‹ Lettres;Chapitre 20 sur 111 · DU MÊME A LA MÊME · texte numérisé non relu

DU MÊME A LA MÊME

Du camp de Verges , le 17 aoftt 1654.

Vous me dites si souvent, ma belle cousine, que vous me regretteriez beaucoup si j'étais mort , et je trouve si beau pour moi d'être regretté de vous , que cela me ferait souhaiter d'être en cet état , sans quelques petites raisons qui m'en empêchent encore; outre que, ne vous ayant jamais surprise en mensonge , j'aime autant vous croire en cette rencontre que d'y aller voir ; et puis, il y a grande apparence qu'une personne qui a la larme à l'œil en parlant seulement de la perte d'un de ses bons amis , le pleurerait tout à fait si elle l'avait effectivement perdu. Je crois donc, ma belle cousine, que vous m'aimez, et je vous assure que je suis pour vous comme vous êtes pour moi, c'est-à-dire content au dernier point de vous et de votre amitié : ce n'est pas que je demeure d'accord avec vous que votre lettre, toute franche et toute signée, comme vous dites, fasse honte à tous les poulets : ces deux choses n'ont rien de commun entre elles ; il vous doit suffire que l'on approuve votre

manière d'écrire à vos bons amis, sans vouloir médire des poulets , qui ne vous ont jamais rien dit. Vous êtes une ingrate, Madame, de les traiter mal, après qu'ils ont eu tant de respect pour vous. Pour moi, je vous l'avoue, je suis dans l'intérêt l3j poulets, non pas contre vos lettres ; mais je ne vois pas :; i':i faille prendre de parti entre eux. Ce sont des beautés diîYérentes : vos lettres ont leurs grâces, et les poulets les leurs; mais pour vous parler franchement, si l'on pouvait avoir de vos poulets. Madame, on ne ferait pas tant de cas de vos lettres.

Il est vrai, Madame, que vous êtes étrangement révoltée contre les coquettes ; je ne sais pas si cela vous durera jusqu'à cinquante ans, mais, à tout hasard, je me tiendrai en haleine de beaux sentiments, pour les pousser avec vous, si vous venez à les aimer. En attendant, je n'aurai pour vous que la plus belle amitié du monde, puisque vous ne voulez autre chose.

Je suis bien aise que vous soyez satisfaite du surintendant; c'est une marque qu'il se met à la raison, et qu'il ne prend plus tant les choses à cœur qu'il faisait : quand vous ne voulez pas ce qu'on veut. Madame, il faut bien vouloir ce que vous voulez; on est encore trop heureux de demeurer de vos amis. Il n'y a guère que vous dans le royaume qui puissiez réduire un amant à se contenter d'amitié; nous n'en voyons presque point qui d'amant éconduit ne devienne ennemi , et je suis persuadé qu'il laut qu'une femme ait un mérite extraordinaire pour faire en sorte que le dépit d'un amant maltraité ne le porte pas à rompre avec elle.

J'admire la constance de M. d'Elbeuf ' pour madame de Nesle *; ne voit- il pas ses dents, et, qui pis est, ne les sentil point? J'ai toujours cru que l'amour aveuglait, mais je ne savais pas encore qu'il enrhumât. Que sert à madame

' Charles de Lorraine , troisième du nom , duc d'Elbeuf. ' Jeanne de Mouchi, femme de Louis-Charles de Mailli, maniuis de Xesle.

d'Elbeuf d'être revenue si belle de Bourbon, si elle ne peut étaler ses charmes dans le monde, et s'il faut qu'elle s'aille enfermer dans Montreuil? En vérité, c'est une tyrannie épouvantable que celle qu'elle souffre, et je crois qu'après cela on la devrait excuser si elle se vengeait de son tyran. Il est vrai que je pense qu'elle s'est vengée il y a longtemps du mal qu'on devait lui faire ; comme c'est une personne de grande prévoyance, elle a bien jugé qu'on lui donnerait des sujets de plainte quelque jour; elle n'a pas voulu qu'on la primât, et, entre nous, je crois que son mari est sur la défensive.

Nous avons ici Vardes, un de ses amants, qui m'a dit qu'il était de vos amis, et qu'il voulait vous écrire. Je sais, par M. le prince de Conti, qu'il a dessein d'être amoureux de madame de Roquelaure cet hiver, et sur cela, Madame, ne plaignez-vous pas les pauvres femmes, qui bien souvent récompensent par une véritable passion un amour de dessein, c'est-à-dire donnent du bon argent pour de la fausse monnaie? Je crois que Vardes aura de la peine à faire sa conquête , non pas tant par la force de la place que par les soins et la vigilance du gouverneur. Au reste, il m'a fait des avances d'amitié extraordinaires, et si grandes, qu'il m'a obligé , contre la résolution que j'avais faite de n'être jamais son ami, de me dédire : la réputation qu'il a d'être mfidèle me faisait peur ; mais il est des amis de toutes sortes. Si j'ai un secret, celui-là ne le saura pas , et surtout si c'est un dessein pour ma Ibrtune à quoi il puisse prétendre. Guarda la gamba; voilà qui est de mon cru. Madame : Corbinelli est à dix lieues d'ici ; il faut avouer que j'ai un beau naturel, de savoir cela sans avoir jamais eu de maître.

Vous ne me mandez rien de la marquise d'UxelIes', cependant elle est de vos bonnes amies et assez des miennes

' Epouse de Louis Chàlons du Blé , marquis d'Uxelles, lieutenant général les armées du roi.

Esl-ce qu'elle n est plus à Paris, ou que vous ne m'en voulez pas parler, de peur d'être obligée de me mander ce qu'elle fait? Écrivez-le-moi, je vous prie; car enfin je l'estime fort, et je serai bien aise de faire quelque chose pour elle; si elle peut une fois sortir de condition, je lui en offrirai....

Je suis ravi d'être bien avec messieurs vos oncles; jalousie à part, ce sont d'honnêtes gens, mais il n'y a personne de parfait en ce monde ; s'ils n'étaient jaloux , ils seraient peut-être quelque chose de pis. Avec tout cela , je ne les crains pas trop ; et savez- vous bien pourquoi, Madame? C'est que je vous crains beaucoup , et que vous êtes cent fois plus jalouse de vous qu'eux-mêmes.

Toujours quelques douceurs, Madame, je ne m'en saurais tenir, mais il n'y a point de danger, à présent que madame de La Trousse voit mes lettres.

J'oubliais de vous dire que j'écris à M. de Coulanges sur la mort de madame sa femme ; madame de Bussy me mande que je lui ai bien de l'obligation de ce qu'il a fait pour moi à la chambre des comptes. Ce qui redouble le déplaisir que j'ai de la perte qu'il a faite, c'est que j'appréhende qu'il n'aille devenir mon quatrième rival ; car il avait assez de disposition du vivant de sa femme, mais la considération le retenait toujours.

Adieu, ma belle cousine, c'est assez badiner pour cette fois. Voici le sérieux de ma lettre : je vous aime de tout mon cœur. .

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