LA TERREUR
A M. LE MABQilS DE LA BOCHEJAQUELIN.
Monsieur le Marquis,
On a comniis à Naples, M. le Marquis, la même faute que partout : celle d* employer la terreur pour opérer la soumission. Les Tengeances et les représailles, en temps de passions politiques, ne peuvent qu'aigrir les victimes. Jeffrays se vantait, dit-on, d'avoir fait pendre plus de traîtres que tous ses prédécesseurs depuis la conquête de Y Angleterre ; le général Gialdini peut aussi se vanter d'avoir ordonné plus de fusillades, pendant la courte durée de sa lieutenance, que tous les pouvoirs antérieurs , y compris le régime français qui ne péchait certes pas par excès de clémence. Il tint à prouver qu'on avait calomnié le général Manhès qui, du moins, parvint à pacifier les Galabres par la terreur. Nous voudrions bien savoir quel accueil trouva le général piémontais à son retour à Turin : nul doute qu* il n' ^t été cordial. Il est incontestabfe que la férocité, des Piémontais a été le principal aliment de r insurrection : en cela, les Gialdini, les Pinelli, les Neri, les Galateri, les Fumel et bien d'autres ont été les véritables complices de la réaction. Et ils ne s' en défendent pas, ils en sont fiers. On n' a qu'à écouter les officiers piémontais qui sont à Naples ; ils disent de leurs victimes que tous ces fusillés n'en seraient pas moins morjs d' ici à cinquante ans, et que ces sacrifices sont indispensables pour former une grande nation. G'est au nom de ces
principes que nous voyons sévir contre Tinsurrection un gouvernement qui doit lui-même son origine et sa puissance à une insurrection, et à quelle insurrection!*
On reproche aux brigands leurs scènes de meurtre. J* avoue qu'ils ont commis des ccuautès, qu'ils ne se montrent guère moins sanguinairel^ que leurs ennemis , mais on peut déplorer la triste nécessité d une guerre civile, on peut la prévenir ou la combattre, sans avoir, pour cela, le droit d'en contester la popularité et d en méconnaître le caractère. N'oublions pas, d'ailleurs, que, dans les premiers temps , les insurgés épargnaient la vie de leurs prisonniers , bien que les Piémontais ne leur rendissent pas toujours la pareille. Plus tard, ils marquèrent les prisonniers pour les reconnaître; ce n'est que tout dernièrement et par représailles qu' ils*ont commencé à ne plus faire quartier. Combien douces insurgés n'ont pas à pleurer la mort de leurs parents fusillés de sang-froid sous le prétexte d'une complicité imaginaire? Encore une fois, le sang appelle le sang. Un jeune homme échappé au désastre de Pontelandolfo combattit jusqu'à ce qu'il eut tué de sa main'dix-huit piémontais, parce quil avait vu sa mère assassinée par dix-huit sol* dats. Sa vengeance assouvie, il s'expatria. Aujourd'hui, les insurgés disputent le terrain avec une férocité opiniâtre, comme des hommes qui ne font la guerre que pour exterminer leurs ennemis. Ils ne demandent ni ne font plus quartier. Ils ne tuent pas seulement dans les rencontres ; à Torrecuso , ils ont massacré quatorze malheureux soldats tombés entre leurs mains et qui avaient peut-être, eux-aussi, des mères et des sœurs!
On accuse les insurgés dQ^déprédations : ces accusations sontelles toujours fondées ? La guerre, même faite par des troupes régulières, est-elle toujours exempte de maraude et de pillage? Les insurgés pillent les caisses publiques des localités où ils pénètrent. . . mais ils ont , comme toute créature humaine, le droit de ne pas mourir de faim. Il &ut bien, d'ailleurs, alimenter la guerre, et mettre la main sur les ressources qui peuvent tomber au pouvoir de Y ennemi. On ne trouve ni étonnant, ni atroce, ailleurs que dans les Deux-Siciles, que des sicaires poignardent dans
les maisoDs les dtoyens qui refusent de payer ilmpôt national àl'in* surrection. Les bandes napolitaines ont souvent brûlé sur les places publiques les objets enlevés aux piémontistes ou les ont répartis entre les pauvres; quand elles ont mis leieu aux récoltes ou massacré , c' était pour se venger de ceux qui leur refusaient des vivres, ou qui renseignaient la troupe sur leurs mouvements. En général les insurgés ne molestent point 1* habitant s' il n' est connu pour son aversion manifeste à la cause nationale. Pilonl^, par exemple, se montrait on ne peut plus courtois avec les touristes qui venaient visiter le Vésuve. Tous ceux que les brigands considèrent comme la cause première des malheurs de leur patrie, sont en butte à leur haine et à leur vengeance ; par exemple, les maires et les officiers jle la garde nationale. Soyez sûr que ces bandes ne quitteront le^ armes qu'à la restauration, et si la guerre éclate quelque part, vous les verrez se multiplier comme les dents de Gadmus.
