‹ Lettres napolitainesChapitre 16 sur 27 · ÉDUCATION · texte numérisé non relu

ÉDUCATION

A MONSIEUR F. 6UIZ0T, MEMBRE DE L INSTmiT A PARIS

Monsieurj

Il n'est pennis à aucun pays de séparer complètement ses destinées littérsdres de ses destinées politiques. Les vicissitudes cruelles que le royaume de Naples a traversées pendant plus d'un demi-siècle y ont toujours mis la pensive à une sérieuse et solennelle épreuve. Àù commencement du siècle, l'œil le moins exercé eût pu voir qtie le génie et la science n' avaient pas survécu à l'état de choses qui leur avait donné naissance. Les grands hommes dont le talent avait répandu tant d'éclat sur le royaume au XYm® siècle, et qui avaient été formés dans des jours fortunés, n' avaient point laissé d' héritiers. Néanmoins , sous la conquête française , on pouvait encore apercevoir des restes de grandeur, de splendides débris , de magnifiques ruines , comme les murs noircis d'un édifice que la flamme a consumé. Peu après, les hommes les plus versés dans les sciences et les lettres se proposèrent de relever ce* que la tourmente avait abattu. La littérature née de cette tentative et qui, dans le principe, avadt montré plus d'esprit et d' habileté que de dignité et de patriotisme, mit bientôt au dessus du pouvoir la souveraineté de l' indépendance , de la justice et de la raison : si elle avait perdu en profondeur, elle avait gagné en étendue et en superficie. Sous la restauration, cet-

te littérature tenait à créer l' aristocratie de Y intelligence. Les âmes se retrempaient par le retour vers les idées sévères de nationalité, de monarchie et de morale qui s' opéra de toutes parts. Tout semblait facile alorl^, tant il y avait d'union dans les esprits et de bonheur dans les circonstances ! G' était la restauration mo* derne d'un temple antique.

La révolution de 1820 provoqua un débordement d'activité intellectttdle et Tapparition d'une foule d'écrits brûlants, mais peu à peu le mouvement intellectuel reprit sa marche interrompue, et r esprit de la restauration put renaître. Le gouvernement y contribua en réorganisant les lycées, en autorisant des sociétés littéraires, de sciences, de médecine, de droit, d'agriculture; en créant des centres d' instruction et de civilisation dans les provinces , des écoles pour Y instruction de l' enfance, des collèges pour initier l'adolescence à la littérature. Il y avait l'Université pour dispenser r enseignement supérieur , et Y Académie royale pour couronner les travaux. Il y eut en 1830 un retour manifeste à toutes les inspirations généreuses, et de nobles efforts dans toutes les branches du savoir^ dans les sciences physiques et naturelles, dans rhistoire, dans la jurisprudence, dans l'économie politique , dans les sciences morales. Les circonstances étant favorables, ce mouvement s' étendit depuis avec une modération qui était le metileur présage de sa durée.

Hais les deriûers filets de ces sources si vives et si abondantes ne vont-ils pas se perdre encore dans les sables? L'activité intellectuelle qui a survécu dans le royaume à bien des déceptions, résisté à toutes les rivalités, défié les entraînements passagers de la gloire militaire et les perturbations civiles, pourra-t-elle survivre à la ruine de la monarchie et à la perte de 1' indépendance nationale?

Il est dans la nature même d' une révolution d' entraver le progrès des lumières ; les crises politiques sont aux lettres et aux sciences ce qu' un orage est à l'atmosphère. Il n' y a que la paix, pour développer la somme d' intelligence d' un peuple, parce que la littérature subit toujours T influence des passions, des actions ,

des pUddis et des dcndenra de eeaxqqi la oaHiTeiil. Ceux qui disent que les temps d' éoiotioiis politiques produisent les ceovres éminentes et originales, confondent les lettres et les arts avec le génie qui se fraie une route à travers toxïÈ les obstacles d' une époque. Dante éprouvé par la persécution, Y exil et la pauvreté ; Milton éprouvé par les souffrances, le danger et la cécité purent méditer des chants sublimes et saints au milieu des effervescences politiques de leur époque , comme ils Y auraient fait dans des temps parfaitement calmes. Mais la pensée, qui craint le bruit des armes et le conflit des luttes civiles, ne déploie guère ses ailes an milieu de Y ébranlement de la soâété. Quelle splendeur les littkatures anglaise et française ont-elles eue pendant la révolution? En temps de crise sodale, les écrivains ne songent guère à réclamer du public une attention absorbée tout entière par les événements et qui leur serait reAssée à coup sûr. Une génération qui subit une révolution est presque toujours insensible à la gloire des lettres. En Angleterre, par exemple, le règne de Charles 11 fut stérile et les beaux modèles ne se produisirent que soi£s la reine Anne. La révolution passée, le calme rétabli, F espérance renaît et les esprits peuvent revenir à) leurs anciens travaux et aux paisibles préoccupations du passé. C'est ainsi que la littérature fleurit de nouveau, en France, sous la restauration.

