LETTRE X
Historique de la goutte à Yichy. — Deux partis en présence. — Interrention de l'Académie de médecine. —Opinions exagérées.— Étude de la pathogénie de la goutte. — Analyse physiologique et chimique des phénomènes qui serrent à caractériser cette maladie. — Analyse de l'action thérapeutique des eaux de Yichy dans la gontte. — C'est aux phénomènes physiologiques, et non point aux phénomènes chimiques de la goutte, que s'adresse le traitement thermal. — Considérations sur la meilleure direction à donner à ce traitement.
U n'est pas nécessaire, pour disserter utilement sur une maladie ou sur une médication, de posséder une théorie complète de l'une ou de l'autre. Le champ de nos communications, sinon de nos études, se trouverait dans ce cas singulièrement restreint, ou bien on se croirait obligé de se lancer dans ces théories qu'il est si agréable de construire, mais <Ju'il serait prudent d'abandonner quand on a pu se convaincre qu'elles sont inhabiles à se soutenir d'elles-mêmes. Ces réflexions sont entièrement applicables au sujet sur lequel je me propose de faire porter cette étude.
La goutte et les eaux de Yichy. Assurément, s'il nous fallait d'abord définir ce qu'est la goutte comme maladie, et ce
que sont les eaux de Vichy comme médication, nous nous trouverions aussi embarrassé que de plus habiles que nous le seraient à notre place. Mais de ce que nous ne. sommes à même, ni les uns ni les autres, de définir avec précision la maladie goutteuse ou la médication thermale de Vichy, cela ne veut pas dire que nous ne puissions pénétrer jusqu'à un certain point dans l'un et dans l'autre de ces sujets, et formuler ce que l'observation clinique et ce que la réflexion nous ont appris à leur endroit. C'est sur un semblable terrain que se tiendra cette étude. Cependant, comme nous allons rencontrer sur ce sujet des théories qui n'ont pas été présentées avec la réserve dont nous venons de signaler l'opportunité sur une matière aussi obscure encore, nous serons naturellement obligé de les discuter.
Nous entrerons immédiatement en matière, La goutte est une maladie suffisamment connue, sinon dans son essence, au moins dans ses formes, pour qu'il soit inutile d'insister sur les différents points de son histoire auxquels nous aurons à faire allusion.
Dans les premiers temps de notre séjour à Vichy, on nous a souvent adressé la question suivante : a Êtes-vous pour ou contre la goutte? » Cela voulait dire ; «Consentez-vous à traiter les goutteux par l'eau de Vichy? » Depuis les querelles célèbres que l'antimoine et le quinquina ont autrefois allumées dans la Faculté, dans le parlement et dans la ville, semblable chose ne s'était point vue. Les moyens termes n'étaient pas admis. Les médecins de Vichy étaient pour ou contre te goutte, et leur clientèle respective, se croyant tenue à prendre un parti dans cette grave question ( les eaux minérales portent beaucoup à la médecine), se partageaient en deux camps, pour ou contre la goutte. Quant à nous, un peu embarrassé sur ce terrain nouveau, nous fûmes bientôt clamé : honoré
de l'estime et de l'amitié de Prunelle, il fut entendu que nous étions contre la goutte, et les goutteux commencèrent par nous fuir obstinément.
Ayant entrepris de retracer, dans ces lettres, tout ce qui se rapporte à la pratique de Vichy, nous devons y donner place à cet épisode, demi-burlesque, demi-sérieux, qui appartient à l'histoire de Vichy, et qui appartient également, si Ton Veut, à l'histoire de l'esprit médical. Comme nous n'avions, sur cette question delà goutte, aucun engagement, ni aucun parti pris, nous avons pu la juger, au moins avec une complète impartialité, première qualité d'un historien.
