MONSIEUR DES CHAPELLES
Il serait difficile, madame la Comtesse, que cette verlu eût moins d'occupation où vous êtes que quand vous écrivîtes cette belle sentence. Il me souvient, hélas! que j'étais
jaune et mourant, et que vous étiez belle et de bon goût,, et qu'ainsi vous n'aviez nulle occasion de vous entretenir dans cet exercice. Il vaut bien mieux que je vous parle d'une autre devise que j'ai retrouvée auprès de celle-là, et qui est écrite du même temps : Meglio morir in presenza , che viver in assenza. Celle-ci me plaît encore à tel point que je crois que je la rendrai véritable, et que je ne sortirai pas deux fois en ma vie des Rochers sans en mourir de regret : peut-être que mourir pour mourir , c'eût été mieux fait de mourir dès la première fois; car, toute belle et charmante que vous êtes , personne n'est encore mort en votre honneur; et si j'avais eu cet esprit-là, c^était de quoi nous illustrer tous deux. Mais, comme vous savez, ce qui ne se fait pas une fois se fait une autre ; et je trouve même, pourvu qu'on ôte à notre marquise la part qu'elle y prétend, qu'il sera encore plus extraordinaire de mourir dans cette dernière occasion. En sorte qu'on pourra dire que la mémoire est dans le cœur, ou que le cœur est dans la mémoire; choisissez. Mais je crains bien que vous ne sentiez guère ni l'un ni l'autre pour moi , puisque vous ne prenez pas la peine de me faire réponse; j'en suis plus* affligé qu'offensé, car je me faisais un grand plaisir de revoir une écriture pour laquelle je conserve un goût infini, quoiqu'elle n'ait jamais servi à me marquer la moindre apparence d'amitié. Mais des reproches à une iigresse , c'est des marguerites devant des pourceaux. Au reste, M. de Lavardin vient d'honorer les Rochers de sa présence, accompagné de beaucoup de noblesse : il a été reçu avec toute la politesse imaginable , et une collation trèspropre et très-galante qu'on a fait trouver dans le bois; après quoi nous l'avons vu partir, entouré de quantité de gardes ; ainsi finit l'histoire, et la lettre en même temps , si vous l'avez agréable ; aussi bien ne puis-je sortir de l'humeur triste et sérieuse où me jette le souvenir de vous avoir vue dans ce même lieu.
Je lui ôte la plume, car il ne finirait, jamais : il s'est tellement attendri par la pensée de vous avoir vue Ici, que M. de Lavardin nous en a trouvés l'un et l'autre tout tristes, et même cela nous donnait un air coupable : il semblait que la compagnie nous embarrassât; et il était vrai, nous avions affaire en Provence quand ils sont arrivés ; ou , pour mieux dire , nous avions affaire ici , car c'était en se souvenant de vous y avoir vue, qu'on se plaignait de ne plus vous y voir. Pour moi, je ne m'accoutume point qu'on m'ait ôté ma fille, qu'on me l'ait enlevée et emmenée si loin ; et je crois que je succomberais à tout moment à cette pensée, sans l'estime et sans l'amitié que j'ai pour M. de Grignan et pour tous les Grignans, et j'ajoute, sans la persuasion où je suis de la tendresse qu'ils ont pour vous.
Aux Rochers , dimanche iS septembre 1671,
La peur que vous avez- eue, ma fille, et qui vous oblige à garder le lit, m'en fait bien plus qu'à vous; je suis persuadée que rien ne vous es* ù contraire que ces sortes d'émotions : ce fut l'unique sujet du malheur qui vous arriva à Livry ; et si c'était encore le même chevalier sur le même cheval, il ne mourrait que de ma main. Vous deviez bien me mander ce qui vous avait effrayée ; songez qu'il faut que je sois huit jours sans savoir ce qu'aura produit votre sagesse. Notre coadjuteur m'a écrit des merveilles , mais je ne suis pas d'assez bonne humeur pour lui faire réponse ; la main droite est plus embarrassée par le chagrin de l'esprit, que par la goutte de la main gauche. Quoiqu'il m'ex-
plique fort nettement la relation qu'il y a de l'une à l'autre, j'ai été tentée, au bout de son raisonnement, de dire comme le Médecin malgré lui, après un discours à peu près de la même force, et voilà justement ce qui fait que votre fille est muette. Des comédiens de campagne ont joué parfaitement bien cette pièce à Vitré ; on en pensa pâmer de rire. Ce ijue vous dites de la Murinette est extrêmement vrai; son humeur est aimable, quoiqu'elle ait quelque chose de brusque et de sec ; mais cela est ajusté avec de si bons sentiments , qu'il est impossible que cela déplaise. Je m'en vais envoyer à Nantes vos deux lettres à d'Harouïs et au comte des Chapelles : ce dernier ne respirait que cette réponse; pour d'Harouïs ', vous saurez qu'il s'embarquait aux états à payer cent mille francs plus qu'il n'avait de fonds, et trouvait que cela ne valait pas la peine de le dire : un de ses amis s'en aperçut. Il est vrai que ce ne fut qu'un cri de toute la Bretagne , jusqu'à ce qu'on lui eût fait justice : il est adoré partout, et c'est avec raison. Un beau matin nos états donnèrent des gratifications pour cent mille écus; un Bas-Breton médit qu'il avait pensé que les états allaient mourir, de les voir ainsi faire leur testament, et donner leur bien à tout le monde ; plût à Dieu qu'à proportion on fût aussi libéral dans votre Provence 1 J'aime nos Bretons ; ils sentent un peu le vin , mais votre fleur d'orange ne cache pas de si bons cœurs. J'en excepte les Grignans, un, deux, trois, quatre, cinq, six, que j'aime, que j'estime, et que j'honore tous au prorata de leurs dignités. Vous avez des fruits que je dévore déjà par avance ; j'en mangerai l'année qui vient, si je ne meurs entre ci et là. Quelle joie, ma fille I et que j'aime le temps, quelque mal qu'il puisse me faire d'ailleurs , quand je songe au bien qu'il m'apporte tous les jours I Conservez votre santé, votre beauté, votre amitié, afin que rien ne manque à ma
' II était trésorier des états de Bretagne.
joie. Que dites-vous de celle de M. d'Andilly , de voir M. de Pomponne ministre et secrétaire d'État ' ? En vérité, il faut louer le roi d'un si beau choix : il était en Suède, le roi pense à lui, et lui donne cette charge de M. de Lionne, avec toutes les facilités nécessaires pour faire qu'il la puisse payer. Quelles merveilles ne fera-t-il point dans cette place , et quelle joie ses amis n'en doivent-ils point avoir? Vous savez la part que j*y dois prendre; c'est sur un choix comme celui-là que je ferais fort bien une ode à la louange de Sa Majesté. Un petit mot de réjouissance au père et au fils ne serait-il point de bonne grâce à vous, qui êtes si aimée de toute la famille? Mais il faut vous bien porter , et que cette peur ne vous ait rien gâté. Il me semble que vous êtes dans votre septième; cela me fait trembler, et d'autant plus que c'est un garçon. Vous me le promettez au moins ; n'allez pas, par votre négligence, le laisser devenir fille. Je vous avoue que j'ouvrirai vos lettres de vendredi avec une grande impatience et une grande émotion; mais elles ne sont pas d'importance, mes émotions , et un verre d'eau en fait le remède. Vous prenez goût à Nicole; je ne sais où je prendrai un autre livre de morale pour vous soutenir le cœur; je vous renverrai à nos anciens amis. On dit que M. de Condom en a fait un, où il assure que pourvu que l'on croie les mystères , c'est assez, et improuve fort toutes les chicanes sur le Saint- Sacrement, qui ne font que des hérésies; j'entends dire qu'il n'y a rien de plus beau : voilà votre fait.
La Mousse prépare déjà sa réponse à cette belle pièce que vous composez. Je crois^ que vous vous moquez quand vous me parlez de mes libéralités présentes; c'est pour me faire honte : ah , ma fille , quelle poussière au prix de ce que je voudrais faire! Je me réjouis de M. de Pomponne,
' M. de Pomponne était ambassadeur en Suède, lorsqu'il fut fait secrétaire dÉiat des affaires étrangt^res
quaiKije songe que je pourrai peut-être vous servir par lui ; mais vous n'avez besoin que de M. de Grignan et de vous. Enfin nous ne pouvions pas souhaiter à cette place un homme qui fût plus de nos amis. M. de Coulanges , qui va vous voir, vous dira de quelle grâce le roi a fait cette action.
Aux Rochers , mercredi 16 septembre 1671.
Je suis méchante aujourd'hui , ma fille ; je suis comme quand vous disiez, vous êtes méchante. Je suis triste , je n'ai point de vos nouvelles ; la grande amitié n'est jamais tranquille. Maxime. Il pleut, nous sommes seuls; en un mot, je vous souhaite plus de joie que je n'en ai aujourd'hui. Ce qui embarrasse fort mon abbé , La Mousse et mes gens , c'est qu'il n'y a point de remède à mon chagrin : je voudrais qu'il fût vendredi pour avoir une de vos lettres, et il n'est que mercredi. Voilà sur quoi on ne sait que me faire , toute leur habileté est à bout ; et si, par l'excès de leur amitié, ils m'assuraient, pour me faire plaisir, qu'il est vendredi, ce serait encore pis; car si je n'avais point de vos lettres ce jour-là , il n'y aurait pas un brin de raison avec moi ; de sorte que je suis contrainte d'avoir patience, quoique la patience soit une vertu, comme vous savez, qui n'est guère à mon usage. Enfin je serai satisfaite avant qu'il soit trois jours. J'ai une extrême envie de savoir comment vous vous portez de cette frayeur : c'est mon aversion que les frayeurs ; car, quoique je ne sois point grosse, elles me le font devenir, c'est-à-dire elles me mettent dans un état qui renverse entièrement ma santé. Mon inquiétude présente ne va point jusque là ; je suis persuadée que la sagesse que vous avez eue de garder le lit vous aura entièrement remise. Ne venez point me dire que vous ne me manderez plus rien de votre santé , vous me mettriez au
désespoir; et n'ayant plus de confiance à ce que vous diriez, je serais toujours comme je suis présentement. Il faut avouer que nous sommes à une belle distance l'une de l'autre, et que si l'on avait quelque chose sur le cœur dont on attendit du soulagement, on aurait un beau loisir pour se pendre.
Je voulus hier prendre une petite dose de morale , je m'en trouvai assez bien ; mais je me trouvai encore mieux d'une petite critique contre la Bérénice de Racine, qui me parut fort plaisante et fort ingénieuse ; c'est de l'auteur ' des Sylphides f des Gnomes et des Salamandres, Il y a cinq ou six petits mots qui ne valent rien du tout, et même qui sont d'un homme qui ne sait pas le monde : cela fait quelque peine ; mais comme ce ne sont que des mots en passant , il ne faut pas s'en offenser. Je regarde tout le reste , et le tour qu'il donne à sa critique ; je vous assure que cela est très-joli. Comme je crus que cette bagatelle vous aurait divertie , je vous souhaitai dans votre petit cabinet auprès de moi , sauf à vous en retourner dans votre beau château , quand vous auriez achevé cette lecture. Je vous avoue pourtant que j'aurais quelque peine à vous laisser partir si tôt; c'est une chose bien dure pour moi que de vous dire adieu : je sais ce que m'a coûté le dernier. Il serait bien de l'humeur où je suis d'en parler; mais je n'y pense encore qu'en tremblant : ainsi vous êtes à couvert de ce chapitre. J'espère que cette lettre vous trouvera gaie ; si cela est , je vous prie de la brûler tout à l'heure ; ce serait une chose bien extraordinaire qu'elle fût agréable avec le chien d'esprit que je me sens. Le coadjuteur est bien heureux que je ne lui fasse pas réponse aujourd'hui.
J'ai envie de vous faire vingt-cinq ou trente questions pour finir dignement cet ouvrage. Avez-vous des muscats? vous ne me parlez que des figues; avez-vous bien chaud?
' L'abbé de Montfauoon de Villars , auteur du Comte de Gahalis. Sa critique de Bérénice parut en \&î\.
VOUS ne m'en dites rien ; avez-vous de ces aimables bêtes que nous avions à Paris? avez-vous eu longtemps votre tante d'Harcourt? Vous jugez bien qu'après avoir perdu tant de vos lettres , je suis dans une assez grande ignorance, et que j'ai perdu la suite de votre discours. Ahl que je voudrais bien battre quelqu'un I et que je serais obligée à quelque Breton qui me viendrait faire une sotte proposition qui me mît en colère I Vous me disiez l'autre jour que vous étiez bien aise que je fusse dans ma solitude , et que j'y penserais à vous ; c'est bien rencontré : c'est que je n'y pense pas assez dans tous les autres lieux. Adieu, ma fille, voici le bel endroit de ma lettre; je finis, parce que je trouve que ceci s' extravague un peu; encore a-t-on son honneur à garder.
Aux Rochers, dimanche 20 septembre 1671.
Ce ti'est pas sans raison, ma chère fille, que vous fûtes troublée du mal du pauvre chevalier de Buous : il est étrange : c'est un garçon qui me plaisait dès Paris ; je n'ai pas de peine à croire tout le bien que vous m'en dites. Ce qui esj; plus extraordinaire, c'est cette crainte de la mort; c'est un beau sujet de faire des réflexions , que l'état où vous le dépeignez. Il est certain qu'en ce temps-là nous aurons de la foi de reste : elle fera tous nos désespoirs et tous nos troubles; et ce temps que nous prodiguons, et que nous voulons qui coule présentement, nous manquera; et nous donnerions toutes choses pour avoir un de ces jours que nous perdons avec tant d'insensibilité. Voilà de quoi je m'entretiens quelquefois dans ce mail que vous connaissez. La morale chrétienne est excellente à tous les maux; mais je la veux chrétienne, elle est trop creuse et trop inutile autrement. Ma Mousse me trouve
quelquefois assez raisonnable là-dessus ; et puis un souffle, un rayon de soleil ennporle toutes les réflexions du soir. Nous parlons quelquefois de l'opinion d'Origène et de la nôtre : vous aurez peine à nous faire entrer une éternité de supplices dans la tête, à moins, que d'un ordre du roi et de la sainte Écriture, la soumission n'arrive au secours.
