‹ Lettres;Chapitre 103 sur 111 · MONSIEUR DE COULÂ^'GES · texte numérisé non relu

MONSIEUR DE COULÂ^'GES

Je ferme les yeux , et quand je les ouvre , je vois cette mère-beauté qui fait vos délices et les miennes, et cela me fait voir que je suis à Paris. Je m'en vais bien l'entretenir de toutes vos perfections. Savez-vous bien que je suis plus entêté de vous que jamais, et que j'appréhende de prendre la place du chevalier de Breteuil. Je sais que cette place ne plaît point à M. de Grignan , et voilà la seule chose qui

me donne de la peine dans une si grande entreprise. Tout de bon, madame la Comtesse, vous êtes un chef-d'œuvre, et c'est de ce mot que je me sers pour parler de vous. Je fus hier voir M. de La Rochefoucauld; je me trouvai en tiers avec lui et M. de Longueville : il ne fut question que de Provence et du bel astre qui y brille. Adieu , ma belle Comtesse; je vois cet homme à la tapisserie, qui ouvre sa poitrine : croyez que si vous voyiez la mienne à l'heure qu'il est, vous verriez mon cœur comme vous voyez le sien r il est à vous; il languit pour vous, 'ce cœur; mais ne le dites pas à M. de Grignan. Votre fille est une petite beauté brune, fort jolie. La voilà, elle me baise et me bave; mais elle ne crie jamais. Je l'aime assurément beaucoup moins que vous. Il n'y a plus moyen déparier de vous à cette mère-beauté, les grosses larmes lui tombent des yeux : bon^ Dieu , quelle mère I

A Paris , mercredi 23 décembre i67i.

Je vous écris un peu de provision, parce que je veux causer un moment avec vous. Après que j'eus envoyé mon paquet le jour de mon arrivée , le petit Dubois m'apporta celui que je croyais égaré : vous pouvez penser avec quelle joie je le reçus. Je n'y pus faire réponse, parce que madame de La Fayette , madame de Saint-Géran , madame de Villars , me vinrent embrasser. Vous avez tous les étonnements que doit donner un malheur comme celui de M. de Lauzun; toutes vos réflexions sont justes et naturelles; tous ceux qui ont de l'esprit les ont faites , mais on commence à n'y plus penser : voici un bon pays pour oublier les malheureux. On a su qu'il a fait son voyage dans un si grand désespoir, qu'on ne le quittait pas d'un moment. On voulut le faire descendre de carrosse à un endroit dangereux, il répondit ; Ces malheurs-là ne sont pas faits pour

moi. Il dit qu'il est innocent à l'égard du roi ; mais que son crime est d'avoir des ennemis trop puissants. Le roi n'a rien dit , et ce silence déclare assez la qualité de son crime. Il crut qu'on le laisserait à Pierre-Encise , et il commentait à Lyon à faire ses compliments à M. d'Artagnan; mais quand il sut qu'on le menait à Pignerol , il soupira, et dit : Je suis perdu. On avait grand'pitié de sa disgrâce dans les villes où il passait : il faut avouer aussi qu'elle est extrême.

Le roi envoya querîr dans ce temps-là M. de Marsillac, et lui dit : « Je vous donne le gouvernement de Berry, « qu'avait Lauzun. » Marsillac répondit : a Sire, que Votre « Majesté , qui sait mieux les règles de l'honneur que per- « sonne du monde, se souvienne, s'il lui plaît, que je n'é- « tais pas ami de Lauzun ; qu'elle ait la bonté de se mettre 0 un moment à ma place, et qu'elle juge si je dois accepc( ter la grâce qu'elle me fait. — Vous êtes, dit le roi, « trop scrupuleux; j'en sais autant quhin autre là-des- « sus; mais vous n'en devez faire aucune difficulté. — a Sire, puisque Votre Majesté l'approuve, je me jette à « ses pieds pour la remercier. — Mais, dit le roi, je vous « ai donné une pension de douze mille francs , en atten- « dant que vous eussiez quelque chose de mieux. — Oui, « Sire, je la remets entre vos mains. — Et moi, dit le roi, « je vous la donne une seconde fois, et je m'en vais vous « faire honneur de vos beaux sentiments. » En disant cela , il se tourne vers ses ministres, leur conte les scrupules de M. de Marsillac , et dit : « J'admire la différence : jamais « Lauzun n'avait daigné me remercier du gouvernement « de Berry; il n'en avait pas pris les provisions, et voilà (f un homme pénétré de veconnaissance. » Tout ceci est extrêmement vrai; M. de La Bochefoucauld vient de me le conter. J'ai cru que vous ne haïriez pas ces détails ; si je me trompais , mandez-le-moi. Ce pauvre homme est trèsmal de sa goutte , et bien pis que les autres années : il m'a

bien parlé de vous; il' vous aime toujours comme sa fille. Le prince de Marsillac m'est venu voir, et l'on me parle toujours de ma chère enfant. Je ne sais si vous aurez appris que Villarceaux , en parlant au roi d'une charge pour son fils , prit habilement l'occasion de lui dire qu'il y avait des gens qui se mêlaient de dire à sa nièce ' que Sa Majesté avait quelque dessein pour elle ; que si cela était, il le suppliait de se servir de lui: que l'affaire serait mieux entre ses mains que dans celles des autres , et qu'il s'y emploierait avec succès. Le roi se mit à rire , et dit : Villarceaux , nous sommes trop vieux, vous et moi, pour attaquer des demoiselles de quinze ans , et, comme un galant homme , se moqua de lui , et conta ce discours chez les dames. Les Anges sont enragées, et ne veulent plus voir leur oncle , qui , de son côté , est un peu honteux. Il n'y a nul chiffre à tout ceci ; mais je trouve que le roi fait partout un si bon personnage, qu'il n'est nul besoin de tant de mystère.

On a trouvé , dit-on , mille belles merveilles dans les cassettes de M. de Lauzun; des portraits sans compte et sans nombre , des nudités , une sans tète , une autre les yeux crevés ; c'est votre voisine ' ; des cheveux grands et petits , des étiquettes pour éviter la confusion, et, mille autres gentillesses. Mais je n'en voudrais pas jurer, car^vous savez comme on invente dans ces occasions.

J'ai vu M. de Mêmes, qui enfin a perdu sa chère femme ; il a pleuré et sangloté en me voyant; et moi, je n'ai jamais pu retenir mes larmes. Toute la France a visité cette maison ; je vous conseille de lui faire vos compliments : vous

' Louise- Elisabeth Rouxel, connue sous le nom de madame de Grancey ; «lie devint dans la suite dame d'atour de Maiie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne. Elle était sœur cadette de Marie-Louise Rouxel, comtesse de Marey. On les appelait les Anges. Le marquis de Villarceaux était frère de la maréchale de Grancey , mère de ces deux dames.