La littérature , presque toujours responsable des perturbations sociales, travaille, au moment de la restauration, à modifier les idées et à purifier les sentiments : la raison et la science réparent alors 1^ ravages auxquels on les a vues contribuer. La plupart des écrivains ont à faire oublier les excès où ils se sont précipités par entraînement. Ce sont eux qui commandent alors la réserve à la philosophie, à Y histoire , à Y économie politique et surtout aux œuvres d'imagination. Mais quand une perturbation sociale affitiblit le sentiment moral d'un peuple sous le coup d'une transformation profonde, quand un peuple perd son individualité, les lettres ne peuvent devenir, si tant est qu'elles le deviennent, qu'un art libéral comme au temps d' Auguste. Elles demeurent étrangères aux intàpôls de la politique et^de l'Etat. Les savants sercwt

oéGossairwMAt régnés loin des intérêts aetife delà ?ie, ils i'«ih ront pkis la passion du bien public par Y espoir d'y contribuer. Ce sera alors la littérature de Y Irlande ou de la Pologne. Cette dernière n'^ vécu, pendant près d*un siècle, que sur la terre étrangère. Il n' y aura que dé brillantes individualités; plus d'aspiration à r avenir, parce qu' m ne pourra plus donner d' impulsion à la r^éneratien du pays. On ne s' exposera plus pour mériter r estime publique , car la faveur piddique ne sera {Ans là pour enccmrager de tels elBbrts ; on ne songera plus aux gloires du passé. L' esfnt national est en rapport direct avec la vivadté des souvenirs nationaux.

Les institutions civiles détruites , la civilisation , qui est aussi un produit du sol, doit d'ailleurs s'arrêter. L'indépendance de la pensée une fois compromise, F harmonie de la littérature avec les sentimfflts du peuple sera rompue , et on ne pourra plus confon*dre, comme au ÎVP siècle, la littérature avec ladvilisafion, on ne pourra plus la populariser dans le& dasses inférieures.

G' est ce qui se passe déjà dans les Deux-SicUes.

On espérait que le gouvernement italien , qui se posait en réformateur , s' efforcerait de ramener les institutions napolitaines à leur splendeur première et encouragerait le mouvement intellectuel ... G' était bien mal connaître les desseins de Y absorption piémoBtaise. La situation des hommes de lettres devint aussi fausse qpie celle des hommes politiques ; on entendit bientôt leur bizarre concert de louanges exallées et de critiques amères , dans une partie de l' Italie plus adulatrice encore que la Grèce. Hais r encens qu' ils prodiguaient au nouveau régime et les malédictions dont ils accablaient le pouvoir déchu , ne devaient pas les sauver!

La politique des prudents, depuis Auguste jusqu' à nos jours, a toujours été de déguiser des actes de vigueur sous des formes po* pulaires ; la politique du Piémont a été tout opposée. Il se dit que, pour assouplir les volontés , il fallait détruire, et il se mit à l'œu^ vre avec la précipitation d'un pouvoir qui craint de ne pas durer, avec r irréfl^on et la brusquerie du sectaire , non avec laprut

dence du législateur. Il ne tint compte ni des exigences da passé, ni«des £eiits, ni des résistances , jugea tout, un passé avec une fotuité inconcevable, et ne fit grâce à rien. On commença par suppriiner T Académie royale de Naples, dont faisait partie cette Académie d' Herculanum qui avait su , par son immense érudition , forcer l'antiquité à nous révéler tous ses secrets ensevelis sous la cendre et la lave ; T Académie royale , à laquelle les meilleurs écrivons d'Europe étaient fiers d'appartenir/ On dispersa même FUniversité de Naples^ fondée par Frédéric II de Souabe à une époque de ténèbres ; on y supprima entre autres chaires celle de théologie , on destitua brutalement plusieurs professeurs. Des hommes remarquables par leur savoir furent remplacés par d'autres qui n'avaient que le mérite d'avoir été conspirateurs ou exilés et qui cumulèrent plusieurs chaires pour doubler leurs appointements. Plusieurs sont en même temps députés aupariement et professeurs! La jeunesse a réclamé et s'est même soulevée en vain, comme on l'a vu à Palerme , contre un pareil état de choses. Les Universités sont à peu près désertées par les professeurs et profanées par les étudiants : ainsi , celle de Naples , qui comptait en 1861 et en 1863 9,3»5 étudiants, n'a délivré en 1863 que trois inscriptions , bien que la loi permette de se présenter aux examens sans inscriptions préalables.

