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LETTRE XVI

Les influences hygiéniques viennent compléter, en s'y ajoutant, l'action thérapeutique des eaux minérales. — Classes de malades qui s'y trouvent soustraits. — L'action médicatrice de la nature. — Atmosphère. — Exercice. — Distractions.

On a souvent répété qu'une grande partie des résultats thérapeutiques obtenus aux eaux minérales, devaient être attribués aux conditions hygiéniques particulières que les malades y rencontraient, et cette observation est parfaitement juste; mais ce qui Test moins, c'est qu'en général, c'est aux dépens des propriétés thérapeutiques des eaux minérales elles-mêmes, que Ton se croit obligé de reconnaître la part des influences hygiéniques qui se combinent avec elles ; et il n'est pas rare d'entendre des médecins ou des gens du monde sceptiques, c'est-à-dire ignorants (le scepticisme procède, en général, ou d'une grande science ou d'une

profonde ignorance), avancer que la distraction et l'exercice, pris dans un séjour agréable et désiré, sont tout le secret des guérisons obtenues aux eaux minérales.

Une pareille proposition, qui ne mérite même pas le nom de paradoxe, n'a pas besoin d'être réfutée; cependant, tout absurde qu'elle puisse, être, elle n'en renferme pas moins un point de vue plein d'intérêt et de vérité, et à l'examen duquel nous consacrerons quelques développements. Quelle est la part qui revient, dans les effets thérapeutiques obtenus aux eaux minérales, aux conditions hygiéniques dont les malades se trouvent environnés, indépendamment de l'action thérapeutique ou médicamenteuse propre des eaux elles-mêmes?

Un pareil sujet, que l'on traite en général avec beaucoup de légèreté, c'est-à-dire qui ne prend habituellement qu'une part tout-à-fait accessoire et tout-à-fait superficielle aux déterminations relatives aux eaux minérales, est cependant d'une extrême gravité, et touche nécessairement aux problèmes les plus élevés et les plus ardus de la médecine. C'est le sort de toutes les questions qui ont rapport à l'art de guérir. Tout se lie dans la nature. Et ainsi que la création n'est ni moins complète, ni moins merveilleuse dans la reproduction d'un infusoire que dans celle de l'homme, de même toutes les lois de l'organisation, dans ses rapports avec elle-même et avec le monde extérieur où elle est plongée, se trouvent mises en jeu dans le moindre des phénomènes dont les êtres organisés sont le théâtre.

En conséquence, cette lettre sera consacrée au développement de la proposition suivante : que c'est précisément parce que certaines conditions hygiéniques se trouvent habituellement inhérentes à leur emploi, et en raison du développement de ces mêmes conditions, que les eaux minérales

constituent une médication d'une extrême efficacité, et impossible à remplacer artificiellement.

Le médecin, qui prescrit un traitement thermal, doit avoir deux choses en vue : d'abord une médication particulière, composée elle-même de deux termes, un médicament d'une constitution donnée et plus ou moins connue, et un mode spécial, très-variable, d'administration de ce médicament, ensuite un ensemble particulier de conditions hygiéniques parfaitement définissables.

Or, de même que pour certains malades, la composition chimique du médicament importe surtout, tandis que son mode d'administration acquiert, pour d'autres, une valeur dominante, de même il peut arriver que, dans telle circonstance, on n'ait guère à se préoccuper que de la médication, et que, dans telle autre, il faille surtout songer aux conditions hygiéniques où Ton va placer son malade.

La part qui peut appartenir séparément à chacun de ces éléments du traitement thermal, n'est pas toujours aussi difficile à apprécier qu'on pourrait le croire.

