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LETTRE PREMIÈRE

Des publications relatives aux eaux minérales, et de l'utilité qu'elles peuvent avoir. — La pratique des eaux minérales est, dans de certaines limites 1 indépendante des théories qui s'y rattachent. Exemples de circonstances ou ces dernières, cependant, sont loin d'être indifférentes pour la pratique. — Objet spécial de ces lettres. — Quelques considérations sur la thérapeutique thermale en général. Plan d'une médecine thermale simplifiée.

Il y a une distinction importante à faire dans la nature des publications qu'il appartient aux médecins des eaux minérales et qu'il est pour ainsi dire de leur devoir de produire.

Les unes auront pour objet spécial les questions relatives au mode d'action des eaux, l'étude des rapports qui s'établissent entre les différents principes dont une eau minérale se constitue et les éléments divers qu'elle rencontre dans l'organisme, la théorie d'après laquelle les altérations locales et les conditions diathésiques sont supposées pouvoir être attaquées et modifiées par la médication thermale.

Dans un autre ordre d'études, faisant abstraction de toutes ces considérations dont notre pratique aux eaux est jusqu'à un certain point, et fort heureusement pour elle, indépendante, il s'agit spécialement de faire connaître les formes pathologiques qui paraissent devoir le mieux s'accommoder d'une eau minérale en particulier, le degré auquel elles peuvent en être modifiées, les chances de guérison qu'elles rencontrent, enfin le meilleur mode suivant lequel les eaux doivent être elle-mêmes administrées; ceci comprend les indications, le pronostic et la thérapeutique thermale. Nous disons que ces trois points, qui résument ce que les médecins étrangers aux établissements thermaux ont surtout besoin d'en savoir, sont indépendants, jusqu'à un certain point, il est vrai, des considérations théoriques et de physiologie thérapeutique auxquelles nous faisions allusion tout à l'heure.

11 faut bien admettre qu'il en est ainsi, sous peine de frapper d'un singulier discrédit toute la médecine thermale qui s'est faite depuis bien des années, et même celle qui se fait encore de nos jours. En effet, que Ton prenne les eaux salines, chlorurées, sulfureuses, alcalines, ferrugineuses, est-il sûr que l'on trouvera un seul fait de physiologie thérapeutique avéré, incontestable, admis enfin par d'autres que par ces esprits faciles (il en est de fort distingués parmi eux) qui finissent par se persuader ce qu'ils ont commencé par supposer, et par vouloir imposer aux autres ce qu'ils n'avaient imaginé d'abord que pour leur usage personnel?

C'est après tout l'histoire d'une grande partie de la thérapeutique, et quelque regrettable que soit l'ignorance où nous sommes du véritable mode d'action des médicaments, nous savons cependant nous en servir, pour notre plus grande satisfaction et pour le plus grand bien des malades. 11 en est de même des eaux minérales. S'il fallait attendre, pour

les appliquer, que la théorie en fût faite, on pourrait tenir longtemps encore les établissements thermaux fermés. Voyez ce qui se passe à Vichy.

M. Petit croit que les eaux de Vichy sont un spécifique de la goutte, sous quelque forme que se montre cette maladie* parce que, se trouvant produite par la présence d'un excès d'acide urique dans l'économie, celle-ci rencontre dans l'eau de Vichy des alcalins pour saturer cet excès d'acide urique; M. Petit croit encore que l'eau de Vichy guérit les engorgements du foie et de la rate en dissolvant la fibrine et l'albumine qui en font la charpente ; que l'eau de Vichy dissout les pierres dans la vessie; que lorsqu'on a rendu la force et la santé à des femmes anémiques et dyspeptiques, à de vieux dysentériques, à des individus atteints de cachexie paludéenne, africaine, etc., on a fait une médication fluidifiante et dissolvante. M. Nicolas croit que l'eau de Vichy dissout les indurations des valvules cardiaques et l'hypertrophie du cœur. M. Barthez croit que l'eau de Vichy dissout les muscles de ceux qui en font usage, en respectant leur graisse, tandis que M. Petit croit que ces mêmes eaux dissolvent la graisse de ceux qui en ont, après en avoir lait un savon.

n n'est pas heureusement nécessaire de croire à tout cela pour se faire une idée précise des indications qui réclament les eaux de Vichy* pour établir, dans les limites autorisées, le pronostic du traitement thermal, pour en diriger l'administration suivant les règles de l'expérience. Il n'est pas non plus indispensable que nos confrères, qui ont besoin de connaître de loin les eaux de Vichy, et qui attendent de nous des lumières à ce sujet, pénètrent bien avant dans ces discussions, peu intéressantes pour eux, tant qu'elles ne s'appuieront pas sur un terrain plus solide.

