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LETTRE II

Topographie de Vichy. Conditions hygiéniques de la localité. — Aperçus géologiques. — Origine des eaux. Proportion des substances salines rejetées an dehors. — Dépôts des eaux minérales. Le rocher des Gélestins.

Vichy est situé sur la rive droite de l'Allier, au bord même de la rivière, dans un site agréable, mais un peu encaissé entre des collines vertes et de moyenne élévation, et ouvert dans la direction du S.-E. au N.-O., suivant le cours de F Allier. Le climat y est tempéré, à peu de chose près semblable à celui de Paris ; le voisinage des montagnes de l'Auvergne (le Puy-de-Dôme n'est qu'à douze lieues de Vichy) y rend les orages fréquents et tenaces, et rassemble souvent d'épais brouillards dans les matinées d'automne. Il y a peu de causes locales d'insalubrité : la plage de l'Allier, souvent découverte par les eaux que grossissent les moindres pluies, est toute formée de sable et de cailloux roulés, sans la moindre trace de limon. La rivière du Sichon, située au-dessous de la ville, borde des prairies qu'elle sert à inonder; les ha-

bitants des moulins et des fabriques qui en garnissent les bords sont très-sujets aux fièvres intermittentes : mais Vichy même, par sa situation, se trouve à l'abri de cette fâcheuse influence.

Quant à la ville des Bains, il y a à lui reprocher beaucoup de négligence dans l'entretien de la voirie, une malpropreté peu honorable de ses rues et des abords même de l'établissement thermal, le voisinage, d'une espèce d'étang peu étendu, situé près de la source des Célestins, et des chanvres que l'on fait rouir en grande quantité le long de l'Allier, sinon dans Vichy même, au moins à trop peu de distance de la ville. Mais lorsque Vichy aura le bonheur de posséder une administration locale un peu soucieuse du bien-être public, il sera facile de faire disparaître ces légères causes d'insalubrité; nous disons légères, car elles ne semblent pas, du reste, exercer une influence notable sur les conditions hygiéniques générales de la vijle. Il serait injuste cependant de ne pas signaler d'importantes améliorations dues à l'intervention du dernier et si regrettable inspecteur de l'établissement thermal, Prunelle ; ainsi, un règlement administratif qui fixe la distance du rouissage des chanvres, et des travaux d'assainissement exécutés sur le bord de l'Allier, que déshonoraient et infectaient, il y a quelques années encore, des flaques d'eau et des marécages, véritables réceptacles de fièvres intermittentes.

Bien que la population du pays soit assez chétive, il ne paraît pas régner ici ni d'endémies particulières, ni même habituellement de constitutions fâcheuses très-déterminées. On observe communément des diarrhées à l'automne et des affections catarrhales l'hiver, mais rarement avec des caractères particuliers de gravité, et nos confrères de la localité affirment que la fièvre typhoïde y est peu fréquente.

TOPOGRAPHIE. la

En résumé, Vichy n'offre aux malades qui viennent y prendre les eaux qu'un séjour sain et agréable. Le seul point qui mérite de fixer l'attention sous ce rapport est le suivant : est-on exposé à contracter à Vichy des fièvres intermittentes au mois de septembre? Telle est au loin la réputation de Vichy; et nous sommes fréquemment consulté à ce sujet par des confrères qui hésitent à y envoyer leurs malades à cette époque de Tannée.

Ces craintes étaient légitimes il y a vingt ans encore. Vichy était alors un endroit fiévreux : les chanvres, que Ton y cultivait en grande quantité et que l'on en a écartés, l'Allier, dont un système de barrages a éloigné le lit, des étangs et des marécages aujourd'hui desséchés y rendaient les fièvres intermittentes très-communes, et l'on y observait même des fièvres pernicieuses. Mais aujourd'hui, malgré tout ce qu'il reste à faire en améliorations et en embellissements autour de Vichy, toutes ces conditions d'insalubrité ont à peu près disparu ou sont considérablement amoindries.

