A MONSIEUR LE BARON DE WENBELANB, A ROME
Mimieur le Barm^
A la nouyelle que la résistance populaire Tenait d' éclater dans les Dcux^Siciles, une profonde stupeur s'empara de tous ceux qui avaient compté sur une solution pacifique :1e Toile se déchirait brusquement et lassait entreyoir en perspective la guerre civile. Cette nouvelle ranima les espérances de ceux qui ne croyaient rien possible sans l'assistance de FEurope, en n^me temps qu'elle portait au comble les alarmes et l'exaspération de tant d'autres qui s'attendaient à voir tomber avec Gaête le dernier obstacle au libre dévebppement de l'unité italienne ; mais les hommes convaincus que la tranquillité apparent du royaume était plutôt de la lassitude qu'un ordre véritable, ne témoignèrent aucun étonnemont. Si aux convulsions anarchiques et à l'invasion étrangère avaient succédé l'inertie et la stagnation, cette torpeur passagère pouvait bien donner quelques moments de trêve, mais n'était pas une solution.
On ne comprendra jamais la situation des provinces méridionaies de l'Italie, sans se rendre compte de l'histoire et de la situation sociale des classes de ces contrées. Dans le royaume de Naples^ à peu près c<mime partout ailleurs» il n'y a guère que la no-
blesse et la classe moyenne, deux classes relativement éclairées, qui soient assez pourvues de sens politique pour s* intéresser aux affaires publiques. La noblesse a, depuis longtemps, perdu le caractère d un grand corps politique, et depuis le commencement du siècle elle n'a plus de privilèges, mais simplement des honneurs. La classe moyenne, si tant est qu'on puisse lui donner ce nom , la surpasse de beaucoup en lumières , en autorité et en fortune; c' est surtout dans cette classe qu'on rencontre le talent et le mérite personnel. Ces deux classes , rapprochées par leur position, pensaient que , par le temps qui court , un souverain ne peut régner que de concert avec la nation ; elles désiraient donc un gouvernement représentatif franchement établi et loyalement pratiqué. Toutes deux avaient le sentiment du vrai et du possible, [et si, dans la première , il y avait encore des partisans obstinés de r immobilité , on en rencontrait bien peu dans la seconde , qui voulussent le bouleversement de Y Etat.
Quand, au commencement du XYP siècle, le royaume perdit son indépendance, une partie de la noblesse était ouvertement hostile à la dynastie aragonaise ; mais les barons , retranchés dans leurs manoirs , s'accommodaient au mieux du monde d'un souverain résidant à Madrid. Ils ne voyaient dans le vice-roi qu' un égal, et ne redoutaient pas son pouvoh*. Les Espagnols s'efforcèrent , pendant deux siècles, de dompter V humeur belliqueuse de cette noblesse napolitaine toujours à cheval, comme la noblesse polonaise, et combattant tantôt pour les Normands contre la maison de Souabe, tantôt pour les Souabes contre Charles d' Anjou, tantôt pour les Aragonais, tantôt pour les Angevins. Mais à la restauration de la monarchie, la noblesse entière se rangea avec enthousiasme autour de Charles III de Bourbons, et combattit vaillenmient à Velletri. Elle avait, il est vrai, perdu en grande partie l'influence que donnent la richesse et la puissance, mais il lui restait encore l' orgueil de sa naissance et le sentiment de sa nationalité. On la vit se consacrer à la défense du royaume qui venait d' être reconquis. Aujourd' hui , cette même noblesse est froissée, indignée du servage de sa patrie. Elle a vu avec une
douleur poignante disparaître avec François II et sa cour ses plus chères illusions : elle a tu ayec indignation trôner dans ie palais de ses rois le dictateur Garibaldi et les proconsuls piémontads, et elle a émigré en masse en emportant à Y étranger son patriotisme indigné.
La classe moyenne n'existait pas à la chute des Âragonais, et n'a guère commencé à s' élever qu* au XVP siècle : pendant les soixante années qui yiennent de s' écouler, elle s' est efforcée de mettre ses sentiments et ses prétentions à la hauteur de sa nouvelle fortune. G' est cette classe qui a obtenu l'abolition de.la féodalité, la réforme de l' état social , la suppression des abus introduits par tant de régimes différents. Elle avait le sentiment national et marchait à la conquête d'une liberté légale, mais elle éprouvait fort peu de sympathie pour la vieUle utopie révolutionnaire de l'unité italienne. La bourgeoisie savait d'ailleurs par expérience que les révolutions vendent cher les avantages qu' elles promettent. Elle n' avait jamais vu de réformes efficaces s' opérer sans révolution, mais toujours des révolutions sans réformes. Aussi les succès de Garibaldi et le renouvellement de la trahison de Vergara, en Calabre, l' avaient-ils épouvantée.