' Madame de Monaco , née Granwnt , que Lauzun avait aimée avec fureur. Il ne lui pardonna pas ses complaisances pour le roi. ( f^oyez les Mémoires de Saint-Simon. )

le devez par le souvenir de Livry, que vous aimez encore» Est-il possible que mes lettres vous soient agréables au point que vous me le dites? Je ne les sens point telles en sortant de mes mains ; je crois qu'elles le deviennent quand elles ont passé par les vôtres ; enfin, ma chère enfant, c'est un grand bonheur que vous les aimiez , car, de la manière dont vous en êtes accablée , vous seriez fort à plaindre si cela était autrement. M. de Coulanges est bien en peine de savoir laquelle de vos madames y prend goût : nous trouvons que c'est un bon signe pour elle ; car mon style est si négligé, qu'il faut avoir un esprit naturel et du monde pour pouvoir s'en accommoder. Je vous prie, ma bonne, ne vous fiez point aux deux lits; c'est un sujet de tentation : faites coucher quelqu'un dans votre chambre. Sérieusement , ayez pitié de votre santé , de votre vie et de la mienne.

J'ai envoyé quérir Pecquet pour discourir de la petite vérole de votre enfant : il en est épouvanté ; mais il admire sa force d'avoir pu chasser ce venin, et croit qu'il vivra cent ans après avoir si bien commencé.

J'ai enfin pris courage, j'ai causé douze heures avec Coulanges; je ne comprends pas qu'on puisse parler à d'autres. C'est un grand bonheur que le hasard m'ait fait loger chez lui. Çà courage I mon cœur, point de faiblesse humaine; et, en me fortifiant ainsi, j'ai passé par-dessus mes premières faiblesses ; mais Cateau * m'a mise encore une fois en déroute; elle entra, il me sembla qu'elle me devait dire : — Madame , madame vous donne le bonjour, elle vous prie de la venir voir. — Elle me reparla de tout votre voyage, et que quelquefois vous vous ressouveniez de moi. Je fus une heure assez impertinente. Je m'amuse à votre fille ; vous n'en faites pas grand cas , mais nous vous le rendons bien : on m'embrasse, on me connaît, ou me

' Femme de chambre de madame de Grisnan.

DE MADA.ME DE SEVIGNE. 41^

crie, on m'appelle. Je suis maman tout court ; et de celle de Provence , pas un mot.

L'abbé Têtu a du temps de reste , à cause de l'hôtel de Richelieu, qu'il n'a plus; de sorte que nous en profitons. Madame de Soubise est grosse de quatre enfants , à voir son ventre. Au reste, le roi part le 5 janvier pour Châlons, et doit faire plusieurs autres tours , quelques revues chemin faisant; le voyage sera de douze jours, mais les officiers et les troupes iront plus loin : pour moi, je soupçonne encore quelque expédition comme celle de la Franche- Comté. Vous savez que le roi est un héros de toutes les saisons\ Les pauvres courtisans sont désolés; ils n'ont pas un sou. Brancas me demanda hier de bonne foi si je ne voudrais point prêter sur gages , et m'assura qu'il n'en parlerait point , et qu'il aimerait mieux avoir affaire à moi qu'à un autre. La Trousse me prie de lui apprendre quelques-ui^ des secrets de Pomenars, pour subsister honnêtement; enfin ils sont abîmés. Voilà Châtillon, que j'exhorte à vous faire un impromptu; il me demande huit jours, et je l'assure déjà qu'il ne sera que réchauffé, et qu'il le tirera du fond de cette gibecière que vous connaissez. Adieu, belle Comtesse, il y a raison partout; cette lettre est devenue un juste volume. J'embrasse le laborieux Grignan, le seigneur Corbeau^, le présomptueux Adhémar, et \e fortuné Louis-Provence, sur qui tous les astrologues disent que les Fées ont soufflé. E con questo mi raccommando.

A Paris, le jour de Noél, vendredi , \G7\.

Le lendemahi que j'eus reçu votre lettre, M. Le Camus me vint voir : je l'entretins de ce qu'il avait à dire sur les

' C'est la pensée d*un madrigal de mademoiselle de Scuderi. ( P. ) ' Le coadjuteur d'Arles. (P.)

soins , le zèle et l'application de M. de Grignan pour faire réussir l'affaire de Sa Majesté. M. de Lavardin, qui vint aussi , m'assura qu'il en rendrait compte en bon lieu avant la fin du jour. Je ne pouvais trouver deux hommes plus propres à mon dessein , c'est la basse et le dessus. Le soir, j'allai chez M. d'Uzès, qui est encore dans sa chambre ; nous parlâmes fort de vos affaires. Nous avions appris les mêmes choses , et le dessein qu'on avait d'envoyer un ordre pour séparer l'assemblée, et de faire sentir, en quelque autre occasion , ce que c'est de ne pas obéir.

Au reste, ma fille > j'ai le cœur serré et très-serré de ne point vous avoir ici. Je serais bien plus heureuse s'il y avait quelqu'un que j'aimasse autant que vous , je serais consolée de votre absence ; mais je n'ai pas encore trouvé cette égalité, ni rien qui en approche. Mille choses imprévues me font souvenir de vous , par-dessus le souvenir ordinaire, et me mettent en déroute. Je suis en peine de savoir où N ous irez après votre assemblée. Aix et Ai-les sont empestés de la petite vérole ; Grignan est bien froid. Salon est bien seul. Venez dans ma chambre , ma chère enfant, vous y serez très-bien reçue. Adieu; vous en voilà quitte pour cette fois ; ce ne sera point ici un second tome, je ne sais plus rien. Si vous vouliez me faire des questions , on vous répondrait. J'ai été cette nuit aux Minimes ' ; je m'en vais en Bourdaloue ; on dit qu'il s'est mis à dépeindre les gens * , et que l'autre jour il fit trois points de la retraite de Tréville^ ; il n'y manquait que le nom, mais il n'en était pas

• L'église des Minimes, près la place Royale.

2 On a accusé, non sans raison, Bourdaloue d'avoir placé dans ses sermons les portraits de plusieurs contemporains. Boileau constate le fait dans sà satire X, et il se trouve ainsi d'accord avec Madame de Sévigné. On raconte que Bourdaloue , ayant appris que Boileau l'avait nommé dans une ■chanson, répondit : Dites-lui que s'il me met dans ses satires, je le mettrai dans mes sermons.

3 Ce Tréville était un homme d'esprit , un militaire et un courtisan. Il •éprouva un si grand chagrin de la mort de madame Henriette, qu'il renonça ■au monde, et se jeta dans la dévotion.

besoin : avec tout cela, on dit qu'il passe toutes les merveilles passées, et que personne n'a prêché jusqu'ici. Mille compliments aux Grignans.

