‹ Lettres;Chapitre 21 sur 111 · A MADAME DE LA TROUSSE · texte numérisé non relu

A MADAME DE LA TROUSSE

Je vous suis extrêmement obligé , Madame, de l'avis que vous m'avez donné. Croyant que notre belle marquise eût lu mes lettres toute seule, je lui aurais peut-être écrit des

' Henriette de Coolanges , veuve de François Le Hardi , marquis de La Trousse , sœur de Marie de Coulanges , mère de Madame de Sévigné. [ M. )

choses que je ne \ou(lrais pas que d'autres qu'elle vissent, et Dieu sait quelle vie vous m'auriez faite à mon relour, et quelle honte vous et moi en aurions eue. Votre prudence a détourné ce malheur en m'apprenant que vous lisez tout ce que je lui écris, et a mis les choses en état que je vous donnerai toujours du plaisir, et jamais de chagrin; mais, Madame, en vous rassurant sur les lettres trop tendres, j'ai honte d'en écrire de si folles, sachant que vous les devez lire, vous qui êtes si sage, et devant qui les précieuses ne font que blanchir ; il n'importe, votre vertu n'est point farouche, et jamais personne n'a mieux accordé Dieu et le monde que vous ne faites.

Aux Rochers, ce 1*' d'octobre 1654.

J'ai reçu la lettre que vous m'avez envoyée de M. le Coadjuteur ', et je ne doute pas qu'elle ne fasse un trèsgrand effet. Je l'envoyai dès hier à Nantes, à M. le maréchal de La Meilleraie, etjenevous puis dire à quel point je vous suis obligée de la dihgence avec laquelle vous m'avez rendu ce bon office : en cela, j'ai bien reconnu votre manière ordinaire, et en vérité je vous en remercie d'aussi bon cœur, que de bon cœur vous avez pris cette peine. Je crois que vous en serez content. Je n'écris point à M. le Coadjuteur pour lui en faire un compliment, je crois qu'il suffira que vous lui en fassiez un pour moi ; je vous conjure de n'y pas manquer, et de me mander si le vôtre suffira. Mais voici qui est admirable de vous voir si bien avec toute ma famille ; il y a six mois que cela n'était pas du tout si bien. Je trouve que les changements si prompts ressemblent fort à ceux de la cour ; je vousdirai pourtant qu'à

' Le cardinal de Retz , alors réfugié en Espagne, après sa détention au château de Nantes , d'où il était parvenu à s'échapper par le secours du marquia de Sévigné.

mon avis cette bonne intelligence durera davantage , et pour moi, j'en ai une si grande joie, que je ne puis vous la dire 'au point qu'elle est. Mais, bon Dieu ! où avez- vous été pêcher ce M. le Grand-Prieur % que M. de Sévigné appelait toujours mon oncle le Pirate ? Il s'était mis dans la fantaisie que c'était sa béte de ressemblance, et je trouve qu'il avait assez raison. Mais dites-moi donc ce que vous pouvez avoir à faire ensemble, aussi bien qu'avec le comte de Bussy ; j'ai une curiosité étrange que vous me contiez cette affaire, comme vous me l'avez promis ; mais en voici bien une autre, c'est que notre abbé % qui entend dire de tous côtés que l'on vous aime, se va mettre dans la tète de vous aimer aussi, tellement qu'il m'a déjà priée de vous en jeter quelques paroles par-ci par-là. Je lui ai promis de faire mes efforts ; et s'il est vrai que vous aimiez ceux que j'aime et à qui j'ai d'extrêmes obligations, je n'aurai pas beaucoup de peine à obtenir cette grâce de vous : je vous donne le temps d'y penser, et en attendant je vous assure que vous devez être aussi content de moi que le jour que je vous écrivis une lettre de dix mîlle écus.

Marie de Rabutin-Chantal.

P. S. Un compliment à M. Girault ^; je n'ai point reçu «on livre. Mandez-moi si c'est tout de bon que M. de Luynes ^ soit mort, car je ne le saurais encore croire.

Page 1