Les circonstances accessoires à la médication thermale, qu'entraîne un séjour aux eaux minérales, se peuvent rapporter aux deux faits suivants: changement de climat ou au moin» de milieu, changement d'habitudes par la distraction et l'exercice auxquels on se livre habituellement aux eaux. Il n'y aurait peut-être pas grand profit pour la question, à aller rechercher, à ce sujet, les cas particuliers, ainsi les individus qui ne trouvent que l'ennui où les autres rencontrent le plaisir, qui portent des préoccupations sérieuses ou fâcheuses là où l'insouciance et l'oubli sont le mot d'ordre d'une nombreuse population. Chacun pourra reproduire des exemples de malades que ces circonstances peu favorables n'ont cependant pas soustraits aux effets thérapeutiques des

eaux, d'autres dont le traitement, au contraire, a été entrayé par cette disposition réfractaire aux saines traditions de la vie thermale. Mais nous avons, depuis longtemps, fixé notre attention sur deux classes de malades, aux eaux minérales, les indigents d'une part, et, de l'autre, les habitants de la localité, lesquels se trouvent naturellement soustraits aux conditions que nous avons exposées tout à l'heure. Visà-vis de ces deux classes d'individus, nous avons donc à peu près exclusivement affaire à l'action médicamenteuse des eaux : or, voici ce que nous avons observé à Yichy.

Les distractions intellectuelles ou autres, que les gens du monde trouvent autour des sources minérales, ne sont sans doute pas faites pour les indigents. Ceux-ci, que l'éloignement ordinaire des grandes villes ne permet guère de recueillir que dans les campagnes, ne trouvent pas non plus en général dans la vie, au grand air, ou dans l'exercice, une diversion salutaire à des habitudes opposées. Tous vivent dans l'inaction et l'ennui : les femmes seules peuvent apporter quelques occupations avec elles.

Cependant, nous avons été frappé des résultats considérables obtenus, par nous-même ou sous nos yeux, à l'hôpital civil de Vichy, sur une population bien misérable et bien avariée. Sans doute, pour beaucoup, la vie réglée de l'hôpital, le bien-être relatif du logis, une alimentation meilleure (bien qu'il y eût encore assez à redire sous ce rapport) (1), constituaient une amélioration générale dans le genre de vie. Mais évidemment, chez ces individus, le traitement était exclusivement restreint à l'usage médicamenteux des eaux.

Ceci implique-t-il une contradiction avec la valeur que nous assignons, d'un autre côté, aux conditions refusées à

(1) C'était de 1848 à J850.

cette classe, et qu'une classe privilégiée rencontre auprès des sources thermales? Non. Ceci Tiendrait seulement, s'il était nécessaire, confirmer les propriétés thérapeutiques ou médicamenteuses des eaux elles-mêmes. Mais il faut remarquer, en outre, que la plupart de ces malades viennent aux eaux sans avoir subi de traitement encore, ou bien autre chose que des traitements fort incomplets. Or, on sait combien l'absence de médication antérieure et habituelle ajoute d'énergie aux moyens que l'on emploie. C'est dans les classes pauvres que nous avons recueilli les exemples les plus saisissants d'action rapide, évidente, puissante des moyens thérapeutiques bien indiqués, et cela dans des affections qui n'étaient certes pas imaginaires. Mais la plupart des malades aisés qui viennent aux eaux, ont déjà usé ou abusé de toutes sortes de médications : ils sont beaucoup plus difficiles à guérir.

On n'obtient pas, à beaucoup près, de résultats aussi satisfaisants de l'usage des eaux chez les pauvres gens qui, ne trouvant plus de place à l'hôpital, vivent comme ils peuvent par la ville : leur existence est souvent si misérable et si dénuée, qu'il leur est plus difficile de tirer, du traitement thermal, quelque chose d'avantageux.

Nous avons fait remarquer que les habitants (indigènes) des stations thermales se trouvent naturellement soustraits à ces influences attribuées au changement de milieu et d'habitudes, que la plupart des malades subissent aux eaux, en même temps qu'une médication spéciale. Ici, les éléments de comparaison paraissent plus exacts, puisqu'il s'agit d'individus dont la condition sociale, et par suite les habitudes personnelles, se rapprochent. Eh bien, nous avons suivi, depuis plusieurs années, avec une grande attention, cette observation comparative, et nous avons constaté, d'une manière qui ne nous laisse aucune incertitude : que, toutes cho-

ses égales d'ailleurs, les eaux minérales agissent d'une manière moins formelle sur les habitants de la localité que sur les étrangers. Nous ne pouvons cependant, qu'avec une certaine réserve, généraliser une telle proposition; quoique nous ayons des raisons de croire que les choses se passent ailleurs de la même manière qu'à Vichy, nous ne devons pas oublier que c'est à Vichy seulement que nous avons fait ces observations.