Cependant, loin de nous la pensée de vouloir restreindre à

h LETTRES SDR VICHY,

un empirisme, quelque éclairé qu'il puisse être, les études relatives aux eaux minérales; c'est à la chimie organique, à Ja physiologie pathologique et à la physiologie thérapeutique, précisément, qu'appartient l'avenir de la médecine thermale; et si, en attendant que nous en sachions plus long sur ce sujet, les plus pressés nous apportent de temps en temps de ces théories informes qui ne témoignent guère que de l'imperfection de la science et de l'incertitude des doctrines, il faut leur savoir gré de leur courage malheureux, d'abord, et tirer de leurs erreurs même d'utiles enseignements pour n'y point retomber. Aussi n'avons-nous jamais éprouvé aucun embarras à discuter les vues plus ou moins plausibles que nos confrères ont pu hasarder jusqu'ici dans cette matière. Ils ne sauraient s'offenser de ce qu'on ne prend pas leurs théories pour le dernier mot de la science, et nous n'avons pas été nous-même sans prêter le flanc à la riposte, en nous avançant plus ou moins loin sur le terrain des explications.

Cependant, dans toutes ces sortes de choses qui portent la marque d'idées nécessairement erronées, pourrait-on dire, puisque la science dont elles procèdent n'est point faite encore, il y a à prendre garde. Une théorie défectueuse est presque toujours dangereuse en quelque chose. Ainsi, lorsque M. Petit, en vue d'idées théoriques, a conseillé les eaux de Vichy aux goutteux*, il a incontestablement rendu un double service à l'établissement thermal, où il a attiré beaucoup de malades, et à un certain nombre de goutteux dont ces eaux ont remarquablement amélioré la santé. Mais eh l'engageant à dire qu'il n'y a pas de différence à établir entre les diverses espèces de gouttes admises par les auteurs (et par les praticiens), non plus que dans les indications thérapeutiques qui s'y rattachent, au point de vue des eaux de Vichy au moins,

la théorie le met en risque de faire aux goutteux une médecine fort hasardeuse, et dont elle ne corrigera pas les conséquences, dût-elle en prendre sur elle toute la responsabilité.

Quand nous voyons M. Nicolas dire que les alcalins et les eaux de Vichy dissolvent les indurations des valvules cardiaques et les hypertrophies du cœur, nous en conclurons bien que les symptômes cardiaques ne contre-indiquent pas aussi formellement les eaux de Vichy qu'on l'avait cru longtemps, qu'ils peuvent même en être avantageusement modifiés, et en cela notre confrère de Vichy aura fait une bonne chose; mais si, d'après sa théorie, nous croyons devoir envoyer a Vichy toutes les maladies organiques du cœur, en n'y comprenant bien entendu que celles qui n'ont pas encore atteint le dernier degré de développement ou de dégénérescence, nous entrerons sans doute dans une voie fort compromettante pour la médication et pour les malades. Ces théories ne sont donc pas aussi innocentes qu'elles le paraissaient au premier abord.

Mais ce n'est pas pour traiter de ces graves questions de théories ou de pratique que nous avons entrepris cette publication, et elles n'y tiendront qu'une place secondaire.

Nous avons souvent entendu répéter que les médecins ne connaissent pas les eaux minérales; ceci n'est point parfaitement exact. Nous avons eu plus d'une occasion de reconnaître que beaucoup de nos confrères se faisaient une idée très-exacte des ressources que l'on peut tirer de cette grande classe d'agents thérapeutiques, et même que l'on pouvait, sans avoir pratiqué cette médecine spéciale, exposer les idées les plus justes et les plus élevées sur la thérapeutique thermale.

Cependant, il est incontestable que le plus grand nombre

des médecins se plaignent avec juste raison du peu de lumières qu'ils possèdent sur une médication qu'Us sont appelés fréquemment à mettre en usage, et que la facilité des communications, les habitudes actuelles du public, les progrès même de la science tendent chaque joui* à vulgariser davantage.