Cependant, justement émus des contradictions de deux médecins, tous deux officiels, nantis tous deux d'une clientèle imposante, dont l'un menaçait des plus grands périls les goutteux assez imprudents pour se traiter à l'eau de Vichy, et dontl 'autre, semblant narguer ces inquiétants pronostics, abreuvait les malades de doses considérables, les goutteux (on sait que la goutte forme une des classes les plus intelligentes et les plus opulentes de la nosologie) envoyèrent une députation au ministre de l'agriculture et du commerce, pour lui représenter la nécessité de faire cesser cet état de choses. Le ministre, n'osant prendre lui-même un arrêté qui condamnât ou prescrivit l'eau de Vichy, renvoya l'affaire à l'Académie de médecine. Mais l'Académie ne pouvait pas faire plus que le ministre, en cette circonstance. Mise en demeure, la savante compagnie nomma une commission, dont le rapporteur fut notre excellent collègue, M. Pâtissier.
Mais un seul des antagonistes s'était présenté dans la lice. Prunelle, et la science et l'art ont plus d'un reproche de ce genre à adresser à sa mémoire, avait fait défaut. Cependant, malgré le silence, faut-il dire, de la partie adverse, malgré les nombreuses observations apportées par M. Petit, et -les*
tendances très-formelles du rapporteur dans le même sera, l'Académie rendit l'arrêt, c'est-à-dire formula les conclusions suivantes : « Les faits, quelque importants qu'ils nous paraissent, ne suffisent pas pour décider une question si difficile et si compliquée; mais tels qu'ils sont, ils permettent au moins d'établir que les eaux de Vichy ont été jusqu'ici plutôt utiles que nuisibles. »
Cette réponse, qui n'en était pas une, F Académie n'en pouvait faire d'autre. Nous voyons, dans le sein de cette célèbre compagnie, les discussions les plus considérables et les plus approfondies fournir d'intéressantes études, mais n'aboutir, malgré l'intervention des hommes les plus autorisés, à aucune conclusion possible. Comment l'Académie auraitelle pu, sans risquer de se compromettre, formuler une décision sur la foi d'observations qu'aucun de ses membres n'était en mesure de contrôler ou de répéter lui-même? Et d'ailleurs, on sait bien qu'en thérapeutique, il ne suffit pas d'aligner une série d'observations pour prouver quelque chose.
Voilà pourquoi, en dépit des goutteux, du ministre et de l'Académie, on nous demandait si nous étions pour ou contre la goutte.
Ces discussions, du reste, où l'intérêt scientifique se laisse étouffer par la personnalité, n'aboutissent jamais. En quoi toutes les querelles dont Vichy s'est trouvé le théâtre pendant vingt ans, à l'occasion de la goutte, et les pamphlets en vers et en prose dont elles ont été le sujet, ont-elles avancé l'histoire pathologique de la goutte, ou fait faire quelques progrès à la thérapeutique de cette maladie? La question en est toujours au même point. Les choses s'y passent plus pacifiquement, voilà tout.
De l'histoire, passons maintenant à la critique, et exposons ce que, d'après les observations des autres et d'après nota
expérience personnelle, nous croyons pouToir dire de la goutte, relativement au traitement thermal de Vichy.
Il est arrivé ce que l'on pouvait aisément prévoir, c'est que la vérité nous a paru résider entre les opinions extrêmes que nous avons trouvées régnantes à Vichy.
Nous avons reconnu, avec M. Petit, que le traitement thermal de Vichy exerçait une influence manifeste et favorable sur la diathèse goutteuse, mais en nous gardant bien de le suivre dans ses théories qui nous paraissent absolument inacceptables, ni dans un mode de traitement qui porte le moule exact de ses théories. Nous avons, comme Prunelle, porté toute notre attention sur les indications et les contre-indications que la goutte présente soit à l'emploi des eaux de Vichy, soit à tel ou tel mode d'administration de ces eaux; mais nous nous sommes gardé de pousser, comme il l'a fait, cet esprit de critique jusqu'à une négation à peu près absolue.
Ce qu'il importe de savoir, ou du moins d'étudier, c'est dans quels cas et dans quelles limites le traitement thermal de Vichy peut agir sur la diathèse goutteuse, et la modifier en quelque chose.
