‹ Lettres médicales sur VichyChapitre 20 sur 36 · CHLOROSE · texte numérisé non relu

CHLOROSE

En effet, nous tenons pour constant que les eaux de Vichy sont salutaires aux chlorotiques. M. Grimaud l'explique d'une manière très-satisfaisante. « S'il est vrai, dit-il, que dans la chlorose en particulier la circulation, la digestion, la nutrition souffrent au point d'altérer la constitution, il sera facile de comprendre que la vitalité imprimée à tous les tissus par l'action puissante des eaux de Vichy soit comme un coup de fouet qui réveille les fonctions languissantes et rétablisse entre elles l'harmonie nécessaire à la santé. » Ce n'est certainement pas nous qui trouverons à redire à ce langage, car c'est exactement là ce que nous avons écrit maintes fois au sujet des eaux de Vichy, et nous sommes très-heureux de le voir si bien reproduire par M. Grimaud. Or, nous avions cru jusqu'à présent que si, à ces précieuses propriétés inhérentes aux eaux de Vichy, une source minérale pouvait ajouter celles qui appartiennent au fer, le traitement de la chlorose ne pourrait qu'y gagner. Faut-il, avec M. Grimaud, conclure le contraire des observations de notre honorable confrère?

M. Grimaud rapporte trois observations recueillies à l'hôpital de Vichy; d'abord de deux jeunes filles traitées par la source des Célestins; la première, offrant une cachexie portée au maximum, ne présentait plus, le dix-septième jour, de traces d'une chlorose si intense; la seconde était guérie au bout de vingt-deux jours d'une chlorose qui ne paraissait guère moins grave. Enfin, le troisième cas offre ceci de remarquable, qu'avant d'obtenir des résultats aussi frappants de l'eau des Célestins, la malade avait fait, Vannée précédente, usage de la source Lardy sans aucun bénéfice.

Quoique nous n'ayons jamais vu guérir en moins de vingt jours, à l'aide du Puits Lardy, des chlorotiques parvenues au maximum de la cachexie, nous continuerons d'employer l'eau des sources ferrugineuses de Vichy, alors que les ferrugineux

se trouveront indiqués, d'abord parce que, si nous sommes profondément convaincu que le fer est loin d'être nécessaire pour guérir la chlorose, nous n'avons encore aucune raison de croire que ce médicament soit précisément propre à en entraver ou retarder la guérison ; ensuite pour une raison plus expérimentale encore : c'est que si M. Grimaud a vu une jeune femme guérir, en buvant de l'eau des Célestins, d'une chlorose que la source Lardy n'avait pu modifier Tannée précédente, (et que prouve un fait ainsi isolé, quand on pense à toutes les circonstances qui ont pu, d'une année à l'autre, modifier l'état de cette femme au point de vue de l'opportunité des eaux de Vichy?), nous avons vu nous-même plus de cinquante fois des chloro-anémiques, dans toutes les conditions possibles, trouver dans l'eau ferrugineuse du Puits Lardy soit une guérison, soit une simple amélioration que les autres sources, et en particulier les Célestins, leur avaient opiniâtrement refusée.

Nous devons nous arrêter un peu sur une question assez nouvelle, mais fort importante, de quelque manière que des études plus approfondies doivent la faire définitivement juger : c'est celle relative à l'emploi des eaux minérales dans les maladies du cœur.

Les maladies du cœur ont été jusqu'ici rangées d'une manière à peu près universelle, parmi les contre-indications formelles aux eaux minérales. 11 est probable qu'il y a quelque peu à appeler de ce jugement.

On a généralement le tort de considérer les traitements thermaux d'une manière absolue et indépendante de la di-

rection qu'il est permis de leur imprimer, fit de môme que, dans bien des cas où l'usage le plus simple des eaux minérales demeure impuissant, il est possible, au moyen de modes particuliers d'administration de ces mêmes eaux, de leur assurer une efficacité dont elles semblaient dépourvues; de même, alors que leur usage banal semble rencontrer des contre-indications de nature à les faire proscrire, on peut arriver à en rendre l'administration possible et profitable, moyennant certaines précautions. Dans un cas il faut agir en plus, dans l'autre en moins.

Ceci est particulièrement applicable aux maladies du cœur. Ce qui a fait généralement bannir ces maladies des établis* sements thermaux, c'est la considération des propriétés excitantes qui sont attribuées aux eaux minérales. Nous ne saurions disconvenir qu'il n'y ait quelque chose de très-légitime dans une telle préoccupation. Cependant, outre qu'il est des eaux dont les propriétés excitantes ne sont pas absolument inhérentes à leur emploi, il ne faut pas ignorer qu'il est trèssouvent possible d'atténuer ou même de masquer en quelque sorte ces propriétés, qui sont loin de constituer l'essence de leur action.