Peu après, on abolit l'Institut des beaux-arts sur le simple ordre d' un proconsul piémontais. On nomma un nouveau Directeur du Musée des beaux-arts, un patricien qui fit briser les modèles des fameux chevaux de Ganova, parce qu' ils représentaient deux rois de la maison de Bourbon ! Au lieu d'un de ces anachorètes de l'érudition pris dans l'Académie d'Herf^ulanum, on nontma Directeur des musées nationaux le romancier Alexandre Dumas qui s'installa dans un palais royal, trancha du prince, eut des équipages et une meute, et reçut la mission de diriger les fouilles de Pompéi et la publication d' un ouvrage archéologique ! Nous avons vu la destruction de l'Académie, nous ne larderons pas à voir diserts et dépouillés ces musées où le monde venait admirer les restes de Y anci^ne civilisation. Les Napolitains , placés au mi**

lieu des trésors enfouis de la civilisation grecque et romaine, ont toujours étudié l' antiquité avec ardeur, et surtout les monuments de Poinpéi et d'Hereulanum. Plus on a fouillé notre sol, plus on en a exhumé de che&-d*œuyre : le gouvernement des Bourbons n'avait cessé d'encourager ces recherches, et Naples, dès le XVIII* siècle, était un foyer de lumières archéologiques pour le reste de l'Europe. De nos jours, Pompéi se ressent de l'annexion et de la conquête. Un conseiller de la Lieutenance piémontaise y a dérobé, en partant, des statuettes de bronze ; le gouvernement y a Élit détacher une admirable pemture pour la transporter à Turin. Une statue découverte à Pœstum a pris la route du nord; quantité d'objets précieux ont été offerts à de hauts personnages, souvent même sans le consentement du gouvernement. Un personnage étranger s'est approprié les antiquités trouvées dans, des fouQles exécutées à Gumes, par son ordre; un autre, étranger aussi, ayant loué les terrains voisms du chemin de fer y &it fouiller pour son propre compte. Le gouvemen^nt qui permet ces profiinations ferme aussi les yeux sur certaines jongleries pour le moins assez singulières. Ainsi, tout dernièrement, on a répandu le bruit de la découverte d'une tasse d'or très-remarqu2d)le, puis il a bien Mu avouer que cette trouvaille avait été organisée par un directeur ambitieux d'accord avec un artiste. Sans les murmures du peuple, on aurait emporté à Turin les portes de bronze du di&teau-Neuf , ce chef-d'œuvre du XV"^ siècle.

Le passé ne doit plus revivre, mais l' avenir, au moins, quel sera*t-il? Toutes les illusions à cet égard se sont évanouies. Le Piémont a repris le système de la conquête espagnole. On a désorganisé le Collège militaire, fondation de Ferdinand IV, transformée en 1811 en école polytechnique, et où la jeunesse venait de toutes les parties de l'Italie étudier l'art militaire; l'Ecole militaire de Maddaloni a été dissoute ; le collège civil, qui y était établi depuis plus d'un demi-siècle, abandonné. En 1862, il y avait 15 professeurs et 2 élèves. Les parents aiment mieux voir leurs enÊints en proie à l'ignorance qu'au vice. Turin, il est vrai, envoya un jour un inspecteur des études à Nafdes, et ce M» Lavia

qm devait réorganiser les coHèges s'empressa de leur imposer... ses institutions et ses livres. Des collèges tenus par les ordres religieux disparurent tout à coup avec ces ordres. Telle a été, entre autres, la destinée du collège et des écoles des Jésuites, où se conservMent les belles traditions de Y éducation classique. Le gouvernement n* a eu garde de respecter le GoHége de Marine, ancienne institution de Charles HI, pépinière d' officiers si distingués qu' ils avaient pu combattre avec honneur à côté des Espagnols, des Français et des Anglais. L' Ecole des Pmls et Chaussées, établissement scientifique qui n'a jamais eu*son pareil en Italie, est menacée : on a déjà suspendu, depuis trois ans, les examens d'admission. Beaucoup d'instituts privés (et il yen avait un grand nombre ) ont dû fermer leurs portes : Y émigration des familles aisées et les troubles incessants de la ville leur ont porté un coup £sttal. L'enseignement privé (dans le^el le gouvernement n>vait autrefois aucune ininnixtiôn ) est aujourd'hui rendu impossible.

