DU MÊME A LA MÊME
Au camp de Blecy , le 4 août 1637.
Votre lettre est fort agréable, ma belle cousine; elle m'a fort réjoui. Qu'on est heureux d'avoir une bonne amie qui ait autant d'esprit que vous! Je ne vois rien de si juste que ce que vous écrivez , et l'on ne peut pas vous dire : Ce motlà serait plus à propos que celui que vous avez mis. Quelque complaisance que je vous doive, Madame , vous savez que je vous parle assez franchement pour ne pas vous dire ceci si je ne le pensais ; et vous ne doutez pas que je ne m'y connaisse un peu, puisque j'ose bien juger des ouvrages de Chapelain , et que je censure quelquefois assez justement ses pensées et ses paroles. Je vous envoie copie de la lettre que j'ai écrite à la marquise d'UxelIes. Elle me mande que si j'aime les grands yeux et les dents blanches , elle aime de son côté les gens tendres et les amoureux transis, et que, ne me trouvant pas comme cela, je me tienne pour éconduit : elle revient après ; et sur ce que je lui mande que je la quitterai si elle me rebute, et qu'à moins de se déguiser en maréchale pour me surprendre , elle ne m'y rattrapera plus, elle me répond que je ne me désespère point, et qu elle me promet de se donner à moi quand elle sera parvenue à la dignité pour laquelle , à ce qu'elle dit , on la mange jusqu'aux os ; que mon poulet ne pouvait lui être rendu plus mal à propos, et que, n'ayant
' Qui fut depuis maréclial de France
pas un denier, elle était dans la plus méchante humeur du monde.
J'écris à Corhinclli de vous dire ce qui s'est passé entre M. de Turenneet moi depuis que je suis à l'armée, et qu'enfin nous avons fait une réconciliation qui me parait assez sincère ; je ne sais si cette paix durera.
J'ai gagné huit cents louis d'or depuis quatre ou cinq jours ; si je n'en gagne pas davantage , c'est qu'on appréhende ma fortune : je ne trouve plus personne qui veuille jouer contre moi.
Voulez- vous savoir la vie que nous faisons , Madame ? je m'en vais vous la dire. Quand l'armée marche, nous travaillons comme des chiens; quand elle séjourne, il n'y a pas de fainéantise égale à la nôtre. Nous poussons toujours les choses aux extrémités. On ne ferme pas l'œil trois ou quatre jours durant , ou bien on est trois ou quatre jours sans sortir du lit; on fait bonne chère, ou l'on meurt de faim.
Les ennemis sont campés entre Béthuue et la Bassée, attendant tranquillement la prise de Montmédy, qu'ils ne jugent pas d'assez grande importance pour hasarder un combat en voulant la secourir, \dieu ma belle cousine \
(( Un peu avant la campagne de 1658, je me brouillai G avec madame de Sévigné. J'eus tort dans le sujet de ma a brouillerie , mais le ressentiment que j'en eus fut le comc( ble de mon injustice : je ne saurais jamais assez me con- « damner en cette rencontre, ni avoir assez de regret d'a- (( voir offensé la plus jolie femme de France , ma proche c( parente , que j'avais toujours fort aimée , et de l'amitié « de laquelle je ne pouvais pas douter. C'est une tache à « ma vie, que j'essayai véritablement de laver quand on « arrêta le surintendant Fouquet, en prenant hautement « à la cour le parti de la marquise , contre des gens qui la
' La correspondauce de Bussy-Rabutin éprouvant ici une interruption de sept annexes, nous croyons devoir citer le passage suivant, tiré des manuscrits de Bussy , et qui explique les motifs de cette interruption.
« voulaient confondre avec les maîtresses de ce ministre. Ce « ne fut pas seulement la générosité qui m'obligea d'en user « ainsi, ce fut encore la justice. Avant que de m'embarquer « à la défense de la marquise , je consultai Le Tellier, qui « seul avait vu avec le roi les lettres qui étaient dans la (( cassette de Fouquet. Il me dit que celles de la marquise « étaient des lettres d'une amie qui avait bien de l'esprit , « et qu'elles avaient bien plus réjoui le roi que les douceurs a fades des autres lettres ; mais que le surintendant avait « mal à propos mêlé l'amour avec l'amitié. La marquise « me sut bon gré de l'avoir défendue ; son bon cœur et le « sang l'obligèrent de me pardonner ; depuis ce temps-là , « qui a été celui de ma disgrâce, elle s'est réchauffée pour « moi ; et, hors quelques éclaircissements, et quelques petits (f reproches , qu'un fâcheux souvenir lui a arrachés , il n'y M a point de marques d'amitié que je n'en aie reçues, ni (( aussi de reconnaissance que je ne lui en aie données , et « que je ne lui en donne le reste de ma vie. »
Vers 1638
Vous me dites des choses si obligeantes de l'estime que vous avez donnée de moi à M. Servien ', qu'encore que de moi j'y aie peu contribué , et que je craigne même de la détruire, si jamais j'ai l'honneur de le voir, je ne laisse pourtant pas d'en sentir une certaine gloire , que toute autre personne ne m'aurait pu dojiner ; et je ne sais si je ne serai point obligée , pour reconnaître en quelque façon les civilités que vous me faites de sa part , de m' informer plus soii:neusement de sa santé, ayant appris qu'il était malade. En attendant que vous m'en ayez dit votre avis , j'espère que ,
• Surintendant des flnances sous les règnes de Louis XUl et de Louis XIV; il était membre de l'Académie Française, et mourut en 1639.
DK MADAME DE SEVIGNE. 3^
lorsque vous avez été si ponctuel à me mander ses sentiments , vous le serez de même à lui en témoigner ma reconnaissance, et que vous voudrez bien l'assurer pour moi que je suis sa très-obéissante servante.
M. DE Rabutin-Ciiantal.