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L'INSURRECTION

A MOIÏSIEUR LE HAROUIS DE LA ROCHE JAQUELEIN, A PARIS.

Monsieur le Marquis,

n esl difficile d' imaginer plus d' anarchie, plus de violences , plus de cruautés qu* il n'en existe dans le royaume de Naples. Il n'y a plus d'état social possible lorsque la nationalité, T indépendance et les institutions civiles deviennent des mots vides de sens.

Que les disciples absolus de Filmer réprouvent toute insurrection , on le conçoit aisément. Mais il est étrange flue les Napolitains soient condamnés par ceux qui soutiennent que Y extrême oppression peut justifier la résistance. Un saint défendait aux Chrétiens de Rome de résister au gouvernement de Néron : mais les Napolitains sont-ils les sujets du Piémont? Si un homme assailli par des assassins n' est pas tenu de se laisser torturer sans faire usage de ses armes, pourquoi tout un peuple le devrait-il au nom du plébiscite et de la révolution qui Ta vendu ?

L' unanimité des Napolitains dans leur haine contre la dominalion piémontaise vous expliquera, Monsieur, les succès de la réaction, Les horreurs de la guerre civile ne sont que le résultat de la violation des droits religieux , politiques et moraux d' un peuple. Après la catastrophe du 6 septembre, les hommes de cœur se sont trouvés n' avoir aucune cohésion entre eux : ils hésitaient à se reconnaître et à se communiquer leur pensée , ou comptaient

peut-être sur le triomphe de Y armée napolitaine. Néanmdns, peu ajHrès rentrée de Garibaldi à Naples, une insurrection redoutable éclata à Ariane et à S. Ântimo, localité très Toisine de la capita*le. Le général Tûrr , qui se trouvait dans les environs d'Ariane , y accourut avec sa colonne et êtoufiEst le mouvement par de nombreuses exécutions : la ville de Bovino fut noyée dans le sang. Une colonne sortie de Naples réprima de la même manière le soulèvement de S. Antimo. De petites villes telles que Paduli, Montemiletto, Frasso, Gallo, Cantalupo, Terre délie Nocelle furent soumises au même régime. En s' emparant de ces localités, on passa par les armes tout ceux qui étsdent soupc(»més d'avoir pris part à r insurrection , et cet exemple contint quelque temps les populations d* alentour. Ces exécutions au nom de la justice révolutionnaire ne provoquèrent pas un cri , pas une protestation , au lieu qu'on avait répandu les plus absurdes rumeurs à propos de r occupation de quelques villages sicili^s par les troupes du Roi. A la nouvelle des succès de Tannée royale sur le Yultume et, plus tard, delà résistance de Gaète, les petites villes de Gastelluccio, Carbone, Latronico, Castel Saraceno relevèrent le drapeau du Roi en Basilicate. Déjà, plusieurs bandes s' étaient formées dans les Abruzzes. L' insurrection avait été formidable à Sera, à S. Germano, à Roccaguglielmo, dans la terre de Labour; on avait cbâssé les autorités révolutionnaires, désarmé la garde nationale, repoussé les hordes garibaldiennes. A Cajazzo, à Piedimonte, à Roccaromana le peuple s| était insurgé à Y arrivée des bataillons napolitains. L'animosité nationale se montrait plus ardente qu'ailleurs dans le comté de Molise, où la guerre civile prit un caractère d'effrayante férocité. La ville d'Isemia avait été prise et reprise deux fois. Dans les Abruzzes, pendant la résistance de Gaëte, les Piémontais furent plusieurs fois battus, ou obligés d' accorder des capitulations aux insurgés, comme il arriva à Bauco.Les derniers événements semblaient même annoncer le triomphe de l' insurrection : 400 insurgés avaient surpris les Piémontais à Carsoli, les avaient faits prisonniers, leur avaient enlevé un drapeau et avaient délivré des paysans qu'ils allaient fusiller. Ils s' étaient en*

suite emparé de Gallisto, occupé par rennemi, et lui avaient tué ou pris beaucoup de moude. Mais ces volontmres déjà puissamment organisés durent renoncer à leurs entreprises. Le courage dont ils s'étaient sentis animés à la vue du drapeau étranger n'était certes pas tombé avec Gaëte, mais le Roi, qui voulait éviter à son pays les horreurs de la guerre civile, avait ordonné de Rome la reddition de la cittadelle de Messine et du fort de Givitella del Trente. Un autre ordre du Roi enjoignit plus tard aux chefs des insurgés de cesser leurs inutiles efforts.