Je suis fort aise que vous ayez trouvé cette requête • jolie ; sans être aussi habile que vous , je l'ai entendue per discrezione : elle m'a paru admirable. La Mousse est fort glorieux d'avoii' fait en vous une si merveilleuse écolière ^
Je vous plains de quitter Grignan , vous êtes en bonne compagnie; c'est une belle maison, une belle vue, un bel air : vous allez dans une petite ville étouffée^, où peutêtre il y aura des maladies et du mauvais air ; et ce pauvre Coulanges, qui ne vous trouvera point; il me fait pitié. Enfin sa destinée n'est pas de vous voir à Grignan ; peutêtre le raenerez-vous à vos états : mais c'est une grande différence , et vous devez bien sentir le désagrément de ce voyage , dans l'état où vous êtes et dans la saison où nous sommes. Vous y verrez l'effet des protestations de M. de Marseille; je les trouve bien sophistiquées, et avec de grandes restrictions. Les assurances que je lui donne de mon amitié sont à peu près dans le même style : il vous assure de son service , sous condition ; et moi , je l'assure de mon amitié, sous condition aussi, et lui disant que je ne doute point du tout que vous n'ayez toujours de nouveaux sujets de lui être obligée.
M. de Lavardin vint tout droit de Rennes ici jeudi au soir, et me conta les magnificences de la réception qu'on lui a faite. 11 prêta le serment au parlement, et fit une
' Il s'agit de l'arrél burlesque de Boileau. ' L'abbe La Mousse était carit'sien.
* Lambesc, peiile ville de Provence, où se tenait l'assemblée des états de la province. ( A. G.)
très-agréable harangue. Je le remenai le lendemain à Vitré, pour reprendre son équipage et gagner Paris.
L'évèque de Léon a été à la dernière extrémité à Vitré, avec un transport au cerveau , qui le rendait bien pareil à Marphise ' ; il est hors d'affaire. Je serai ici jusqu'à la fin de novembre , et puis j'irai embrasser et mener chez moi mes petites entrailles; et au printemps , si Dieu me prête vie , je verrai la Provence. Notre abbé le souhaite pour vous aller voir avec moi , et vous ramener; il y aura bien longtemps que vous serez en Provence. Il est vrai qu'il ne faudrait s'attacher à rien , et qu'à tout moment on se trouve le cœur arraché dans les grandes et petites choses ; mais le moyen? Il faut donc toujours avoir cette morale dans les mains , comme du vinaigre au nez, de peur de s'évanouir. Je vous avoue , ma fille , que mon cœur me fait bien souffrir ; j'ai bien meilleur marché de mon esprit et de mon humeur. Je suis très-contente de votre amitié. Ne croyez pas au moins que je sois trop délicate et trop difficile; ma tendresse me pourrait rendre telle , mais je ne l'ai jamais écoutée ; et quand elle n'est point raisonnable , je la gourmande. Mais croyez-moi de bonne foi , et dans le temps que je vous aime le plus , et que je crois que vous m'aimez , croyez que les choses qui m'ont touchée auraient touché qui que ce soit au monde. Je vous dis tout cela pour vous ôter de l'esprit qu'il y ait aucune peine à vivre avec moi , ni qu'il faille des observations fatigantes. Non, ma bonne, il faut faire comme vous faites , et comme vous avez su si bien faire quand vous avez voulu; cette capacité qui est en vous rendrait le contraire plus douloureux. Mais où vais-je? Comptez au moins que vous ne perdez aucune de vos tendresses pour moi : je vois , et je sens tout , et j'ai toute l'application qui est inséparable de la grande amitié.
Je vous trouve admirable de faire des portraits de moi
' C'est-à-dire h la petite clùenne de Madame de Sévigné, <iui, selon Descartes , n'était (jifune machine. ( P. )
dont lu beauté vous étonne vous-même : savez-vous bien que vous vous jouez à me trouver médiocre, de la dernière médiocrité , quand vous me comparerez à votre idée , pleine d'exagération. Voici qui ressemble un peu à détruire par sa présence; mais cela est vrai, il faut que cela passe. J'ai ri de ce Carpeniras ' , que vous enfermez pendant que vous avez affaire, en l'assurant qu'il veut faire \di siesta. Vos dames sont bien dépeintes avec leurs habits d'oripeau; mais quels cliiens de visages I je ne les ai jamais vus nulle part. Que le vôtre, que je vois avec ce petit habit uni , est agréable et beau! et que je voudrais bien le voir et le baiser de tout mon cœur I Au nom de Dieu , mon enfant , conservez-vous , évitez les occasions d'être effrayée. Je n'approuve guère d'avoir voyagé dans votre septième : je prie Dieu qu'il guérisse ce pauvre chevalier ( de Buous ) ; j'embrasse les vauriens. Vous ne pouviez pas me donner une plus petite idée de la place que j'ai dans le cœur de M. de Grignan, qu'en me disant que c'est le reste de ce que vous n'y occupez pas : je sais ce que c'est que de tels restes ; il faut être bien aisée à contenter pour en être satisfaite. Savez-vous que le roi a reçu M. d'Andilly comme nous aurions pu faire? Vivons, et laissons M. de Pomponne s'établir dans une si belle place.
Aux Rochers , mercredi 23 septembre i 671 .
Nous voilà, ma chère enfant, retombés dans le plus épouvantable temps qu'on puisse imaginer : il y a quatre jours qu'il fait un orage continuel ; toutes nos allées sont noyées, on ne s'y promène plus. Nos maçons, nos charpentiers gardent la chambre; enfin j'en hais ce pays, et souhaite votre soleil à tout moment ; peut-être que vous souhaitez ma pluie; nous faisons bien toutes deux.
' Évéque de Carpentras, fort ennuyeux. C'était Gaspard de Vintimille. '• 21
Nous avons à Vitré ce pauvre petit abbé de Montigni , évêque de Léon , qui part aujourd'hui , comme je crois , pour voir un pays beaucoup plus beau que celui-ci. Enfin , après avoir été ballotté cinq ou six fois de la mort à la vie , les redoublements de la fièvre ont décidé en faveur de la mort : il ne s'en soucie guère , car son cerveau est embarrassé ; mais son frère l'avocat général • s'en soucie beaucoup, et pleure très-souvent avec moi; car je vais le voir, Bt suis son unique consolation : c'est dans ces occasions qu'il faut faire des merveilles. Du reste , je suis dans ma chambre à lire, sans oser mettre le nez dehors. Mon cœur est content , parce que je crois que vous vous portez bien ; cela me fait supporter les tempêtes , car ce sont des tempêtes contiauelles. Sans le repos que me donne mon cœur, je ne souffrirais pas impunément l'affront que me fait le mois de septembre ; c'est une trahison , dans la saison où nous sommes, au milieu de vingt ouvriers : je ferais un beau bruit , Quos ego !
Je poursuis cette Morale de Nicole , que je trouve délicieuse ; elle ne m'a encore donné aucune leçon contre la pluie, mais j'en attends , car j'y trouve tout ; et la conformité à la volonté de Dieu me pourrait suffire , si je ne voulais un remède spécifique. Enfin je trouve ce livre admirable; personne n'a écrit comme ces messieurs, car je mets Pascal de moitié à tout ce qui est beau. On aime tant à entendre parler de soi et de ses sentiments, que, quoique ce soit en mal, on en est charmé. J'ai même pardonné ï enflure du cœur en faveur du reste, et je maintiens qu'il n'y a point d'autre mot pour expliquer la vanité et l'orgueil, qui sont proprement du vent : cherchez un autre mot ; j'achèverai cette lecture avec plaisir. Nous lisons aussi l'histoire de France depuis le roi Jean ; je veux la débrouiller dans ma tête, au moins autant que l'histoire romaine, où je n'ai
' Au parlement de Rennes.
«E MADAME DE SÉVIGNE. 3G3
ni parents ni amis; encore trouve-t-on ici des noms de <'onuaissance. Enfin, tant que nous aurons des livres, nous ne nous pendrons pas; vous jugez bien qu'avec cette humeur je ne suis point désagréable à notre Mousse. Nous avons pour la dévotion ce recueil des lettres de M. de Saint- Cyran, que M. d'Andilly vous enverra, et que vous trouverez admirable. Voilà, mon enfant, tout ce que vous peut dire une vraie solitaire.
On me mande que madame de Verneuil est très-malade. Le roi causa une heure avec le bon homme d'Andilly' aussi plaisamment , aussi bonnement , aussi agréablement qu'il est possible : il était aise de faire voir son esprit à ce bon vieillard, et d'attirer sa juste admiration; il témoigna qu'il était plein du plaisir d'avoir choisi M. de Pomponne, qu'il l'attendait avec impatience, qu'il aurait soin de ses affah'es , sachant qu'il n'était pas riche. Il dit au bon homme qu'il y avait de la vanité à lui d'avoir mis dans sa préface de Josèphe qu'il avait quatre-vingts ans, que c'était un péché ; enfin on riait, on avait de l'esprit. Le roi ajouta qu'il ne fallait pas croire qu'il le laissât en repos dans son désert , qu'il l'enverrait quérir, qu'il voulait le voir, comme un homme illustre par toutes sortes de raisons. Comme le bon homme l'assurait de sa fidélité, le roi dit qu'il n'en doutait point , et que quand on servait bien Dieu, on servait bien son roi. Enfin ce furent des merveilles; il eut soin de l'envoyer dîner, et de le faire promener dans une calèche : il en a parlé un jour entier en l'admirant. Pour M. d'Andilly, il est transporté , et dit de moment en moment, sentant qu'il en a besoin : Il faut s'humilier. Vous pouvez penser la joie que cela me causa, et la part que j'y prends. Je voudrais bien que mes lettres
' Arnauld d'Andilly était Tami de Saint-Cyran , et avait en quelque sorte partagé sa disgrâce. U reparaissait à la cour après vingt-six ans d'absence, pour remercier le roi , qui venait de donner k M. de Pomponne, son fils, la place de M. de Lionne. Balzac a dit d' Arnauld d'Andilly : Il ne rougit point des vertus chrétiennes , et ne tire point vanité des vertus morales.
VOUS donnassent autant de plaisir que les vôtres m'en donnent. Ma chère enfant, je vous embrasse de tout moa cœur.
Aux Rochers, dimanche 27 septembre 1671.
Je le veux , ma chère fille, ne parlons plus de la perte d nos lettres, cela ennuie de toute façon. Je n'ai pas trop d peine à m'en taire présentement ; car, Dieu merci , je leg reçois depuis un mois comme je le puis souhaiter, et vous pouvez m'écrire un peu plus franchement qu'a celui qui les avait prises, et que vous croyez toujours entretenir quand vous m'écrivez; cependant vous voulez fort bien qu'il sache que vous m'aimez, vous ne lui celez rien làdessus , et vous en parlez , ce me semble , sans crainte d'être entendue. Ce que vous me dites sur ce sujet me rempli*: le cœur. Je vous avoue que je vous crois, et que cette confiance fait l'unique douceur de ma vie et le but de tous mes désirs : elle est accompagnée de plusieurs amertumes, mais enfin ce sont des suites nécessaires; et quand on ne souffre qu3 par la tendresse, on trouve de la patience. Je finis toujours ce chapitre le plus tôt que je puis; je ne le finirais point, si je n'avais un soin extrême de finir.
Je suis ravie que vous ayez une belle-sœur aimable, e!r qui vous puisse servir de compagnie et de consolation ; c'est une chose que je vous souhaite à tout moment, et personne n'a plus besoin que vous d'un? société agréable ; sans cela , vous vous creusez l'esprit d'une si étrange manière, que vous voiis détruisez vous-même. Vous ne vous amusez point à des bagatelles ; vous rêvez noir, si vous n'avez de la conversation. On ne peut être plus contente que je le suis de l'approbation que vous donnez à cette aimable bellesœur ; je compte que c'est madame de Rochebonne qui a de l'air du coadjuteur, et son esprit , et son humeur, et sa
plaisanterie. Si vous voulez lui faire mes compliments par avance, vous me ferez beaucoup de plaisir.
Voilà M. de Pomponne en état d'être envié. Vous me parlez sur cela bien agréablement. Je m'en vais en écrire au bon homme ' ; je vous ai dit tout ce que je savais làdessus : il m'a écrit deux fois depuis sa faveur, et moi aussi deux fois ; il n'a rien de plus sensible que mon amitié , à ce qu'il me mande, et de voir que mes approbations ont vingt ans d'avance sur toutes celles qu'on va donner à son fils, et vingt ans dont il y a eu des années difficiles à soutenir ^ Enfin voici un changement extraordinaire ; c'est un plaisir que d'être spectateur. En voici encore un du comte de Guiche qui revient; mais je fais la charge de d'Hacqueville, qui est depuis vingt jours au chevet du maréchal [de Gramont]^ , malade , et qui sans doute vous aura mandé toutes choses , et la visite que le roi lui fit il y a cinq ou six jours. Je crois que Vardes ne sera pas longtemps à recevoir la même grâce que le comte de Guiche ; il me semble que leurs malheurs figurent ensemble ^ ; c'est à vous à nous mander ce qu'on en espère en votre pays. Voilà une lettre que j'écris à votre évêque ; lisez-la , vous verrez mieux que moi si elle est à propos ou non ; d'ici je ne la crois pas mal , mais ce n'est pas d'ici qu'il en faut juger. Vous savez que je n'ai qu'un trait de plume, ainsi mes lettres sont fort négligées ; mais c'est mon style, et peut-être qu'il fera autant d'effet qu'un autre plus ajusté. Si j'étais à portée d'en recevoir votre avis, vous savez combien je l'estime, et combien de fois il m'a réformée; mais nous sommes aux deux bouts de
' M. d'Andilly, père de M. de Pomponne. (P.)
■^ On a vu que, pendant les discussions relatives au formulaire, les Arnauld avaient subi la disgrâce du roi. (P. )
^ Père du comte de Guiche.