A quoi faut-il attribuer cette condition en apparence défavorable des habitants des localités thermales? On avait cependant remarqué depuis longtemps que si les eaux minérales jouissaient de ces propriétés spécifiques merveilleuses dont on s'est plu à les doter avec tant de libéralité, les indigènes qui en peuplent les approches devraient être absolument exempts des maladies qu'elles seraient si bien aptes à guérir. Ils ne manquent pas en effet d'en faire usage à propos des plus légères indispositions; dans plus d'un endroit même, ces eaux entrent pour une certaine part dans les usages domestiques, et enfin il peut arriver, comme à Vichy, que la plupart des eaux potables se trouvent mélangées en certaine proportion avec les principes dominants des eaux thermales; ici les carbonates de soude, ailleurs des sels de magnésie ou du fer.

est donc vraisemblable qu'une partie de l'indifférence avec laquelle les malades dont nous parlons subissent l'action du traitement thermal, est due à l'usage trop fréquent ou trop habituel de l'eau minérale elle-même ou de quelques-uns de ses principes constituants. Mais il n'est pas permis de douter non plus que ces mêmes malades ne se trouvent privés d'une notable partie de l'action médicatrice des eaux minérales, parce que l'usage de ces dernières n'est accompagné pour eux d'aucun de ces changements qui corn-

INFLUENCE DES CONDITIONS HYGIÉNIQUES. 100 plètent, pour les autres, ce qu'on doit entendre par traitement thermal.

Dam quel sens donc pouvons-nous comprendre que l'ensemble des circonstances dont se composent les conditions hygiéniques afférentes au traitement thermal modifient l'organisme des malades auprès des sources minérales? Nous ne pouvons traiter une pareille matière sans toucher à une question dont nous n'avons pas recherché ici l'élévation, peut-être peu proportionnée à cette simple étude; mais il ne nous appartient pas d'éluder un sujet qui ne peut s'en séparer.

La puissance médicatrice de la nature est un de ces grands faits dont les témoignages et dont la nécessité se montrent à nous avec une abondance et avec une clarté, qui permettent de leur attribuer la valeur d'axiomes et semblent en rendre superflue toute démonstration. Comment se fait- il cependant que ce soit là le terrain où les écoles modernes aient le plus de peine à s'entendre? qu'ici, placé au sommet de la doctrine, cet axiome se cache ailleurs dans une sorte de silence honteux, et qu'un professeur de la Faculté de Paris ait osé récemment traiter comme une rêverie ou une puérilité, la croyance en la nature médicatrice ? N'est-ce pas là tout simplement le fruit d'un malentendu, et la confusion n'est-elle pas plutôt dans le langage et dans la manière de philosopher, que dans le fond des choses? On comprend en effet que lorsqu'on parle de l'autocratie de la nature, d'une nature intelligente, et qu'on s'engage dans une analyse tout arbitraire de faits de pur dynamisme, il y ait des esprits qui se révoltent et traitent de fable ce qui n'est qu'une complaisance ou une inexactitude de langage.

Mais ce qu'on entend par nature médicatrice, c'est cette loi d'après laquelle les êtres organisés possèdent la propriété

de réagir contre les causes de destruction qui les menacent, et de réparer les altérations qu'ils ont subies de la part des agents extérieurs propres à les atteindre. Nous ne pouvons même définir par une autre formule, aux expressions près, le fait de l'organisation, et nous ne pouvons mieux exprimer la distance qui sépare les êtres organisés des corps inorganiques. La physiologie cherche à pénétrer le plus avant possible dans l'étude de cette propriété, mais elle ne peut aller loin sans s'arrêter vis-à-vis de forces qu'elle est obligée de supposer, mais qu'elle est impuissante à analyser comme à définir.

