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LES JUGEMENTS

AD MÊME

Monsieur,

Une fois Y annexion accomplie, il n' y eut plus de liberté indi- Tiduelle à Naples. On emprisonna sans plainte, sans procès, sans mandat de Y autorité judiciaire. La délation devint un métier patriotiquement autorisé. Il sufiBt du caprice d'un mouchard, d*UQ garde national, d'un camorriste, du premier venu qui s'en arrogeait le droit parce qu' il en avait le pouvoir, pour faire arrêter des gens dont le seul crime était de se plaindre de Tasservissement de la patrie. Vous vouliez vous venger d'une demande repoussée, d' un procès perdu, de quelque réprimande encourue pour dérèglement de mœurs : vous dénonciez I C est ainsi que plusieurs prêtres furent arrêtés dans les provinces, que l'ancien procureurgénéral François Morelli se vit assailli dans la rue de Tolède et traîné en prison. Quiconque était resté fidèle à la veille foi se trouva dans le même péril et eut à redouter le même sort. Le prince d'Oltajano, Joseph de' Medici, dut endurer quatre mois d' emprisonnement et faire émigrer son fils avant qu' on ne le comblât d'honneurs pour son éclatante apostasie. Complice impi* toyable du pouvoir absolu, il avait oublié son ancienne complicité pour s'en épargner les remords. Ce sont des accommodements de

conscience qui n' honorent personne, ni ceux qni les provoquent, ni ceux qui en assument la responsabilité. A Naples néanmoins, une telle conduite n'a pas toujours été une garantie. Que pensera-it -on en France , que penserait-on en Angleterre de ces violations brutales de la liberté individuelle qui peut seule contribuer à la sécurité et par conséquent au bonheur des habitants ? Que doivent-ils dire, les Anglais, eux si attachés à cette loi AeA'habeas corpus qu* ils considèrent comme le frein le plus puissant que la législation ait jamais imposé à la tyrannie? Et cependant la cradnte des emprisonnements arbitraires était telle que personne n' osait plus se diriger de Naples vers 1' Etat pontifical sans prendre la voie de Livourne ou de Marseille. Au retour, ces précautions ne suffisaient même pas. Un préfet, M. Pascal Mirabella, revenant de Marseille après six moix d' exil volontaire, se vit arrêté dès qu* il eut décliné son nom et enfermé pour seize mois.

V mviolabilité du domicile n*a pas été plus respectée. Les g^des nationaux, les camorristes, la jeunesse des écoles s'arrogèrent le droit d' envahir les maisons des suspects. Du 1^' janvier à la fin de mars 1862 on fit 1,511 visites domiciliaires dans la seule ville de Naples. On traînait les citoyens en prison en les maltrdtant sans pitié. On a vu un carabinier à cheval conduire un malheureux lié par le cou et ne pouvant suivre le trot de la monture; des détenus entassés sur une charrette où on transportait pêle-mêle avec des voleurs deux religieux. Un jour, le peuple a dû s' ameuter pour soustraire un prisionnier aux brutalités d' un gendarme qui Tavait attaché à la queue de son cheval. Les autorités ne donnent pas meilleur exemple : le questeur (préfet de police) M. d'Amore blessa lui-même du bout de revolver un certain Tancredi qui refusait de s'avouer coupable de complot bourbonien. Ce préfet, magistrat sorti de la révolution, n' ambitionne qu'une gloire : il l' a déjà obtenue. Les officiers qui avaient combattu sur leVulturne et le Garigliano, malgré les capitulations de Gapoue, de Messine et de Gaëte, au lieu de se voir incorporés dans les rangs de la nouvelle armée ou admis à une retraite honorable, ont été arrêtés pendant la nuit dans leur paisible domi-

cile, entassés sur un navire et transportés à Gfines puis à Alexandrie. On n' a jamais daigné leur Mre connaître la cause de leur arresfiition, le magistrat qui Y avait ordonnée, la sentence qui les vouait à cet ostracisme arbitraire. Ceux qui, fidèles à leur serment, avaient combattu jusqu' à la dernière heure, ont été ar* rêtés à leur retour à Naples, après la chute de Gaëte, et déportés à r île pauvre et aride de Ponza. Il y a plus : on envoya des bâtiments à Civitavecchia y prendre les officiers qui, s' étant réfii^ giés avec leur division sur le territoire romain, avaient été plus tard admis à jouir de la capitulation de Gaête au prix de la ces^ sion de Messine et de Givitella del Tronto. A leur arrivée on les conduisit, ignominieusement escortés, dans les forts de Naples, et après dix-sept jours de détention on les envoya à Ponza, où se trouvaient déjà leurs malheureux compagnons d'armes.