L'idée qui, dans beaucoup d'esprits, relie l'application de Vichy au traitement de la goutte, réside dans l'opposition delà native alcaline de ces eaux avec les acides que l'on suppose constituer l'élément dominant de la goutte. M. Petit n'est pas le seul qui ait écrit que l'existence d'acides en excès dans l'économie, constitue la cause déterminante de la goutte. Nous connaissons beaucoup de médecins distingués qui n'en voient pas davantage dans la pathogénie de cette maladie; mais il faut, il nous semble, une certaine inattention, pour s'arrêter seulement devant ce qu'on nous permettra peut-être d'appeler une pareille hérésie médicale !
D'abord il est inexact de considérer les acides comme con-
itituant la matière de la goutte; ce sont des produits azotés qui forment les dépôts articulaires et urinaires qui ont surtout attiré l'attention dans l'étude de cette maladie.
Les phénomènes vitaux qui constituent les maladies à leur principe, entraînent des modifications dans la texture de nos tissus ou dans la composition de nos humeurs, lesquelles modifications donnent naissance à des combinaisons nouvelles, réfractaires à l'assimilation, ou étrangères aux transformations normales, et, par conséquent, destinées à être éliminées par une voie quelconque, ou bien résorbées par un mécanisme peu connu, sous peine de créer dans l'organisme des produits morbides, organisés ou non, qui deviennent à leur tour un des éléments de la maladie ellemême.
Ce qui sépare surtout l'école dite organicienne, des écoles vitalistes, c'est que la première base toute sa nosologie sur la considération de ces modifications de texture ou de composition, au point de vue soit de leur siège, soit de leur nature, attendant ainsi que la maladie se soit matérialisée pour la caractériser. Mais jamais l'école organicienne n'a commis cette faute de prendre pour des causes ce qu'elle envisageait seulement, et par nécessité, comme des caractères. Ce que nous combattons ici, ce ne sont, il faut bien le remarquer, que des erreurs, au moins ce que nous tenons pour telles, isolées et qui ne sont imputables à aucune doctrine.
11 est donc bien entendu que, lorsqu'on vient nous dire que c'est un principe acide qui est la cause déterminante de la goutte (Petit), ou bien que l'urate de soude est la cause matérielle de la goutte (Cruveilhier), c'est une médecine à part que Ton fait à propos de cette maladie.
A-t-on jamais dit que la cause de l'inflammation était un
principe albumineux, parce que l'inflammation fournit des produits albumineux? Pourquoi donc, de ce que la goutte fournit des produits d'une certaine composition chimique, en conclurait-on que la goutte reconnaît pour cause un excès d'acides ou de principes azotés? Pourquoi ce qui serait un contre-sens ailleurs, deviendrait-il ici une vérité?
De même que, dans l'inflammation, l'élément albumine qui existe dans nos organes, pour les besoins de la nutrition, s'amasse, s'agrège et revêt les formes d'exsudation ou de suppuration que l'on sait, de même dans là goutte, les principes azotés que renferment soit le sang, soit nos tissus, et qui sont destinés soit à s'incorporer avec eux par le phénomène de l'assimilation, soit à être éliminés, spécialement par l'appareil rénal, se réunissent vers les points d'élection de la maladie, en vertu des phénomènes fluxionnaires qu'elle détermine, et peuvent à la longue engendrer ces produits que l'on connaît. Maintenant, pourquoi ce départ de l'albumine dans un cas, de l'azote dans l'autre? C'est le secret de la vie, secret dans lequel nous pénétrerons, sans doute, plus avant que nous n'avons fait jusqu'ici, mais qui, sans doute aussi, ne se révélera jamais complètement à nous.