Ce n'est pas que la littérature médicale soit plus pauvre sur le sujet qui nous occupe que sur tant d'autres; on a beaucoup écrit sur les eaux minérales, trop sans doute, et de gros livres et de courtes brochures. Mais la plupart de ces ouvrages, et nous n'entendons parler ici que des plus sérieux, sont consacrés, ou au développement de vues théoriques ou à l'exposition de vertus curatives, qui laissent rarement dans l'esprit du lecteur une connaissance un peu précise de la médication qu'il cherche à étudier.

L'étude pratique, celle de la mise en œuvre des eaux minérales elles-mêmes, des procédés usités, ne se trouve à peu près nulle part; et cependant, n'est-ce pas en mettant, si je puis ainsi parler, le malade aux prises avec la médication, que les effets et les ressources de celle-ci peuvent surtout s'étudier, que les indications et les contre-indications ressortent, que les applications se découvrent, et qu'une pratique assurée se constitue? Et lorsqu'il s'agit d'une médication lointaine dont les effets ne se peuvent observer qu'à distance, aux chances de laquelle il faut abandonner un malade, sans espoir et sans possibilité de la manier ou de la diriger soimême, c'est alors surtout que les médecins ont besoin d'être initiés aux secrets de l'expérience, aux détails de la pratique, à ce je ne sais quoi enfin qui constitue l'art au plus haut degré, c'est-à-dire l'application intime des données de la science, c'est-à-dire la médecine appliquée.

Toi est l'objet de ce travail : faire assister autant que pos-

THÉOUIE ET PRATIQUE. 7

s'ùÀe le lecteur à la pratique de Vichy, pratique très-peu connue, si nous en croyons ceux de nos confrères qui n'ont jamais approche de nos sources, et ceux surtout qui viennent les visiter. Nous avons choisi la forme de lettres pour exprimer le but modeste que nous nous proposons : les théories, les doctrines chimiques ou pseudochimiques, les rencontres des acides et des alcalis tiendront peu de place dans ces lettres, où nous aborderons successivement les diverses questions de pratique qui s'offriront à nous. Le lecteur curieux des études sur les eaux minérales, et qui voudra bien nous suivre dans ce simple exposé d'un praticien à d'autres praticiens, se reposera des réactions, des dissolutions, des désagrégations que l'on a tant fait opérer aux eaux de Vichy, depuis un certain nombre d'années.

Sans doute, rien n'est plus attrayant qu'une explication, bonne ou mauvaise, et combien d'honorables esprits, aimant mieux croire que d'y aller voir, n'acceptent-ils pas ce qu'on leur offre, pour la moindre vraisemblance qu'ils y trouvent! mais s'il est un sujet où l'observateur doive encore attendre en silence que la science ait dit son mot et formulé ses théories, c'est surtout l'emploi médical des eaux minérales.

Avant d'aller plus loin, on nous permettra quelques remarques sur la thérapeutique thermale considérée d'une ma* nière générale.

La multiplicité des sources minérales offre toujours une richesse embarrassante aux praticiens. L'excellent manuel de M. Pâtissier, lequel est bien loin d'être un ouvrage complet, surtout aujourd'hui, mentionne plus de 250 eaux minérales différentes : comment s'y reconnaître au milieu de ces analyses chimiques qui se rapportent toutes à quelques types peu nombreux, de ces propriétés médicales presque toujours identiques pour les eaux les plus variées?

Mais si Ton a dit que toute la médecine pouvait se faire avec trois médicaments, l'opium, le sulfate de quinine et l'émétique, et s'il est vrai qu'il peut suffire de quinze à vingt médicaments pour faire une médecine active et bienfaisante, il est surtout vrai que toute la médecine thermale peut se faire avec un petit nombre de sources minérales. Le jour où l'on voudra bien se convaincre de cette vérité, où les médecins, mieux guidés dans leurs études et mieux instruits par les livres, au lieu de se charger la mémoire d'une foule de noms propres d'établissements thermaux, de sources, de principes minéralisateurs, de propriétés magnifiques, concentreront leurs études sur un petit nombre d'établissements choisis pour l'excellence de leurs eaux, la multiplicité des ressources qu'ils offrent, les travaux qui les ont fait connaître, alors seulement les eaux minérales seront véritablement à la portée des médecins, comme les chemins de fer et les habitudes du jour les mettent à la portée des malades; elles auront leur place dans les formulaires et les traités de thérapeutique, comme des agents connus, vulgaires, et que l'on ne prescrira plus qu'en connaissance de cause.