On observe bien, chez les habitants du pays, chez ceux surtout que leurs travaux exposent au froid et aux brouillards du matin, quelques fièvres intermittentes, mais sans gravité. Quant aux personnes étrangères à la localité, voici ce que nous pouvons dire : depuis huit années que nous observons à Vichy, nous n'avons vu la fièvre intermittente se développer chez aucun malade venu du dehors, chez aucun buveur d'eau, et pas plus à l'hôpital civil, à l'époque où nous en dirigions le service, pas plus chez les malades pauvres, mal logés et mal nourris, qui affluent à Vichy, que parmi ceux qui se trouvent dans de meilleures conditions. Nous n'avons qu'une exception à présenter; elle est relative aux malades atteints déjà de fièvre intermittente, ou sujets aux fièvres intermittentes, et qui voient quelquefois leurs accès

reparaître à Vichy, à toute époque de la saison. Mais ceci est tellement peu inhérent à la constitution même du pays, que Vichy n'en reste pas moins un des endroits où les suites de fièvre intermittente se traitent avec le plus d'efficacité.

Ajoutons seulement qu'en ceci notre observation est absolument semblable à la savante et longue observation de Prunelle, et que nous ne sommes entré dans ces détails qu'après nous être assuré plusieurs fois auprès de lui de leur complète exactitude, et nous être mis en mesure d'appuyer notre propre expérience de son imposante autorité.

Voici l'idée que l'on doit se faire de l'hydrologie de Vichy. Un vaste bassin, situé en partie sous les roches porphyriques qui font la base du terrain tertiaire de la vallée de l'Allier, et en partie dans les assises inférieures de ce même terrain, et renfermant des eaux d'une température élevée et d'une composition uniforme, s'étend, nous voulons seulement parler de ses manifestations les plus rapprochées de nous, des montagnes de l'Auvergne à l'entrée du Bourbonnais, en suivant les plaines de la Limagne et le cours de l'Allier, c'est-à-dire l'emplacement primitif d'un lac immense, lac d'eau douce dont les limites anciennes sont assez difficiles à préciser, mais dont les traces se retrouvent dans toute la contrée dont nous parlons.

Aujourd'hui, par toute cette vallée riante et productive, l'eau, minéralisée dans les profondeurs de la terre, se fait jour sur les deux rives de l'Allier, dans le lit même de la rivière, par une infinité de sources naturelles qui se rencontrent tantôt à peine perceptibles, au bord d'un chemin, au milieu d'une prairie, tantôt coulant à flots comme à Vichy, offrant dans quelques points, comme à Saint-AUyre en Auvergne, comme aux Célestins à Vichy, d'énormes dépôts, des rochers tout entiers, en témoignage de l'incroyable abon-

àance avec laquelle, en des temps reculés, eUes te précipitaient à a surface du sol. '

Eh bien! toutes ces sources, naturelles ou artificielles, cestni-dire obtenues récemment par des forages artésiens, présentent la même composition, prédominance d'acide carbonique et de soude, puis acides sulfurique, chlorhydrique, sulfhydrique, chaux et magnésie, et traces de fer; le tout, chose remarquable, en des proportions presque identiques. Elles varient seulement, ces sources multiples, en température, suivant sans doute le trajet qu'elles auront parcouru dans des couches refroidies du sol, et aussi par la prépondérance relative de quelques produits, tels que le fer, le soufre, ou la matière organique, suivant sans doute la nature des terrains qu'elles auront parcourus.

Nous n'avons pas à étendre cette étude au delà de Vichy même, et de quelques accessoires intéressants, tels que Hautenve, Vaisse, etc.; mais nous devions signaler la richesse de ce pays, dans une aussi grande étendue, en produits identiques; à ce point que, partout où l'on fore un puits artésien, on trouve de Veau de Vichy, remarquable en même temps' et parce que les sources les plus éloignées nous offrent une composition générale identique, et parce que les sources les plus rapprochées présentent des applications médicales différentes, dont on trouve ou non l'explication dans quelque particularité chimique.

