DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE GRIGNAN
A Paris, mercredi 25 juin 1670.
Vous m'avez écrit la plus aimable lettre du monde ; j'y aurais fait plus tôt réponse si je n'avais su que vous couriez par votre Provence. Je voulais d'ailleurs vous envoyer les motets que vous m'aviez demandés : je n'ai pu encore les avoir ; de sorte qu'en attendant , je veux vous dire que je vous aime toujours très-tendrement; que si cela peut vous donner quelque joie , comme vous me le dites , vous
' M. de Grignan élait depuis peu en Provence, où le service du roi l'avait obligé (ie se rendre. Madame de Grignan était demeurée à Paris, à cause de sa grossesse. ( G. )
devez être l'homme du monde le plus content. Vous le serez sans doute beaucoup du commerce que vous avez avec ma fille : il me paraît très-vif de sa part; je ne croîs point qu'on puisse plus aimer qu'elle vous aime. Pour moi , j'espère que je vous la rendrai saine et entière , avec un petit enfant de même, ou j'y brûlerai mes livres. Il est vrai que je ne suis pas habile, mais je sais bien demander conseil , et le suivre; et ma fille, de son côté, contribue fort à sa conservation.
J'ai mille compliments à vous faire de M. de La Rochefoucauld et de son fils ; ils ont reçu tous les vôtres. Madame de La Fayette vous rend mille grâces de votre souvenir, aussi bien que ma tante % et mon abbé % qui aime votre femme de tout son cœur : ce n'est pas peu , car si elle n'était pas bien raisonnable , il la haïrait le plus franchement du monde.
Si l'occasion vous vient de rendre quelque service à un gentilhomme de votre pays , qui s'appelle ***, je vous conjure de le faire : vous ne me sauriez donner une marque plus agréable de votre amitié. Vous m'avez promis un canonicat pour son frère ; vous connaissez toute sa famille. Ce pauvre garçon était attaché à M. Fouquet ; il a été convaincu d'avoir servi à faire tenir à madame Fouquet une lettre de son mari ; sur cela il a été condamné aux galères pour cinq ans : c'est une chose un peu extraordinaire; vous savez que c'est un des plus honnêtes garçons qu'on puisse voir, et propre aux galères comme à prendre la lune avec les dents.
Brancasest fort content de vous , et ne prétend pas vous épargner quand il aura besoin de votre service : il est persuadé qu'il vous a donné une si jolie femme , et qui vous aime si tendrement , que vous ne pouvez jamais en faire
' Henriette de Coulanges, sœur de la mère de Madame de Sévisné. ( P.) î Christophe de Coulanges, oncle de Madame de Sévigné, abbé de Notre- Dame de Livry. (G.)
assez pour vous acquitter envers lui. Adieu , mon très cher Comte ; je vous embrasse de toute la tendresse de mon cœur.