* C'était M. de Guiclie qui avait écrit la lettre supposée du roi d'Espagne à la reine de France, sa fille, par laiiuelie on l'instruisait du commerce du roi avec madame de La Vallière. Mais c'était Vardes qui 'conduisait cette intrigue, perfidie d'autant plus grande qu'il avait toute la confiance du roi.
la France, en sorte qu'il n'y a qu'une chose à faire , qui est de juger si ma lettre convient ou non , et sur cela , de la donner ou de la brûler. Ce n'est pas sans chagrin qu'on sollicite une si petite chose , mais il faut se vaincre dans les sentiments qu'on aurait fort naturellement là-dessus ; j'ai de plus à vous dire que j'ai vu faire ici des pas pour moins , et que tout ce qui vient tous les ans est excellent, et qu'enfin chacun a ses raisons. Pour vos dates , ma chère enfant, je suis de votre avis; c'est une légèreté que de changer tous les jours : quand on se trouve bien du 26 ou du 16, par exemple, pourquoi changer ? C'est même une chose désobligeante pour ceux qui vous l'ont dit. Un homme d'honneur, un honnête homme vous dit une chose bonnement et comme elle est , et vous ne le croyez qu'un jour; le lendemain , qu'un autre vous dise autrement, vous le croyez ; vous êtes toujours pour le dernier qui parle : c'est le moyen de faire autant d'ennemis qu'il y a de jours en l'an. Ne prenez point cette conduite : tenez-vous au 26 ou au 16, quand vous vous en trouverez bien; ne suivez point mon exemple, ni celui du monde corrompu , qui suit le temps et change comme lui. Soyez constante, et croyez qu'au lieu de vouloir vous soumettre à mon calendrier, c'est moi qui approuve le vôtre. Je fais juge M. le coadjuteur ou madame de Rochebonne, si je ne dis pas bien. J'ai grande envie de savoir si vous aurez vu ce pauvre Goulanges; cela est bien cruel qu'il ait pris la peine de faire tant de chemin pour vous voir un moment ; et peutêtre point du tout. Le pauvre Léon a toujours été à l'agonie depuis que je vous ai mandé qu'il se mourait; il y est plus que jajnais, et il saura bientôt mieux que vous si la matière raisonne. C'est un dommage extrême que la perte de ce petit évêque; c'était, comme disent nos amis, un esprit lumineux^ sur la philosophie. Le vôtre l'est aussi :
' Cette expression était nouvelle; on la devait anx écrivains de Port- Koyal.
VOS lettres sont ma vie; je ne vous dis pas la moitié ni le quart de l'amitié que j'ai pour vous.
Aux Rochers, mercredi 30 septembre 1671.
Je crois qu'à présent l'opinion léonique est la plus as surée : il voit de quoi il est question, et si la matière raisonne ou ne raisonne pas, et quelle sorte de petite intelligence Dieu a donnée aux bêtes, et tout le reste. Vous voyez bien que je le crois dans le ciel , o che spero ! Il mourut lundi matin : je fus à Vitré, je le vis, et je voudrais ne l'avoir point vu. Son fi'ère l'avocat général me parut inconsolable; je lui offris de venir pleurer en liberté dans lïies bois : il me dit qu'il était trop affligé pour chercher cette consolation. Ce pauvre petit évéque avait trente-cinq ans , il était établi ; il avait un des plus beaux esprits du monde pour les sciences, c'est ce qui l'a tué : comme Pascal, il s'est épuisé. Vous n'avez pas trop affaire de ce détail , mais c'est la nouvelle du pays , il faut que vous en passiez par là ; et puis il me semble que la mort est l'affaire de tout le monde, et que les conséquences viennent bien droit jusqu'à nous.
Je lis M. Nicole avec un plaisir qui m'enlève ; 'surtout je suis charmée du troisième traité, des moyens de conserver la paix avec les hommes ^ ; lisez-le , je vous prie , avec attention , et voyez comme il fait voir nettement le cœur humain , et comme chacun s'y trouve , ef philosophes , et jansénistes, et molinistes, et tout le monde enfin. Ce qui s'appelle chercher dans le fond du cœur avec une lanterne, c'est ce qu'il fait ; il nous découvre ce que nous sentons tous les jours, et que nous n'avons pas l'esprit de démêler.
' C'est l'un des plus beaux traités de Nicole. Voltaire l'appelle un chefd'œuvre, auquel on ne trouve rien d'égal en ce genre dans Tantiquité. ( Siècle de Louis XIF. )
368 LETTBES
OU la sincérité d'avouer ; en un mot , je n'ai jamais vu écrire comme ces messieurs-là. Sans la consolation de la lecture , nous mourrions d'ennui présentement : il pleut sans cesse , il ne vous en faut pas dire davantage pour vous représenter notre tristesse. Mais vous , qui avez un soleil que j'envie, je vous plains d'avoir quitté votre Grignan; il y fait beau, vous y étiez en liberté, avec une bonne compagnie , et au milieu de l'automne vous le quittez pour vous enfermer dans une petite ville ; cela me blesse l'imagination. M. de Grignan ne pouvait-il point différer son assemblée ? n'en est-il point le maître ? Et ce pauvre M. de Coulanges, qu' est-il devenu? Notre solitude nous fait la tète si creuse, que nous nous faisons des affaires de tout ; je lis et relis vos lettres avec un plaisir et une tendresse que je souhaite que vous puissiez imaginer , car je ne vous le saurais dire ; il y en a une dans vos dernières que j'ai le bonheur de croire , et qui soutient ma vie ; les réponses fbnt de l'occupation , mais il y a toujours du temps de reste. Notre abbé est trop glorieux de toutes les douceurs que vous lui mandez ; je suis contente de lui sur votre sujet.
Pour La Mousse, il fait des catéchismes les fêtes et les dimanches ; il veut aller en paradis ; je lui dis que c'est par curiosité, et afin d'être assuré une bonne fois si le soleil est un amas de poussière qui se meut avec violence , ou si c'est un globe de feu. L'autre jour il interrogeait des petits enfants ; et, après plusieurs questions, ils confondirent le tout ensemble," de sorte que, venant à leur demander qui était la Vierge , ils répondirent tous l'un après l'autre que c'était le créateur du ciel et de la terre. Il ne fut point ébranlé par les petits enfants ; mais voyant que des hommes, des femmes et même des vieillards disaient la même chose, il en fut persuadé, et se rendit à l'opinion commune. Enfin il ne savait plus où il en était, et si je ne fusse arrivée là-dessus, il ne s'en fut jamais tiré. Cette nouVelle opinion
eût bien fait un autre désordre que le mouvement des petites parties. Adieu , ma très-chère enfant ; vous ^()yez bien que ce qui s'appelle se chatouiller pour se faire rire, c'est justement ce que nous faisons. Je vous embrasse trèstendrement, et vous prie de me laisser penser à vous et vous aimer de tout mon cœur.
Aux Rochers, dimanche 4 octohre t671.
Vous voilà donc à votre assemblée : je vous ai mandé combien je trouvais mauvais que M. de Grignan l'eût mise en ce temps, pour vous ôter tout l'agrément de votre séjour de campagne et tout le plaisir de votre bonne compagnie. Vous avez perdu aussi le pauvre Coulanges , qui m'écrit de Lyon tous ses déplaisirs , et ne songe plus qu'à s'en retourner à Paris , c'est-à-dire à Autry ' , d'où il ne serait pas sorti sans l'espérance de vous voir : toute sa consolation , c'est de parler de vous avec ce chamarier de Rochebonne , qui ne peut se taire de vos perfections. Si je n'avais point trouvé ridicule de vous envoyer toutes mes lettres , je vous aurais envoyé celle-là avec celle du comte des Chapelles ; mais voilà sa réponse, qui suffira, avec deux autres lettres que je veux que vous ayez , celle de M. Le Camus et celle de M. d'Harouïs. Je pense que, pour vous donner le temps de lire tout ce que je vous envoie, la civilité m'obligerait à finir ici ma lettre; mais je veux savoir auparavant si vous n'avez point ri de la rêverie naturelle que je fis à Vitré, en priant ce gentil-homme de Basse-Bretagne de nous faire vitement diner. Je crus que cela vous ferait souvenir de cet homme à la Merci * , que je voulais qui raccommodât mes manches, et qui était le clerc d'un secrétaire du roi. Mais ce que vous me dites du soleil et de la lune,
« Tef re près de Cien , appartenant alors à la sœur de Coulanges. ' A l'Eglise des pères de la Merci, qui était rue du Cliiume.
de M. de Chaulnes et de M. de Lavardin, est très-bien dit, et pour vous, vous êtes toujours sur l'horizon. Gela est vrai, ma fille, vous ne vous reposez jamais, vous êtes toujours dans le mouvement, et je tremble quand je pense à votre état et à votre courage , qui assurément passe de beaucoup vos forces. Je conclus comme vous , que quand vous voudrez vous reposer, il ne sera plus temps, et qu'il n'y aura aucune ressource à vos fatigues passées. Cette pensée m'occupe et m'afflige beaucoup , car enfin ce ne sont plus ici les premiers pas, ce sont les derniers ; ce sont des brèches sur d'autres brèches, et des abîmes sui* des abîmes. Nous en parlons souvent , notre abbé et moi , quoique peu instruits ; mais à vue de pays on juge bien où tout ceci peut aller : cet endroit est bien digne de votre attention, car il n'y va pas d'une chute médiocre. On va bien loin, dit-on, quand on est las; mais quand on a les jambes rompues , en ne va plus du tout. Je crois que vous êtes assez habile pour appuyer sur ces considérations , et pour en parler avec notre coadjuteur, qui a tout ce qui est nécessaire pour vous* bien conseiller , car il a un grand sens , un bon esprit , un courage digne du nom qu'il porte : il fau ^out cela pour décider dans une occasion comme celle-ci. Notre abbé s'estime bien heureux que vous comptiez son avis pour quelque chose; il ne souhaite la vie et la santé que pour vous aller donner ses conseils, et prendre le jeton dont vous savez qu'il s'aide parfaitement bien ^ Voici, ma chère enfant, une lettre qui n'est pas délicieuse ; mais encore fàut-il parler quelquefois des choses importantes qui tiennent au cœur : vous savez d'ailleurs, et je vous l'ai dit en chanson, qu'on ne rit pas toujours. Non assurément , il s'en ftiut de beaucoup ; cependant soyez en garde pour ne pas liiire de la bile noire : songez uniquement à votre santé , si vous aimez la mienne, et croyez qu'aussitôt que je serai délogée
' M. de Grignan n'avait pas une assez grande fortune pour soutenir les dépenses énormes qu'il faisait dans son gouvernement. ( A. G. )
à Pâques, je ne penserai plus qu'à vous aller voir et à vous donner toutes les facilités possibles pour revenir avec moi, dans un degré moins élevé, mais plus commode. Que dit Adhémar du retour du comte de Guiche? Adieu, mon enfant, je suis à vous. J'embrasse M. le lieutenant général qui n'est plus chasseur.
Aux Rochers , mercredi 7 octobre 1671.
Vous savez que je suis toujours un peu entêtée de mes lectures. Ceux à qui je parle ont intérêt que je lise de beaux livres. Celui dont il s'agit présentement, c'est cette Morale de Nicole ; il y a un traité sur les moyens d'entretenir la paix entre les hommes, qui me ravit; je n'ai jamais rien vu de plus utile, ni si plein d'esprit et de lumière. Si vous ne l'avez pas lu, lisez-le; et si vous l'avez lu, relisez-le avec une nouvelle attention. Je crois que tout le monde s'y trouve ; pour moi , je suis persuadée qu'il a été fait à mon intention ; j'espère aussi d'en profiter, j'y ferai mes efforts. Vous savez que je ne puis souffrir que les vieilles gens disent : Je suis trop vieux pour me corriger ; je pardonnerais plutôt aux jeunes gens de dh-e : Je suis trop jeune. La jeunesse est si aimable, qu'il faudrait l'adorer, si l'âme et l'esprit étaient aussi parfaits que le corps ; mais quand on n'est plus jeune, c'est alors qu'il faut se perfectionner, et tâcher de regagner par les bonnes qualités ce qu'on perd du côté des agréables. Il y a longtemps que j'ai fait ces réflexions , et par cette raison je veux tous les jours travailler à mon esprit, à mon âme, à mon cœur, à mes sentiments. Voilà de quoi je suis pleine et de quoi je remplis cette lettre, n'ayant pas beaucoup d'autres sujets.
Je vous crois à Lambesc , mais je ne vous vois pas bien d'ici ; il y a des ombres dans mon imagination qui vous couvrent à ma vue. Je m'étais fait le château de Grignan,
je voyais votre appartement, je me promenais sur votre terrasse , j'allais à la messe dans votre belle église ; mais je ne sais plus où j'en suis : j'attends avec impatience des nouvelles de ce lieu-là et des manières de l'évêque. Il y avait dans mon dernier paquet une lettre qui me donnait beaucoup d'espérance. Quoique vous ayez été deux ordinaires sans m'écrire , j'espère un peu vendredi d'avoir une lettre de vous , et si je n'en ai point , vous avez été si prévoyante , que je ne serai point en peine ; il y a des soins, comme , par exemple , celui-là , qui marquent tant de bonté, de tendresse et d'amitié, qu'on est charmé. Amen, ma très-chère et très-aimable ; je ne veux point vous écrire davantage aujourd'hui, quoique mon loisir soit grand : je n'ai que des riens à vous mander, c'est abuser d'une lieutenante générale qui tient les états dans une ville , et qui n'est pas sans affaires ; cela est bon quand vous êtes dans votre palais d'ApoUidon. Notre abbé, notre Mousse, sont toujours tout à vous ; et pour moi, ma fille, ai-je besoin de vous dire ce que je vous suis et ce que vous m'êtes?
Le comte de Guiohe est à la cour tout seul de son air et de sa manière, un héros de roman, qui ne ressemble point au reste des hommes ; voilà ce qu'on me mande.
Aux Rochers, dimanche H octobre 4671.
Vous avez été fâchée de quitter Grignan , vous avez eu raison ; j'en ai été quasi aussi triste que vous , et j'ai senti votre éloignement de vingt lieues , comme je sentirais un changement de climat. Rien ne me console que la sûreté où vous serez à Aix pour votre santé ; vous accouchei*ez au bout de l'an tout juste, j'emploie tous mes jours à songer à ceux de l'année dernière que je passais avec vous. Il est vrai qu'on ne peut pas avoir moins perdu de temps que vous avez fait; mais si, après cette couche-ci, M. de
Grignan ne vous donne quelque repos, comme on fait à une bonne terre, bien loin d'être persuadée de son amitié, je croirai qu'il veut se défaire de vous ; et le moyen de résister à ces continuelles fatigues ? 11 n'y a ni jeunesse ni santé qui n'en soient détruites. Enfin je lui demande pour vous cette marque de sa tendresse et de sa complaisance : je ne veux point vous trouver grosse, je veux que vous veniez vous promener avec moi dans ces prés, que vous me promettez , et que nous mangions de ce divin muscat, sans crainte de la colique. Nous ne pensons qu'à notre voyage ; et si notre abbé peut vous être bon à quelque chose, il sera au comble de ses désirs : vous nous souhaitez, il n'en faut pas tant pour nous faire voler vers vous. Nous quitterons les Rochers à la fin du mois qui vient ; il me semble que ce sont les premiers pas, et j'en sens de la joie : j'en aurai beaucoup si vous arrivez à Aix en bonne santé.