Cette propriété de la matière organisée ne saurait l'abandonner dans la maladie, car elle lui est inhérente, et quand elle s'en sépare, la matière n'est plus organisée, elle est morte. C'est aux manifestations de cette propriété que l'on a donné le nom de nature médicatrice ; et s'il est des esprits que ce mot offusque, il n'en est pas du moins qui se refusent à la notion qu'il exprime, car ce serait nier la vie, et il est un point où le sophisme n'est plus qu'un jeu indigne d'arrêter une pensée sérieuse. C'est encore dans ce sens que l'on a appelé la maladie, dont les diverses évolutions semblaient la manifestation vivante de cette réaction naturelle et nécessaire de l'organisme, une fonction. Mais laissons là ces dogmatisations qui ouvrent un large champ à la scolastique, et représentons simplement que si l'autocratie de la nature, comme on a dit, se trouvait exclusivement dans les mains du médecin, c'est-à-dire sans doute du bon médecin, c'est-à-dire du médecin qui ne se trompe pas et qui oppose toujours à la maladie le meilleur remède possible, la terre serait dépeuplée depuis longtemps.

Considérez en effet les longs âges et les populations innombrables qui n'ont connu d'autre médecine que des tra-

INFLUENCE DES CONDITIONS HYGIÉNIQUES. SOI ditions informes et grossières, où de pures pratiques extérieures tenaient plus de place qu'une médication quelconque et effective; considérez aujourd'hui, au sein des pays les plus civilisés, combien d'individus, dans les campagnes surtout, se refusent, par ignorance ou par misère, ou par système, à l'intervention de la médecine, combien sont exposés aux erreurs, condamnables ou non, de la médecine, par suite de l'obscurité du diagnostic, de l'incertitude des actions thérapeutiques, etc., et vous devrez convenir que, quelles que soient les ressources de la science, celle-ci trouverait aussi bien des exemples à puiser dans cette nature médicatrice qu'elle est appelée à soutenir dans ses efforts, mais sans l'appui de laquelle sans doute les siens propres demeureraient superflus.

En effet, si la nature, ou pour mieux dire, si l'organisme peut souvent se passer de la médecine, souvent aussi il réclame son aide, et, suivant de vieilles définitions, le médecin a pour mission première de lui apporter son assistance, d'en épier la direction et de la suivre dans ce sens, et l'habile médecin est celui qui se garde autant de lui imposer un concours indiscret, que de lui refuser son intervention alors et au degré qu'il lui devient nécessaire.

La médecine possède deux sortes de moyens pour conspirer avec l'organisme au rétablissement de la santé : les uns consistent dans l'emploi de médicaments ou de procédés thérapeutiques, les autres dans des pratiques purement hygiéniques, et ces divers ordres de moyens peuvent, suivant les circonstances, être usités séparément ou combinés ensemble, car l'hygiène peut aussi bien qu'une médication, et quelquefois à un bien plus haut degré, entraîner dans un organisme altéré des modifications salutaires, c'est-à-dire une impulsion vers le retour aux conditions normales.

C'est surtout dans les maladies chroniques, celles que nous

avons en vue exclusivement ici, à l'aide des moyens lents,

graduels, mais continus et persistants dont elle dispose,

qu'elle doit contribuer à remplir les vues que nous venons

d'exposer.

Si Ton veut, en effet, que l'organisme subisse ces changements profonds et successifs qui peuvent seuls le ramener de l'état morbide à l'état normal, il faut d'abord qu'il se trouve environné des conditions le plus en rapport avec le jeu régulier de ses organes, avec l'accomplissement parfait de ses fonctions. Or, quels moyens apparaissent propres à le faire entrer et à le maintenir dans cette voie nécessaire, si ce n'est ceux que nous pouvons puiser dans l'usage bien dirigé des agents qui constituent la matière de Vhygiène, atmosphère, aliments, exercice?

Il est difficile, dans l'étiologie et dans la pathogénie si obscures et certainement si complexes de la plupart des maladies chroniques, de ne pas faire jouer un rôle considérable à ces éléments essentiels de la vie physique, sans parler de ceux, non moins réels, mais plus difficiles à saisir, de la vie intellectuelle ou affective. De là ressort l'indication presque constante de chercher à changer les conditions au milieu desquelles ces maladies se seront développées.