Cependant, après quelques mois de tranquillité apparente, les soulèvements recommencèrent dans presque toutes les provinces, des bandes d' insurgés se montrèrent même sur les hauteurs qui dominent Naples. Grâce aux dispositions du peuple, les bandes trouvaient partout des intelligences et des secours : ces mêmes dispositions expliquent pourquoi la réaction se soutient depuis plus de deux ans contre une occupation militaire imposante. Vous vous expliquerez moms aisément pourquoi Y insurrection n'a jamais eu de chefs marquants et pourquoi les étrangers qui ont assumé ce rôle, ont échoué. Quels auraient pu être les chefs militaires des insurgés , du moment que les généraux et les officiers supérieurs de r armée napolitaine s' étaient rendus coupables de trahison , avaient lâchement demandé leur démission, et étaient rentrés dans la retraite et Y obscurité? Les généraux fidèles et les officiers supérieurs qui s'étaient battus au Yulturne et au Garigliano avaient été, au mépris des capitulations de Gapoue, de Gaëte et de Messine, arrêtés et envoyés à Gênes ou à Alexandrie ; d'autres avaient dû se réfugier à Tétranger? Il est assez commun d'entendre les insurgés accuser de trahison leurs généraux et leurs officiers ; ils n'ont de confiance que dans le meunier, le bûcheron et le cabaretier qui parlent le langage du peuple et en connaissent les intérêts et les passions. Quels ont été les chefs des autres insurrections comparables à celles-ci? Qu'étaient Slofflet et Cathelineau? qu' étaient El Pasjor, l' Empecinado et Mina lui-même? Si des noms plus illustres ont figuré dans les guerres de la Vendée, c' est que cette contrée renfermait encore quelques uns de

Ces anciens seigneurs respectés des populations, aune époque où la féodalité n' était encore abolie que dans les lois. Dans une ^erre contre^ Y étranger, ce sont les homqies les plus ardents et les plus familiarisés avec les armes qui défient le mieux Y écha- &ud et les balles. Us se font chefs d' eux-mêmes, n' ayant pour litres et pour noblesse que leur audace et leur intrépidité. Si les bandes napolitaines ont parfois accepté pour chef un ancien sous- 4)fficier, c'est qu il s'était fait pardonner ses précédents à force de hravoure.

Les bandes ont une défiance instinctive à Tégard des.élrangers. Bans les Abruzzes, on accueillit le comte de Ghristen parce qu* U venait de Gaëte. Le malheureux Borges était aussi un étranger, ne connaissant ni, la langue, ni les mœufs du pays; il lui fallut abandonner la lutte faute de partisans dociles. Le général Tristany a passé tout un' hiver sur une montagne avec soixante hommes, la plupart ayant servi dans Tarmée et .habitués à la discipline ; les volontaires refusaient de se joindre à lui parce qu' il avait fait fusiller Chiavone. A leurs yeux, Tristany était un traître. Les propriétaires aiment par dessus tout le repos, ils se combent devant le 'flot pour se relever quand il a passé ; ils n' auraient donc pas réussi à inspirer aux insurgés plus de confiance que lés militaires.

On a longtemps, M. le Marquis, refusé aux bandes de la réaction napolitaine toute couleur , toute consistance politique. Cependant ellçs se sont soulevées au cri de. François II et de Naples ; c' était leur cri de ralliement , leur cri de guerre. Leur drapeau était le drapeau blanc, symbole de T indépendance natio- " nale: elles Y arboraient partout après avoir abattu les emblèmes et les couleurs sardes, et remplaçaient les bustes deGaribaldi et de Victor-Emmanuel pai; le drapeau des Bourbons et par les bustes du Roi et de la Reine. Çà et là, quand ils le pouvaient, les insurgés réintégraient les autorités destituées par les envahisseurs et proclamaient le gouvernement du Roi. Aujourd' hui, on veut bien accorder quelque consistance politique aux insurgés, mais on leur donne encore le nom de brigands j comme si le nom pouvait cou-

Trir la chose et déverser le mépris sui^ leurs entreprises. Cepéùdant tous les gouvernements ont flétri de ce nom ceux qui se sont soulevés contre la tyrannie et Toppression: on Teût donné à Spartacus si le mot avait existé de son temps ! La révolution française n' a-t-elle pas traité de brigands les révoltés de votre héroïque Vendée? On donna pjus tard le même nom aux Napolitains, aux insurgés du Tyrol , aux guérilleros d' Espagne et de Portugal : cependant les insurgés du royaume de Napleset de la péninsule espagnole combattaient à côté des Anglais, et c* était le gouvernement aqglais qui fournissait les armes, les munitions et les ren~ seignements. L* épithèle de brigands a été donnée aux Belges en 1830, et même aux Grecs au commencement de leur révolution, bien que , dans leurs bandes, combattissent les Philhellènes de toute r Europe. On a accolé cette même épilhète au nom de quiconque osa lever Y étendard de Y indépendance en Allemagne. Il n' a manqué aux chefs des bandes napolitaines que le succès pour mériter plus tard un nom plus glorieux. Hofer, fusillé comme brî« gant à Mantoue, fut six ans après exalté comme un héros !

