‹ Lettres;Chapitre 5 sur 111 · XII NOTICE · texte numérisé non relu

XII NOTICE

quaient à son aîné. Il annonça un dessein prémédité d'attaquei le cœur de Madame de Sévigné ; mais sans doute le mariage de ce prince , qui se fit l'hiver suivant, ne permit pas qu'il donnât suite à ses galants projets.

Dans ce même temps, une semblable entreprise fut tentée beaucoup plus sérieusement par un personnage qui n'était guère moins redoutable, le célèbre et malheureux Fouquet. Il y avait à peine un an qu'il était surintendant des finances , et ses galanteries, moins publiques et moins multipliées qu'elles ne le furent par la suite, n'avaient rien encore de trop alarmant pour une femme délicate et jalouse de sa réputation. On sait de plus que l'esprit ne lui manquait pas plus que le crédit et la magnificence pour réussir. Il échoua pourtant, non sans regret, ni faute de persévérance; car il lui fallut plus d'un an pour perdre l'espoir et se résigner à cette innocente amitié , qui pouvait seule plaire à la sage veuve. Rarement les refus finissent par-là avec un homme gâté par toutes les sortes de faveurs : l'ascendant de la vertu ne rend pas tout à fait raison de ce triomphe. On aimerait à savoir les expédients mis en œuvre par Madame de Sévigné pour consoler l'orgueil qu'elle avait rebuté. Il semble que son grand art fut sa gaieté et sa candeur. Le peu d'importance qu'elle mettait à ses rigueurs instruisit celui qui en souffrait à les traiter plus légèrement. Ne paraissant pas voir ses prétentions, elle les lui faisait oublier. L'amour-propre est comme les enfants , qui tombent sans pleurer pourvu qu'on ne les regarde pas.

Au nombre de ses. adorateurs on remarque encore un homme de lettres, un homme de cour et un autre homme, qui éta't l'un et l'autre.

L'abbé Ménage est le premier. Ce n'était pas simple galanterie poétique, comme on pourrait le supposer sur le madrigal italien qu'il composa pour elle. Ce qu'il répondit aux reproches qu'elle lui faisait de ne lui avoir point écrit annonce un penchant sérieux, f avais fait une lettre, dit-il, mais je Cai trouvée trop passionnée pour vous renvoyer. Il alla la voir en Bretagne. Il raconte lui-même que, faisant ce voyage avec madame de Lavardin, il lui disait des douceurs et lui prenait les mains pour les baiser, sur quoi cette dame lui dit : « Je vois bien

Sun MADAME DE SEVIGINE. XIII

« que vous vous recordez pour Madame de Sévigné. » Ménage souffrait impatiemment les badinages qu'elle se permettait sur cette belle passion. Un jour qu'il faisait quelques façons pour aller avec elle dans son carrosse , elle le menaça plaisamment de le reconduire jusque dans sa cbambre. Il montra beaucoup d'humeur de se voir traité comme sans conséquence; et quand Bussy publia cette anecdote, Ménage décocha contre lui une épigramme latine.

Le courtisan auteur qui fut son rival est moins connu par ses écrits que par sa longue intimité avec madame de Maintenon, dont il avait fait en quelque sorte l'éducation, et qu'il voulut épouser à deux époques bien différentes , celle de sa grande misère et celle de sa grande fortune; celle oii elle devint veuve d'un poète nécessiteux et paralytique, et celle où un puissant monarque lui offrait sa main. Cet homme était le chevalier de Méré. Ménage, en lui dédiant un livre, parle ainsi de leur ancienne concurrence près de Madame de Sévigné : « Je souffrais volontiers qu'elle vous aimât plus que moi , parce « que je vous aimais aussi plus que moi-même. » Mais on sent bien ce qu'il faut rabattre de ce style de dédicace. De plus, le mélange de la galanterie chevaleresque avec le goût du bel esprit avait établi dans la société l'usage de certains amours avoués , dont quelques assiduités et beaucoup d'écritures faisaient tous les frais : commerce purement spirituel , qui valait mieux que le sigisbéat italien, mais qui lui ressemblait. Il ne faut pas voir autre chose dans la liaison de Madame de Sévigné avec le chevalier de Méré. C'était d'ailleurs l'esprit le plus opposé au sien qu'elle eût pu rencontrer, même dans la société des Précieuses. Ce Méré a beaucoup écrit sur l'éloquence : on lui attribue l'invention du mot de bonne compagnie, dans le sens abusif qu'on lui donne si souvent. Mais sa prétention aux tournures et aux phrases du bel air ne lui inspire guère qu'un langage guindé et des affectations du plus mauvais goût. Madame de Sévigné ne le rappelle dans ses Lettres qu'avec une sorte de rancune contre son chien de style , ce qui rend plus que douteux le succès des hommages qu'il lui avait consacrés.