Cette importante question peut être étudiée à deux points de vue différents : le traitement direct de la maladie du cœur, ou bien le traitement des affections diathésiques sous la dépendance desquelles la maladie cardiaque a pu naître et se développer.

Ce dernier 'point de vue, parfaitement compris par quelques-uns de nos collègues aux eaux minérales, est sans contredit celui qui promet le plus à la thérapeutique. Il est même* tellement logique qu'il ne semble réclamer d'autre condition, que le soin d'accommoder la direction du traitement lui-même aux conditions nouvelles créées par l'exis*

tence d'une affection organique de l'organe central de 1 circulation. '

C'est dans ce sens qu'a conclu M. Pâtissier dans un intéressant rapport lu par lui à l'Académie de médecine, sur deux mémoires relatifs à l'emploi des eaux minérales dans le traitement de l'endocardite coexistante avec le rhumatisme, adressés par M. Vernière, médecin inspecteur des eaux de Saint-Nectaire, et par M. Dufresse de Chassaigne, médecin inspecteur des eaux de Chaudes-Aiguës.

Ces eaux, de Saint-Nectaire et de Chaudes-Aiguës, sont des eaux alcalines, notablement ferrugineuses et assez chargées de chlorure de sodium, dernière circonstance qui paraît le mieux propre à les différencier des eaux de Vichy; elles ont une température élevée, surtout celles de Chaudes- Aiguës, et paraissent constituer une médication parfaitement appropriée au rhumatisme chronique. Les observations rapportées par nos deux honorables collègues prouvent que des symptômes cardiaques prononcés ont pu être très-directement modifiés par le traitement thermal, en même temps que l'affection rhumatismale à laquelle ils paraissaient liés. Les observations de ce genre ont sans doute besoin d'être multipliées et analysées avec grand soin; mais il y a déjà un compte sérieux à tenir de celles dont M. Pâtissier a entretenu l'Académie de médecine.

Un de nos honorables confrères de Vichy, M. le docteur Nicolas, a traité la question d'une manière plus explicite, et dans le sens du traitement et de la guérison directe des maladies du cœur par les eaux de Vichy. Dans un mémoire sur l'utilité des alcalins et surtout des eaux minérales de Vichy contre certaines affections organiques du cœur, il a cherché à démontrer que les eaux de Vichy, par leurs propriétés excitantes à la fois et par leurs qualités chimiques, étaient pro-

près à résoudre les engorgements du cœur en général, depuis les concrétions polypifonncs qui se forment dans l'endocardite aiguë « jusqu'à l'hypertrophie simple ou complexe, l'induration et Tépaississement des valvules, le rétrécissement des orifices, lorsque ces affections (c'est lésions qu'il faut dire) sont à la deuxième période de leur marche chronique, et qu'elles n'ont pas encore dépouillé les tissus de leurs propriétés organiques spéciales... »

Cest surtout dans leurs rapports avec le rhumatisme et la goutte, que M. Nicolas considère les maladies du cœur comme indiquant l'usage des eaux de Vichy; mais comme ce n'est pas en partant de la diathèse, mais en ^adressant directement à la lésion organique elle-même, que les eaux de Vichy lui paraissent agir, il est évident que toutes les maladies du cœur, semblables au point de vue organique, devraient en subir également l'heureuse influence. En effet, mariant ensemble des déclarations ultra-vitalistes avec des appréciations ultra-chimiques, l'auteur de ce mémoire nous montre le liquide alcalin pénétrant, par la circulation, jusque dans les produits morbides, pour en opérer l'absorption a en les divisant, en les étendant, en les fluidifiant, en les dissolvant. »

Oe nombreuses observations sont rapportées par M. Nicolas, toutes prises avec un soin consciencieux auquel nous tenons d'abord à rendre hommage. Mais nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer que la valeur de ces faits, au point de vue dogmatique, nous ne voulons pas dire théorique, mais bien relatif aux indications qui peuvent en être déduites, repose tout entier sur la réalité du diagnostic. Or, quand il s'agit d'un sujet aussi difficile que l'analyse des symptômes cardiaques, et un diagnostic à formuler d'emblée sur des malades que l'on ne peut observer qu'avec une cer-