Autrefois , l'Espagne donnait à ceux qui combattaient sa domination le nom de bandits. Cependant il y eut tel de ces bandits, Marco Sciarra, par exemple, chef de 4,000 hommes, qui battit plus d'une fois les généraux espagnols et les barons qui soutenaient le gouvernement étranger, La république de Venise ne dédaigna pas de le prendre à son service pour employer ses bandes dans la guerre des Uscoques. Masianello eut le bonheur de mourir à temps pour n'être pas envoyé au gibet comme bandit.

Mais , tout en les appelant des brigands', on ne méprise plus les insurgés napolitains. On ne s*en moque plus guère à Turin , depuis qu'une armée imposante ne réussit pas à les battre et à les disperser. Plusieurs lieutenants du royaume ont été rappelés de Naples pour n'être pas même parvenus à étouffer les premiers germes de la révolte contre la domination piémontaise. On ne conteste plus aux insurgés leur caractère politique , on ne dissimule plus leur importance. On a commencé par avouer, en plein parlement, qu'il y a dans le midi des plaies qu'aucun médecin ne

peut guérir^ et, pour sonder ces plaies, on a nommé une Cômmîssiqp d'enquête. Or, le long rapport de la Commission ne prouve-t-O pas que le brigandage est un fait politique, un résultat nécessaire de la situation faite aux NSipolilains par la domination étrangère? Ne ressort-il pas de ce document que c'est le sentiment patriotique et religieux des populations qui leur inspire une haine implacable contre le Piémont? Ce rapport remonte jusqu'à l'époque de la féodalité pour découvrir l'origine du brigandage,^ mais c'est sous la domination espagnole et au temps de la conquête française qu'on la trouvera. Sous les Boufbons , malgré bien des vicissitudes et. des excitations politiques , il n'existait guère. Le royaume était un pays calme et réglé: on n'avait pas besoin de deux cent mille hommes pour comprimer les résistances populaires. • Le gouvernement de Turin, convaincu de cette terrible vérité , a gardé un long et profond silence sur l'enquête dé la Commission. II craignait' de se voir réduit à donner une explication de ce fait que l'insurrection ne s'est pas manifestée au moment même de la révolution et pendant l'absence d'un pouvoir fort et. constitué , mais a éclaté après l'invasion, après la conquête. 11 a publié le rapport de la Comâiission, mais quand on l'avait déjà oublié, et uniquement pour justifier de nouvelles rigueurs et légitimer un décret qui vient de mettre hors la loi onze des plus belles et des plus vastes provinces du royaume de Naples. Le^parlemenl italien* avait longtemps et chaleureusement discuté les moyens de pacifier,le midi, mais il avait toujours fini par s'en remettre à la révolution. La Commission créée pour soulager les victimes du brigandage eut bien soin de perpétuer la guerre, d'exciter les haines et de provoquer les délations. Elle donne 100 livres à celui qui décide un brigand à se présenter, mais elle en donne 300 ou 600 à celui qui le capture ou le tue, et 1,000 pour la tête d'un chef. Une prime de 100 à 300 livres est promise à celui qui dénoncera les complices et les fauteurs de toute espèce, t'est faire une industrie de la délation, c'est soudoyer la trahison et le meurtre. Et ce tarif de sang est l'œuvre d'un gouvernement qui se disait appelé à moraliser les provinces méridionales ! En vertu de la der-

nièrc loi , on a arrêté dans les Deui-Siciles un grand nombre de propriétaires et jusqu' à des fonctionnaires municipaux soupçonnés de complicité avec les brigands. On a exilé les Fortunalo di Rionero, les Corti d'Aviglîano, les AquilecChia de Melfi, elc: (m comptait jusqu' à deux mille de ces malheureux sur la fin de septembre dernier. La plupart ont été relégués au lazaret de Livourne et au fort Belvédère , à Florence. Quatorze communes déclarées en état de réaction avaient adressé a Turin une* menaçante protestation ; malgré cela , on a arrêté soixante personnes à Koccarasa » Tune d'elles, localité de i ou. 5,000 âmes. Les ukases piémontals sont appliqués avec uqe sévérité qui tient du délire et. de la fureur.