Enfin, le comte du Lude passa aussi pour lui avoir parlé

XIV WOTICE

d'amour. Mais avec toute l'envie qu'avait Bussy de mettre sa cousine sur sa liste des femmes galantes , il ne trouve rien à dire sur cette liaison. Les Lettres de Madame de Sévigné ne montrent dans ce prétendu amant qu'un ami agréable et solide.

Madame de Sévigné, si étrangère à la coquetterie, ne connut-elle jamais l'amour .î* Dans ses Lettres, écrites avec tant d'abandon et, comme elle dit elle-même, d'impétuosité, ne laisse-t-elle rien échapper de l'histoire secrète de son cœur? Voilà ce que demande un lecteur sentimental, tandis que le scrutateur malin des vertus des femmes voudra savoir à quel point la sienne eut à combattre, et si la nature n'en avait pas tout l'honneur. Ces recherches ne seraient pas plus oiseuses que celles qui ont coûté tant de veilles à des biographes érudits. Mais laissons quelque chose à deviner au lecteur. Ce qu'il y a de constant, c'est que la médisance même n'a pu prêter la moindre faiblesse à Madame de Sévigné.

Mais, de même qu'il s'offrit des amants, des maris se proposèrent aussi pour Madame de Sévigné , et ce fut en vain. Elle n*avait pas été une épouse heureuse; elle était veuve, riche, et de plus mère passionnée; cultivant avec succès l'estime publique , son esprit , ses amis et ses enfants , elle ne voulut point d'autre bonheur. Le sien pourtant ne fut pas sans mélange : elle souffrit dans ses amitiés , elle vit sa réputation attaquée.

La prison , le bannissement et généralement les disgrâces, bien méritées, du cardinal de Retz furent son premier chagrin. Elle ne vit jamais en lui que son génie , un homme trèsaimable, qui l'appréciait mieux que tout autre, et sur l'élévation duquel elle avait fondé le sort d*une partie de sa famille et les espérances de l'autre. Les Mémoires du cardinal nous apprennent que son évasion du château de Nantes fut favorisée principalement par le chevalier de Sévigné. Elle rappelle dans une de ses Lettres la situation pénible où la mirent ces événements, dans le cours de Tannée 1653 et des suivantes.

Cependant un autre ami lui causa des peines plus sensibles. Les hommes les plus vains sont aussi les plus exigeants. Le refus de je ne sais quel service, qui sans doute ne dépendait

point d'elle, la brouilla tout à coup avec son cousin Bussy. Souvent il lui avait reproché de se trop amuser après la vertu. Pourquoi, disait-il, vous donner tant de peines pour une réputation qu'un médisant peut vous enlever? 11 fut lui-même ce dangereux médisant. Dans son ressentiment , il composa contre elle un article des Amours des Gaules y où il ne respecte la vraisemblance que pour mieux nuire , où , à défaut de vices , il lui suppose des ridicules, où il fait de son caractère une sorte de paradoxe moral , prétendant qu'une conduite intacte ait caché un cœur assez impur, et qu'elle ait eu au moins le goût de toutes les sottises qu'elle n'a point faites. Quoique le faux de ce portrait perce dans ses contradictions, nul doute que, grâce à la malignité ordinaire du public, il n'ait fait alors plus d'impression qu'aujourd'hui, et qu'il n'ait cruellement blessé un cœur né pour aimer tout de la vertu , même la gloire qui la suit. La plaie saigna longtemps; les cœurs sensibles gardent l'impression du mal comme celle du bien; c'est le sens de ce mot ingénieux : la vengeance est la reconnaissance des injures. Madame de Sévigné ne se vengea point ; elle pardonna même à Bussy, mais avec peine, et non peut-être sans restriction. De fréquentes réminiscences de l'injure s'échappent dans ce qu'elle lui écrit. Il y manque au moins cette fleur de confiance qu'on respire en quelque sorte dans tout ce qu'elle dit à ses autres amis.

A cette affliction succéda le revers qui précipita l'infortuné Fouquet du faîte de la puissance dans une prison perpétuelle. Ici elle dépeint elle-même ses anxiétés dans ses Lettres, où elle se place à côté de La Fontaine par son cœur comme par son style. Que pourrait-on y ajouter? Cependant ses Lettres ne parlent que du procès, et le procès ne commença que trois ans après que Fouquet eut été arrêté. La foudre qui le frappa avait surpris ses amis , comme lui-même , dans toutes les illusions de sa fortune. Madame de Sévigné en fut presque atteinte, et elle eut sujet de craindre pour elle-même. L'aimable veuve s'était engagée dans une correspondance d'esprit et de badinage amical; confiance innocente et bien naturelle envers celui qui lui avait donné la meilleure preuve d'une sorte d'estime que d'ordinaire l'homme puissant et libéral ne garde pas plus pour un

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