A Paris, le jour de Noël, à onze heures du soir, 1671,

Je vous ai écrit oe matin , mais je reçois la lettre que vous m'avez écrite par Rippert»; c'est M. d'Uzès qui me l'envoie. Vous me rendez un très-bon compte des affaires de Provence ; Dieu veuille que le roi se contente de ce que les Provençaux ont résolu 1 La peinture de leur tète, et du procédé qu'il faut tenir avec eux , est admirable , et le radoucissement de l'évéque est naturel. Voilà madame Scarron qui a soupe avez nous : elle dit que de tous les millions de lettres que madame de Richelieu a reçues, celle de M. de Grignan était la meilleure ; qu'elle l'a eue longtemps dans sa poche, qu'elle l'a montrée; qu'on ne saurait mieux écrire, ni plus galamment, ni plus noblement, ni plus tendrement pour feu madame de Montausier * ; enfin elle en a été ravie : j'ai juré que je vous le manderais. Je ferai part de votre lettre à d'Hacque ville et à M. Le Camus. Je ne songe qu'à la Provence : je me trouve présentement votre voisine ,

Et de Paris , je ne voi

Tout au plus que vingt semaines,

Entre ma Philis et moi.

J'attendais votre frère : on le renvoie de la moitié du che-

' Frère du doyen du chapitre de Grignan.

'On a vu que madame de Richelieu succédait à madame de Montausier dans la place de dame d'honneur de la reine. ( P. J

min, à cause du voyage. J'ai été au sermon , mon cœur n*en a point été ému ; ce Bourdaloue ,

Tant de fois éprouvé, L'a laissé comme il l'a trouvé.

C'est peut-être ma faute. Adieu , mon enfant.

A Paris, mercredi 50 décembre 1671.

Une belle et sûre marque de la légère disposition que j'ai à ne pas vous haïr , c'est que je voudrms pouvoir vous écrire douze fois le jour. Cette pensée , ma fille , ne vous fait-elle point comme l'offre que vous faisait M. de Coulanges, dépasser sa vie avec vous? En vérité, vous n'auriez pas peu d'affaires , car je vous écris aussi prolixement que j'écris laconiquement aux autres. J'ai fort interrogé Rippert sur votre santé. Je ne suis point contente de vous, il faut que je vous gronde : vous avez traité votre accouciiement comme celui de la femme d'un colonel suisse; vous ne prenez point assez de bouillons ; vous avez caqueté dès le troisième jour, vous vous êtes levée dès le dixième, et vous vous étonnez après cela si vous êtes maigre. J'espérais que vous vous amuseriez à vous conserver , à vous restaurer, à vous engraisser. Où avez-vous pris la fantaisie d'imiter madame de Crussol ? Je tâche toujours de vous corriger par les exemples ; cette conduite ne la change point , mais elle vous changera; enfin c'est me fâcher et m'offenser, que de défigurer votre beau visage ; vous savez comme Je l'aime, ne devriez-vous pas le conserver pour l'amour de moi?

Vous dites bien quand vous dites que la Provence est ma demeure fixe, puisque c'est la vôtre. Paris me suffoque; et je voudrais déjà être partie pour Grignan. Mais , ma fille , quelle solitude, si vous allez dans votre château! vous se-

rez comme Psyché sur sa montagne. Je ne puis être contente où vous n'êtes pas; c'est une vérité que je sens à toute heure : vous me manquez partout , et tout ce qui me fait souvenir de vous me traverse le cœur. Le voyage du roi devient incertain, quoique les troupes marchent. Le pauvre La Trousse s'en va, et Sévigné s'achemine déjà : ils vont à Cologne ; cette équipée les désespère. Adieu , mon ange : je me trouve très-bien chez M. de Coulanges, et je pousserai l'air de la petite vérole fort loin. Cette grande maison, où je ne trouve que madame de Bonneuil , au lieu de vous , ne me donne nulle envie d'y retourner. M. de Coulanges m'est délicieux; nous parlons, sans cesse devons. Je donnerai votre lettre à M. de La Rochefoucauld ; je suis assurée qu'il la trouvera très-bonne. Je hais le dessus de vos lettres où il y a : A madame la marquise de Sévigné ; appelez-moi Pierrot, Les autres sont aimables, et donnent une disposition tendre à lire le reste.

A Paris , le premier jour de l'an 1672,

J'étais hier au soir chez M. d'Uzès : nous résolûmes de "VOUS envoyer un courrier. Il m'avait promis de me faire savoir aujourd'hui le succès de son audience chez M. Le Tellier, et même s'il voulait que j'y menasse madame de Coulanges ^ ; mais comme il est dix heures du soir , et que je n'ai point de ses nouvelles, je vous écris tout simplement : M. d'Uzès aura soin de vous instruire de ce qu'il a fait. Il faut tâcher d'adoucir les ordres rigoureux , en faisant voir que ce serait ôter à M. de Grignan le moyen de servir le roi, que de le rendre odieux à la province , et quand on serait obligé d'envoyer les ordres , il y a des gens sages qui disent qu'il en faudrait suspendre l'exécution jusqu'à la

', Madame de Coulanges était nièce de la femme de M. Le Tellier, ministre d'Etat, et depuis chancelier de France. ( P. )

réponse de Sa Majesté , à laquelle M. de Grignan écrirait une lettre d'un homme qui est sur les lieux , et qui voit que, pour le bien de son service , il faut tâcher d'obtenir un pardon de sa bonté pour cette fois. Si vous saviez comme certaines gens blâment M. de Grignan, pour avoir trop peu considéré son pays, en comparaison de l'obéissance qu'il voulait établir , vous verriez bien qu'il est difficile de contenter tout le monde ; et s'il avait fait autrement , ce serait encore pis. Ceux qui admirent la beauté de ki place où il est n'en savent pas les difficultés. Par exemple, n'êtes-vous pas à plaindre présentement? Le voyage du roi est entièrement rompu , mais les troupes marchent toujours à Metz. Sévigné y est déjà , La Trousse s'en va ; tous deux plus chargés de bonnes intentions que d'argent comptant. Voilà l'archevêque de Reims ' qui commence par vous faire mille compliments très-sincères ; il dit que M. d'Uzès n'a point vu son père aujourd'hui : il m'assure encore que le roi est très-content de votre mari ; qu'il reçoit le présent de votre province; mais que, pour n'avoir pas été obéi ponctuellement , il envoie des lettres de cachet pour exiler des consuls ; on ne peut en dire davantage par la poste. Ce qu'il faut faire en général , c'est d'être toujours très-passionné pour le service de Sa Majesté ; mais il faut tâcher aussi de ménager un peu les cœurs des Provençaux , afin d'être plus en état de faire obéir au roi dans ce pays-là. M. de La Rochefoucauld vous mande , et moi avec lui , que si la lettre que vous lui avez écrite ne vous paraît pas bonne, c'est que vous ne vous y connaissez pas. Il a raison ; cette lettre est très-agréable et très-spirituelle : en voilà la réponse. Adieu, ma chère Comtesse; je pense à vous jour et nuit. Donnez-moi des moyens de vous servir pour amuser ma tendresse.