Gette classe, Monsieur, voit maintenant que l'asservissement de la patrie est plus humiliant qu' il ne le fut jadis au XYP siècle. Sous la domination des Espagnols il y avait toujours un royaume de Naples. Le vice-roi avait une cour, il était entouré d'un conseil-d'Etat, il avait un noyau d'armée, des régiments napolitains, une gendarmerie nationale. Il avait pleins pouvoirs, publiait des lois, et jouissait du droit de grâce. Le vice-roi ne se bornait pas à donner des fêtes, il avait l' orgueil de laisser quelque traciB de son gouvernement dans les institutions du pays et dans les œuvres publiques. Ainsi les routes, les riches hôpitaux, les établissements de bienfaisance et bon nombre de monuments datent de cette époque. Il y eut des vice-rois, le duc d' Ossuna et le comte dé Lemos, par exemple, auxquels il ne manqua que le titre pour être des princes indépendante. Naples avait alors lin parlelement, institution féodale il est vrai, mais où siégeaient aussi
les depetés de la ville, qoi reprèsentaiwt le peuple. C ètaàt ce par* lement qui étabUssait les impôts. Les sedAles, ou congrégations de patriciens, jouissaient aussi â*une grande influence dans les affaires publiques. Et néanmoins la condition de proTince avait tellement appauvri le royaume, que les historiens nous assurent que les habitans aimaient mieux aller s' établir sur les terres des Turcs. Pour ne dter qu'un exemple, le mécontentement du peuple, en 1647, provoqua la révolution de Masaniello.
Or, la classe moyenne a vu le Piémont porter atteinte à Y indépendance du pays, et ne pas même respecter les simulacres du temps de la domination espagnole. Les ministères et la représentation à rétranger ont disparu, Tarmée a été dissoute, la flotte emmenée, les arsenaux ont été dépouillés, les chantiers et les fabriques d'armes anéantis, l'Hôtel de la monnaie, la Direction des postes et celle de la télégraphie, supprimés. En quelques mois, elle a vu des institutions littéraires telles que Y Académie des sciences et r Institut des beaux-arts, abolies, l'Université de Frédéric II appauvrie, plusieurs établissements d' éducation publique anéantis, les musées mystérieusement dépouillés. Ces spoliations, ce vandalisme, je dirai plus, ces profanations devaient naturellement exciter l' indignation de quiconque aime les arts, les lettres et les sciences. Toute la classe moyenne (le barreau, surtout, qui est très influent à Naples) voit avec douleur les belles lois du royaume remplacées par d'autres contraires à la morale, à la justice et à r humanité ; avec épouvante les innombrables visites domiciliaires, les arrestations arbitraires, les dénonciations autorisées, les violences ordonnées par le gouvernement , les jugements iniques, les condamnations impitoyables, l'illégalité devenue la sanction des lois. L' éloignement de la cour et du corps diplomatique, r émigration de la noblesse, la destruction des ministères et la dissolution de l'armée ont naturellement accru la misère et le mécontentement du peuple. Bientôt , on a eu à déplorer la destitutien ou le changement d' une foule de fonctionnaires indigènes, la mise en disponibilité imposée comme une grâce, et l'arrivée d'une nuée d'employés ignorants et affamés s'abattant de Turin sur Na-
pies comme sur un pays conquis. En trois ans les impôts ont été décuplés par un gouvernement qui gaspillait deux miliards pour enrichir ses coryphées et ses sycophantes.
Mais la classe moyenne , Monsieur , devait passer en peu de temps par les diverses phases de 1* étonnement , de Tespoir et de la désillusion. Elle vit le royaume réduit à Y état de province d'un Etat étranger, et, peu après, la suppression de la liutenance , suivie du transférement des archives ministérielles à Turin. Le Piémont adopta un système d*assimQation violente se ré-vêlant dans les moindres détails de radministration, au milieu de criminels désordres et de la corruption la plus honteuse et la plus révoltante. Le manque de sûreté personnelle vint ajouter aui sombres préoccupations des esprits. La propriété fut aussi menacée que la justice ; les autorités encourageaient le mal par le scandale de leur apathie. Les matamores des carrefours circonvinrent le gouvernement , comme jadis les gladiateurs entouraient dans le Forum les tribuns séditieux, aux temps les plus tristes de Home. Grâce à ces bravi du XYI^ siècle, le crime se promena triomphant dans les rues, le vol et le meurtre devinrent un jeu de tous le» jours.