Les Bourbons , IMbnsieur , donnèrent Texemple d' une conduite bien autrement loyale , en 1815, car alors tous les grades de l'armée vaincue furent reconnus. Nos officiers invoquent en vain leur capitulation : on redoute l'élément napolitain , et on veut récompenser le piémonlais. Plusieurs de ces infortunés sont aujourd* hui relégués dans leur pays natal où l'absence les avait fait oublier , ou bien dans des places fortes où ils manquent de tout. En rentrant dans leurs foyers , les soldats ont été insultés , maltraités , emprisonnés tantôt par les ultrà-bourboniens, tantôt par les autorités elles-mêmes ; heureux ceux qui ont pu prendre la fuite. Trois ans de domination piémonlaise se sont déjà écoulés, et les arrestations arbitraires n'ont pas cessé. On ose même justifier ces attentats , on vous dit qu' il y aurait ignorance , rigorisme à vouloir les condamner d'après dés règles qui ne peuvent être observées que dans des temps où l'ordre est rétabli . . . qu' un peuple qui veut assurer sa liberté doit se prévaloir de tout ce qui peut tendre à ce but , etc. Ce sont là les maximes des hommes du pouvoir et surtout du préfet de police de Naples. Et ces hommes qui s'écartent à chaque instant des formes prescrites par la loi et de toute règle de justice et de morale , se vantent d'avoir soustrait le peuple à l'ancienne tyrannie I

Le gouvernement piémontais ne s'est jamais Mt scrupule de violer le secret des lettres. Que de fois des carabiniers postés dervière les grilles du bureau n'ont pas arrêté ceux qui muaient réclamer une lettre suspecte, une lettre adressée de Malte, de Mar* seille et surtout de Rome , et dans laquelle on avait trouvé quelque phrase amphibologique, Texpression d'espérances de familles, d'un vœu! Le procès contre M. le duc de Gajaniello n'eut pas d'autre cause: il est vrai qu'on fut contraint de reconnaître son innocence après une détention de huit mois. Le procès du marquis Spavenla avait commencé par uue lettre énigmatique surprise sur un paysan , lorsqu'une lettre surprise à la poste avait déjà mis la police aux aguets. Après une longue détention et un jugement solennel , sinon impartial , il fallut aussi se résigner à 1' acquittement. Des faits analogues se sont produits dans un grand nombre de localités. Parfois on a fait écrire des lettres par des agents provocateurs pour avoir des réponses à faire figurer comme pièces de conviction. Tout cela est si vrai que le cabinet de Turin , accusé de la violation du secret des lettres confiées à l'administration , ne se défendit qu'en refusant à la Chambre la présentation des documents. Et c'était ce même cabinet qui se disait entravé dans la répression de l'insurrection napolitaine par son respect de la légalité et des garanties constitutionnelles I

C'est ainsi, Monsieur, que, sans compter le nombre des détenus dans les prisons militaires (elles sont encombrées), la population des prisons civiles a été parfois de plus de 30,000, chiffre qui ne fut jamais atteint par le passé en comptant tous les prisonniers ordinaires et politiques écroués en cinq ans. Dans le budget de l'année courante on a demandé une augmentation de fonds pour les prisons, en portant le chiffre des prisonniers pour toute l' Italie à 32,023. Mais un député du parlement italien,^ en prenant comme moyenne la moitié des 2,400 prisonniers de Salerne, a porté le nombre des détenus, pour les seules provinces méridionales, à 23,000. Les lenteurs des jugements y doivent contribuer encore. Dans la seule province de Salerne, en 1862, sur 1,800 prévenus, ils n'en fut jugé que 100. Une lettre d un général piémon-

tais, publiée par les journaux, annonçait qui les priscms delapro-* Tince de Basilicate regorgeaient de gens dont la justice ne savait que faire, leur inscription sur le registre d'écrou n* étant acam" pagnée d'aucun procès-verbal, constatant le motif de leur arreS" lation.

Et quelle garantie trouvent les accusés dans les magistrats, dans le jury? Aucun prisonnier accusé d' un crime politique ne peut attendre d' eux un jugement impartial. Les vainqueurs ne doivent jamais être appelés à prononcer sur le sort des vaincus, à plus forte raison de ceux qui n' ont pas pris part à la lutte. Or les magistrats sortis de Y urne dictatoriale ou de Y urne ministé* rielle de Turin annoncent, à peine assis, le sort de Y accusé. Les jurés ont les yeux fixés sur le président : le président est Jupiter qui remue tout d' un signe de tête. La rédaction des listes des jurés est souvent contrôlée par les autorités administratives, qui usent sans honte de tous les avantages que la lettre de la loi donne au gouvernement. La liste des jurés est dressée chaque année pas des syndics nommés par le gouvernement, mais elle est susceptible d'additions ou de retranchements par les préfets. A répoque de la session, une commission administrative prend sur cette liste un nom par chaque série de quatre cents inscrits ; le préfet et le conseil provincial parcourent cette nouvelle liste et ont chacun le droit de rayer un quart des noms. Enfin, on tire au sort trente noms, parmi lesquels le ministère public peut en récuser huit, de même que l'accusé. Il ne peut résulter de toutes ces radiations qu'un jury obéissant, zélé, et point scrupuleux dans les procès politiques. En général, les jurés sont des hommes de partis retirés pour un moment delà société par des préfets dévoués au gouvernement et à leur propre fortune. Sachant qu'ils vont se confondre de nouveau dans la multitude ils ne sont retenus par aucune honte, par aucune responsabilité, suivent sans scrupule la direction des magistrats ou les inspirations du parti, et s' empressent, ou par passion politique ou par crainte égoïste, de justifier toutes les oppressions du pouvoir. G' est devant ces jurés passés au crH)le de plusieurs radiations administratives que sont traînés