Sans contester donc qu'il y ait aucune utilité à s'efforcer de modifier ces produits de la maladie, nous dirons que ce serait une puérilité que de s'y attacher au point de vue de la guérison de la maladie elle-même. Si les eaux de Vichy n'avaient d'autre effet que de détruire, à mesure qu'ils s'accumuleraient, ces produits de la diathèse goutteuse, il faudrait encore les employer sans doute ; mais ce ne serait assurément qu'une médication bien accessoire, puisque, ne touchant en rien à la diathèse, elle laisserait le malade inces-
samment en proie aux retours des accidents qu'elle ne serait propre ni à conjurer ni à atténuer. Mais la médication thermale de Vichy fait mieux que cela. C'est à la diathèse goutteuse elle-même qu'elle s'attaque, non pas, sans doute, à la manière d'un spécifique, dont les effets peuvent se mesurer en quelque sorte d'avance, et surtout s'assurer avec une certitude relative, mais comme un modificateur salutaire dans les limites qu'il lui est donné d'atteindre, et précieux encore malgré ce qu'il a d'imparfait.
Voyons maintenant dans quel sens nous pourrons comprendre que les eaux de Vichy atteignent le principe diathésique de la goutte?
Que nous enseigne l'hygiène au sujet de la goutte, ou, si l'on veut, que nous apprend la physiologie de la goutte? C'est qu'un individu chez lequel les fonctions digestives, cutanée ou urinaire, s'exercent normalement et avec un certain degré d'activité, paraît le plus possible à l'abri des atteintes de la goutte. Or, comme ce sont là précisément les fonctions qui sont le plus directement afférentes à la nutrition, c'est-à-dire à l'assimilation, il est permis de croire que la goutte consiste spécialement dans une altération de la nutrition, peut-être pourrait-on dire dans une erreur de l'assimilation. De ce désordre dans l'assimilation, résulte un départ anormal des principes azotés, et une direction vicieuse de ces mêmes principes, destinés à être éliminés.
Entrons dans quelques courts développements à ce sujet.
11 peut être considéré comme acquis à la physiologie, que l'oxygène introduit dans le sang par l'acte de la respiration, est nécessaire à l'accomplissement des deux ordres de phénomènes qui constituent la nutrition, c'est-à-dire l'assimilation, et l'élimination des divers éléments apportés à nos tissus, lesquels, réduits à leur dernière expression, sont représentés
par carbone, azote et hydrogène. 11 est donc permis de faire jouer, dans l'analyse intime de ces phénomènes, tel rôle que Ton voudra à la prédominance des principes azotés introduits, par exemple, eu égard à la proportion d'oxygène abordant nos tissus, ou bien à l'insuffisance de l'oxygène eu égard à la proportion des principes azotés introduits, ce qui revient au même et peut se traduire ainsi : introduction d'une alimentation azotée excessive, alors que l'activité de la respiration et l'exercice qui en est un des principaux régulateurs n'atteint pas le degré nécessaire pour introduire une proportion d'oxygène équivalente; ou bien, inactivité absolue de la respiration, de l'exercice, insuffisance de l'oxygénation du sang, eu égard à la proportion d'azote nécessairement introduite par les aliments.
Et la traduction hygiénique de ces données chimiques et physiologiques est que, lorsqu'on use d'une alimentation considérable et surtout succulente (azotée), il faut faire beaucoup d'exercice. Ici, comme dans bien d'autres exemples, nous voyons l'observation vulgaire précéder la notion scientifique et l'analyse chimique.
Maintenant, puisque c'est aux dépens des combinaisons azotées de nos tissus que s'exerce le trouble de la nutrition qui parait constituer le fond de l'affection goutteuse, il est bien évident qu'en diminuant l'introduction des aliments azotés, vous amoindrirez ou vous retarderez la marche de ces phénomènes de nutrition vicieuse, et par suite de leurs manifestations. C'est ainsi que, dans le diabète, en cessant de fournir à l'économie du sucre, vous amoindrissez les manifestations les plus graves de la maladie. Mais vous aurez beau refuser l'azote à l'économie, vous n'en détruirez pas pour cela la diathèse goutteuse, pas plus qu'en lui refusant te sucre, vous ne détruisez la diathèse glucosurique. Et de
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m LETTRES SUR VICHY.
même que si cette dernière a on certain degré d'intensité, vous aurez beau soumettre vos malades à la diète animale exclusive, Us n'en cesseront pas pour cela de montrer du sucre, de même quand la diathèse goutteuse existe à un certain degré, tous avez beau amoindrir indéfiniment rintroduction de l'azote (vous ne pourrez, il est vrai, la supprimer absolu-» ment), tous avez beau pousser à l'oxygénation du sang, vos malades n'en ont pas moins la goutte alors; et ces gouttes sont les plus cruelles et les plus fécondes en produits, par cela même qu'elle n'emprunte rien, la maladie, en dehors de la force même et vicieusement dirigée de l'organisme.