Chose singulière , M. le Marquis , un des députés napolitains qui ont volé cette loi d'extermination, écrivit le jour même à un Directeur de journal pour le louer d'avoir soutenu Tabdition delà peine de mort ! Voilà une philanthropie pleine d'à-propos. Qu'ils sont humams; ces députés I

On a cherché à faire accroire que le foyer de la réaction était à Rome. Mais Frçmçois II n' a pas plus suscité les secondes insurrections que les premières. S' il avait voulu provoquer le soulèvement de son peuple, l'occasion se présentait on ne peut plus propice lorsqu'il était encore à Gaëte. IL eût mis ses ennemis dans •la terrible alternative ou de marcher contre l' insurrection et d' abandonner le siège, ou de poursuivre le siège et de laisser se développer l' insurrection. Si le Roi avait voulu, comme on le prétend, raviver le brigandage, il n'eût pas, dès son arrivée à Rome, ordonné la dispersion des bandes des Abruzzes. Quelle logique est celle de nos ennemis ! Pendant que ce Roi , qu' on accuse de fomenter le brigandage, se trouvait encore à Gaëte; lorsque son drapeau flottait encore sur la citadelle de Messine et à Civitella del Tronto, il n' y avait que quelques bandes et seulement dans les Abruzzes. Aujourd' hui* que ce Roi se trouve loin de son royaume, sans soldats, sans trésor; aujourd'hui que le Piémont occupe les Deux-Siciles dans toute leur extension, et que la popu^ lation est en proie au désespoir, l'insurrection est en permanence

dans la plupart des provinces, et on vient nous dire que' elle est l'œuvre du Roi I

En outre, remarquez, M. le Marquis, que la réaction n'est formidable que dans les provinces les plus éloignées .de la frontière pontificale et parlant les moins à portée du Roi. Depuis la chute* de Gaëte , elle n' a jamais pu se relever dans les Abruzzes ; dans la terre de Labour, elle est presque étouffée. Dans les provinces centrales, au contraire , dans les Fouilles, dans la Principauté .Citérieure, dans la B'asilicatë, dans les Calabres, où le peuple des campagnes ignore généralement que François II se trouve à Rome, les bandes se multiplient et triomphent. Au moment où je TOUS écris, la frontière pontificale est tranquille, tandis que -les provinces éloignées sont le théâtre d' uneMulle implacable. Pourquoi, si les ordres partaient de Rome, Borges et le général Tristany n' ont-ils pas élé reconnus. et obéis? Pourquoi toutes ces bandes n' ont-elles pas plus de cohésion et un plan mîçux arrêté? C'est qu'elles ne s' inspirent que de leur désespoir et de leur courage. Si elles ne se sont pas décuplées, c' est au défaut d' armes et de munitions qu il faut l'attribuer. Les insurgés rie peuvent s'armer qu' en désarmant les gardes nationaux ou les Piémontaîs.

" Les gardes nationaux sont las dq cette chasse aux réactionnai- . res, leurs compatiîotes, leurs parents , qui soutiennent une cause qu'eux-mêmes affectionnent. Quand ils ne sontpas entraînés par la troupe de ligne, ils ne sortent par une porte que pour rentrer par l'aulre. Si quelques gardes nationaux sont tués dans une rencontre, toute la population se groupe , triste et sombre , devant la maison des victimes ; oh déplore le malheur des familles, on matPdît les Piéraontais et leurs adhérents. Qu'on tue, au contraire, un officier sarde, un maire, un fonctionnaire quelconque , la population ne fait que sourire. Par exemple, on s'est réjoui presque publiquement de la défaite^ éprouvée près de Troja par les Piémontais et la garde nationale, parce que les officiers et les autorités y avaient été écharpés. On s' est donné des poignées tle main, même à Naples, à la nouvelle de la surprise des Piêmontais à

Toreccuso, où les prisonniers furent fusillés Y un après Y autre- C est une guerre terrible, impitoyable, croyez -moi. Et pourtant, Tinvasion piémontaise ne s'était pas annoncée comme une conque- . te! Âujourd' hui, ce peuple qu'on a dépeint courant au devant de ses Ubéraleûrs est un peuple implacable , exaspéré et qu' on ne domptera jamais assez pour n' avoir 'plus à le craindre.

Rome, le 22 mai 1863. .

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