« Partout où l'on a sondé, dit M. Dufrénois, inspecteur général des mines, dans un rapport (inédit) adressé en 1852 au ministre de l'agriculture et du commerce, sur le régime des eaux de Vichy, partout où l'on a sondé dans une étendue d'environ 10 kilomètres autour des sources de Vichy, on a trouvé des sources alcalines gazeuses, analogues à celles de Vichy. H y a donc dans ce bassin une quantité d'eau miné-

raie considérable. Les sondages ont appris que ces différentes sources sortent toutes du terrain d'alluvion qui couvre la va liée de l'Allier ; Us ont été arrêtés à une couche argileuse rougeâtre, paraissant régner partout au même niveau, et divisant le terrain d'alluvion en deux parties. La sonde, après avoir traversé cette couche, a en effet constamment rapporté des sables analogues à ceux de la partie supérieure. On peut donc considérer le terrain d'alluvion, situé audessous de la couche argileuse, comme formant une espèce d'épongé qui reçoit les eaux minérales de la cheminée d'ascension, et les transmet à la surface, soit par des puits artésiens naturels, comme le Puits-Carré, soit par les ouvertures tubulaires qu'on pratique dans sa masse au moyen de forages

« Cette disposition des eaux minérales de Vichy diffère essentiellement de celle des eaux minérales des pays de montagnes, notamment des Alpes, des Pyrénées, du Mont- Dore, des Vosges. Celles-ci sortent directement des roches cristallines; on peut, par conséquent, par des galeries souterraines, en général de peu d'étendue, arriver à leur origine, cerner les divers filets par des bétonages convenablement disposés, les réunir et les capter.

a Nul doute que les eaux de Vichy ne présentent une disposition analogue, qu'elles ne soient amenées des profondeurs d'où elles proviennent par une cheminée traversant les terrains cristallins qui dominent Vichy. Mais cette cheminée, au lieu de déboucher sur les pentes des montagnes voisines, a son orifice au fond de la vallée : elle verse ses eaux dans le terrain d'alluvion qui la recouvre, et dont l'épaisseur, d'après certains sondages, est supérieure à 150 mètres ; on ne peut donc suivre à Vichy les méthodes de recherche et de captage qui ont si bien réussi dans d'autres localités.

« Le peu de cohérence des éléments du terrain d'alluvion commande, en outre, de n'entreprendre de travaux sur les sources qu'avec une grande circonspection ; des mouvements trop brusques, qu'on opérerait dans la partie de la cheminée qui traverse ce terrain, pourraient en dégrader les parois et l'obstruer avec ses propres débris. On doit ajouter que le terrain d'alluvion, composé de grains de sable mélangés avec de l'argile ocreuse, est poreux, et que l'eau y circule avec facilité dans toutes les directions »

M. Bouquet, qui a bien voulu nous communiquer son remarquable travail sur les eaux de Vichy, travail dont un extrait seulement a été publié, considère les sources de Vichy comme le centre véritable de cet immense foyer, d'où jaillissent incessamment des eaux chaudes, tenant en dissolution les composés salins que nous énumérerons tout à l'heure, sortant des porphyres ou des roches volcaniques et basaltiques, et s'épanchant dans les assises inférieures du terrain tertiaire, pour constituer ainsi, par des canaux multiples, le bassin hydrologique de Vichy.

« n n'est pas douteux d'ailleurs, ajoute-t-il, que ces eaux thermales n'aient leur point de départ au-dessous du terrain lacustre et ne soient réellement de formation géologique, comme les roches cristallisées auxquelles elles paraissent réellement subordonnées. Elles ne prennent presque rien aux couches argileuses ou calcaires supérieures, et y forment au contraire un dépôt concrétionné, s'isolant ainsi par un canal à parois solides, empruntées à leur propre substance. 11 n'est d'ailleurs pas moins digne de remarque qu'après avoir traversé les porphyres, elles apportent au jour quinze ou vingt fois plus de soude que de potasse, tandis que, dans la composition de ces roches cristallisées, le poids

de cette dernière est au moins égal au quart de celui de la soude. »

La proportion des substances salines extraites de l'intérieur de la terre par l'ensemble des eaux minérales du bassin de Vichy, étonne l'imagination. Elle est évaluée par M. Bouquet à 5,102 kilogr. par vingt-quatre heures, soit 1,861,230 kilogr. par année. Les rivières voisines, et notamment l'Allier, reçoivent la presque totalité de ces substances salines; seul l'acide carbonique provenant de la décomposition des bicarbonates, ou dissous à l'état de liberté par les eaux, se répand dans l'atmosphère et va au loin alimenter la végétation.