Au moment où j'écris , la classe moyenne est indignée des exi^ gences de la conquête et de ses déprédations. On contemple avec horreur ces maisons saccagées , ces champs dévastés , ces pays brûlés ; on se raconte la mort de paisibles citoyens fusillés sur le caprice d'un officier ou d'un caporal. On se demande où est l'exécution des promesses au nom desquelles s'est opérée Y annexioû , et comment il se fait que la croisade du Piémont conite l'absolutisme n' ait abouti qu' à l'oppression. Les annexionistes les plus exaltés en sont maintenant aux regrets et aux malédicfions contre le Piémont.
Sous cette surface tourmentée. Monsieur, on trouve le peuple , masse calme , laborieuse , étrangère aux idées politiques , légère et spirituelle, qui dénigrait par oisiveté et se bornât à se venger de son gouvernement par la médisance. Ce peuple a vu miroiter à ses yeux les idées politiques des autres classes sans jamais s'edi
éprendre: depuis 1734 , il est attaché de cœur à ses rois et à la dynastie de fiourbon. Son soulèvement en 1799 fut un vrai mouvement démocratique comme celui de 1647 ; la résistance courageuse qu' il opposa aux légions françaises dans la ville de Naples fit dire au général Ghampionnet, dans sou rapport au Directoire , qu'il avait eu à combattre des héros. En 1806 , le peuple se souleva dans la Galabre, que le maréchal Masséna appela la Vendée napolitaine ; il y eut presque quarante mille insurgés auxquels les Anglais fournissaient de l'argent, des armes et des munitions. La guerre de T insurrection se prolongea pendant trois ans contre les premiers soldats du monde, et ce fut le royaume de Naples qui donna au Tyrol et à Y Espagne l'exemple de la résistance.
Or , cette masse éprouve plus vivement que les autres classes, s' il est possible , le dégoût du joug pîémontais. Elle a vu avec douleur le Roi , le fils de la Sainte , bombardé dans Gaëte, puis exilé du royaume. L' éloignement des anciens fonctionnsdres et r insolence des nouveaux , l'accroissement rapide des méfaits de toute espèce , la paralysie dont sont atteintes les industries et la brusque interruption du commerce n'ont fait qu'accroître son mécontentement. Bientôt il ressentit une gêne et une misère qu' il n'avait jamais connues , et se vit frappé non seulement dans ses affections, mais dans ses intérêts. Par leurs idées, leurs mœurs et leur langage, les Piémontais s' étaient du premier instant trouvés en contraste profond avec les idées , les mœurs et le langage des Napolitains. Ces deux peuples , réunis sur le même sol , avaient des caractères nationaux aussi opposés l'un à l'autre que peuvent l'être les caractères nationaux de deux autres peuples européens. 11 ne pouvait donc y avoir que fort peu de sympathie entre les deux races : de plus , le peuple napolitain ne tarda pas à découvrir une différence dans la religion ; les paysans surtout qui n'avaient connu jusqu'alors d'autre cause que celle du Roi et de la patrie, songèrent à défendre celle de la religion.
L' organisation de la garde nationale porta au comble le mécontentement, surtout dans les campagnes. 11 faut savoir qu'après la dissolution des milices qui avaient contribué à la révolution de
1820, on avadt formé dans les proTinces des gardes mimines. Les paysans s' y enrôlaient volonUers, parce que ce service leur donnait le privilège de porter le fusil : or, il n'y a pas de pays où r on soit plus âer de traîner un sabre et d'avoir un plumet au cha^ peau. La garde nationale se recruta surtout dans la bourgoisie qui fit , dans le principe , peser sur le peuple sa vanité et son insolence. Le peuple frémissait , mais attendait : il y avait encore une armée , et le Roi était encore à Gaëte. Mais ce qui le blessait par dessus tout, c' était le spectacle d' une immoralité et d' une irréligion sans frein ; d' évêques en fuite, de dignes prêtres arrachés de Y autel, maltraités et souvent mis à mort, tandis que des prêtres et des moines révolutionnaires parcouraient les rues, armés jusqu' aux dents et prêchant une doctrine hérétique. Des changements si brusques et si radicaux avaient commencé par r étonner et fini par Y exaspérer.