Ou ces conditions étaient par elles-mêmes nuisibles, et ont pris une part quelconque à la constitution de la maladie, et alors il est évident que leur éloignement est indispensable à la guérison, ou elles étaient indifférentes; mais impropres alors à solliciter de la part de l'organisme les efforts salutaires exigés pour son retour à la santé, il y aura tout à gagner à en changer la modalité.

Nous ne pouvons nier que, sur ce terrain, l'imagination ne risque de s'égarer dans des hypothèses trop faciles à plier sous tel ou tel ordre d'idées préconçues et incertaines. Mais

INFLUENCE DES CONDITIONS HYGIÉNIQUES. 203 nous pouvons affirmer aussi qu'en s'imposant de ne procéder que d'après des données absolues et manifestes, on se condamne, en pareille matière, à la stérilité qui frappe si souvent les efforts les plus sincères de la médecine. C'est l'hypothèse, mais éclairée par les données indirectes que la physiologie, la chimie, l'anatomie pathologique, l'expérience enfin, nous mettent à même de recueillir, c'est l'hypothèse qui nous permet de suppléer d'une manière féconde et bienfaisante à tout ce que nous ignorons encore pour procéder ayee certitude.

Ne savons-nous pas, en effet, sans pouvoir en analyser autrement les raisons, qu'un des moyens les plus sûrs que nous possédions d'enrayer la diathèse scrofuleuse ou la diathèse tuberculeuse, c'est de changer le milieu dans lequel ces diathèses ont trouvé des conditions propices à leur développement? Les scrofules n'apparaissent pas toujours dans des séjours privés d'air et de lumière ; la phthisie ne se montre pas seulement au milieu de ces circonstances débilitantes qui constituent des chances si considérables à son développement. Et si le séjour au bord de la mer ou parmi des émanations déterminées, que nos sens du reste nous décèlent plus subtilement que la chimie, semble, dans quelques circonstances, expliquer les effets dont nous parlons, n'est-il pas vrai que le simple changement de localité est une condition capitale et que nous recherchons avant toute autre?

Or, ce que personne ne songe à contester à propos de ces diathèses, si communes et si funestes, doit être vrai de la généralité de» maladies chroniques, dont l'origine, pour être écrite en caractères moins saillants, n'en est pas moins puisée, pour une grande part au moins, dans la constitution, originelle et surtout acquise, de l'organisme. Ici, nous n'entendons pas parler de ces maladies organiques, expression

ineffaçable des changements auxquels nous faisons allusion. Cest précisément par la négligence ou l'oubli des principes que nous invoquons, que la plupart d'entre elles sont par- Tenues à se développer sur le terrain où on les a laissées se greffer et grandir. Quelquefois, sans doute, dans cette lutte où nous étudions les ressources dont la nature nous a permis de disposer pour les mettre en retour à son service, la tendance morbide possède une suprématie devant laquelle tout effort doit fatalement céder; mais étudiez avec quelque sollicitude, non pas à l'hôpital et à l'amphithéâtre, mais sur le terrain plus vaste et plus fécond de la pratique commune, ces exemples sans nombre de maladies chroniques de la poitiine et de l'abdomen, dont les différents degrés offrent à votre observation les phases successives, et tantôt nécessaires, tantôt seulement possibles, de leur évolution; vous reconnaîtrez alors la part respective que les seules forces de l'organisme, spontanément agissantes ou sollicitées par l'art, que le jeu des modificateurs "hygiéniques, que la thérapeutique proprement dite, peuvent prendre dans leur développement, dans leurs vicissitudes ou dans leur issue.

C'est ainsi que nous comprenons la grande place qu'il faut faire, et dans notre esprit et dans notre direction pratique, aux conditions purement hygiéniques que les malades rencontrent aux eaux minérales. Doublée elle-même par la médication effective que l'on vient y pratiquer, leur influence vient s'adjoindre à celle de la médication et la compléter.