• Charles-Maurice Le Tellier.

A Paris, mardi 5 janvier 1672.

Le roi donna hier, lundi 4 janvier, audience à l'ambassadeur de Hollande'; il voulut que M. le Prince, M. de Turenne, M. de Bouillon et M. de Créqui fussent témoins de ce qui se passerait. L'ambassadeur présenta sa lettre au roi, qui ne la lut pas, quoique le Hollandais proposât d'en faire la lecture : le roi lui dit qu'il en savait le contenu, et qu'il en avait une copie dans sa poche. L'ambassadeur s'étendit fort au long sur les justifications qui étaient dans la lettre, et que messieurs les états s'étaient examinés scrupuleusement, pour voir ce qu'ils auraient pu faire qui déplût à Sa Majesté ; qu'ils n'avaient jamais manqué de respect , et que cependant ils entendaient dire que tout ce grand armement n'était fait que pour fondre sur eux ; qu'ils étaient prêts de satisfaire Sa Majesté dans tout ce qu'il lui plairait d'ordonner, et qu'ils la suppliaient de se souvenir des bontés que les rois ses prédécesseurs avaient eues pour eux , et auxquelles ils devaient toute leur grandeur. Le roi prit la parole , et dit avec une majesté et une grâce merveilleuse, qu'il savait qu'on excitait ses ennemis contre lui ; qu'il avait cru qu'il était de sa prudence de ne se pas laisser surprendre , et que c'est ce qui l'avait obligé à se rendre si puissant sur la mer et sur la terre, afin d'être en état de se défendre ; qu'il lui restait encore quelques ordi'es à donner, et qu'au printemps il ferait ce qu'il trouverait le plus avantageux pour sa gloire et pour le bien de son Etat; et fit comprendre ensuite à l'ambassadeur^ par un signe de tête, qu'il ne voulait point de réplique. La lettre s'est trouvée conforme au discours de l'ambassadeur, hormis qu'elle finissait par assurer Sa Majesté

'Cet ambassadeur était Pierre Grotius, fils de l'auteur du Droit de ht Guerre et de la Paix. ( M. )

qu'ils feraient tout ce qu'elle ordonnerait , pourvu quMl ne leur en coûtât point de se brouiller avec leurs alliés. ! Ce même jour, M. de La Feuillade fut reçu à la tête du régiment des gardes , et prêta le serment entre les mains d'un maréchal de France, comme c'est la coutume; et le roi, qui était présent, dit lui-même au régiment qu'il leur donnait M. de La Feuillade pour mestre-decamp , et lui mit la pique à la main , chose qui ne se fait jamais que par le commissaire, de la part du roi ; mais Sa Majesté a voulu que nulle faveur ni nul agrément ne man- (juât à cette cérémonie.

MM. Dangeau et Langlée' ont eu de grosses paroles, à la rue des Jacobins , sur un payement de l'argent du jeu. Dangeau menaça; Langlée repoussa l'injure par lui dire qu'il ne se souvenait pas qu'il était Dangeau, et qu'il n'était pas sur le pied dans le monde d'un homme redoutable. On les accommoda ; ils ont tous deux tort , et les reproches furent violents et peu agréables pour l'un et pour l'autre : Langlée est fier et familier au possible. Il jouait l'autre jour au brelan avec le comte de Gramont , qui lui dit, sur quelques manières un peu libres : « Monsieur de « Langlée, gardez ce^ familiarités-là pour quand vous jouec( rez avec le roi. »

Le maréchal de Bellefonds a demandé permission au roi 4e vendre sa charge * ; jamais personne ne la fera si bien que lui. Tout le monde croit, et moi plus que les autres, que c'est pour payer ses dettes, pour se retirer et songer uniquement à l'affaire de son salut.

M. le procureur général de la cour des aides [Nicolas Le Camus ) est premier président de la même compagnie : ce changement est grand pour lui; ne manquez pas de lui écrire, l'un ou l'autre , et que celui qui n'écrira pas écrive

' Langlée était un homme d'une naissance obscure, et qui s'était poussé à la cour par le jeu.

* De prcniiei" maître (.riiôtel du roi. ( A G. )

\m mot dans la lettre de celui qui écrira. Le président de Nicolai est remis dans sa charge'. Voilà donc ce qui s'appelle des nouvelles.

A Paris, mercredi 6 janvier <672.

Enfin , ma chère fille, vous ne voulez pas que je pleure de vous voir à mille lieues de moi ; vous ne sauriez pourtant empêcher que cet ordre de la Providence ne me soit bien dur et bien sensible : je ne m'accoutumerai de longtemps à cet éloignement. Je coupe court , parce que je ne veux point m'embarquer à vous dire les sentiments de mon cœur là-dessus ; je ne veux point vous donner un mauvais exemple , ni ébranler votre courage par le récit de mes faiblesses. Conservez toute votre raison ; jouissez de la grandeur de votre âme , pendant que je m'aiderai , comme je pourrai, de toute la tendresse de la mienne. Je fus hier à Saint-Germain : la reine m'attaqua la première ; je fis ma cour à vos dépens , comme j'ai coutume. On traita à fond le chapitre de l'accouchement, à propos du vôtre; puis on parla de mon voyage de Provence, un mot sur celui de Bretagne, et sur le bonheur de madame de Chaulnes, de m'y avoir trouvée : nous étions là toutes deux. Pour Monsieur , il me tira près d'une fenêtre pour me parler de vous , et m'ordonna très-sérieusement de vous faire ses compliments , et de vous dire la joie qu'il avait de votre joli accouchement. Il appuya sur cela d'une telle sorte, qu'il ne tint qu'à moi d'entendre qu'il voulait s'attacher à votre service, étant las, comme on dit, d'adorer l'ange [madame de Grancey); je fis de telles offres le cas que je i devais. Je trouvai Madame mieux que je ne pensais, mais

' De premier président de la chambre des comptes.