« L'origine géologique de ces eaux minérales, ajoute notre savant collègue, que l'on ne saurait trop citer désormais dès qu'il s'agit de la constitution chimique de Vichy et de ses environs, explique suffisamment la remarquable permanence de leur composition chimique; cette permanence, toutefois, ne peut pas être éternelle; intimement liée à l'existence des phénomènes qui en sont les causes premières, elle doit varier avec leur intensité. On doit donc s'attendre à voir dans l'avenir la température et la minéralisation des sources de Vichy décroître lentement; mais, sans prétendre prévoir ici l'époque à laquelle elles cesseront de jaillir ou ne donneront plus que des eaux douces, on peut hardiment affirmer que de pareils changements exigeront une suite de siècles comparable aux périodes géologiques, et que, par conséquent, des milliers d'années s'écouleront encore avant que des modifications profondes ou même des changements appréciables se manifestent dans la constitution chimique ainsi que dans la température de ces eaux minérales. »

M. Bouquet a fait encore une étude intéressante des dépôts que les eaux minérales de Vichy laisseut dans les parties

meubles du sol en les traversant, dans les tuyaux qui servent à les conduire, et dont un immense échantillon se redresse, sous nos yeux, au-dessus de la source des Cèlestins.

« Si le dégagement du gaz est rapide, dit-il, le dépôt est plus ou moins incohérent; il est au contraire dur et cristallisé quand le dégagement est gêné par quelque obstacle. C'est à cette dernière circonstance qu'il faut très-probablement attribuer l'origine des dépôts dont on a souvent constaté l'existence autour des sources. L'un d'eux a formé autour du Puits-Carré une couche toute récente d'un travertin aragonitique, qui ne diffère en rien de celui des Gélestins; un second banc, tout à fait semblable, est encore en place et fait marche d'escalier dans l'établissement de bains de l'Hôpital; enfin les fouilles exécutées dans ces dernières années autour des sources minérales, ont mis à découvert de larges empâtements d'un dépôt calcaire, amorphe et bitumineux, à la fontaine Lucas, cristallisé à la Grande-Grille, renfermant l'un et l'autre une proportion notable d'argile et de sable évidemment empruntée au sol environnant. »

Les concrétions planes et de quelque étendue sont toujours horizontales. Le rocher des Célestins frappe au contraire les yeux par sa situation verticale. « 11 est cependant impossible, fait remarquer un des plus savants géologues de l'Europe, sir Roderick Murchison, en l'absence même des traces de rupture et de dislocation que l'on rencontre, d'imaginer que ces masses aragonitiques verticales aient pu se déposer ainsi, depuis que la constitution géographique actuelle de la contrée s'est trouvée fixée et déterminée; car leur sommet est aussi élevé que le sol peut l'être dans tout leur voisinage. Ces eaux eussent-elles été élevées comme par une

sorte de jet (Teau à une pareille hauteur, que la nature ellemême eût été impuissante à ranger leur dépôt sous cette forme verticale, sur une longueur de 250 yards (1). » M. Bouquet pense que, originairement déposée comme toutes les autres dans un terrain meuble, la roche des Gèlestins, déchaussée sans doute par l'action érosive des eaux pendant le creusement de la vallée, et ne se trouvant plus soutenue, a dû se rompre en basculant.

(1) Sir Rodcrick Impey Murchison, on the slaty rocks of the Sichon and on the origin of the minerai springs of Vichy (from the quarterly Journal ofthe geological Society ofLontton, 1851, vol. vu).

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