Cherchons actuellement à rapprocher de ces faits ce que nous savons de l'action des eaux de Vichy. Les théories que l'on accepte si aisément, au sujet de l'action des eaux de Vichy dans la goutte, supposent deux choses qui ne sont vraies ni l'une ni l'autre : c'est que l'on posséderait la théo* rie pathogénique de la goutte, d'une part, et, de l'autre, la théorie des eaux de Vichy. Mais nous pouvons faire pour les eaux de Vichy ce que nous avons fait pour la goutte, essayer d'arriver jusqu'au point où nous cessons d'y voir clair.
Nous savons d'une manière générale, avons-nous dit plus haut, qu'un individu chez qui les fonctions digestives, cutanée et urinaire, s'opèrent d'une manière normale, et avec un certain degré d'activité, est le moins exposé possible aux atteintes de la goutte. Et comme ce sont là les fonctions essentiellement afférentes à la nutrition, nous avons conclu que l'intégrité des phénomènes de nutrition était la première condition préservatrice de la goutte, que cette affection, enfin, consistait en un vice particulier, en une erreur de la nutrition,
Or, nous pouvons établir parallèlement qu'un des effets les plus manifestes des eaux de Vichy, convenablement pri-
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ses et adaptées au sujet, est de régulariser les fonctions digestives, cutanée et urinaire, et de leur imprimer une activité toute particulière, et par suite que, directement ou indirectement, les eaux de Vichy tendent à maintenir l'intégrité des phénomènes intimes de la nutrition.
Nous pouvons donc en conclure que les eaux de Vichy tendent à préserver de la goutte, ou à corriger la diathèse goutteuse, en maintenant l'intégrité de la nutrition, ou en rétablissant celle-ci troublée. Et comme ce sont les phénomènes de nutrition vicieuse qui précèdent les manifestations goutteuses, nous avons raison de dire que les eaux de Vichy agissent réellement sur la diathèse goutteuse, sur le fond de la maladie, tandis que si, au lieu de s'attaquer k cette période initiale, elles ne s'adressaient qu'à la période terminale, et aux produits chimiques qui apparaissent alors, elles ne constitueraient qu'un moyen palliatif à peine, et tout à fait accessoire.
Remarquons encore une chose : c'est que nous trouvons ici comme dans certaines dyspepsies, comme dans certains états chloro-anémiques, que le traitement thermal de Vichy parait agir exactement à la manière de conditions hygiéniques salutaires, auxquelles on peut donner la valeur de moyens thérapeutiques, en les faisant succéder k des conditions opposées, ainsi le séjour et surtout les occupations de la campagne, la chasse, les voyages, enfin l'exercice dans k sens hygiénique du mot.
La médication thermale fait-elle quelque chose de plus? intervient-elle plus directement dans ces phénomènes de nutrition pervertie, qui, de physiologiques, sont devenus pathologiques? La chose est vraisemblable. Mais dans quel sens et à quel degré intervient-elle? voici ce que nous ne pouvons dire; voici, du moins, ce que déclarent ignorer au-
«• LETTRES SUR VICHT.
jourd'hui toutes les personnes qui se sont occupées profondément et consciencieusement d'hydrologie médicale. 11 y a donc de bien intéressantes études à suivre dans ce sens, et nous espérons qu'elles ne seront pas absolument stériles.
On voit cependant qu'avec cette double restriction relative à la notion pathogénique de la goutte, et à ce que nous pouvons pénétrer de l'action physiologique et thérapeutique des eaux de Vichy, ce n'est pas une médication empirique que nous opposons à cette maladie. Nous suivons des indications déterminées, et nous définissons le sens dans lequel nous croyons agir; et ceci est tout à fait important, car de ce point de vue ainsi rationnalisé, ou du point de vue de dissolution chimique que nous avons exposé précédemment, dépend absolument la direction du traitement.