La conscription militaire avait passé, depuis près d'un demi-siècle, dans les mœurs du peuple napolitain. Les Français brûlè« rent, il est vrai, des hameaux et des villages où le peuple s'y opposait par les armes, et, sous la restauration, on traînait encore les conscrits comme des galériens : mais depuis environ trente ans ils se présentaient d' eux-mêmes aux corps, la cocarde au chapeau, et traversaient les pays au cri de Vive le Roi. On s'honorait d'avoir été soldat. Depuis 1860, il n'en est plus de même. Les soldats de r armée dissoute, rentrés dans leurs foyers, y portèrent la haine contre les Piémonlais et le désir ardent de la vengeance. On avait eu la maladresse de faire insulter les prisonniers napolitains par les camorristes et par les gardes nationaux ; on les avait hués dans les rues, on avait décbiré leurs uniformes , on leur avait craché au visage. La garnison de Gapoue, en entrant à Naples après la capitulation, avait été sifflée ; la révolution avait applaudi le général Ferdinand Locascio qui se vantait hautement d' avoir cédé la place de Syracuse sans avoir brûlé une amorce, et sans même avoir été menacé d'attaque. Les capitules de Gaëte avaient été chassés de leurs foyers par les autorités, insultés par les officiers de la garde nationale, jetés en prison. Quand ils en sortaient» ils
ne trouraiefft pas de métier poni* vivre, aucun propriétaire n'osant les prendre à son service, de peur de devenir suspect aux autorités piémontistes. Ceux qui se traînaient jusqu' à leurs montagnes, estropiés, mal guéris de leurs blessures, portant sur leur visage hàlé les traces de leurs souffrances, ne trouvaient ni un lit à r hôpital, ni même une aumône. Quelques soldats avaient été conduits à Gênes, à Turin et à Alexandrie : en rentrant dans leurs familles, ils racontaient la vie misérable qu' ils avaient menée en Piémcmt, insultés, mal nourris et en butte à la brutalité des officiers piémontais. Il y avait encore en 1861 un nombre considérable de soldats napolitains qui se traînaient, sans pain, couverts de haillons, spectacle d' une stérile pitié dans les mêmes lieux où ils s'étaient jadis montrés si brillants et si fiers de leur uniforme.
Sur ces entrefaites, Monsieur, on décréta à Turin une levée de 36,000 hommes dans les provinces méridionales , et on rappela sous les drapeaux ceux qui n'avaient pas rempli le temps de leur service. La levée ordinaire dans le royaume de Naples n'avait jamais été que de 13,000 hommes par an. Or, les habitants, qui avaient donné 78,000 hommes en quinze mois à François II, se révoltèrent contre l'idée de donner 36,000 hommes au Piémtmt pour les voir emmener à Cuneo , à Aqui ou à Fénestrelle. L' engagement du conscrit napolitain était de cinq ans , après lesquels le soldat était placé dans la réserve. L' armée était bien payée, bien nourrie. Sous les Piémontais, l'engagement est de onze ans, le service accablant , la nourriture presque repoussante , le code militaire d' une sévérité draconienne. C en était assez pour faire prendre le service en horreur. Sous l'ancien gouvernement, d'ailleurs, le prix de 1* exemption était de 960 fr.; il est actuellement de S, 916. Etaient exempts de la conscription les licenciés, les décorés de la médaille de V Institut des beaux-arts , les fils uniques, les émancipés, les soutiens de famille; la loi piémontaise ne fait aucune exception. Autrefois, dans les localités maritimes, on ne demandait que des matelots pour la flotte ; on y est maintenant assujetti à la double conscription. Dans quelques provinces, on poussa la brutalité jusqu' à faire partir ceux qui ont déjà fourni
ua remplaçant. Qa'aiiiye«t-il? La levée anioDeée, on se cache, od fait, et les réfractaires se comptent bientôt par milliers. En Sicile, où la conscription n' a été jamais connue, la résistance a été plus générale. Un grand nombre de conscrits se sont réfugiés à Malte, les autres se sont ^fiiis dans la campagne. Le nombre des réfractaires de la seule ville de Païenne est déjà dé 4,000. Aussi la répression est-elle devenue inexorable. En 1862, on avait cerné au moyen de forts détachements de ligne les communes d* Ader* nô, de Biancavilla, de Patemô pour y chercher les réfractaires, mais en 1863 on a surpris Girgenti, Trapani, Ba^eria, Palerme même ; perscmne ne pouvait sortir , et cet état de siège se prolongea plusieurs jours. On connaît la proclamation du général Govone qui menaçait d'arrestation le père de famille, le négociant chez lequel on arrêterait un réfractaire ou un déserteur. Mais Teiécution outrepassa et même de beaucoup les intentions de ce général philosophe. On s' empara de tous les adultes ayant l'âge du conscrit, on tratna en prison vieillards, femmes , enfants, quiconque était parent d' un réfractaire. A Palerme , on saisit dans leur couvent deux pensjpnnaires, parentes d'un conscrit. La presse des matelots, en Angleterre, a-t-elle rien àe plus odieux?