d'une sincérité charmante. Je ne pus voir M. de Montausier; il était enfermé avec Monseigneur. Je ne finirais jamais de vous dire tous les compliments qu'on me fit , et à vous aussi ; et de tout cela , autant en emporte le vent : on est ravi de revenir chez soi. Madame de Richelieu me parut abattue; elle fera réponse à M. de Grignan : les fatigues de la cour ont rabaissé son caquet ; son moulin me parut en chômage. Mais qui pensez-vous qu'on trouve chez moi? Des Provençaux; ils m'ont tartufiée. De quoi parlet-on? De madame de Grignan. Qui est-ce qui entre dans ma chambre? Votre petite. Vous dites qu'elle me fait souvenir de vous; c'est bien dit : vous voulez bien au moins que je vous réponde qu'il n'est pas besoin de cela. Je monte en carrosse; où vais-je? Chez madame de Valavoire. Pourquoi faire? Pour parler de Provence, de vos affaires et de vos commissions, que j'aime uniquement. Enfin Coulanges disait l'autre jour : Voyez-vous bien cette femme-là? elle est toujours en présence de sa fille. Vous voilà en peine de moi, ma bonne , vous avez peur que je ne sois ridicule ; non , ne craignez rien : on ne peut l'être avec une si agréable folie; et de plus, c'est que je me ménage selon les lieux, les temps, et les personnes avec qui je suis ; et l'on jurerait quelquefois que je ne songe guère à vous : ce n'est pas où je suis le plus en liberté.

Je reçois votre lettre du 30 ; vous me déplaisez, mon enfant, en pariant, comme vous faites, de vos aimables letti-es. Quel plaisir prenez-vous à dire du mal de votre esprit, de votre style, à vous comparer à la princesse d'Harcourt ' ? Où pêchez-vous cette fausse et offensante humilité? Elle blesse mon cœur , elle offense la justice, elle choque la vérité. Quelles manières! Ah! ma bonne, changez-les, je vous en conjure , et voyez les choses comme elles sont : si cela est, vous n'aurez plus qu'à vous défendre de la vanité,

> Fille du duc de Brancas le distrait.

et ce sera une affaire à régler entre votre confesseur et vous. Votre maigreur me tue : hélas! où est le temps que vous ne mangiez qu'une tôte de bécasse par jour, et que vous mouriez de peur d'être trop grasse? Si vous devenez grosse sur ces entrefaites , soyez assurée que vous voilà perdue pour toute votre vie , sans en revenir jamais. Monsieur de Grignan a bien du caquet : il commence à gratter du pied, cela me fait grand'peur; mais s'il succombe à la tentation , ne croyez pas qu'il vous aime ; quand on îiime bien, on aime tout, et la beauté qui ne donne aucun chagrin , comme la vôtre, n'est pas une chose à oublier : si M. de Grignan la détruit, tenez- vous pour dit que sa tendresse n'est pas d'un bon aloi.

Il est vrai que madame de Soubise vient encore d'accoucher ; mais elle relève trop grasse , cela fait qu'on n'a nulle pitié d'elle. Je vous plains bien aussi de vos méchantes compagnies : la nouvelle qu'on y débite du gouvernement de Bretagne donné à M. de Rohan est très-belle; cet homme parle comme du temps des ducs [de Bretagne) : je vous souhaite quelquefois un petit brin de ce que l'on a ici de reste.

On était hier sur votre chapitre chez madame de Coulanges ; et madame de Scarron se souvint avec combien d'esprit vous aviez soutenu autrefois une mauvaise cause, à la même place , et sur le même tapis où nous étions ; il y avait madame de La Fayette, madame Scarron, Segrais, Caderousse, l'abbé Têtu, Guilleragues, Brancas. Vous n'êtes Jimais oubliée, ni tout ce que vous valez : tout est, encore vif; mais quand je pense où vous êtes, quoique vous soyez reine, le moyen de ne pas soupirer? Nous soupirons encore de la vie qu'on fait ici et à Saint-Germain ; tellement qu'on soupire toujours. Vous savez bien que Lauzun, en entrant en prison , dit : In secula seculorum ; et je crois qu'on eût répondu ici en certain endroit, ameny et en d'autres, non. Vraiment, quand il était jaloux de votre voisine, il lui

crevait les yeux, il lui marchait sur la main ' : et que n'a-t-il pas fait à d'autres ? Ah 1 quelle folie de faire des péchés de cent dix lieues loin!

Votre enfant est jolie ; elle a un son de voix qui m'entre dans le cœur; elle a de petites manières qui plaisent. Je m'en amuse et je l'aime ; mais je n'ai pas encore compris que ce degré puisse jamais vous passer par-dessus la tête ; je vous embrasse de toute la plus vive tendresse de mon cœur.

A Paris , 8 janvier 1672.

Devinez où je m'en vais tout à l'heure , ma chère bonne ; à Livry , et demain dîner à Pomponne avec mon bon homme ' ; il m'a priée si tendrement de lui faire cette visite pendant qu'il fait beau , que je ja'ai pas voulu le refuser. Vous me paraissez tranquille sur le retour de vos ouvriers; nous ne sommes pas de même, nous craignons le dénoûment de tout ceci , qui ne peut être que fâcheux. Nous en parlons, M. l'évêque d'Uzès et moi, et regardons les chagrins qui sont attachés à quelque résolution qu'on prenne ^. *

Je veux aussi vous avertir d'une chose que je soutiendrai en face de votre mari et de vous. C'est que si, après être purgée , vous avez seulement la pensée de coucher avec M. de Grignan, comptez que vous êtes grosse, et si quelqu'une de vos matrones dit le contraire , elle sera corrompue par votre mari. Après cet avis , je n'ai plus rien à dire.

'C'est à Saint-Cloud, chez Madame, que ceci arriva. Madame de Monaco était assise sur le parquet, h cause de la grande chaleur, et Lauzun, en pirouettant autour des dames, lui marclia sur la main, ce quelle souffrit sans oser se plaindre. Le roi était le rival favorisé qui irritait Lauzun à ce point. (A. G. et M.)

^ ArnauUi d'Atulilly. f'oycz ci-dessus la lettre du 13 janvier.

3 Foijcz ci-dessus la lettre du I'' janvier.

Je n'oserais songer à vos affaires ; c'est un labyrinthe plein d'amertumes d'où je ne sors point. Je ne sais pas de nouvelles aujourd'hui; si j'avais juré de remplir ma feuille, je vous manderais des sottises , et tout ce qu'on fera dans six semaines , mais c'est un ennui. Ce que j'aime mieux vous dire , c'est qu'on est inhumain dans ce pays pour recevoir les excuses de ceux qui n'écrivent pas dans les occasions. J'ai voulu en user ainsi en Bretagne; il a fallu en venir à y prendre part. Profitez de ce petit discours en l'air

On parle de plusieurs mariages; quand ils seront signés, je vous les manderai. Adieu, ma bonne; il y a une heure que je me joue avec votre fille : elle est aimable. Il est tard, et je vous quitte pour aller pleurer à Livry, et penser à vous tendrement.