Je ne trouve pas bien prudent d'avoir fait ce voyage de Lambesc au milieu de votre sept. Mais quelle folie de s'appeler M. et madame de Grignan , et le chevalier de Grignan^ y et venir vous faire la révérence! Qu'est-ce que ces Grignans-là? Pourquoi n'étes-vous pas uniques en votre espèce? Celle de vos scorpions me fait grand'peur : vous savez bien au moins que leur piqûre est mortelle ; je suis persuadée que puisque vous avez des bâtiments pour vous garantir du chaud , vous n'êtes point aussi sans de l'huile de scorpion, pour vous servir de contre-poison. Je ne connaissais la Provence que par les grenadiers, les orangers et les jasmins : voilà comme on nous la dépeint. Pour nous, ce sont des châtaignes qui font notre orne- Tnent ; j'en avais l'autre jour trois ou quatre paniers autour de moi; j'en fis bouillir, j'en fis rôtir, j'en mis dans ma poche : on en sert dans les plats, on marche dessus; c'est la Bretagne dans son triomphe.
' Ils étaient d'une maison ancienne établie à Salon , et dont le nom était Grignan,
M. d'Usez ' est à son abbaye près d'Angers : il m'a envoyé un exprès ; il dit qu'il me viendra voir, mais je n'en crois rien; il dit que vous êtes adorable, et adorée de tous les Grignans , je le crois : vous l'êtes ici au moins autant, sans offenser personne. Mon oncle est comme je le souhaite sur votre sujet ; Dieu nous le conserve I La Mousse approuve fort que vous laissiez reposer votre lettre ; on ne juge jamais bien d'abord de ces sortes d'ouvrages ; il vous conseille même de la faire voir à quelqu'un de vos amis : ils en jugent mieux que nous-mêmes ; en attendant il est tout à vous. Que dirai-je à nos Grignans? Vous êtes bien méchante de leur faire voir toutes mes folies : pour vous, qui les connaissez, il n'est pas possible de vous les cacher ; mais eux, avec qui j'ai mon honneur à garder... Adieu, ma chère enfant, je vous recommande ma vie ; vous savez ce que vous avez à faire pour la couserver.
Aux Rochers, mercredi 14 octobre 1671.
Je m'en vais vous mander un petit secret ; n'en parlez pas , je vous prie , si personne ne vous l'a mandé. Vous saurez que notre pauvre d'Hacqueville ' a tant fait et s'est si fort tourmenté autour de ses amis , qu'il en est tombé malade ; on prend même plaisir à dire que c'est de la petite vérole , et qu'il a vu tous les jours M. de Chevreuse , qui l'a; je ne le crois point, mais voici ce qui est. On lui a écrit une lettre d'une main inconnue , par laquelle on lui demande une heure du lendemain , pour une consultation qui doit se faire chez le cardinal de Retz. On marque ensuite toutes les heures du jour, comme il a accoutumé de les employer ; on le prie de venir voir donner un remède
' ' Jacques Adhémar de Monteil de Grignan , évêque dTscz.
2 C'est de lui qu'on disait les d'Hacqueville, parce qu'il était d'un caractère si officieux qu'il se reproduisait en quelque sorte pour le service ae ses amis. ( P. )
à.cinq heures à M. le maréchal de Gramont et d'aller quérir dans son carrosse M. Brayer pour le petit Monaco; on l'avertit d'envoyer savoir des nouvelles de tous les malades dont on lui fait la liste ; on le conjure de ne pas manquer de se trouver le soir chez mademoiselle de Clisson ' , qui a de grands maux de mère; on parle du commerce de Provence et de tous les pays de l'Europe, et l'on finit par : Dormez, dormez, vous ne sauriez mieux faire. Enfin il a montré cette lettre avec un tel chagrin , que je meurs de peui' que cela n'augmente sa fièvre. INe me citez jamais^' sur la vie; on vous le mandera peut-être d'ailleurs.
Je sais que M. de Coulanges a eu le courage de vous aller chercher à Lambesc. Ma fille , que je l'aime d'avoir pris cette peine I qu'il a bien fait I qu'il est aimable ! que je l'embrasserai de bon cœur I et que vous méritez bien qu'on en fasse davantage pour vous î Mais tout le monde n'est pas digne de le comprendre, et c'est un mérite que d'être entré^ comme il a fait , dans cette vérité. Aussi vous lui avez écrit des merveilles, et je vous en loue et vous en remercie, car vous savez comme je l'aime. Adhémar sera trop aise de revenir avec lui.
L'abbé Têtu est retourné en Touraine , n'ayant pu durer à Paris ; et pour varier un peu la phrase , il a mené à ce second voyage toute la case de Richelieu. Si vous pouviez croire que ce fût pour vous que Paris lui fût insupportable, vous seriez bien glorieuse; mais vous seriez seule de votre sentiment.
Il y a de la division dans la maison de Gramont entre les deux frères*; notre ami d'Hacqueville est fort mêlé làdedans. Louvigny n'a pas assez d'argent pour acheter la charge^ ; je ne sais si l'on vous mande ce détiiil.
' Fille d'honneur de Madame ; elle fut mariée au marquis de Roquelaure.
(M.) ' Le comte de Guiclie et le comte de Louvigny, depuis duc de Gramont. (P.) 3 De colonel des gardes françaises. (P.)
J'étais hier dans une petite allée a main gauche du mail, très-obscure; je la trouvai belle : je fis écrire sur un arbre : E di mezzo Vorrore, esce il diletto.
Si M. de Coulanges est encore avec vous, embrassez-le pour moi, en l'assurant que je suis fort contente de lui. Et ces pauwes Grignans n'auraient-ils rien? Et vous, ma chère petite, quoi 1 pas un mot d'amitié ?
Aux Rochers, dimanche 18 octobre 167*.
L'envie que vous avez d'envoyer ma première lettre à quelqu'un , afin qu'elle ne soit pas perdue , m'a fait rire , et souvenir d'une Bretonne qui voulait avoir un factura qui m'avait fait gagner un procès , comme un sûr moyen de gagner le sien. •
Vous voilà donc à Lambesc , ma fille ; mais vous êtes grosse jusqu'au menton. La mode de Provence me fait peur. Quoi! ce n'est donc rien que de ne faire qu'un enfant? Une fille n'oserait s'en plaindre , et les femmes en font ordinairement deux ou trois. Je n'aime point cette grosseur excessive ; tout au moins cela vous donne de cruelles incommodités.
Écoutez , monsieur le Comte , c'est à vous que je parle : vous n'aurez que des rudesses de moi pour toutes vos douceurs. Vous vous plaisez dans vos œuvres : au lieu d'avoir pitié de ma fille , vous ne faites qu'en rire ; il paraît bien qiie vous ne savez ce que c'est que d'accoucher. Mais écoutez, voici une nouvelle que j'ai à vous dire : c'est que si après ce garçon-ci vous ne lui donnez quelque repos, je croirai que vous ne l'aimez point , et que vous ne m'aimez point aussi ; je n'irai point en Provence : vos hirondelles auront beau m' appeler, point de nouvelles; et de plus, j'oubliais ceci : c'est que je vous ôterai votre femme. Pensez-vous que je vous l'aie donnée pour la tuer, pour
détruire sa santé, sa beauté, sa jeunesse? Il n'y a point de raillerie : je vous demanderai cette grâce à genoux en temps et lieu : en attendant , admirez ma confiance de vous faire une menace de ne point aller en Provence. Vous voyez par là que vous ne perdez ni votre amitié ni vos paroles. Nous sommes persuadés, notre abbé et moi, que vous serez fort aise de nous voir. Nous vous mènerons La Mousse, qui vous rend grâce de votre souvenir ; et pourvu que je ne trouve point une femme grosse, et toujours grosse, €t encore grosse , vous verrez si nous ne sommes pas des gens de parole. En attendant , ayez-en un soin extrême , et prenez garde qu'elle n'accouche à Lambesc. Adieu , mon cher Comte.
Je reviens à vous, ma belle, et vous dis donc que je vous plains fort : songez à ne point accoucher à Lambesc. Quand vous aurez passé le huitième, il n'y a plus d'heure. Vous avez présentement M. de Coulanges : qu'il est heureux de vous voir ! qu'il a bien fait d'avoir pris courage , et vous de l'avoir pressé I Embrassez-le pour moi , et tous vos Grignans, car on ne saurait s'empêcher de les aimer. Ma tante ^ me mande que votre enfant pince tout comme vous. Elle est méchante; je meurs d'envie de la voir. Hélas! j'aurais grand besoin de cet homme noir pour me faire prendre un chemin dans l'air : celui de terre devient si épouvantable que je crains quelquefois que nous ne soyons assiégés ici par les eaux. Il est vrai qu'après vous avoir vue partir pour la Provence, au milieu des abîmes , il faut croire qu'il n'y a rien d'impossible.
Je reviens à votre histoire. Je m'étais moquée de celle de La Mousse; mais je ne me moque pas de celle-ci : vous me l'avez très-bien contée, et si bien que j'en frissonnais en la lisant ; le cœur m'en battait : en vérité , c'est la plus étrange chose du monde. Cet Auger enfin , c'est un garçon
La marquise de La Trousse , née Coulanges.
que j'ai vu , à qui je parlerai , et qui conte cela tout naïvement : je crois que rien ne peut être plus positif; c'est un sylphe assurément. Après la promesse que vous faites , je ne doute pas qu'il n'y ait presse à qui vous apportera ici : la récompense est digne d'être bien disputée, et si je ne vous vois arriver, je croirai que cela vient de la guerre que cette préférence aura émue entre eux. Cette guerre sera bien fondée , et si les sylphes pouvaient périr, ils ne pourraient le faire dans une plus belle occasion. Enfin, ma fille, je vous remercie mille fois de m'avoir si bien conté cette histoire d'original ; c'est la première de cette nature dont je voudrais répondre.
^ Je trouve plaisants les miracles de votre solitaire ; mais s'il les croit, j'en doute fort, et M. de Grignan a grande raison de l'aller prêcher de temps en temps : sa vanité pourrait bien le conduire du milieu de son désert dans le milieu de l'enfer. Ce serait un beau chemin ; il n'eût pas été besoin de prendre tant de peine; s'il ne va que là , on y va fort bien partout. Je craindrai fort pour son salut, jusqu'à ce que vous m'en assuriez. Je vous crois, et je sais que vous êtes tout comme il faut pour n'être persuadée qu'à bonnes enseignes. Dieu est tout-puissant , qui est-ce qui en doute? Mais nous ne méritons guère qu'il nous montre sa puissance.
Je suis fort aise que M. de Grignan ait bien harangué ; cela est agréable pour soi : on ne se soucie pas des autres. M. de Chaulnes parla bien aussi, un peu pesamment ; mais cela n'était pas mal à un gouverneur. Pour M. de Lavardin , il a la langue fort bien pendue. J'ai mandé à Corbinelli qu'assurément son paquet avait été perdu avec tant d'autres lettres que je regrette tous les jours. Adieu , ma chère enfant; je vous aime si passionnément que j'en cache une partie, de peur de vous accabler. Je vous remercie de vos soins, de votre amitié , de vos lettres; ma vie tient à toutes ces choses-là.
Aux Rochers, mercredi 21 octobre 167Ï.
Que votre ventre me pèse, ma chère petite I Songez que vous n'êtes pas seule à étouffer, et que le grand intérêt que je prends à votre santé me ferait devenir habile , si j'étais auprès de vous. Les avis que je donne à la Deville feraient croire à madame Moreau ' que j'aurais eu des enfants. En vérité, j'en ai beaucoup appris depuis trois ans. J'avoue que d'abord l'honnêteté et la préciosité d'un long veuvage m'avaient laissée dans une profonde ignorance; mais je deviens matrone k vued'œil.
Vous avez présentement M. de Coulanges : il vous au A bien réjoui le cœur ; mais quand vous recevrez cette lettre, vous ne l'aurez plus. Je l'aimerai toute ma vie du courage qu'il a eu de vous aller trouver jusqu'à Lambesc. J'ai fort envie de savoir des nouvelles de ce pays-là. Je suis accablée de celles de Paris; surtout la répétition du mariage de Monsieur me fait sécher sur pied. Je suis en butte à tout le monde , et tel qui ne m'a point écrit se réveille pour mon malheur afin de me l'apprendre. Je viens d'écrire à l'abbé ( Le Camus) de Pontcarré : « Que je le con- « jure de ne m'en plus rompre la tête , ni de la Palatine « qui va quérir la Princesse^, ni du maréchal du Plessis (( qui va l'épouser à Metz, ni de Monsieur qui va con- « sommer à Châlons , ni du roi qui va les voir à Villers- « Cotterets; qu'en un mot, je n'en veux plus entendre « parler qu'ils n'aient couché et recouché ensemble ; que « je voudrais être à Paris pour n'entendre plus parler de « nouvelles; que du moins si je pouvais me venger sur les « Bretons de la cruauté de mes amis, je prendrais patience ;
' Madame Moreau avait gardé madame de Grignan pendant sa couche. Foyez ci-après la lettre du \ \ novembre. ^ Elisabeth-Charlotte de Bavière, (ille de Cliarles-Louis , électeur palatin.
380 LETTBES
« mais qu'ils sont six mois à tourner sans ennui sur une « nouvelle de la cour, et à la regarder de tous côtés; <( que pour mo|, j'ai encore un petit reste de bel air qui me <( rend précieuse, et qui fait que je me lasse aisément. » En «ffet, je me détourne des lettres où je crois qu'on me va parler encore de nouvelles , et je me jette avidement sur les lettres d'affaires. Je lus hier avec un plaisir extrême une lettre du bonhomme Lamaison', que j'étais bien assurée qui ne me dirait pas un mot de ce mariage, mais qui salue toujours fort humblement madame la comtesse, <;omme si elle était encore à mes côtés. Hélas! il ne me faudrait guère prier pour me faire pleurer présentement : un tour de mail sur le soir en ferait l'office.