Pour faire ce choix d'eaux minérales, aura-t-on égard à leur composition chimique prédominante? Ainsi, prendrat-on tant d'eaux alcalines, sulfureuses, ferrugineuses, salines, etc.? Ce mode de classification, dont la nécessité ne peut être contestée, s'il s'agit d'étudier les eaux minérales en elles-mêmes, ne saurait avoir la même signification des qu'on vient à les considérer sous le rapport de leur action thérapeutique.

Quand nous savons que les eaux de Vichy et d'Ems sont alcalines et pareillement constituées, sauf des proportions différentes, nous n'en avons pas appris davantage relative* ment aux propriétés thérapeutiques distinctes qui appartiens

nent à chacune d'elles. Les sels de chaux, de soude et de magnésie que renferment les eaux de Louesche ne sauraient donner une idée de l'usage qu'on en fait dans les maladies de la peau. L'analyse chimique des eaux minérales ne fournit qu'une donnée première, laquelle permet de se guider d'après les notions de la thérapeutique ordinaire, mais est en tout soumise à l'expérience.

Mais si l'on étudie les eaux minérales d'après l'ensemhle de leurs effets thérapeutiques connus, d'après la clinique qui s'y fait, on aura aussitôt un cadre tout tracé pour la pratique et pour l'étude. Que l'on nous permette d'esquisser, pour mieux rendre notre pensée, le tableau suivant :

Dans les maladies de l'appareil digestif et de ses annexes, c'est-à-dire dans la plupart des maladies chroniques de l'abdomen, peuvent convenir les eaux de Vichy, de Plombières, de Carlsbad, de Kissingen; dans les maladies cutanées, Barèges, Bagnères de Luchon, Louesche; dans les affections de l'appareil respiratoire, Cauterets, Bonnes, le Mont-Dore, Ems; dans celles de l'appareil urinaire, Vichy, Contrexeville, Evian; dans les maladies scrofuleuses, Salins, Kreutznach; dans les maladies rhumatismales, Néris, BourbonrArchambault, Baréges, Aix en Savoie; dans les paralysies, Balaruc, Bourbonne, etc.

Ceci n'est qu'un spécimen de ce que nous comprenons et de ce que nous conseillons de faire : restreindre le champ de la thérapeutique thermale dans la limite de ce que l'expérience et la notoriété ont consacré ; offrir à cette même thérapeutique un cercle assez. étendu pour satisfaire aux exigences variées et complexes des états pathologiques divers, et des constitutions et des âges et des diathèses différentes. Mais que ferons-nous de ces sources innombrables qui jaillissent de tous côtés, semblant sortir de terre chaque jour,

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faisant valoir avec une égale insistance et la supériorité de leurs vertus, et leur droit aux malades? Toutes ces sources secondaire* ou par leur valeur réelle, ou pour leur réputation, ou pour la quantité des eaux dont elles disposent, ou pour la nature des ressources qu'elles offrent, peuvent rendre de grands services aux localités qui les avoisinent, tout le monde le comprend. Mais si quelqu'une d'entre elles, possédant une supériorité réelle, ou propre à quelque application nouvelle, mérite de fixer l'attention de la généralité des praticiens, ce ne sera ni par des prospectus, ni par des certificats de complaisance qu'elle y parviendra; le temps, et les études des médecins qui en auront éprouvé la valeur y suffiront. En résumé, si l'on veut que la thérapeutique thermale prenne dans la médecine le rang qui lui appartient, il faut à tout prix la simplifier.

Et, d'ailleurs, n'est-il pas vrai que, malgré le luxe et l'abondance de nos traités de matière médicale, tout médecin un peu expérimenté finit par s'habituer à un nombre limité de médicaments et de formules dont il a reconnu la convenance au plus grand nombre des cas soumis à son observation? Eh bien! ce choix raisonné et raisonnable, car il est seul compatible avec une saine pratique, voilà ce que nous demandons pour les eaux minérales; seulement, comme il n'est généralement pas permis d'expérimenter à sa guise ces médications lointaines, et d'en observer à loisir les effets, il est naturel qu'on s'attache de préférence à celles pour lesquelles l'expérience a prononcé, et dans le cercle plus restreint desquelles il est seulement permis d'acquérir des lumières personnelles.

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