A Paris, mercredi \Z janvier 1672.

Eh! mon Dieu, ma fille, que me dites-vous? Quel plaisir prenez-vous à dire du mal de votre personne, de votre esprit; à rabaisser votre bonne conduite; à trouver qu'il faut avoir bien de la bonté pour songer à vous? Quoique assurément vous ne pensiez point tout cela, j'en suis blessée, vous me fâchez ; et quoique je ne dusse peut-être pas répondre à des choses que vous dites en badinant , je ne puis m'empécher de vous en gronder , préférablement à tout ce que j'ai à vous mander. Vous êtes bonne encore quand vous dites que vous avez peur des beaux-esprits; hélas ! si vous saviez qu'ils sont petits de près, et combien jls sont quelquefois empêchés de leurs personnes, vous les remettriez bientôt à hauteur d'appui. Vous souvient-il combien vous en étiez quelquefois excédée? Prenez garde que l'éloignement ne vous grossisse les objets; c'est un effet assez ordinaire.

Nous soupons tous les soirs avec madame Scarron, elle a

426 LETTBES

l'esprit aimable et merveilleusement droit; c'est un plaisir que de l'entendre raisonner sur les horribles agitations d'un certain pays qu'elle connaît bien. Les désespoirs qu'avait cette d'Heudicourt dans le temps que sa place paraissait si miraculeuse; les rages continuelles de Lauzun , les noirs chagrins ou les tristes ennuis des dames de Saint- Germain , et peut-être que la plus enviée ( madame de Montespan) n'en est pas toujours exempte : c'est une plaisante chose que de l'entendre causer sur tout cela. Ces discours nous mènent quelquefois bien loin de moralité en moralité, tantôt chrétienne, et tantôt politique. Nous parlons très-souvent de vous; elle aime votre esprit et vos manières; et quand vous vous retrouverez ici, vous n'aurez point à craindre de n'être pas à la mode.

Mais écoutez la bonté du roi, et songez au plaisir de servir un si aimable maître. Il a fait appeler le maréchal de Bellefonds dans son cabinet , et lui a dit : « Monsieur le « maréchal , je veux savoir pourquoi vous me voulez (( quitter : est-ce dévotion? est-ce envie de vous retirer? « est-ce l'accablement de vos dettes? Si c'est le dernier, a j'y veux donner ordre , et entrer dans le détail de vos « affaires. » Le maréchal fut sensiblement touché de cette bonté, a Sire, dit-ilyCe sont mes dettes: je suis abîmé; je « ne puis voir souffrir quelques-uns de mes amis qui m'ont c( assisté, et que je ne puis satisfaire. Eh bien! dit le roi, il « faut assurer leur dette : je vous donne cent mille francs « de votre maison de Versailles, et un brevet de retenue de et quatre cent mille francs, qui servira d'assurance, si vous « veniez à mourir ; vous payerez les arrérages avec les cent « mille francs ; cela étant, vous demeurerez à mon service. » En vérité , il faudrait avoir le cœur bien dur pour ne pas obéir à un maître qui entre avec tant de bonté dans les intérêts d'un de ses domestiques ; aussi le maréchal n'y résista pas, et le voilà remis à sa place et comblé de bienfaits. Tout ce détail est vrai.

I! y a tous les soirs des bals, des comédies et des mascarades à Saint-Germain. Le roi a une application à divertir Madame , qu'il n'a jamais eue pour l'autre. Racine a fait une tragédie qui s'appelle Bajazet, et qui lève la paille; vraiment elle ne va pas empirando comme les îiutres. M. de Tallard dit qu'elle est autant au-dessus des pièces de Corneille, que celles de Corneille sont au-dessus de celles de Boyer ; voilà ce qui s'appelle louer ; il ne faut point tenir les vérités captives. Nous en jugerons par nos yeux et par nos oreilles.

Du bruit de Bajazet mon âme importunée

fait que je veux aller à la comédie ; enfin nous en jugerons. * J'ai été à Livry ' ; hélas I ma chère enfant , que je vous ai bien tenu parole , et que j'ai songé tendrement à vous ! Il y faisait très-beau , quoique très-froid ; mais le soleil brillait ; tous les arbres étaient parés de perles et de cristaux : cette diversité ne déplaît point. Je me promenai fort ; je fus le lendemain dîner à Pomponne : quel moyen de vous redire ce qui fut dit en cinq heures : je ne m'y ennuyai point. M. de Pomponne sera ici dans quatre jours ; ce serait un grand chagrin pour moi si jamais j'étais obligée à lui aller parler pour vos affaires de Provence : tout de bon , il ne m'écouterait pas ; vous voyez que je fais un peu l'entendue. Mais, de bonne foi, rien n'est égal à M. d'Uzès; c'est ce qui s'appelle les grosses cordes ; je n'ai jamais vu un homme ni d'un meilleur esprit , ni d'un meilleur conseil : je l'attends pour vous parler de ce qu'il aura fait à Saint-Germain.

Vous me priez de vous écrire de grandes lettres ; je pense que vous devez en être contente ; je suis quelquefois épouvantée de leur immensité : ce sont toutes vos flatteries qui me donnent cette confiance. Je vous conjure de vous

' royz ci-dessus, lettre du 8 janvier.

conserver dans ce bienheureux état, et ne passez point d'une extrémité à l'autre. De bonne foi, prenez du temps pour vous rétablir, et ne tentez pas Dieu par vos dialogues et par votre voisinage.

Madame de Brissac a une très-bonne provision pour son hiver, c'est-à-dire M. de Longueville et le comte de Guiche, mais en tout bien et tout honneiu* : ce n'est seulement que pour le plaisir d'être adorée. On ne voit plus La Marans chez madame de La Fayette ni chez M. de La Rochefoucauld. Nous ne savons ce qu'elle fait ; nous en jugeons quelquefois un peu témérairement. Elle avait cet été la fantaisie d'être violée ; elle voulait être violée absolument : vous savez ces sortes de folies; pour moi, je crois qu'elle ne le sera jamais. Quelle folle, bon Dieu ! et qu'il y a longtemps que je la vois comme vous la voyez présentement I Au reste , ma fille , il ne tient pas à moi que je ne voie madame de Valavoire * : il est vrai qu'il n'est pas besoin de me dire : Va la voir; c'est assez qu'elle vous ait vue pour me la faire courir; mais elle court après quelque autre , car j'ai beau la prier de m'atteudre, je ne puis parvenir à ce bonheur. C'est à M. Le Grand ' qu'il faudrait donner votre turlupinade : elle est des meilleures. Châtillon^ nous en donne ici tous les jours des plus méchantes du monde.

A Paris, vendredi an soir 15 janvier 1672.

