XVI NOTICE
sexe que pour l'autre. On sut bientôt que dans les papiers de Fouquet se trouvaient des lettres qui compromettaient beaucoup de femmes connues à la cour ; celles de Madame de Sévigné ne pouvaient lui faire tort. Le secrétaire d'État Le Tellier les avait, dans ce même temps, déclarées les plus honnêtes du monde; mais 11 se pouvait que sa franche gaieté eût traité selon leur mérite certaines choses et certaines personnes ; et il y a des temps où des railleries passent pour des complots. Une lettre de Bussy fait voir que ses appréhensions furent assez fortes pour qu'elle crût devoir quelque temps se retirer dans une campagne éloignée'. La cabale qui avait renversé Fouquet voulait qu'on le crût soutenu par un parti puissant. Dans ces cas-là on fait porter les premiers coups sur tout ce qui se présente : c'est la marche ordinaire dans les révolutions des cours comme dans les autres ; on y connaît également l'usage des vengeances particulières ; deux réflexions qu'il faut mettre à côté des alarmes et des précautions de Madame de Sévigné, pour expliquer ce qu'elles semblaient avoir d'excessif.
Il faut bien en effet qu'elle n'ait point été réellement compromise, puisque bientôt nous la voyons paraître avec éclat au milieu de cette cour que Louis XIV comnieuçail à rendre si brillante. Les fêtes de Versailles des années 1664 et 1665 ne périront point dans la mémoire des hommes , leur composition ingénieuse et leur élégante magnificence les ayant rendues dignes de ce pinceau historique dont Voltaire immortalise tout ce qu'il touche ^ Madame de Sévigné, quoique faite pour orner ce grand théâtre de ses propres charmes, ne s'y produisait plus que pour jouir des succès de sa fille , qui , dans la première fleur de sa beauté, pleine d'esprit et de talents, fut présentée en 1663, Mademoiselle de Sévigné eut un rôle dans ces ballets où le roi lui-même dansait devant une cour nombreuse. Elle y représentait une bergère. Voici les vers que fit pour elle Benserade, « qui avait ( dit Voltaire) un talent singu- « lier pour ces pièces galantes , dans lesquelles il faisait tou-
' Mémoires de Bussy, in-4°, tome II, page 207. ' Siècle de Louis XI F, chap. 23.
« jours des allusions délicates et piquantes aux caractères des « personnes, aux personnages de l'antiquité ou de la Fable « qu'on représentait, ou aux passions qui animaient la « cour. »
Déjà ccKe beauté fait craindre sa puissance. Et pour nous mettre en butte à d'extrêmes dangers, Elle entre justement dans l'âge où Ton commence A distinguer les loups d'avecque les bergers.
Dans le ballet de 1664 mademoiselle de Sévigné figurait un Amour déguisé en nymphe maritime, et le poète lui disait :
Vous travestir ainsi , c'est bien être ingénu , Amour; c'est comme si, pour n'être pas connu ,
Avec une innocence extrême
Vous vous déguisiez en vous-même.
Elle a vos traits , vos yeux et votre air engageant , Et de même que vous , sourit en égorgeant ;
Enfin , qui Ht l'un a fait l'autre Et jusques à sa mère , elle est comme la vôtre.
Enfin , sous le personnage d'Omphale , elle inspira ce madrigal , oij sa mère est encore célébrée avec elle :
Blondins accoutumés à faire des conquêtes, Devant ce jeune objet si charmant et si doux,
Tout grands héros que vous êtes , Il ne faut pas laisser pourtant de filer doux. L'ingrate foule aux pieds Hercule et sa massue. Quelle que soit l'offrande , elle n'est point reçue. Elle verrait mourir le plus tidêle amant , Faute de l'assister d'un regard seulement , Injuste procédé, sotte façon de faire Que la pucelle tient de madame sa mère, Et que la bonne dame au courage inhumain , Se lassant aussi peu d'être belle que sage , Encore tous les jours applique à son usage. Au détriment du genre humain.
Il n'est pas , je crois , superflu d'observer que c'est dans ce même temps que Madame de Sévigné agissait et s'intéressait avec tant de chaleur pour Fouquet. L'air et les succès de la cour ne faisaient point sur elle leur ordinaire effet, celui d'inspirer l'oubli des malheureux.