A propos, il y a des loups dans mon bois; j'ai deux ou trois gardes qui me suivent les soirs , le fusil sur l'épaule ; Beaulieu est le capitaine. Nous avons honoré depuis deux jours le clair de la lune de notre présence, entre onze heures et minuit. Avant-hier nous vîmes d'abord un homme noir ; je songeai à celui d'Angers et je me préparais ^éjà à refuser sa jarretière. Il s'approcha , et nous trouvâmes que c'était M. de La Mousse. Un peu plus loin nous TÎmes un corps blanc tout étendu ; nous approchâmes de celui-là, c'était un arbre que j'avais fait abattre la semaine passée. Voilà des aventures bien extraordinaires; je crains que vous n'en soyez effrayée en l'état où vous êtes ; buvez un verre d'eau, ma fille. Si nous avions des sylphes à notre commandement , nous pourrions vous conter quelques histoires dignes de vous divertir ; mais il n'appartient qu'à vous devoir une telle diablerie, sans pouvoir en douter. Quand ce ne serait que pour parler à Augei% il faut que j'aille en Provence : cette histoire m'a bien occupée et bien divertie; j'en ai envoyé la copie à ma tante, croyant que vous n'auriez pas eu le courage de l'écrire deux fois si bien
^ Régisseur de la terre de Bourbilly,
1 E MADAME DE SEYIGNE. 38.
et si exactement. Dieu sait quel goût je trouve à ces sortes de choses en comparaison des Renaudot S qui égayent leur plume à mes dépens. Adieu , ma chère belle , je vous vois ^ et je pense à vous sans cesse. Mille amitiés aux Grignans, à proportion de ce que vous croyez qu'ils m'aiment : cette règle est bonne ; je m'en fie à vous.
^ Aux Rochers, dimanche 25 octobre 1671.
Me revoilà dans mes lamentations de Jérémie; je n'ai reçu qu'un paquet cette semaine, et je dois croire l'autre perdu : vous n'avez point été sept jours sans m'écrire ; il y a cela entre vos lettres. Ma fille , c'est un démon qui le» dérobe, et qui s'en joue; c'est le sylphe dUAuger : quoi qu'il en soit, j'en suis inconsolable. Voilà une lettre pour votre évêque; vous avez très-bien fait d'ouvrir la sienne; elle est toute farcie de tendresse. Je le prends par ses paroles, et je compte là-dessus plus qu'il ne voudrait. C'est très-bien fait : pourquoi s' embarque- t-il dans de si extrêmes protestations ? Je crois que ma réponse n'est point mal : la fin est bien méchante et bien commune. J'ai quasi donné dans \di justice de croire ; mais voilà justement où je ne m'en soucie pas. Si vous n'avez point jeté mes dernières lettres, mandez-moi s'il n'y en a pas une du 30 septembre. Eh bien ! c'est justement celle où vous me disiez de l'avoir , reçue, que le diable a emportée : j'en reviens toujours là, parce que j'en suis désespérée. On me mande que le roi a donné un régiment au chevalier de Grignan : je crois que c'est Adhémar ; si c'est quelque chose de bon, j'en suis ravie. Mais que dirons-nous de Coulanges? IN'est-ce point le plus joli homme du monde? J'ai lu sa lettre, tout comme vous l'avez imaginé , c'est-à-dire en pâmant de rire : toute
' C'est-à-dire des faiseurs de gazettes. L'invention des gazettes est due à Th. Renaudot, qui en 1631 commença à faire imprimer les nouvelles publiques , sous le nom de Gazettes. ( aI G. )
sa lettre est excellente, et ses chapitres. Mon Dieul que j'ai envie de le voir, de l'embrasser, de parler de vous avec lui ! Il est ravi de tout ce que vous faites , et en vérité il a raison :' on ne peut assez vous admirer; je ne saurais faire les honneurs de vous, j'en suis touchée comme les autres, et j'en demeure d'accord avec mes bons amis , sans faire comme la présidente Jeannin : vous souvient-il de ce petit conte? Enfin, ma fille, que vous manque-t-il? vous le renviezsurM. de Pomponne. Au milieu de' mon rire, je me suis senti des serrements de cœur qui ne paraissaient point y devoir tenir une place, et que je trouvais fort bien le moyen d'y mettre ; tous chemins vont à Rome , c'est-àdire tout me va droit au cœur. M. de Coulanges écrit tout cela bien plaisamment , et nous en avons ri , comme vous l'avez prévu, et assurément aux mêmes endroits. J'examinerai bien cet hiver, avec lui, tous les chapitres, et surtout celui de la coiffure; il me paraît assez comme celui d'Aristote dans son chapitre des chapeaux. Mais le chocolat, qu'en dirons-nous? N'avez-vous point peur de vous brûler le sang ? Tous ces effèts si miraculeux ne nous cacheront-ils point quelque embrasement? Dans l'état où vous êtes, ma chère enfant, rassurez-moi , car je crains ces mêmes effets. J'ai aimé le chocolat , comme vous savez; il me semble qu'il m'a brûlée , et depuis j'en ai bien entendu dire du mal ; mais vous dépeignez et vous dites si bien les merveilles qu'il fait en vous , que Je ne sais plus qu'en penser. Cet endroit de la lettre de Coulanges est très-plaisant , mais en tout je vous assure qu'elle est pladsante. Adieu , ma très-chère et très-aimable , je prendrai grand plaisir à lire le chapitre de la tendresse que vous avez pour moi ;. je vous promets de demeurer fixée dans l'opinion que j'en ai; mais, pour plus grande sûreté, soyez fixée aussi à m'en donner des marques, comme vous faites. Vous savez avec quelle passion je vous aime , et quelle inclination j'ai eue toute ma vie pour vous : tout ce qui peut m'avoir rendue haïssable venait de
ce fonds : il est en vous de me rendre la \ ie heureuse ou malheureuse. J'emhrasse le Comte. La marquise de Coéllogon prit tant de chocolat, étant grosse l'année passée, qu'elle accoucha d'un petit garçon noir comme un diahle, qui mourut. Il est vrai que les lettres de notre petit ami' ne sont nullement agréables , il y a trop de paroles; il fait bien d'être honnête homme d'ailleurs. Je fais réponse à M. de Coulanges; ma tante ne le croit plus auprès de vous.
Aux Rochers, mercredi 28 octobre \G7i.
Des scorpions , ma fille î il me semble que c'était là un vrai chapitre pour le livre de M. de Coulanges. Celui de l'étonnement de vos entrailles sur la glace et sur le chocolat est une matière que je veux traiter à fond avec lui , mais plutôt avec vous , et vous demander de bonne foi si vos entrailles n'en sont point offensées , et si elles ne vous font point de bonnes coliques , pour vous apprendre à leur donner de telles antipéristases ^ : voilà un grand mot. J'ai voulu me raccommoder avec le chocolat ; j'en pris avanthier pour digérer mon dîner, afin de bien souper, et j'en pris hier pour me nourrir, afin de jeûner jusqu'au soir : il m'a fait tous les effets que je voulais. Voilà de quoi je le trouve plaisant , c'est qu'il agit selon l'intention. Je ne sais pas ce que vous avez fait ce matin; pour moi , je me suis mise dans la rosée jusqu'à mi-jambes pour prendre des alignements ; je fais des allées de retour tout autour de mon parc, qui seront d'une grande beauté ; si mon fils aime les bois et les promenades, il bénira bien ma mémoire.
' Ce petit ami est soit d'Hacqueville, soit La Mousse. Ce ne peut être M. de Sévigné , qui n'était plus aux Rochers.
' Terme de philosophie qui vient du grec , et signifie l'action de deux <iualités contraires, dont l'une donne de la vigueur et de l'activité à l'antre.
Mais, à propos de mère, on accuse celle du marquis de
S ^ de l'avoir fait assassiner : il a été criblé de cinq ou
six coups de fusil ; on croit qu'il en mourra. Voilà une belle scène pour notre petite amie. Je mande à mon fils que j'approuve le procédé de cette mère, que voilà comme ï\ faut corriger les enfants , et que je veux faire amitié avec elle. Je crois qu'il est à Paris, votre petit frère; il aime mieux m'y attendre que de revenir ici; il fait bien. Mais que ditesvous de mon mari, l'abbé d'Effiat? Je suis bien malheureuse en maris : 11 épouse une jeune nymphe de quinze ans% fille de M. et de madame de La Bazinière, façonnière et coquette en perfection; le mariage se fait en Touraine. Il a quitté quarante mille livres de rente de bénéfices pour. . . Dieu veuille qu'il soit content , tout le monde en doute , et trouve qu'il aurait bien mieux fait de s'en tenir à moi.
M. d'Harouïs m'écrit ceci : a Mandez à madame de Ca.ri- « GNAN ^ que je l'adore. Elle est à ses petits états : ce ne « sont pas des gens comme nous , qui donnons des cent « mille écus; mais au moins qu'ils lui donnent autant « qu'à madame de Chaulnes pour sa bien-venue. » Il aura beau souhaiter, et moi aussi ; vos esprits sont secs , et leur cœur s'en ressent ; le soleil boit toute leur humidité , et c'est ce qui fait la bonté et la tendresse. Ma fille, je vous embrasse mille fois; je suis toujours dans la douleur d'avoir perdu un de vos paquets la semaine passée : la Provence est devenue mon vrai pays ; c'est de là que viennent tous mes biens et tous mes maux. J'attends toujours les
' Henri de Senneterre ( Saint-Nectaire), marquis de Cliàteauneuf, vicomte de Lestranges, fut blessé à Privas, le 13 octobre 1671 , à l'occasion d'un grand différend qu'il avait avec sa mère, et mourut de ses blessures, le 25 du même mois. ( Moreri. )
2 Marie-Anne Bertrand de la Bazinière n'épousa point l'abbé d'Effiat, comme le bruit en courait alors; elle épousa depuis le comte de Nancré.
3 Plaisanterie au sujet de la méprise d'un gentilhomme breton , qui , buvant lii santé de madame DR Grign^n , pendant les états, disait madame DE Carigkain , ce qui fut suivi de plusieurs autres Bretons. ( A. G. )
vendredis avec impatience, cest le jour de vos lettres. Saint-Pavin ' fit autrefois une épigramme sur les vendredis , qui étaient les jours qu'il me voyait chez l'abbé il parlait aux Dieux , et finissait :
Multipliez les vendredis,
Je TOUS quitte de tout le reste.
A V applicazione ^ signora. M. d'Angers' m'écrit des merveilles de vous; il a fort vu M. d'lTzès^ qui ne peut se taire de vos perfections : vous lui êtes très-obligée de son amitié ; il en est plein , et la répand avec mille louanges qui vous font admirer. Mon abbé vous aime très-parfaitement , La Mousse vous honore , et moi je vous quitte : ah ! marâtre , un mot aux chers Grignans.
Aux Rochers , dimanche 1" novembre 1671.
Si cette première lettre de Coulanges que j'ai perdue était comme les trois autres , il en faut pleurer ; car, tout de bon , on ne peut écrire plus agréablement : vous faites un dialogue entre vous autres, qui vaut tout ce qu'on peut dire; chacun y dit son mot très-plaisamment. Pour vous, ma fille , je vous reconnais bien à consentir que Coulanges s'en aille demain, plutôt qu'à demeurer avec vous toute sa vie ; cette éternité vous fait peur, comme à moi d'aller en litière avec quelqu'un. Je ne veux point vous dire la seule personne du monde avec qui j'y voudrais aller. Je
' Poète dont Saint-Marc a recueilli les œuvres, et dont Boileau avait mis la dévotion au rang des choses impossibles. Au reste, son athéisme ne l'empêchait pas délre crédule. 11 se convertit, dit-on, par suite d'une vision. La même nuit (jue mourut Théophile, son médecin et son ami, il s'entendit appeler à plusieurs reprises. Son domestique l'ayant assuré qu'il avait ouï la même voix , Saint-Pavin renonça à ses opinions impies , et se fit dévot.
' Henri Arnould , évêtjue d'Angers.
3 Jacques Adhémar de Monteil, évêque d'Uzès, oncle de M. de Grignan. (P.)
suis fort aise de connaître Jacquemart et Marguerite ' ; il me semble que je suis avec vous tous, et il me semble que je vous vois et M. de Coulanges. Il faut avouer que vous êtes une honnête femme de vous ajuster comme vous faites en Provence avec votre mari , et d'avoir passé neuf mois avec nous à Paris , comme une vraie demoiselle de Lorraine : vous souvient-il de ce manteau noir dont vous nous honoriez tous les jours ? J'espère que je renouvellerai tous vos ajustements quand j'arriverai à Grignan; mais point de grossesse, mon cher Grignan, je vous en conjure tendrement ; ayez pitié de votre aimable femme , laissez-la reposer comme une bonne terre. Si vous me le promettez , je vous aimerai de tout mon cœur. Je comprends , ma fille , la crainte que vous avez de perdre votre premier président ^ Votre imagination va vite, car il n'est point en danger. Voilà les tours que me fait la mienne à tout moment; il me semble toujours que tout ce que j'aime, tout ce qui m'est bon , va m'échapper ; et cela donne de telles tristesses à mon cœur, que si elles étaient continuelles comme elles sont vives , je n'y pourrais pas résister. Sur cela il faut faire des actes de résignation à l'ordre et à la volonté de Dieu. M. Nicole n'est-il pas encore admirable là-dessus? J'en suis charmée^ je n'ai rien vu de pareil. Il est vrai que c'est une perfection un peu au-dessus de l'humanité, que l'indifféi'ence qu'il veut de nous pour l'estime ou l'improbation du monde; je suis moins capable que personne de la comprendre. Mais , quoique dans l'exécution on se trouve faible, c'est pourtant un plaisir que de méditer avec lui , et de faire réflexion sur la vanité de la joie ou de la tristesse que nous rece^ons d'une telle fumée ; et à force de trouver ses raisonnements vrais , il
' C'est ainsi qu'on nomme à Lambesc les deux figures qui frappent les heures à l'horloge du beffroi de cette ville, où se trouvait alors madame de Grignan pendant la tenue de l'assemblée des états de Provence. (P.)
^ M. Forbin d'Oppède ; il mourut le 14 novembre.
ne serait pas impossible qu'on s'en servît dans certaines occasions. En un mot , c'est toujours un trésor, quoi que nous en puissions faire , d'avoir un si bon miroir des faiblesses de notre cœur. M. d'Andily est aussi content que nous de ce beau livre.
