DU COMTE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ
Montpellier, le 16 juin 1654.
J'ai bien appris de vos nouvelles, Madame; ne vous souvenez-vous point de la conversation que vous eûtes chez madame de Montausier* avec M. le prince de Conti, riiiver dernier? Il m'a conté qu'il vous avait dit quelques douceurs , qu'il vous avait trouvée fort aimable , et qu'il vous en dirait deux mots cet hiver. Tenez- vous bien , ma belle cousine; telle dame qui n'est pas intéressée est quelquefois ambitieuse, et qui peut résister aux finances du roi^ ne résiste pas toujours aux cousins de Sa Majesté. De la manière dont le Prince m'a parlé de son dessein , je vois bien que je suis désigné confident ; je crois que vous ne vous y opposerez pas , sachant , comme vous faites , avec quelle capacité je me suis acquitté de cette charge en d'autres rencontres. Pour moi , j'en suis ravi dans l'espérance de la succession ; vous m'entendez bien , ma belle cousine. Si après tout ce que la fortune veut vous mettre en main , je n'en suis pas plus heureux , ce ne sera que votre faute ; mais vous en aurez soin assurément , car enfin il faut bien que vous me serviez à quelque chose. Tout ce qui m'inquiète, c'est que vous serez un peu embar-
' Madame de Sévigné arrivait de Bretagne.
» Julie d'Angcnnes, prcmicVe dame d'honneur d'Anne d'Autriche, mariée en juillet <6i5 à Charles de Sainte-Maure , duc de Montausier. ( M. )
3 Allusion au surintendant Fouquet, qui trouvait peu de cruelles à la cour.
rasséc entre ces deux rivaux ; et il me semble déjà vous euteudre dire :
Des deux côtés j'ai beaucoup de chagrin;
O Dieu, Tétrange peine!
Dois-je chasser l'ami de mon cousin ?
Dois-je chasser le cousin de la reine ?
Peut-être craindrez-vous de vous attacher au service des princes, et que mon exemple vous en rebutera; peut être la taille de l'un * ne vous plaira- 1- elle pas ; peut-être aussi la figure de l'autre : mandez-moi des nouvelles de celui-ci, et les progrès qu'il a faits depuis mon départ ; à combien d'acquits patents il a mis votre liberté. La fortune vous fait de belles avances, ma chère cousine, n'en soyez point ingrate. Vous vous amusez après la vertu, comme si c'était une chose solide, et vous méprisez le bien, comme si vous ne pouviez jamais en manquer; ne savez-vous pas ce que disait le vieux Senectaire, homme d'une grande expérience et du meilleur sens du monde : que les gens d'honneur n'avaient point de chausses. Nous vous verrons un jour regretter le temps que vous aurez perdu : nous vous verrons repentir d'avoir mal employé votre jeunesse , et d'avoir voulu avec tant de peine acquérir et conserver une réputation qu'un médisant vous peut ôter, et qui dépend plus de la fortune que de votre conduite.
J'ai joint M. le prince de Conti à Auxerre; 11 n'a point passéàChaseu », parce qu'il apprit qu'il se détournerait de six lieues, de sorte que mes préparatifs ont été perdus; je ne l'ai point quitté depuis , et je suis avec lui aussi bien qu'on y peut être. Nous nous allons réjouir ici deux jours dans le jeu, les promenades et la bonne chère, en attendant que les troupes soient assemblées pour entrer en Catalogne.
' Le prince de Conti , frère cadet du grand Condé , était petit et bossu. • Terre de Bussy-Rabutin , située en Bourgogne, et d'où il date un grand nombre de ses lettres. >j
Je vous réponds , ma belle cousine , que vous entendrez parler de moi cette campagne.
Adieu , ma belle cousine ; songez quelquefois à moi , et que vous n'avez ni parent ni ami qui vous aime tant que
je fais; je voudrais Non, je n'achèverai pas, de peur de
vous déplaire , mais vous pouvez bien savoir ce que je voudrais.