Je VOUS ai écrit ce matin , ma fille , par le courrier qui vous porte toutes les douceurs et tous les agréments du monde pour vos affaires de Provence ; mais je veux vous écrire encore ce soir, afin qu'il ne soit pas dit que la poste

' Dame de qualité de Provence. Son mari était lieutenant général des armées du roi. ( P. ) ' Le comte d'Armagnac , grand écuyer de France. ' Le comte de Chàtillon, premier gentil-homme de la chambre de Monsieur.

arrive sans vous apporter de mes lettres. Tout de bon, ma belle , je crois que vous les aimez ; vous me le dites : pourquoi voudriez-vous me tromper en vous trompant vousmême? Mais si par hasard cela n'était pas, vous seriez à plaindre de l'accablement où je vous mettrais par l'abondance de mes lettres : les vôtres font ma félicité. Je ne vous ai point répondu sur votre belle âme : c'est Langlade qui dit la belle âme, pour badiner; mais, de bonne foi, vous l'avez fort belle; ce n'est peut-être pas de ces âmes du premier ordre , comme chose ' , ce Romain qui , pour tenir sa parole , retourna chez les Carthaginois , où il fut pis que martyrisé ; mais au-dessous vous pouvez vous vanter d'être du premier rang : je vous trouve si parfaite et dans une si grande réputation , que je ne sais que vous dire , sinon vous admirer, et vous prier de soutenir toujours votre raison par votre courage , et votre courage par votre raison.

La pièce de Racine m'a paru belle , nous y avons été ; ma belle-Jille * m'a paru la plus miraculeusement bonne comédienne que j'aie jamais vne : elle surpasse la Desœillets de cent mille piques ; et moi , qu'on croit assez bonne pour le théâtre ^, je ne suis pas digne d'allumer les chandelles quand elle paraît. Elle est laide de près , et je ne m'étonne pas que mon fils ait été suffbqué par sa présence ; mais quand elle dit des vers elle est adorable. Bajazci est beau ; j'y trouve quelque embarras sur la fin ; mais il y a bien de la passion , et de la passion moins folle que celle de Bérénice ; je trouve pourtant , à mon petit sens , qu'elle

• M. de Sauvcbeuf, rendant compte à M. le Prince d'une négociation pour laquelle il était allé en Espagne, lui disait : Chose , chose , le roi d'Espagne m'a dit, etc. (P.)

* Madame -de Sévigné désigne par ces mots la Cliampmêlé , que son fils avait aimée. Elle fut aussi aimée de Racine , à qui elle inspira des chefsd'œuvre, Andromaque , Phèdre y Jphiijénie.

' Madame do Sévigné jouait très-bien la comédie. Elle parle à M. de Pomponne du théâtre de Fresne, dans la lettre du !«' août 1667.

ne surpasse pas Andromaque ; et pour les belles comédies de Corneille , elles sont autant au-dessus , que votre idée était au-dessus de... Appliquez, et ressouvenez-vous de cette folie , et croyez que jamais rien n'approchera , je ne dis pas surpassera , je dis que rien n'approchera des divins endroits de Corneille. Il nous lut l'autre jour, chez M. de La Rochefoucauld , une comédie qui fait souvenir de sa défunte veine'. Je voudrais cependant que vous fussiez venue avec moi après-dîner, vous ne vous seriez point ennuyée ; vous auriez peut-être pleuré une petite larme , puisque j'en ai pleuré plus de vingt ; vous auriez admiré votre belle-sœur; vous auriez vu les Anges ( les demoiselles de Grancey) devant vous, et la Bordeaux*, qui était habillée en petite mignonne. M . le Duc était derrière, Pomenars au-dessus , avec les laquais , son nez dans son manteau , parce que le comte de Créance le veut faire pendre , quelque résistance qu'il y ftisse. Tout le bel-air était sur le théâtre : le marquis de Villeroi avait un habit de bal , le comte de Guiche ceinturé comme son esprit ' ; tout le reste en bandits. J'ai vu deux fois ce comte chez M. de La Rochefoucauld ; il me parut avoir bien de l'esprit , et il était moins surnaturel qu'à l'ordinaire.

Voilà notre abbé , chez qui je suis , qui vous mande qu'il a reçu le plan de Grignan , dont il est très-content ; il s'y promène déjà par avance. Il voudrait bien en avoir le profil : pour moi, j'attends à le bien posséder que je sois dedans. J'ai mille compliments à vous fhire de tous ceux qui ont entendu les agréables paroles du roi pour M. de Grignan. Madame de Verneuil me vient la première; elle

' Jugement qu'il ne faut attribuer qu'à une prévention bien pardonnable, car il s'agit ici de la tragédie de Putchérie, un des péchés de la vieillesse de Corneille.

' Dont la fille fut mariée au comte de Fontaine-Martel , premier écuycr de la demoiselle d'Orléans.

» On voit, par plusieurs passages des lettres de Bussy , que le styfc i^.u duc de Guiche, froid et guindé, est ici très-bien apprécié.

a pensé mourir. Adieu, mon enfant; que vous dirai-je de mon amitié et de tout l'intérêt que je prends à vous à vingt lieues à la ronde, depuis les plus grandes jusques aux plus petites choses? y embrasse Vad7nirab le Grignan , le prudent coadjuteur, et \e pré.soinp(uevx Adhémar : n'est-ce pas là comme je les nommais l'autre jour?

A Paris, mercredi 20 janvier 1672.

Voilà les Maximes de M. de La Rochefoucauld revues , corrigées et augmentées ' ; c'est de sa part que je vous les envoie. Il y en a de divines; et , à ma honte, il y en a que je n'entends point. Dieu sait comme vous les entendrez. Il y a un démêlé entre l'archevêque de Paris ^ et l'archevêque de Reims : c'est pour une cérémonie. Paris veut que Reims demande permission d'officier; Reims jure qu'il n'en fera rien : on dit que ces deux hommes ne s'accorderont jamais bien qu'ils ne soient à trente lieues l'un de l'autre : ils seront donc toujours mal. Cette cérémonie est une canonisation d'un Borgia, jésuite; toute la musique de l'Opéra y fait rage : il y a des lumières jusque dans la rue Saint-Antoine; on s'y tue. Le vieux Mérinville^ est mort sans y être allé.

Ne vous trompez-vous point , ma chère fille , dans l'opinion que vous avez de mes lettres? L'autre jour un pendard d'homme, voyant ma lettre infinie, me demanda si je pensais qu'on pût lire cela : j'en tremblai, sans dessein toutefois de me corriger ; et , me tenant à ce que vous m'en dites , je ne vous épargnerai aucune bagatelle , grande ou

' Cette édition est probablement la troisième, qui porte la date de 1671, La dernière donnée par l'auteur est de 1678, et la meilleure des éditions modernes est celle (jui fut publiée par M. Lefèvre, libraire, en 1822, avec une Rèfuialion par M. Aimé Martin.