M. de Coulanges vous a gagné votre argent ; mais vous avez bien ri en récompense : rien ne peut égaler ce qu'il a écrit à, sa femme. Je ne crois pas que je le quitte cet hiver, tant je serai ravie de parler de vous avec un homme qui vous a vue et admirée de si près. Pour Adhémar, puisqu'il est méchant , je le chasserai ; il est vrai qu'il a un régiment, et qu'il entrera par force. On me mande que ce régiment • est une distinction agréable ; mais u'est-ce point aussi une ruine ? Ce que je trouve de bon , c'est que le roi se soit souvenu du chevalier de Grignan , en absence ; plût à Dieu qu'il se souvînt aussi de son aîné , puisqu'il va bien jusqu'en Suède chercher de fidèles serviteurs ! On dit que M. de Pomponne fait sa charge comme s'il n'avait jamais fait autre chose; personne ne s'y est trompé.
J'aime le coadjuteur de m'aimer encore. Adhémar, chevalier , approchez-vous , que je vous embrasse ; je suis attachée à ces Grignans. Il s'en faut bien que le livre de M. Nicole fasse en moi d'aussi beaux effets qu'en M. de Grignan ; j'ai des liens de tous côtés, mais surtout j'en ai un qui est dans la moelle de mes os. Et que fera là-dessus M. Nicole ? Mon Dieu , que je sais bien l'admirer ! mais que je suis loin de cette bienheureuse indifférence qu'il nous veut inspirer I Adieu , ma très-chère petite ; ne me plaignez-vous point de ce que je vais souffrir, présentement que vous êtes dans votre neuvième ? Monsieur le Comte, j'ai bien de la peine à vous pardonner d'avoir mis encore ma fille en cet état , et je suis bien aise que vous remarquiez quand je ne fais point mention de vous dans mes lettres : voilà justement ce que je voulais. Conservez-vous, ma fille , si vous m'aimez. Je sens la tristesse de voir tous
Tos visages de Paris vous quitter l'un après l'autre ; il est . vrai que vous avez votre mari, qui est aussi un visage de Paris. Ma fille, il ne faut point se laisser oublier dans ce pays-là, il faut que je vous ramène ; je vous en ferai demeurer d'accord.
Le mariage de l'abbé d'Effiat n'est point fait , comme on me l'avait mandé ; il demande du temps pour y penser, et je crois cette affaire rompue.
Aux Rochers, mercredi 4 novembre 1671,
Ah , ma fille , il y a aujourd'hui deux ans qu'il se passa une étrange scène à Livry% et que mon cœur fat dans une terrible presse ; mais il faut passer légèrement sur de tels souvenirs. Il y a de certaines pensées qui égratignent Ja tête. Parlons un peu de M. Nicole ; il y a longtemps que nous n'en avons rien dit. Je trouve votre réflexion fort bonne et fort juste sur l'indifférence qu'il veut que nous ayons pour l'approbation ou l'improbation du prochain. Je crois , comme vous , qu'il faut un peu de grâce , et que la philosophie seule ne suffît pas. Il nous met à si haut prix la paix et l'union avec le prochain, et nous conseille de l'acquérir aux dépens de tant de choses, qu'il n'y a pas moyen après cela d'être indifférente sur ce que le monde pense de nous. Devinez ce que je fois : je recommence ce traité; je voudrais bien en faire un bouillon et l'avaler. Ce qu'il dit de l'orgueil et de l'amour-propre , qui se trouvent dans toutes les disputes , et que l'on couvre du beau nom de l'amour de la vérité, est une chose qui me ravit. Enfin ce traité est fait pour bien du monde ; mais je crois qu'on n'a eu principalement que moi en vue. Il dit que
' Il s'agit encore ici de la fausse couche de madame de Grignan, arrivée à Livry le 4 novembre 1609.
l'éloqiicncc et la facilité de parler donnent im certain éclat aux pensées; cette expression m'a paru belle et nouvelle ; ce mot (^ éclat est bien placé : ne le trouvez-vous pas ' ? Il faut que nous relisions ce livre à Grignan : si j'étais votre garde pendant votre couche , ce serait notre fait ; mais que puis-je vous faire de si loin? Je fais dire tous les jours la messe pour vous; voilà mon emploi , et d'avoir bien des inquiétudes qui ne vous serviront de rien , mais qu'il est impossible de n'avoir pas. Cependant j'ai dix ou douze ouvriers en l'air, qui élèvent la charpente de ma chapelle, qui courent sur les solives , qui ne tiennent à rien , qui sont à tout moment sur le point de se rompre le cou, qui me font mal au dos à force de leur aider d'en bas. On songe à ce bel effet de la Providence, que fait la cupidité ; et l'on remercie Dieu qu'il y ait des hommes qui pour douze sous veuillent bien faire ce que d'autres ne feraient pas pour cent mille écus. a Ohl trop heureux ceux qui <( plantent des choux ! quand ils ont un pied à terre, l'au- « tre n'en est pas loin. » Je tiens ceci d'un bon auteur ^. IVous avons aussi des planteurs qui fout des allées nouvelles , et dont je tiens moi-même les arbres, quand il ne pleut pas à verse ; mais le temps nous désole, et fait qu'on souhaiterait un sylphe pour nous porter à Paris. Madame de La Fayette me mande que puisque vous me contez sérieusement l'histoire à'Auger, elle est persuadée que rien n'est plus vrai, et que vous ne vous moquez point de moi. Elle croyait d'abord que ce fût une folie de Coulauges, et cela se pouvait très-bien penser ; si vous lui en écrivez , que ce soit sur ce ton.
M. de Louvigny, comme vous voyez, n'a pas eu la force
' Cette expression, ainsi placée, était en effet nouvelle à cette époque, et elle devait frapper Madame de Sévigné, qui eUe-mêrae était fertile en expressions de ce genre. Il y a une belle étude à faire sur les expressions ainsi créées par nos grands écrivains et sur les époques où elles furent introduites dans notre langue.
^ Pe Rabelais, dans Panurge.
d'acheter la charge' de son père. Voilà M. de La Feuillade * bien établi ; je ne croyais pas qu'il dût si bien rentrer dans le chemin de la fortune. Ma tante a eu une bouffée de fièvre qui m'a fait peur. Votre petite fille a mal au*x dents , et pince comme vous , cela est plaisant. Que vous dirai-je de plus? Songez que je suis dans un désert ; jamais je n'ai vu moins de monde que cette année. La Troche, que j'attendais, est malade. Nous sommes donc seuls; nous lisons beaucoup, et l'on trouve le soir et le lendemain comme ailleurs. Adieu, ma chère enfant ; je suis à vous sans aucune exagération , ni fin de lettre, hasia la muerte (jusqu'à la mort) inclusivement; j'embrasse M. de Claudiopolis ^ , et le colonel Adhémar et le beau chevalier. Pour M. de Grignan, il a son fait à part.
Aux Rochers , mercredi H novembre 167f,
Plût à Dieu , ma fille , que de penser continuellement à vous avec toutes les tendresses et les inquiétudes possibles vous pût être bon à quelque chose ! Il me semble que l'état où je suis ne devrait point vous être entièrement inutile ; cependant il ne vous sert de rien : et de quoi pourrait-il vous servir à deux cents lieues de vous? Je crois que l'on songe à tout où vous êtes, qu'on a toutes les prévoyances , qu'on a pris le bon parti , entre aller à Aix ou retourner à Grignan , qu'on a fait venir de bonne heure une sage-femme pour vous y accoutumer un peu, et vous épai'gner au moins ce qu'on peut vous épargner, je veux dire le chagrin et l'impatience que donne un visage entièrement in-
' De colonel des gardes françaises.
2 François d'Aubusson , duc de La Feuillade , succéda au maréchal de Gramont dans la charge de colonel des gardes françaises. ( P. )
•* M. le coadjuleur d'Arles. Il avait été sacré évêque de Claudiot>olis le Il décembre 1667. (M.)
connu. Four une garde, il faut (jue vos femmes vous^ secourent en cette occasion; elles se souviennent de tout le manège de madame Moreau; et vous, ma fille, vous aurez soin de garder le silence, et vous ne croirez pas ftiire, comme à Paris, un fort bon marché d'acheter le plaisir de parler par un grand accès de fièvre. Que vous dirai-je enfin , et que vous puis-je dire, que des choses à peu près de cet agrément? J'ai la tête pleine de tout ceci : je vous en parle, cela est naturel ; si cela vous ennuie , cela est naturel aussi : je ne suis point blessée de toutes les choses qui sont à leur place. Il faudrait donc ne point vous écrire jusqu'à ce que je susse que vous êtes accouchée , et ce serait une étrange chose ; il vaut mieux , ma fille, que vous accoutumiez votre esprit à souffrir les pensées justes et naturelles dont on est rempli dans certaines occasions. Peut-être que vous serez accouchée quand vous recevrez cette lettre ; mais qu'importe , pourvu qu'elle vous trouve en bonne santé. J'attends vendredi avec de grandes impatiences; voilà comme je suis, à toujours pousser le temps avec l'épaule, et c'est ce que je n'aimais point à faire, et que je n'avais fait de ma vie , trouvant toujours que le temps marche assez , sans qu'on le hâte d'aller. Madame de La Fayette me mande qu'elle vous va écrire; je crois qu'elle n'aura pas manqué de vous apprendre que La Marans entra l'autre jour chez la reine à la comédie espagnole, tout effarée, ayant perdu la tramontane dès le premier pas ; elle prit la place de madame Bufresuoi ^ ; on se moqua d'elle, comme d'une folle trèsmal apprise.
L'autre jour, Pomenars passa par ici ; il venait de Laval, où il trouva une grande assemblée de peuple; il demanda ce que c'était. C'est, lui dit-on, que l'on pend en effigie un gentil-homme qui avait enlevé la fille de M. le
• Femme du premier commis de M. de Louvois ; elle avait une Qbarge chez la reine.
tîomte de Créance; cet homme-là, sire, c'était lui-même^, 11 approcha ; il trouva que le peintre l'avait mal habillé , il s'en plaignit; il alla souper et coucher chez le juge qui l'avait condamné; le lendemain, il vint ici se pâmant de rire ; il en partit cependantdès legrandmatin, le jourd'après. Pour des devises, hélas I ma fille , ma pauvre tête n'est ^uère en état de songer ni d'imaginer : cependant, comme il y a douze heures au jour, et plus de cinquante à la nuit, j'ai trouvé dans ma mémoire une fusée poussée fort haut, tivec ces mots : Che péri, pur che s' innalzi. Plût à Dieu que je l'eusse inventée 1 je la trouve toute faite pour Adhémar : Qu'elle périsse , pourvu qu^elle s'élève. Je crains de l'avoir vue dans ces quadrilles ; je ne m'en souviens pourtant pas précisément ; mais je la trouve si jolie, que je ne crois point qu'elle vienne de moi*. Je me souviens bien d'avoir vu dans un livre , au sujet d'un amant qui avait été assez liardi pour se déclarer, une fusée en l'air, avec ces mots : Da l' ardore V ardire ^ : elle est belle , mais ce n'est pas cela. Je ne sais même si celle que je voudrais avoir faite est dans la justesse des devises, je n'ai aucune lumière là-dessus ; mais eu gros elle m'a plu ; et si elle était bonne , et qu'elle se trouvât dans les quadrilles , ou dans un cachet, ce ne serait pas un grand mal. Il est difficile d'en faire de toutes nouvelles. Vous m'avez entendue mille fois ravauder sur ce demi- vers du Tasse que je voulais employer à toute force, l'alte non temo : j'ai tant fait que le comte des Chapelles a fait faire un cachet avec un aigle qui approche du soleil, l'alte non temo^; il est joU. Ma pauvre
' Allusion à l'épître de Marot : Au roi, pour avoir été dérobé.
^ Dans un carrousel donné par Louis XIV , Madame de Sévigné avait sans doute remarqué la devise du comte d'illiers, et ce souvenir lui était resté. Le père Bouhours, dans son Entretien sur les devises, la rapporte ainsi : le corps est le même, et le mot est poco duri , pur che ni'innalzi : qu'elle dure peu , pourvu qu'elle m'élève.
* Ma hardiesse vient de mon ardeur.
* Je ne crains pas de m' élever. Ou bien,y(; ne crains pas les choies élevées.
enfant , peut-être que tout cela ne vaut rien, et je ne m'en soucierai guère, pourvu que vous vous portiez bien.
Aux Rochers , dimanche 15 novembre 1671.
Quand je vous ai demandé si vous n'aviez point jeté mes dernières lettres , c'était un air ; car de bonne foi , quoiqu'elles ne méritent pas tout l'honneur que vous leur faites , je crois qu'après avoir gardé celles que je vous écrivais quand vous faisiez des poupées, vous garderez encore celles-ci : mais il n'y a plus de cassettes capables de les contenir : hélas 1 il faudra des coffres.
Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus plaisant que ce que vous dites du nom à'Adhémar. Enfin la seule rature de ses lettres, c'est à la signature ^ Je suis bien empêchée pour le nom du régiment; je vous en ai mandé mon avis. Vous savez comme je suis pour Adhémary et que je voudrais le maintenir au péril de ma vie»; mais je crains que nous ne soyons pas les plus forts. Pour la devise^, elle est jolie.
Che perl, pur che m* innalzi.
Voilà le vrai discours d'un petit glorieux, d'un petit ambitieux, d'un petit téméraire, d'un petit impétueux, d'un petit maréchal de France. J'ai bien envie d'en savoir votre avis , et où je l'ai pêchée, car je ne crois pas l'avoir faite. Pour M. de Grignan, ahl je le crois; je suis assurée qu'il aime mieux une grive que vous ; et sur ce pied-là ,
' Le chevalier de Grignan avait pris depuis peu le nom d'Adhémar, et il n'avait pas encore Ihabitude de le signer.
* Le régiment dont il s'agit était un de ceux qu'on nommait , dans la cavalerie , régimejits de gentils-hommes, et qui portaient le nom des colonels. Celui-ci s'appela Grignan , et ne quitta ce nom qu'à la mort du marquis de Grignan, arrivée en 1704. (P.)