De la théorie chimique de la goutte et du traitement de cette maladie par les eaux de Vichy, découle nécessairement l'emploi de ces eaux d'une manière banale, et à la plus haute dose possible, de manière à saturer et à dissoudre le plus qu'on pourra, conséquence logique, et que les malades poussent volontiers à l'absurde, et qui a rendu proverbiales les prouesses de la source des Célestins. On sait, en effet, qu'il n'est pas rare de voir des goutteux absorber de cette eau de six à dix ou douze litres par jour, ce qui représente de trente à soixante grammes de bicarbonate de soude.
Cette théorie chimique condamne encore ses partisans à déclarer la goutte habituellement curable par les eaux de Vichy, car celles-ci seraient alors un spécifique de la goutte, et nous ne comprenons pas une médication spécifique qui ne guérirait pas. Mais les médecins consciencieux déclarent que les eaux de Vichy ne guérissent pas la goutte, aveu qui suffit à lui soûl pour prouver que la théorie est erronée.
Car, puisque tous dites que la goutte est occasionnée par un excès d'acides dans l'économie, et que d'un autre côté vous prétendez alcaliser l'économie et la saturer au moyen de l'eau de Vichy, du moment que celle-ci est saturée, les acides devraient être neutralisés et la goutte guérie.
La chose serait, comme on le voit, fort aisée, et il est bien regrettable qu'il n'en soit pas ainsi, car il n'y aurait même plus besoin de médecins pour diriger une telle médication.
Quant à nous, procédant d'une autre façon, moins ambitieuse, mais plus conciliable en apparence avec les résultats de l'observation acquise, nous entendons simplement placer les goutteux dans des conditions de santé générale meilleure, et telle que la goutte ait le moins de raisons et d'occasions pour se manifester, faire enfin thérapeutiquement pour les goutteux, ce que ceux-ci se font à eux-mêmes hygiéniquement par le régime et le genre de vie, mais nous le faisons d'une manière plus formelle, plus durable, plus essentielle en quelque sorte; aussi dirigeons-nous le traitement dans le sens que les conditions individuelles nous désignent, nous gardant de chercher à alcaliser nos malades, idée chimérique heureusement, car si on y réussissait, on ne ferait sans doute que substituer une maladie à une autre, mais nous efforçant non-seulement de restituer à toutes les fonctions le degré d'activité qui leur est nécessaire, mais même ce surcroît d'activité qui parait le meilleur préservatif de l'affection goutteuse, et adressant ainsi spécialement le traitement, suivant les cas, aux fonctions digestives, cutanée, urinaire, enfin poursuivant des indications particulières et précises, au lieu de s'attacher à une indication unique et hypothétique. Et en agissant ainsi, non-seulement n ous faisons une thérapeutique rationnelle, mais nous ne
courons aucun des hasards qui attendent les médications
perturbatrices, dans le traitement de la goutte.
La goutte est une de ces maladies dont il faut respecter les manifestations, et dont on doit craindre de troubler la marche régulière, tout en cherchant à modifier graduellement les conditions organiques qui président à leur développement. Nous ne connaissons pas une médication active de la goutte qui ne présente ses dangers. Nous rangerons au nombre de celles-ci les eaux de Vichy administrées à haute dose. Ce qui, à la vérité, prévient généralement les conséquences fâcheuses d'un tel mode d'administration de ces eaux, c'est querélimination des principes actifs de l'eau minérale se développant proportionnellement avec la quantité introduite, préserve l'économie du danger d'une médication exagérée. Mais il n'est pas prudent de compter sur la régularité de tels phénomènes : sans parler de certaines circonstances dépendantes de l'état de la tête, ou des organes tboraciques, communes chez les goutteux, qui, si elles ne contre-indiquent pas toujours le traitement thermal d'une manière absolue, en rendent du moins l'administration fort délicate, nous avons été maintes fois obligé de suspendre ou de modifier ce traitement chez des goutteux qui (malgré le terrain favorable que leur acidité prétendue offrait à l'action neutralisante des alcalins) ne parvenaient pas à le tolérer, et plus d'un exemple d'accidents graves ou mortels, consécutifs au traitement thermal, sont venus éveiller des doutes sur la part que ce dernier avait pu prendre dans leur développement.