^ Harley de Champvallon.

' Il avait été lieutenant général du gouvernement de Provence.

petite , qui vous puisse divertir ; pour moi , c'est ma vie et mon unique plaisir que le commerce que j'ai avec vous ; toutes choses sont ensuite bien loin après. Je suis en peine de votre petit frère : il a bien froid , il campe , il marche vers Cologne pour un temps infini : j'espérais de le voir cet hiver, et le voilà. Enfin il se trouve que mademoiselle d'Adhémar est la consolation de ma vieillesse : je voudrais aussi que vous vissiez comme elle m'aime, comme elle m'appelle', comme elle m'embrasse; elle n'est point belle, mais elle est aimable ; elle a un son de voix charmant ; elle est blanche, elle est nette; enfin je l'aime. Vous me paraissez folle de votre fils; j'en suis fort aise; on ne saurait avoir trop de fantaisies, musquées ou point musquées, il n'importe.

Il y a demain un bal chez Madame ;.j'ai vu chez Mademoiselle l'agitation des pierreries : cela m'a fait souvenir de nos tribulations passées , et plût à Dieu y être encore ! Pouvais-je être malheureuse avec vous? Toute ma vie est pleine de repentir : Monsieur Nicole , ayez pitié de moi , et me faites bien envisager les ordres de la Providence. Adieu , ma chère fille , je n'osei^ais dire que je vous adore , mais je ne puis concevoir qu'il y ait un degré d'amitié au delà de la mienne; vous m'adoucissez et m'augmentez mes ennuis , par les aimables et douces assurances de la vôtre.

A Paris, vendredi 22 jan\ier 1672 , à dix heures du soir.

Enfin, ma fille, c'est tout ce que je puis faire que de quitter le petit coucher de mademoiselle d'Adhémar pour vous écrire ; si vous ne voulez pas être jalouse, je ne sais que vous dire : c'est la plus aimable enfant que j'aie jamais vue : elle est vive , elle est gaie, elle a de petits desseins et de petites façons qui plaisent tout à fait. J'ai été

aujourd'hui chez Mademoiselle, qui m'a envoyé dire d'y aller. Monsieur y est venu ; il m'a parlé de vous ; il m'a assuré que rien ne pouvait tenir votre place au bal ; il m'a dit que votre absence ne devait pas m'empêcher d'aller voir son bal ; c'est justement de quoi j'ai grande envie. Il a été fort question de la guerre, qui est enfin très-certaine. Nous attendons la résolution de la reine d'Espagne* ; et, quoi qu'elle dise, nous voulons guerroyer : si elle est pour nous, nous fondrons sur les Hollandais; si elle est contre nous, nous prendrons la Flandre; et quand nous aurons commencé la noise, nous ne l'apaiserons peut-être pas aisément. Cependant nos troupes marchent vers Cologne. C'est M. de Luxembourg qui doit ouvrir la scène.. 11 y a quelqlies mouvements en Allemagne.

J'ai fort causé avec M. d'Uzès : notre abbé lui a parlé de très-bonne grâce du dessein qu'il a pour l'abbé de Grignan ' : il faut tenir cette affaire très-secrète ; c'est sur la tête de M. d'Uzès qu'elle roule, car on ne peut obtenir de Sa Majesté les agréments nécessaires que par son moyen. On me dit en rentrant ici que le chevalier de Grignan^ a la petite vérole chez M. d'Uzès : ce serait un grand malheur pour lui , un grand chagrin pour ceux qui l'aiment , et un grand embarras pour M. d'Uzès, qui sck'ait hors d'état d'agir dans toutes les choses où l'on a besoin de lui : voilà qui serait digne de mon malheur ordinaire.

Vous me louez continuellement sur mes lettres , et je n'ose plus parler des vôtres, de peur que cela n'ait l'air de rendre louanges pour louanges ; maiç encore ne faut-il pas

' Anne Marie d'Autriche, veuve de Philippe IV , roi d'Espagne, et mère de Charles II, qui ne fui déclaré majeur qu'en l676 , et dont les Étala étaient alors gouveriKJs par la reine sa mère, assistée de six conseiJers nommés parle feu roi. (P.)

^ On croit que l'abbé de Coulanges cherchait à résigner l'abbaye de Livry en faveur de l'abbé de Grignan.

3 Charles-Philippe Adhémar de Monteil , chevalier de Malte, petit-neveu de Jacques Adhémar de Monteil, évéïjuc d'Uzès. CP- )

se contraindre jusqu'à ne pas dire la vérité : vous avez des pensées et des tirades incomparables; il ne manque rien à votre style. D'Hacqueville et moi, nous étions ravis de lire certains endroits brillants ; et même dans vos narrations l'endroit qui regarde le roi, votre colère contre Lauzun et contre l'évéque, ce sont des traits de maître. Quelquefois j'en donne aussi une petite part à madame de Villars; mais elle s'attache aux tendresses, et les larmes lui en viennent fort bien aux yeux. Ne craignez point que je montre vos lettres mal à propos ; je sais parfaitement bien ceux qui en sont dignes , et ce qu'il en faut dire ou cacher. Écoutez , ma fille , une bonté et une douceur charmante du roi votre maître ; cela redoublera bien votre zèle pour son service. Il m'est revenu de très-bon lieu que l'autre jour M. de Montausier ' demanda une petite abbaye à Sa Majesté pour un de ses amis ; il en fut refusé , et sortit fâché de chez le roi en disant : // ny a que les yninistres et les maîtresses qui aient du pouvoir dans ce pays. Ces paroles n'étaient pas trop bien choisies ; le roi le sut : il fit appeler M. de Montausier , lui reprocha avec douceur son emportement , le fit souvenir du peu de sujet qu'il avait de se plaindre de lui, et le lendemain il fit madame de Crussol* dame du palais. Je vous dis que voilà des conduites de Titus : vous pouvez juger si le gouverneur a été confondu , aussi bien que l'évéque, qui vous doit sa députation. Ces manières de se venger sont bien cruelles. Le roi a raccommodé l'archevêque de Reims avec celui de Paris. Que vous dirai-je encore? Ma pauvre tante est accablée de mortelles douleurs; cela me fait une tristesse et un devoir qui m'occupent.

'Charles de Sainte-Maure, duc de Montausier, gouverneur de Louis, dauphin de France , fils unique de Louis XIV. ( P. )

2 Marie Julie de Sainte-Maure, femme d'Emmanuel de Crussol, duc d'U zès , et fille de M. de Montausier. ( l'. )

Page 1