3 Le corps de cette devise était une fusée volante.
j'aime mieux un hibou que lui : qu'il s'examine, je l'aime comme il vous aime à proportion; je sais bien toujours qu'il y a une chose qui m'en fera juger. Mais , mon enfant , n'admirez-vous point les erreurs et les contre-temps que fait l'éloignement? Je suis en peine de vous quand vous êtes en bonne santé; et quand vous serez malade, une de vos lettres me redonnera de la joie; mais cette joie ne peut être longue, car enfin il faut accoucher, et c'est cela qui vient dans le milieu du cœur et qui me trouble avec raison , jusqu'à ce que j'apprenne votre heureux accouchement. Vous êtes donc résolue d'accoucher à Lambesc? Avez-vous votre chirurgien? La petite Deville me mande que vous le connaissez , c'est beaucoup ; je crains qu'il ne soit jeune, puis qu'il vous saigne, et les jeunes gens n'ont guère d'expérience. Enfin, je ne sais ce que je dis : mais ayez soin de vous par-dessus toutes choses. Le passé doit vous avoir rendue sage; pour moi, je suis d'une capacité qui me surprend.
Vous ai-je dit que je faisais planter la plus jolie place du monde? Je me plante moi-même au milieu de la place , où personne ne me tient compagnie , parce qu'on meurt de froid. La Mousse fait vingt tours pour s'échauffer : l'abbé va et vient pour nos affaires ; et moi , je suis là fichée avec ma casaque, à penser à la Provence, car cette pensée ne me quitte jamais. Je voudrais bien apprendre ici les nouvelles de votre accouchement : la fatigue des chemins et ma violente inquiétude ne me paraissent pas deux choses qu'on puisse supporter à la fois. Mandez-moi de bonne foi quel nom prendra Adhémar, je le trouve empêché : M. de Grignan défend Grignayi, et a raison; Rouville' défend l'autre; il faudra se réduire au petit glorieux'^.
' François, comte de Rouville, homme extraordinaire pour l'aulorité qu'il avait acquise de dire hautement la vérité. 2 M. de Guilleraguoe disait que tous les Grignans étaient glorieux. On
Vous voulez savoir si nous avons encore des feuilles vertes ; oui , beaucoup : elles sont mêlées d'aurore et de feuille morte ; cela fait une étoffe admirable.
Voilà deux bonnes veuves, madame de Senneterre et madame de Leuville : Tune est plus riche que l'autre , mais l'autre est plus jolie que I'ubc. Vous ne me dites rien de votre assemblée, elle dure plus que nos états. Parlezmoi de votre santé , et pour ce que vous appelez des fadaises , je ne trouve que cela de bon : hélas 1 si vous les haïssiez, vous n'auriez qu'à brûler mes lettres sans les lire. Notre abbé vous embrasse paternellement ; il vous conjure de faire, pendant que vous y serez, tous les enfants que vous voudrez faire, et de n'en point garder pour quand nous arriverons. Adieu, ma très-chère et très-aimable ; je vous recommande ma vie.
Aux Rochers, mercredi 48 novembre 1674.
Eh , mon Dieu 1 ma chère enfant, en quel état vous trouvera cette lettre! Il sera le 28 du mois; vous serez accouchée , je l'espère ; et très-heureusement : j'ai besoin de me ^re souvent ces paroles pour me soutenir le cœur, qui est quelquefois tellement pressé que je ne sais qu'en faire ; mais il est bien naturel d'être comme je suis dans une occasion comme celle-ci. J'attends mes vendredis , et je supplie ceux qui se sont divertis à prendi'e vos lettres de finir ce jeu jusqu'à ce que vous soyez accouchée. On en veut aussi aux miennes; j'en suis au désespoir, car vous savez qu'encore que je ne fasse pas grand cas de mes lettres, je veux pourtant toujours que ceux à qui je les écris les reçoivent : ce n'est jamais pour d'autres , ni pour être perdues, que je les écris. J'ai donc regret à tout ce que vous
lui disait : Mais Adhémar l'est-il ? 11 répondit globieuset , et depuis on l'ap- ■pela le petit glorieux. { P. )
ne recevez pas. Quelle vision d'en vouloir à mes lettres I il . me semble que nous sommes à un degré de parenté qui ne donne point de curiosité : voilà qui est insupportable, n'en parlons plus. D'Hacqueville me mande qu'il avait laissé madame de Montausier à l'agonie, et je la crois morte : s'il faut écrire à M. de Montausier et à madame de Crussol », me voilà plus empêchée que quand Adhémar écrivit au roi et aux ministres. Je ne saurais plus écrire depuis que mes lettres ne vont point à vous ; me voilà demeurée tout court. Je songe quelquefois que pendant que je me creuse la tête, on tire peut-être le canon , on est aise , on se réjouit pour votre accouchement ; cela peut être , mais je ne le sais pas encore, et on languit en attendant. Il gèle à pierre fendre : je suis tout le jour à trotter dans ces bois ; il ferait très-beau s'en aller, et quand nous partirons la pluie nous accablera. Voilà de belles réflexions ; quand on n'a pas autre chose à dire , il vaut tout autant finir.
Aux Rochers, dimanche 22 novembre 1671.
Madame de Louvigny ' est accouchée d'un fils : vous voyez bien, ma chère enfant, que vous en aurez un aussi : vous vous y attendez d'une telle sorte, que, comme vous dites, la signora qui mit au monde une fille ^ ne fut pas plus attrapée que vous le seriez , si t malheur vous arrivait. Je fais prier Dieu sans cesse pour cet heureux moment , d'où dépend ma vie plus que la vôtre. Je ne crois pas que je puisse me résoudre à quitter ce lieu avant que d'en savoir des nouvelles : cette sorte d'inquiétude ne peut se porter sur des chemins, où je ne recevrais point de
' Fille de madame de Montausier. ( P.)
2 Marie - Charlotte de Castelnau, femme d'Antoine- Charles , comte de Louvigny , depuis duc de Gramonl. (P. )
3 Allusion au conte de l'Ermite de La Fontaine.
lettres; c'est donc vous, ma fille, qui m'arrêtez. Je suis très-affligée de l'état où vous me représentez votre premier président (Henri de Forbin d'Oppède) : c'est une perte considérable pour vous ; il faut que votre malheur soit bien fort pour tuer un homme de cet âge, et si bien fait, et d'une si belle physionomie. Si Dieu vous le rend, ce sera un miracle : je n'eusse jamais cru prendre un si grand intérêt à un premier président de Provence; mais la Provence est mon pays depuis que vous y êtes.
Enfin , voilà madame de Richelieu à la place de madame de Montausier ' ; quelle joie pour bien des gens ! quel chagrin pour d'autres I Voilà le monde. Vous êtes fort aimée dans cette maison : pour moi , je prends peu d'intérêt à tout -cela, et ne conserve mes amis de la cour que dans la vue de vous être quelquefois bonne en votre absence. J'ai reçu une lettre de M. de Pomponne, toute pleine d'une vraie et sincère amitié ; il est bien content du roi son maître : il ne trompera personne dans la bonne opinion qu'on a de lui.
Je ne doute nullement de l'histoire d'Auger, et n'en ai jamais douté : c'est une vision de madame de La Fayette , fondée sur la folie de M. de Coulanges ; présentement , elle ia croit comme moi. L'hiver est ici dans toute son horreur; je suis dans les jardins , ou au coin de mon feu ; on ne peut s'amuser à rien : quand on est loin de ses tisons, il faut courir. Je passerai encore deux vendredis aux Rochers, où j'espère que j'apprendrai votre heureux accouchement. M. de Grignan est obligé d'avoir soin de moi, comme j'ai <e\i soin de lui en pareille occasion *.
' C'était la place de dame d'honneur de la reine. Elle Toblint par le crédit de madame de Montespan, dont elle était l'amie, comme elle le fut depuis de madame de Maintenon. Sa maison était le rendez-vous des beaux esprits.
^ Foyez la lettre du 19 novembre 1670.
Aux Rochers, mercredi 23 novembre <67l.
J*ai appris par mes lettres de Paris la mort de votre premier président ; je ne puis vous dire combien j'en suis affligée : il était fort honnête homme et fort aimable de sa personne; mais ce qui me le rendait très-considérable , c'est l'amitié qui était entre vous; c'est de penser à ce que vous était une si bonne liaison ; et quand je me suis bien creusée sur ce sujet , je me retourne, et je trouve dans mon cœur l'inquiétude de votre santé, et la pensée de votre accouchement. Je ne sais comment je n*ai pas eu l'esprit de vous conseiller ce que vous avez fait, moi qui craignais également de vous voir affronter la petite vérole à Aix , ou retourner sur vos pas à Griguan : il n'y avait qu'à ne bouger d'où vous êtes ; vous avez pris le bon parti. Je crois que vous aurez été saignée, je crois que vous aurez été prévoyante; je crois enfin et j'espère que tout ira bien. Madame de Louvigny vous a donné un très-bon exemple; mais, dans l'attente de cette nouvelle, on souffre beaucoup; je voudrais bien la recevoir ici. J'attends vendredi de vos lettres avec mon Impatience ordinaire ; je crois que vous me parlerez bien aussi de la mort de ce pauvre homme ; je crains qu'elle ne vous ait émue, et ne vous ait fait beaucoup de mal en l'état où vous êtes : je ne puis , ma trèschère, vous en dire davantage dans celui où je suis. Ce n'est pourtant pas manque de loisir , je vous en assure ; ce n'est pas manque aussi d'amitié pour vous : au contraire , c'est ce qui me rend sensible à toutes les pensées de Provence, et qui fait que, ne pouvant vous dire que des choses tristes, et trouvant que vous n'en avez pas besoin, je vou& quitte après vous avoir tendrement embrassée.
lUO. — A LA MÊME.
Aux Rochers, dimanche 29 novembre 167Ï.
Il m'est impossible, très-impossible de vous dire, ma chère fille, la joie que j'ai reçue eu ouvrant ce bienheureux paquet qui m'a appris votre heureux accouchement. En voyant une lettre de M. de Grignan , je me suis doutée que vous étiez accouchée ; mais de ne point voir de ces aimables dessus de lettres de votre main, c'était une étrange affaire. Il y en avait pourtant une de vous du 1 5 ; mais je la regardais sans la voir, parce que celle de M. de Grignan me troublait la tête; enfin je l'ai ouverte , avec un tremblement extraordinaire, et j'ai trouvé tout ce que je pouvais souhaiter au monde. Que pensez-vous qu'on fasse dans ces excès de joie ? Demandez au coadjuteur ; vous ne vous y êtes jamais trouvée. Savez-vous donc ce que l'on fait? Le cœur se serre , et l'on pleure sans pouvoir s'en empêcher ; c'est ce que j'ai fait, ma très-belle, avec beaucoup de plaisir : ce sont des larmes d'une douceur qu'on ne peut comparer à rien, pas même aux joies les plus brillantes. Comme vous êtes philosophe, vous savez les raisons de tous ces effets ; pour moi , je les sens , et je m'en vais faire dire autant de messes pour remercier Dieu de cette grâce, que j'en faisais dire pour la lui demander. Si l'état où je suis durait longtemps , la vie serait trop agréable ; mais il faut jouir du bien présent , les chagrins reviennent assez tôt. La jolie chose d'accoucher d'un garçon , et de l'avoir fait nommer par la Provence ' I voilà qui est à souhait. Ma fille , je vous remercie plus de mille fois des trois lignes que vous m'avez écrites ; elles m'ont donné l'achèvement d'une joie complète. Mon abbé est transporté comme moi , et
n ^;t l«na sur les fonts par les procureurs du pays de Provence, et nommé Louis- Provence. (P.)
notre Mousse est ravi. Adieu , mon ange , j'ai bien d'autres lettres à écrire que la vôtre.
Aux Rochers, mercredi 2 décembre 1671.
Enfin, ma fille, après les premiers transports de ma joie, j'ai trouvé qu'il me fallait encore vendredi des lettres de Provence, pour me donner une entière satisfaction. Il arrive tant d'accidents aux femmes en couche , et vous avez la langue si bien pendue , à ce que me dit M. de Grignan , qu'il me faut pour le moins neuf jours de bonne santé pour me faire partir joyeusement. J'aurai donc mes lettres de vendredi, et puis je partirai , et je recevrai celles de l'autre vendredi à Malicorne. Je suis tout étonnée de ne plus trouver sur mon cœur, ni le jour ni la nuit , ce ceiillou que vous m'y aviez mis par l'inquiétude de votre accouchement. Je me trouve si heureuse , que je ne cesse d'en remercier Dieu ; je n'espérais point en être si tôt quitte. J'ai reçu des compliments sans compte et sans nombre , et du côté de Paris par mille lettres, et de celui de la Bretagne ; on a bu à la santé du petit bambin à plus d'une lieue à la ronde ; j'ai donné de quoi boire, j'ai donné à souper à mes gens , ni plus ni moins que la veille des Rois. Mais rien ne m'a été plus agréable que le compliment de Pilois, qui vint le matin avec sa pelle sur le dos , et me dit : a Madame , je c( viens me réjouir, pas moins, parce qu'on m'a dit que ma- « dame la Comtesse était accouchée d'un petit gars. » Cela vaut mieux que toutes les phrases du monde. M. de Montmoron ' est accouru ici ; entre plusieurs propos , on a parlé de devises ; il est très-habile là-dessus : il assure qu'il n'a vu en nul lieu celle que je conseille à Adhémar. Il connaît
' Charles de sévigné , comte de Montmoron , conseiller au pailemenl de Rennes , cousin de M. de StSigné. ( P. )
une fusée avec ces mots : da V ardore V ardirc ' ; mais ce n'est pas cela : l'autre est plus parfaite , à ce qu'il dit :
Che péri, pur che w' innalzi.
Soit qu'elle vienne de chez moi, ou d'ailleurs, il la trouve admirable. Mais que dites-vous de M. de Lauzun? Vous souvient-il quelle sorte de bruit il faisait il y a un an? Qui nous eût dit : dans un an il sera prisonnier, l'eussionsnous cru? Vanité des vanités! et tout est vanité l On dit que la nouvelle Madame est tout étonnée de sa grandeur : on vous mandera comme elle est faite. Quand on lui présenta son médecin , elle dit qu'elle n'en avait que faire y qu'elle n'avait jamais été ni saignée ni purgée, et que quand elle se trouvait mal , elle faisait deux lieues à pied, et qu'elle était guérie : Lasciamo la andar, che f ara buon viaggio *. Vous voyez bien que je vous écris comme à une femme qui sera dans son vingt-deuxième ou vingt-troisième jour de couche. Je commence même à penser qu'il est temps de faire souvenir M. de Grignan de la parole qu'il m'a donnée ; enfin , songez que voici la troisième fois que vous accouchez. Si vous le -gouvernez un peu, demandezlui cette grâce en faveur du joli présent que vous lui avez fait. Voici un autre raisonnement : vous avez été bien plus malade que si on vous avait rouée , cela est certain ; ne serait-il pas au désespoir , s'il vous aime , que tous les ans vous souffrissiez un pareil supplice? Ne craint-il point, à la fin , de vous perdre? Après toutes ces bonnes raisons, je n'ai plus rien à lui dire , sinon que, par ma foi, je n'irai pas en Provence si vous êtes grosse ; je souhaite que ce lui soit une menace. Pour moi, j'en serais désespérée; mais je soutiendrais la gageure : ce ne serait pas la première que j'aurais soutenue. Adieu , divine Comtesse , je baise le petit
' C'était la devise du maréchal de Bassompierre.