On dit que le général Lamarmora désespère d* étouffer l'insurrection , comme en a désespéré Cialdini. Il a parcouru les provinces, il s'est enquis des causes qui la soutiennent et il ne croit 1^ avoir assez de 90,000 hommes pour en triompher. Il a osé dire que les brigands n' étaient guère qu' au «nombre de cinq cents, et depuis il en a fait fusiller un nombre bien supérieur à ce chiffre. Les officiers piémontais sont las de cette guerre sans nom; les soldats, surtout les Lombards, les Romagnols, et les Toscans, murmurent. Quant aux soldats napolitains, ils n' atten- <lent que l'occasion pour tourner leurs armes contre leurs officiers, surtout si ces derniers sont eux-mêmes napolitains.
Vous préciser, M. le Marquis, les pertes essuyées par les Piémontais en deux ans, est impossible : on les tient soigneusement cachées, mais elles doivent $tre significatives. La presse a signalé en 1862 jusqu à S74 rencontres entre la }roupe et les insurgés, rencontres dont on disait ignorer le résultat. Cette année, le nombre des insurgés a augmenté depuis la dernière loi sur le brigandage. Les rencontres, jusqu'au mois d'octobre, ont atteint le chiffre de 600. Dans la séance seoràte du parlement italien, à la
fin de r année dernière on évalusdt les pertes de l'armée à quinze mille hommes. En effet, des détachements d'infanterie et de cayalerie ont été souvent défaits, et quantité d'officiers ont été tués; les hôpitaux sont souvent encombrés de blessés : en juin dernier, nn seul des hôpitaux de Naples en renfermait 156. Ce sont les marches fatiguantes à travers les rochers et sous le soleil brûlant de Tété qui èclalrcissent les rangs des Piémontais. Dans le mois d'«octobre, sur 7,000 hommes qui forment la garnison de Naples, on a compté 1,103 malades, dont un bon nombre étaient des blessés. Couverts de haillons , sans chaussure, ne se déshabillant presque jamais, ces soldats ont un aspect des plus misérables. On a compté parfois jusqu' à 500 malades dans un régiment de 1,800 hommes. Il a fallu plus d'une fçis avoir recours, pour remplacer les sentinelles, aux musiciens du régiment. Les compa- . gnies d'Infanterie de 120 hommes ont été scfuvent réduites à 50, et même à 45. Un régiment de cavalerie, dans la Capitanate, n' avait plus que soixante-dix chevaux. Le métier de bourreau a d'ailleurs miné sourdement la discipline parmi les soldats. J' extrais ces renseignements du rapport même de la Commission d'enquête. En général, lorsque les commandants piémontais lancent leurs colonnes dans les provinces à la poursuite dejs insurgés, ils les composent autant que possible de soldats napolitains. Ds sq plaisent à cette guerre doublement fratricide qui terrifie le pays et garantit les hommes du nord de la rage des insurgée. Il y a des cas ou les chefs de corps ont allégué, pour ne pas marcher, le délabrement de leurs troupes. Au mois d'août dernier, l'escadron des chevau-légers de Lodi, ayant reçu l'ordre d' aller combattre l'insurrection en Basilicate, son commandant protesta, fut mis en disponibilité, mais Tescadron ne partit pas.
Le gouvernement italien , M. le Marquis , se trouve dans une impasse: il commence à se repentir d'avoir trop prématurément nommé royaume d' Italie une agglomération de cinq Etats divers. S'arrêter , c'est exposer Y échafaudage du royaume d' Italie à s' écrouler ; avancer , c'est provoquer une insurrection générale; reculer , c'est s'avilir. Cependant , la donûnation piémontaise à
Naples est désormais impossible. L'esprit de justice, que Tintérêt peut étouffer momentanément chez un peuple, doit toujours se relever dès que la passion se refroidit. C'est ce qui arrive à Naples» Sous l'impression immédiate de la ^rce et dans l'ignorance de ce que réservait l'avenir , tout le monde semblait avoir accepté aveuglément les faits accomplis : mais la réflexion ne tarda pas à reprendre son empiré. On avait espéré que l'entrée de Garibaldi mettrait fin aux troubles civils , et on était tombé dans une affreuse anarchie ; on s'était flatté de voir cesser l'anarchie après l'entrée des Piémontais, et on était allé au devant du despotisme militaire. Geux-tà même qui, pour ne pas sortir de leur béate quiétude, avaient vu le départ du Roi sans regret et l'annexion avec indifférence, hâtent maintenant de tous leurs vœux la restaura lion. Les exaltés de septembre 1860 sont maintenant calmes ou terrifiés. Trois mois ne s'étaient pas encore écoulés , que déjà la lumière s'était faite. Les consciences se révoltent ad spectacle de tous les droits détruits , droit de l' Eglise , droit du souverain, droit de la nationalité, droit des corporations. En présence du cynisme des aiflorités et du dévergondage de la presse , tout ce qu'il y a d'honnête se sent indigné et la rougeur au