Aussi pouvons-nous établir la proposition suivante, que la goutte est, parmi toutes les maladies que l'on traite à Vichy, une decelles dont le traitement réclame le plus de précautions et de surveillance.
GOUTTE. I3i
Le complément naturel de cette étude sera d'exposer ce qu'en définitive les goutteux ont à espérer des eaux de Vichy.
Les eaux de Vichy ont pour effet d'atténuer les manifestations de la goutte. Les accès de la goutte aiguë et régulière deviennent plus rares et moins sévères; les déformations de la goutte chronique s'amoindrissent, et les raideurs articulaires s'assouplissent. Mais il est impossible de préciser dans quelles limites ces différents résultats pourront s'obtenir. Sans doute le degré de la diathèse, son ancienneté, la forme des accidents, les conditions d'hérédité, de genre de vie, pourront fournir des éléments au pronostic. Mais on ne peut rien établir de certain. 11 y a des gouttes aiguës ou chroniques sur lesquelles, sans qu'on sache pourquoi, le traitement thermal n'a point de prise.
Cependant on doit, dans la généralité des cas, espérer que les accès de goutte s'éloigneront et deviendront plus courts en même temps que moins douloureux. C'est là ce qui arrive habituellement. Dans quelques cas même, on a vu des intervalles de plusieurs années séparer les manifestations goutteuses. M. Petit en a rapporté des exemples. Nous en avons rencontré nous-même, mais seulement dans des gouttes commençantes. Ces cas sont rares du reste.
Dans la goutte chronique, on voit souvent des nodosités isolées disparaître entièrement; mais il ne faut pas compter sur la résolution de déformations considérables. Des- membres entièrement impotents peuvent recouvrer une partie de leurs fonctions.
Nous devons faire encore remarquer en passant, que c'est surtout à propos de la goutte chronique et de ses déformations que la théorie de la dissolution, et de ce que nous pouvons appeler la dissolution brute, s'est exercée. La diminution ou même la disparition des tumeurs goutteuses nous semble
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cependant pouvoir s'expliquer aisément sans son intervention.
Comment s'entretient ou s'accroît un gonflement ou un tophus goutteux chronique? Par suite de la continuité insensible, ou avec exacerbations, de la fluxion articulaire qui, dans la goutte aiguë, ne s'opérait que par accès; si vous parvenez à diminuer ou à suspendre ce mouvement fluxionnaire, vous arrêtez naturellement le développement, et si Ton peut ainsi dire, la nutrition de ces tumeurs. Mais s'ils cessent de s'alimenter et de s'accroître, ces produits excrémentitiels déviés, si peu organisés qu'ils sont par euxmêmes, se flétrissent, et se trouvent livrés à la résorption interstitielle, commune aux molécules normales et anormales déposées dans nos tissus. Et le traitement thermal a précisément pour effet de stimuler très-activement les éléments de cette résorption. Voici comment nous comprenons la disparition ou la diminution des tumeurs goutteuses, et cette explication nous paraît plus vraisemblable que la théorie qui suppose que ces tumeurs se fondent tout simplement dans l'eau de Vichy.
Nous terminerons par une remarque qui résume l'idée dominante de toute cette étude.
Il n'est pas un traitement un peu efficace de la goutte qui n'offre par lui-même quelques inconvénients ou quelques dangers pour la santé générale. Le traitement thermal de Vichy, au contraire, à la condition indispensable toutefois qu'il soit administré d'une manière rationnelle, ne peut précisément modifier d'une manière avantageuse la diathèse goutteuse, qu'en exerçant sur la santé générale une action non moins favorable.