les accusés politiques snr le sort desquels ils doivent prononcer par on oui on par un lum, sans être obligés de jnslifi^ leurs décisions. Les Assises, en province, ont quelquefois jugé SO et même 100 accusés à la fois, et le jury a dû répondre à 7,S00 questions dans une seule cause ! Et combien de faux témoins ne comparaissent ils devant ce jury , pour obtenir le pardon ou la faveur du pouvoir t Combien d' autres lamentables faits n' aurait enregistré votre Berenger s' il eut pu connadtre les verdicts du Jury napolitain !

Les condamnés n' obtiennent que les regrets universels, pieux et secret hommage rendu à la vertu ou au malheur, mais les jugements restent toujours ce qu'ils sont : la passion sans la vérité et la force sans le devoir. Est-ce un magistrat consciencieux qui a condamné le comte de Ghristen aux galères? Le chevalier Gabriel Quattromani, littérateur aveugle et plus que sexagénaire, avait confié à la princesse Sciarra partant pour Rome des lettres cache* tées, dont deux exprimaient en chiffre des vœux et des espérances qu' on ne pouvait qualifier de coupables qu'avec beaucoup de bonne volonté. Le vieillard, traîné devant les Assises, avouait avoir remis des lettres, mais niait les deux incriminées, qu' il Im était impossible, à lui aveugle, d' avoir vu mettre dans le même paquet. Or, la princesse fut acquittée et le vieillard ayeugle fat condamné à dix ans de réclusion. Ah ! si une ancienne cour criminelle eût raisonné ce jugement ! mais le jury ne prononce que sur son honneur et sa conscience. Talents oratoires, logique, passion, tout est inulUe. Votre mâle raison, Monsieur, la hauteur de votre intelligence, l' inépuisable verve et le prestige de votre éloquence échoueraient devant de pareils magistrats ; vous ne pourriez pas même leur dire: frappe, mais écoute. Peut-être est-il plus juste de s'en prendre au temps qu'aux hommes : l'abaissement des caractères suit toujours de près les troubles civils.

Devant cette justice populaire sont traînés parfois des accusés qui dominent leurs juges de toute la hauteur de leur dignité, et qui repoussent tout moyen de défense comme -indigne de leur position d'opprimés. Ils se laissent accuser de consphration, couvain-

' cre et condamner sur des motife si frivoles que l'esprit de parti et l'esprit de chicane eux-mêmes en ont souvent rougi. La plupart sont des martyrs obscurs qui ne songent pa» à se faire un mérite de leur dévouement, qui savent, que, quand même le jury rendrait un verdict de non-culpabilité, la prison les attend toujours. On n' a pas abrogé, que je sache, Tordonnance de M. Conforti, autrefois ministre de Garibaldi, et maintenant président de cour de Cassation, qui prescrit aux gouverneurs des provinces de retenir sous les verroux ceux que les magistrats auront déclarés innocents ; on doit attendre le bon plaisir de la police. En Angleterre, en France, en Belgique, partout, le plus misérable ouvrier, le paysan attaché à sa charrue jouit sous l'égide de la loi d'une entière liberté; envoyé aux Assises, il est sûr d'y comparaître dans trois mois et de recouvrer immédiatement sa liberté si on l'acquitte. A Naples, sous le gouvernement italien, des hommes distingués par leur nom, par leur fortune, parleur savoir, par les fonctions publiques qu'ils ont exercées, sont arrachés de leur domicile, tantôt exilés, tantôt jetés en prison, et si, par exception, leur innocence est proclamée par les magistrats, on les laisse pourrir in-

I définiment dans leur cachot. Le peuple a le sentiment profond de la justice; il la sent vivante et lumineuse dans sa conscience, celte

I justice absolue comme Dieu même; le gouvernement moralisateur lui seul, ne la tient pas pour nécessaire à la société civile. 11 n'a fait que substituer la justice privée à la publique, et pas un acte de clémence jusqu'à présent! Ah, que je me sens pris d'admiration pour cette vieille barbarie que le gouvernement de Turin a voulu faire disparaître !

Albano, le 18 septembre 1863.

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