Les vieux soldats frémissaient de devoir servir sous un drapeau abhorré. Les conscrits suivaient cet exemple, et comme la réaction avait déjà éclaté partout, le décret sur la conscription ne fit quaccrcâtre le nombre des insurgés. Ceux qu' on obligea à partir dé^ sérièrent, à peine arrivés sous les drapeaux. Environ 4,000 réussirmt à passer des garnisons de la Lombardie en Vénétie. Ailleurs, ils se concertaient pour déserter par bandes de 20, de 30. En 1862, il y eut 1,730 cas de désertion. Actuellement, les prisons militaires sont encombrées de déserteurs. Ce délit est devenu si commun dans l'armée italienne que le ministre de la guerre a dû s'adresser à la garde nationale et la charger de surveiller Formée régulière. On est impitoyable contre ce délit, comme on l'est contre l' insurrection. Un déserteur venait d' être arrêté à Rocca Momflna: sa mère se jeta aux pieds de Toffida* qui corn*
maDdait le détachement. Ce misérable la fit incarcérer et ordonna de fnsiller le coupable sous les fenêtres deja prison.
Telle est, Monsieur, la condition des différentes classes delà société napolitaine. Elles n* asph'ent qu*à briser à tout prix le lien de fer qui les retient attachées au royaume d' Italie. Et ne croyez pas qu'elles fassent un mystère de leurs sentiments. Dans les familles , dans les cafés , dans les théâtres tous n* entendrez que des sarcasmes et des épigrammes contre la lourdeur et Y ignorance des Piémontais. On maudit tout haut Turin , le parlement Italien, la coterie ( ooftôor/ma ) piémontiste, la presse salariée. Les femmes se montrent les plus implacables. Partout tous trouvez la conviction que cette union monstrueuse ne peut pas durer. Dans les campagnes , vous serez frappé du sentiment de haine qu' éprouvent les paysans à la pensée de leur misère et de leur oppression. En entrant dans les auberges et dans les cabarets, vous entendrez raconter les exploits des réactionnaires , célébrer leur courage et leur fermeté, publier les défaites des Piémontais et surtout celles de la garde mobile ou de la garde nationale. On se concerte pour aller rejoindre les bandes, on récompense les vedettes, on prépare de terribles vengeances contre les partisans de Y unité et contre les ennemis du Roi. Le Roi, aux yeux du peuple, c' est François II. Victor-Emmanuel que les unitaires appellent le Roi galafUuomo est désigné par le peuple sous le nom de Roi des gch lanluomini. Et n' allez pas croire que ce soit une injure ou un jeu de mots. Galantuomo, dans la langue du peuple , veut dire propriétaire, homme de la classe civile. Le titre de Roi des galantuomini est donc F antithèse de Roi du peuple.
Ainsi, le clergé, les savants, les nobles et les gens du peuple regrettent unanimement les beaux jours de Y indépendance du pays. Le sentiment de Y autonomie est si fort et si vif qu'on regarde aujourd' hui comme un traître à la patrie quiconque ne hait pas les usurpateurs et la faction dominante. V unité ne se soutient que par la terreur qu' inspirent les proconsuls de Turin. U faudrait que ce peuple fut d* une insouciance inouïe pour oublier les incendies, le sac de ses villes et les fusillades. Croyez-moi,
aucune des deux races n* amnistiera jamais l' autre du fond du cœur : ce sont deux populations divisées moralement et politiquement qui habitent le même sol. Les vainqueurs affectent une morgue irritante, les vaincus ont soif de vengeance. Les premiers parlent des Napolitains avec le dernier mépris ; les seconds partent des Piémontais avec une implacable aversion. Les envahisseurs se comportent comme les Saxons de Guillaume-le-Conquérant en Irlande, comme les compagnons de Gortez au Mexique ; mais les Napolitains ont prouvé qu' ils ne. sont pas des Indiens et bein de siècles se passeront encore avant , qu' ils deviennent les Irlandais de T Italie. La caste gouvernante est souteni|p par ime armée nombreuse, sur laquelle on compte exclusivement pour la protection des intérêts italiens. La population du royaume compte sur le sentiment national , sur le nombre et sur une opiniâtre fermeté, pour regagner ce qu'elle a perdu. Le sang piémontais et le sang napolitain ne se mêleront jamais bien que sur les champs de bataille. Il se livre entre les deux races un duel à mort.
Albane le 10 septembre 1863.