Combien souvent, dans ces maladies que l'imperfection de nos moyens d'analyse nous force d'appeler fonctionnelles, combien souvent n'avons-nous pas vu des malades auxquels un simple séjour à la campagne avait rendu maintes fuis une apparence de santé aussi complète que celle qu'ils pouvaient rapporter des eaux, mais que la cessation de ces con-

ditions meilleures venait chaque fois effacer au retour ! Us ne gagnaient d'abord en apparence rien de plus par le traitement thermal; mais ils s'apercevaient ensuite que les bienfaits obtenus de la double médication, hygiénique et thermale, au lieu de s'évanouir, demeuraient formels et persistants cette fois, au moins dans une certaine mesure. Et nous n'hésiterons pas à ajouter que si ces mêmes sources alcalines ou autres avaient coulé au centre de Paris, ou n'importe où, mais à la porte même de ces malades qui étaient venus les chercher au loin, une grande partie de ces effets combinés eussent été perdus pour eux.

Entrons dans quelques applications particulières.

Les conditions atmosphériques, l'exercice et la distraction, tels sont les trois éléments, pris dans le sens hygiénique, que les malades ont à rencontrer aux eaux minérales. Nous ne parlons pas de la diététique, parce que celle-ci est généralement indépendante des conditions de localité. Si l'on va quelquefois faire, dans des localités spéciales, ce qu'on a appelé des cures de raisin, de lait, de petit lait, c'est surtout dans un but thérapeutique. Ce que nous pourrions dire, du reste, des rapports des localités avec l'alimentation, serait étranger à notre sujet.

L'atmosphère, l'exercice, la distraction, ne sauraient être partout précisément les mêmes; mais c'est surtout au point de vue dès conditions atmosphériques qu'il importe de distinguer entre les localités. -

Le climat, la température, la direction des vents, doivent sans doute être pris en grande considération ; mais la composition de l'air offre un intérêt tout particulier. C'est ainsi que la présence de forêts résineuses offre aux affections tuberculeuses ou catarrhales de la poitrine une médication toute spéciale, que le voisinage de la mer fournit aux scro-

200 LETTRES SDR VICHY.

fuleux une atmosphère particulièrement salutaire. Ces diverses classes de malades ne sont pas celles que doivent attirer les eaux de Vichy. Ce que Ton trouve ici, c'est l'air pur de la campagne* avec des conditions moyennes de température et de climat. Abritée par les collines qui l'environnent, assez élevées pour rompre la violence des vents* pas assez pour s'opposera la libre circulation de l'air, balayée d'ailleurs par une large rivière* la vallée de l'Allier offre toutes les conditions de salubrité que l'on peut aller chercher à la campagne.

Il est difficile de se refuser à croire que l'atmosphère de la ville même ne renferme pas une proportion d'acide carbonique supérieure à la proportion moyenne de l'air atmosphérique; d'autant que ce gaz* exhalé de sources nombreuses* en une prodigieuse proportion* que M. Bouquet évalue à 3*123 kilog. par jour* ou 1*139*895 kil. par an* contenant 310*880 kil. de carbone, tend par son propre poids à se rapprocher du sol plutôt qu'à s'épandre dans l'air. L'atmosphère de Vichy ne pourrait qu'y emprunter certaines qualités stimulantes* salutaires peut-être à la plupart des malades qui s'y trouvent* mais sans doute moins salutaires à ceux atteints d'affections pulmonaires* peut-être de maladies du cœur* et qui pourraient bien expliquer une remarque faite par nous depuis longtemps* que le séjour de Vichy n'est généralement pas favorable aux asthmatiques. Cependant* l'analyse chimique* si souvent muette au sujet des modifications dans la composition de l'air atmosphérique* n'a pas permis de reconnaître encore cette prédominance supposée de l'acide carbonique. Je ne puis m'empêcher de faire une remarque à ce sujet.