front, et rejette comme intolérable et impossible l' hégémonie piémontaise. L' insurrection , qui n'avait pas survécu à la résistance de Gaéte, était déjà puissamment organisée quatre mois après, à Theure du désencbantement général , et depuis lors elle n'a fait que grandir. Les Anglais considèrent leur révolution de 1688 comme la moins violente et la plus bienfaisante de toutes, et se glorifient de n'en avoir plus subi. Mais c'est parce qu'ils eurent une révolution conservatrice au dix-septième siècle , qu' ils n'ont pas eu de révolution destructive au dix-neuvième. Il est vrai que deux soulèvements se produisirent en 1715 et en 1745 , 'mais vingt-sept et cinquante-sept ans après la première révolution. Or les insurrections napolitaines ont recommencé quatre mois après la fin de la guerre et au moment même de la proclamation de l'unité de l'Italie. L' insurrection va devenir une guerre de plus en plus sauvage, une guerre d'extermination et sans miséricorde. Mais quand
ittfifne la ProTidencè , dans ses impénétrables desseins , permettrait que le royaume de Naples fût encore pour quelque temp& rayé de la carte d'Europe, T interruption de la Tie nationale produira toujours un orageux interrègne. L'antagonisme de Naples et de Turin en fera toujours les deux pôles opposés de Vltalie; ni le temps , ni les lois , ni Téclat des fêtes , ni Tatrocité des fusillades n* y mettront fm, car le sentiment de Ik nationalité est éternel. Les Piémontais, eussent-ils fait la conquête de Naples par leur Taleur, doivent la perdre par leur insolence.^
En attendant, M. le Marquis, entre les oppresseurs et les opprimés il y a comme une sinistre et sanglante émulation. La France, qui remplit le rôle providentiel de défenseur du faible contre le fort, de l'opprimé contre l'oppresseur, de la victime contre le bourreau; la France, qui envoya ses légions en Morée pour protéger les Hellènes contre le cimeterre des Egyptiens, et en Syrie pour défendre les chrétiens contre le fanatisme musulman , permettra4-elle l'extermination des Napolitains? Peut-elle voir sans horreur, dans le royaume de Naples dont l'histoire est si intime* ment liée à la sienne , le sang des chrétiens versé par des chrétiens avec une rage digne de Gain? La France, qui s'est émue de l'état anarchique du Mexique, laissera4-elle se prolonger les désordres, les pillages, les incendies , et les meurtres qui désolent le royaume de Naples, qui menacent de troubler indéfiniment la paix et peut-être l'équilibre de l'Europe? La France, qui s'intéresse au sort de la Pologne et qui a toujoura gémi de n'en avoir pas empêché le partage , aura-t-elle un jour à se reprocher de n' avoir pas étendu sa main protectrice sur le royaume de Naples ? Ce n'est pas l'Europe qui peut paralyser sa bonne volonté. L'Angleterre, à toutes les périodes de notre siècle, a pris fait et cause pour l'indépendance des peuples et pour l'équilibre européen! C'est par ces moyens qu' elle a étendu son influence morale. Ne combattit-elle pas avec la France à Navarin pour sauver la Grèce? N'envoya-t- elle pas ses troupes soutenir le Portugal contre l'Espagne? L'Angleterre, puissance de premier ordre, n'est-elte pas assez intéressée au maintien' du droit public existant, pour désirer la pacification de
ritalie? Signataire des traités de 181 S, elle protesta contre la destruction de Texistence politique de Cracoi^ie, et n'invoque-t-elie pas maintenant en faveur de la Pologne ces mêmes traités qu'on a violés à Naples? Ne renonce-t-elle pas, en ce moment même, au protectorat des Iles Ioniennes en faveur de la Grèce? Elle ne saurait mentir à ses principes en laissant s* accomplir la destruction du royaume des Deux-Siciles: L'Angleterre n'est-elle plus cette puissance qui s' émut si fortement au XVIP siècle de Y envahissement de la république de S. Marin? L'Autriche, dévouée aux grands principes de la monarchie, à l'alliance de l' autorité et de la liberté, ne trouverait-elle pas , dans la France et l'Angleterre, d'utiles coopératrices et de puissantes alliées? Elle qui a entrepris l'œuvre grandiose et populaire de reconstituer l'Allemagne, refuserait-elle cette mission favorable à la cause de l'ordre et de la liberté en Italie? Les autres puissances laisseraient s'accomplir cette œuvre de paix et de justice, car elles ne sauraient permettre la violation des lois éternelles du droit des gens sans lesquelles il n' y a ni ordre, ni paix, ni sécurité.
Il n'y a pas de révolution isolée, M. le Marquis; les brusques commotions politiques qui ébranlent l'Italie se feront sentir un jour, au delà de ses frontières. Les souverains et les peuples comprendront alors la solidarité qui les lie, et se repentiront amèrement de lem* égoïste indolence.
Rome, le 1^' novembre 1863.