parle peu d'occupation que vous lui donnez ; nous ne voyons pas bien sur qui vous pourriez l'exercer, et cela fait espérer que vous en perdrez l'habitude. ,

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