' Quand on \ui parla d'un premier médecin , elle répondit : Le premier est bien dit; car je n'en ai jamais eu besoin. (P. )
enfant , je l'aime tendrement ; mais j'aime bien madame sa mère , et de longtemps ce degré ne lui passera par-dessus la tête. J'ai fort envie de savoir de vos nouvelles, de celles de l'assemblée , de l'effet de votre baptême : un peu de patience m'apprendra tout ; mais vous savez que c'est une vertu qui n'est guère à mon usage.
Aux Rochers, dimanche 6 décembre 1671.
Les dernières lettres ne m'étaient pas moins nécessaires pour mon repos , que celles que je reçus il y a huit jours : ce fut une joie si parfaite pour moi que celle de votre heureux accouchement, que , ne pouvant demeurer en cet état, je me tourmentai des accidents qui arrivent quelquefois après. Il me fallait donc ces secondes lettres , et les voilà, ma fille , telles que je pouvais les souhaiter. Vous avez eu la colique, vous avez eu la fièvre de votre lait; mais vous voilà quitte de tout : votre fils a été trois heures sans pisser, à ce que me dit le coadjuteur ; vous étiez déjà tout épouvantée : ah , vraiment, vous voilà bien plaisante avec votre amour maternel; quelle folie! est-ce qu'on aime cela? Il est blond, c'est ce qui vous charme; vous aimez les blondins, voilà qui est bien honnête. M', de Grignan fait fort bien d'en être jaloux ; vous le quittez , dit-il , pour le premier venu; c'est pour le dernier venu qu'il veut dire; enfin ce garçon-là fera bien des jaloux. Le coadjuteur m'écrit des détails dignes de M. Chais ou de madame Robinet '; il me semble que vous jouez aux petits soufflets avec le coadjuteur, n'est-il point vrai? Je souhaite que ma présence ne vous redonne pas son amitié; c'est un bonheur pour vous que je serai bien aise de trouver tout établi. Approchez , monsieur le secrétaire (M. d'Adhémar); vous riez de ma devise, vous dites qu'elle est dans tous les livres, je le crois;
' Accoucheur et sage-femme célèbres à Paris.
un habile homme pourtiiut sur cette matière ne l'a point trouvée ; mais enfin je n'ai point cru l'avoir faite, je conviens que d'autres l'ont imaginée. Mais avouez du moins qu'on ne peut vous l'appliquer sans avoh* envie de vous faiie plaisir. Et vous , mon cher Comte, je vous plains ; je vois bien que vous n'êtes plus rien auprès de ce petit blondi n : voilà qui remettra la blancheur dans votre maison, qui, par malheur, s'en était un peu éloignée. Mais cependant je vous demande pardon de la comparaison du hibou , il est vrai qu'elle est choquante ; c'est que j'étais outrée de la préférence que vous faisiez hautement d'une grive à ma fille : si vous vous en repentez , je me repentirai aussi. J'ai bien envie de savoir des nouvelles de votre assemblée ; je voudi*ais bien que vous y pussiez faii'C l'affaii'e du roi et la vôtre : il serait fâcheux qu'elle se séparât sans rien conclure. M. de Marseille m'accable de son amitié, et me rend compte de son démêlé avec le coadjuteur , et de la santé de ma fille : il a couru à Paris, ce démêlé; on me le mande, comme si' je n'avais aucun commerce en Provence : hélas I c'est mon vrai pays. Adieu, mon très-cher, et vous, brave Adhémar; et vous , ma très-chère et très-aimable accouchée , il faut que je vous dise comme Barillon me disait un jour : Ceux qui vous aiment plus que moi vous aiment trop. Quand on est si loin, on ne fait quasi rien, on ne dit quasi rien, qui ne soit hors de sa place ; on pleure quand il faut rire, on rit quand on devrait pleurer ; on craint pour les jeunes chirurgiens de soixante-quatre ans ' , enfin , ma fille , ce sont les contre-temps de l'éloignement. J'y joins l'ignorance de la Provence , que je ne connais point : vous avez un avantage qui vous empêche de me faire rire, c'est que vous connaissez ce pays-ci. Tout cela m'oblige de me rapprocher de vous, et d'aller ensuite en Provence afin de m'instruire. Comme je n'ai plus d'inquiétude sur votre compte, je pars
• Foyez la lettre piécédentc.
dans trois jours ; je ne recevrai plus ici de vos lettres , j'en aurai à Malicorne. Je ne puis assez vous remercier des petites lignes que vous mettez dans les lettres de ces Grignans.
Madame de Richelieu est assez bien placée ; si madame Scarron y a contribué, elle est digne d'envie : sa joie est la plus solide qu'on puisse avoir en ce monde. On me mande que Tardes revient.
Aux Rochers , mercredi 9 décembre 167 f.
Je pars tout présentement , ma fille, et je quitte avec regret cette-solitude, quand je songe que je ne vous trouverai pas à Paris; je doute même que j'y fusse retournée cet hiver, si le dessein que j'ai de faire le voyage de Provence ne me faisait prendre cette avance, n'étant pas possible d'y aller d'ici, ni de passer à Paris comme on passe à Orléans. Me voilà donc partie ; je m'en vais coucher chez madame de Loresse , votre parente, pour éviter le pavé de Laval ; j'y serai demain , et vendredi j'enverrai quérir mes lettres à Laval , où l'on doit me les adresser , et on viendra me trouver à Mêlé ', où je coucherai; après cela je n'en espère plus qu'à Paris. Si pendant cette marche vous étiez aussi quelque temps sans recevoir de mes nouvelles , vous n'en serez point en peine : je ne suis ni grosse, ni accouchée, ni téméraire en carrosse; je n'ai point de pont d'Avignon à passer ; le temps est très-beau , mon voyage ira son train ; et comme je ne suis plus en peine de vous , il n'y a plus rien à craindre pour moi. Je suis accablée de compliments pour la naissance de mon joli petit-fils; je serai fort aise de savoir encore de ses nouvelles vendredi , et des vôtres encore davantage. Le pauvre M. de Lauzun est à Pignerol ; M. d'Harouïs en est tiès-affligé ; mais il me mande que la
• A cinq lieues de Laval.
joie de votre accouchement et le nom et la naissance de votre fils se sont fait un passage au travers de sa tristesse; et je l'assure aussi, en récompense, que sa tristesse s'est fait un passage au travers de ma joie. Adieu, ma très-belle, il faut partir ; je suis épouvantée du regret que j'ai de quitter ces bois. Je ne veux point vous dire la part que vous avez à mon indifférence pour Pai'is; vous ne savez que tropcombien vous m'êtes chère.
A Malicornc, dimanche 13 décembre 1671.
Enfin, ma fille, me voilà par voie et par chemin. Il fait le plus beau temps du monde, en sorte que je fais fort bien une lieue ou deux à pied comme Madame. Pour La Mousse, il court comme un perdu. Il est un peu embarrassé de ne pas bien dormir, car il ne sait point n'être pas à son aise. Je partis donc mercredi , comme je vous l'avais mandé. Je vins à Loresse , où l'on me donna deux chevaux ; je consentis à la violence qu'on me fît pour les accepter. Nous avons quatre chevaux à chaque .calèche ; cela va comme le veut. Vendredi, j'arrive à Laval; j'arrête à la poste; je vois arriver justement cet honnête homme, cet homme si obligeant, crotté jusqu'au cul, qui m'apportait votre lettre ; je pensai l'embrasser. Vous jugez bien, à m'entendre parler ainsi , que je ne suis point en colère contre la poste : en effet , ce n'est point elle qui a eu tort, c'est assurément , comme vous avez dit , des ennemis da petit Dubois», qui, le voyant se vanter de notre commerce , et se panader dans les occupations qu'il lui donnait , ont pris plaisir à lui donner le déplaisir de lui dérober nos lettres. D'abord je ne m'en suis pas aperçue, parce que je croyais que vous ne m'écriviez qu'une fois la semaine; mais quand j'ai su que vous m'écriviez deux, il
' Commis de la poste de Paris. ( P. )
serait malaisé de vous exprimer les regrets et les douleurs que j'ai eus de cette perte. Je reviens à la joie que j'eus de recevoir vos deux lettres dans un même paquet, de la main crottée de ce postillon. Je vis défaire la petite malle devant moi, et en même temps, frast, frast, je démêle le mien , et je trouve enfin , ma fille , que vous vous portez bien. Vous m'écrivez dans la lettre d'Adhémar ; et puis , vous m'écrivez de votre chef, au coin de votre feu, le seizième de votre couche. Rien n'est pareil à la joie sensible que me donna cette assurance de votre santé. Je vous conjure de n'en point abuser : ne m'écrivez point de grandes lettres; restaurez-vous, et craignez de vous épuiser. Hélas! mon enfant, vous avez été ci'uellement malade; je serais morte de voir un si long travail. On vous saigna enfin ; on commençait d'avoir peur. Quand je songe à cet état , j'en suis troublée et j'en tremble , et je ne puis encore me rendormir sur cette pensée, tant elle m'effraye l'imagination. J'ai mandé à madame de La Fayette et à M. d'Hacqueville ce que vous me mandez ; j'eus la même pensée , et je trouvai que La Marans devait être contente, ou plutôt malcontente, puisqu'elle n'avait pas sujet d'exercer ses obligeantes et modestes pensées'. Je trouve plaisant que vous ayez songé à elle. Mais la poste m'attend , comme si j'étais gouvernante du Maine , et je prends plaisir de la faire attendre, par grandeur. Je veux parler de mon petit garçon. Ah! qu'il est joli 1 Ses grands yeux sont bien une marque de votre honnêteté ; mais c'est assez , je vous prie , que le nez ne demeure pas longtemps entre la crainte et l'espérance. Que cela est plaisamment dit! Cette incertitude est étrange; jamais un petit nez n'eut tant à craindre ni à espérer. Il y a bien des nez entre les deux qu'il peut choisir; puisqu'il a de grands yeux, qu'il songe à vous contenter : vous n'auriez que la bouche;
• Voyez la lettre du H février 1671
puisqu'elle ci^t petite , ce ne serait pas assez. Ma fille , vous l'aimez follement; mais donnez-le bien à Dieu, afin qu'il vous le conserve. D'où vient qu'il est si faible? N'est-ce point ce qui l'empêchait de s'aider pendant votre travail ? car j'ai ouï dire aux femmes qui ont eu des enfants, que c'est cette faiblesse qui fait qu'on est bien malade. Enfin conservez bien ce cher enfant; mais donnez-le à Dieu , si vous voulez qu'il vous le donne. Cette répétition est digne d'une grand'mère chrétienne; madame Perwe/^e' en dirait autant; mais elle dirait bien. Adieu, ma chère Comtesse. Enfin la patience échappe à mon ami le postillon; je ne veux pas abuser de son honnêteté. Je ne recevrai de vos lettres qu'à Paris. Je serai ravie d'embrasser ma pauvre petite ; vous ne la regardez pas , et moi je veux l'aimer et prendre sa protection , par excès de générosité.
A Paris, vendredi 18 décembre 1671.
J'arrive dans ce moment , ma chère fille. Je suis chez ma tante , entourée , embrassée , questionnée de toute ma famille et de la sienne ; mais je quitte tout pour vous dire bonjour , aussi bien qu'aux autres. M. de Coulanges m'attend pour m'emmener chez lui , où il veut que je loge , parce qu'un fils de madame de Bonneuil a la petite vérole. Elle avait dessein très-obligeamment d'en faire un secret; mais on a découvert le mystère , on a mené ma petite chez M. de Coulanges. Je l'attends ici pour retourner avec elle, parce que ma tante veut voir notre entrevue. C'eût été une chose fâcheuse pour moi d'exposer cette enfant, et d'être bannie , six semaines durant, de chez mes amis, à cause que le fils de madame de Bonneuil a la petite vérole. Me voilà donc chez M. de Coulanges, quej'adore, parce qu'il me parle de vous; mais vous savez ce qui m'arrive, c'est que
' La mère d'Orgon dans le Tartufe.
Je pleure , et mon cœur se presse si étrangement , que je lui fais signe de la main de se taire , et il se tait. J'ai le nez rouge et les yeux , et on parle d'autre chose ; à condition pourtant qu'un jour je m'accommoderai à parler de vous, tant que terre me pourra porter , aux dépens de tout ce qui en pourra arriver. Il me conte que vous fermiez les
yeux, que vous étiez dans ma chambre, et que
vraiment oui, vous étiez à Paris, parce que voilà M. de Coulanges. Il m'a joué cela très-plaisamment, et je suis ravie que vous soyez encore un peu folle; je mourais de peur que vous ne fussiez toujours madame la gouvernante. Mon Dieu, que je m'en vais causer avec M. de Coulanges ! Je vous conjure de vous conserver vous-même, c'est-àdire d'être vous-même le plus que vous pourrez , et que je ne vous trouve point changée. Songez aussi à votre beauté ; engraissez -vous, restaurez -vous, souvenez - vous de vos bonnes résolutions; et si M. de Grignan vous aime, qu'il vous donne du temps pour vous remettre; autrement c'en est fait pour jamais, vous serez toujours maigre comme madame de Saint-Hérem. Je suis ravie de vous donner cette idée ; rien ne doit vous faire plus de peur que cette ressemblance ; évitez-la donc. Pour votre petit garçon , l'état où il a été ne raccommode pas le chocolat avec moi. Je suis persuadée qu'il a été brûlé, et c'est un grand bonheur qu'il soit humecté et qu'il se porte bien ; le voilà sauvé, je m'en réjouis avec vous.