178 LETTRES SUR VIGHV.

taine presse et durant un temps limité, on peut, sans offenser personne, émettre quelques doutes sur la certitude du diagnostic porté. Et quand, sur les trente-trois observations contenues dans le mémoire de M. Nicolas, nous en trouvons environ une dizaine dans lesquelles un bruit de souffle caractérisé et attribué plusieurs fois à un rétrécissement valvulaire, disparaît entièrement, ainsi que la majeure partie ou la totalité des symptômes cardiaques, en vingt ou vingt-cinq jours du traitement thermal, même avec l'addition de la digitale, nous sommes obligé de douter de l'existence d'une lésion organique, surtout chez quelques malades qui se sont trouvés du premier coup complètement guéris.

Nous devons donc, nous, médecin de Vichy, protester contre cette prétention : que les eaux de Vichy possèdent la vertu de guérir les maladies organiques du cœur, même chez les goutteux et les rhumatisants. C'est une assertion trop grave pour que le mémoire de M. Nicolas, malgré le mérite de son auteur, suffise à nous la faire accepter. Voici seulement quelles conclusions nous pouvons tirer des observations contenues dans ce travail : ces conclusions rentrent dans le cercle de notre propre observation; seulement nous devons avouer que M. Nicolas a considérablement étendu ce cercle, et de beaucoup dépassé ce que nous avons vu et obtenu nous-même.

On sait combien les malades chloro-anémiques, qu'il s'agisse d'une chloro-anémie essentielle ou symptomatique, présentent de phénomènes variés du côté de la circulation cardiaque, dus, soit à l'état du sang, soit à une névrose du cœur. On sait aussi combien ces phénomènes sont propres à simuler une affection organique du cœur, à laquelle du reste ils peuvent aboutir si le développement n'en est enrayé. Or, comme le traitement thermal de Vichy se trouve parfaite-

MALADIES DU COEUit. 179

ment approprié à une foule d'états morbides auxquels se lient ces troubles cardiaques, et qu'il est même propre à corriger lui-même l'état du sang, surtout à l'aide des sources ferrugineuses dont il dispose, il en résulte que l'on voit souvent les accidents observés du côté du cœur se modifier en même temps que le reste de la santé, et qu'ils peuvent effectivement guérir sous l'influence réelle des eaux. Voici pour les cas qui ne rentrent pas dans les maladies organiques du cœur.

Quant à celles-ci, le traitement thermal nous paraît avoir beaucoup moins de prise sur elles. Cependant, comme elles peuvent également se trouver liées à des troubles fonctionnels, à cause d'embarras dans la circulation qui ne peuvent que réagir fâcheusement sur elles, et auxquels les eaux de Vichy sont propres à remédier, tels que engorgements du foie, torpeur de la circulation abdominale, état hémorrhoïdaire, atonie des voies digestives, on comprend comment et à quel titre le traitement thermal peut être utile aux individus qui les portent. Il ne faut pas oublier encore que l'état du sang peut contribuer beaucoup à compliquer et à exagérer les symptômes cardiaques, et que, pour cette raison, les ferrugineux ont pris une certaine place dans le traitement des maladies organiques du cœur.

Voici ce que nous avons observé nous-même à Vichy. Maintenant les observations de M. Nicolas tendent à prouver que le champ des ressources de Vichy à cet égard a une étendue plus grande qu'on ne le suppose en général et que nous ne l'avons pensé nous-même; nous les acceptons pleinement dans ce sens, et nous serons heureux de voir se réaliser les espérances qu'elles permettent de concevoir.

Un mot encore sur le point de vue diathésiquc, goutteux ou rhumatismal, dans ses rapports avec les maladies du

cœur. Nous ne saurions le considérer comme très-fécond en conséquences pratiques. En effet, la diathese goutteuse à laquelle les observations de M. Petit et les nôtres ont montré que les eaux de Vichy s'adaptaient parfaitement, ne prend pas une part très-considérable ni très-directe à la pathogénie des maladies du cœur. 11 n'en est pas de même du rhumatisme, qui est peut-être l'origine de- la plupart des lésions organiques de cet organe. Mais s'il n'est pas permis d'affirmer que les eaux de Vichy ne puissent avoir aucune prise sur les affections rhumatismales chroniques, il ne serait cependant pas sérieux de s'appuyer sur une spécialité d'action qu'elles ne possèdent pas elles-mêmes, pour en déduire leur opportunité dans le traitement des maladies du cœur qui reconnaîtraient une semblable origine.

Page 1