11 est deux corps* ou deux milieux* l'air atmosphérique et le sang* qui sont incessamment occupés à charrier un nombre infini de matières diverses* lesquelles n'ont pas d'autre che-

min à parcourir pour obéir aux phénomènes de transmission et de migration qui sont l'essence de l'organisation d'une part, et de la matière en mouvement de l'autre. L'un et l'autre offrent une composition complexe parfaitement définie, et dont l'expression répond aux résultats analytiques les plus constants et les plus certains. Eh bien! dans l'un et dans l'autre, dans l'air comme dans le sang, il est presque toujours impossible de découvrir la moindre trace des mélanges qui doivent incessamment s'y opérer, et des matériaux innombrables qui ne sauraient manquer d'y pénétrer sans interruption.

Nous possédons un moyen de développer l'usage de la constitution atmosphérique où nous sommes plongés, et de multiplier l'activité de l'organisme, c'est l'exercice. Nous n'avons jamais pu relire sans admiration les considérations que Liebig a développées au sujet de l'influence de l'exercice sur les phénomènes chimiques qui se passent au sein de nos tissus. La chimie organique n'aurait encore inspiré que ces belles pages, qu'il faudrait la proclamer la science de l'avenir, pour la physiologie, comme elle est, pour l'industrie, la féconde rivale de la vapeur et de l'électricité.

L'exercice, pris dans le sens hygiénique, a une acception très-large. Pour un homme de cabinet, pour une femme rêveuse ou indolente, le simple séjour aux eaux minérales entraine un exercice considérable. La nécessité même du traitement, l'obligation, un peu superstitieuse, maiscertainement salutaire, de se promener en buvant les eaux, le lever matinal, cela seul constitue déjà une dérogation importante aux habitudes de la vie. Mais nous ne saurions trop insister sur la convenance de développer, autour des établissements thermaux, tous les moyens de faciliter l'exercice et d'y entraîner par le plaisir et par l'exemple. Un des grands avan-

tages des eaux situées dans les montagnes, c'est de solliciter par la beauté des sites, par le charme et l'imprévu des promenades, par l'entraînante séduction des courses à cheval, des habitudes d'une haute portée sous k rapport hygiénique et thérapeutique.

Vichy, bien qu'offrant un nombre suffisant de buts de promenades agréables et diversifiées, ne présente sous ce rapport rien de semblable à Cauterets, Bagnères-de-Luchon, Baden-Baden. Mais nous ne saurions trop conseiller d'y populariser l'exercice du cheval : monter à cheval, c'est faire de la gymnastique, et une gymnastique plus amusante et non moins salutaire que le tremplin. Jusqu'ici on y a à peu près vécu sur des ânes, montures dont les allures habituelles se prêtent volontiers au service des personnes malades et débiles, mais dont les caprices, difficiles à utiliser au point de vue médical, ne sont guère qu'à l'usage des gens bien portants.

Que dirons-nous des distractions à Yichy? Traiter ce sujet à part, serait nous exposer à nous traîner dans des lieux communs, ou à entrer dans des détails peu sérieux. La distraction est d'ailleurs une chose tout individuelle : chacun la désire et la ressent à sa guise. La ligne a pour le pêcheur autant d'attrait qu'une symphonie pour un musicien.

Là où se réunit une société polie et cultivée, il faut que les occupations de l'esprit et des sens, il faut que les habitudes du monde, que les arts et leur attrait tiennent une place. Sans doute, quand ces justes et nobles distractions dépassent la mesure et entraînent un certain désordre d'habitudes ou d'imagination, c'est un tort. Nous n'avons jamais compris qu'un établissement thermal se convertît en un temple du plaisir. Les mœurs qui y régnent doivent avoir un côté sérieux qui, tout en laissant aux individualités le loisir de se

livrer à leurs ébats, imprime à l'ensemble de la population comme un reflet de l'objet qui la rassemble.

C'est dans ce sens que nous comprenons le développement des distractions. Bien entendues, elles arriveront à faire partie intégrante de la thérapeutique, car l'organisme humain, semblable à ces corps sonores dont le moindre contact ébranle au même instant toutes les molécules, ressent inévitablement, dans toutes ses parties, chacune des impressions, bonnes ou mauvaises, qu'il vient à recevoir.

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