La licence ne tardera pas à produire un de ses effets ordinaires: lîi dégradation morale*des femmes." A l'époque où tous les intérêts respectables recevaient une protection également éclairée et féconde, r éducation des femmes, à Naples, était particulièrement soignée, et peut-être plus cultivée, proportion gardée, que celle des hommes. Plusieurs napolitaines se distinguèrent dans les lettres et surtout dans la poésie , toujours si sympathique aux femifles. Leur vie s' écoulait dans la pratique des devoirs sérieux de la famille et dans des jouissances littéraires, sans etfvîe , sans vanité. Qu'est devenue, depbis, cette éducation des femmes, si essentielle à toute société ? Les deux pensionnats royaux des jeunes fflles de la noblesse et de la bourgeoisie ont reçu un coup terrible le jour où des gendarmes sont venus en expulser les institutrices, parce que les pensionnaires avaient brisé un buste du roi Victor-Emmanuel ! Plusieurs élèves ont été chassées , d' autres retirées par leurs parents. Les autres instituts de demoiselles soni^ presque tous fermés ou déseris. Les écoles primaires et secondaires n'ont pu se soûtebit' , faute de fonds , et vous n' en trouvere^i pas une

dèiiis tontes le^ commîmes du royaume. L'Â^ed'eiifiiiicé et fêlablissement des Orpbelmes du choléra, eâtretouug par le£( subT^nlions de la noblesse, n' existent plus. La résolution, q« a promis avec faut de fracas une foule de créations, n' a pas encore ms la main à r œuvre: elle ne s' entend bien qu' à détruire.

€' est ainsi que le gouvernement de Tiirin , sous prétexte de Mre reverdir l'arbre, a mis la cognée aux radnes. Que dirait-on, euFitace, d'mi régime qui abolirait Tlnstitut, l'Ecole pc^ytechuique, l'Ecole de Saint-Cyr, sans les remplacer? Que dirait-on, en Angleterre , si vn voyait fermer les Universités d' Oxfwd et de Cambridge pour peupler celle de Dublin? Et l^en, tous les établissements Mtéraires du royaume de Naples ont été sacrifiés au Piémont, à cette Béotie italienne! Qu'arrivera-t-il, quand le temps des vengeances politiques sera passé, quand^au lieu de démolir, on songera ( si jamais on y songe I ) à recobstruire ? S' il est vrai qu' il s' opère au sein des sociétés des changements graduels et presque imperceptibles qui affectent le bonheur d' un pays d' une manière bien plus puissante que les révolutions politiques, que doit-on attendre de cette démolition qui a touché précipitamment et témérairement à tous les intérêts du présent et de l' avenir?

Aussi , voyez les résultats ! depuis trois ans , il n' y a plus de littérature dans le royaume de Naples, pas même de celle qui a r humiliante prQ^ention de soutenir le nouveau régime. Si le ciel eût continué de protéger les progrès de l'esprit humain dans toutes ses directions et n' eût pas aveuglé les hommes , les opinions réformatrices sans violence , modérées sans arbitraire , libres sans licence, eussent fondé et légué à la postérité une œuvre solide et lumineuse : au lieu de cela, la révolution et la conquête ont jonché le sol de ruines. En trois ans , on n'a publié à Naples que des brochures, la plupart sans importance, misérable indice de l'effervescence des esprits, œuvres de folliculaires qui ne savent rien pardonner an malheur, aigres polémiques qui ne passionnent pas même les contemporains I On dirait que V intelligence en proie à trop d'orages et au milieu de tant et de si rapides vicissitudes, a perdu toute sa clarté^ et se tient à T écart pour échapper aux

influences da tonps et au ravage des idées dominantes. Pas d'en* vrages sériera , pas d'œuvres d' imagination, pas même d' hymnes à la louange des nouveaux dominateurs !

La source de Y invention (fans les arts semble tarie, comme si les nobles muses avaient i)risé leur ciseau , leur palette et leur lyre enchanteresse. En pouvait-il être autrement, puisqu il n'y a plps de cour pour protéger les beaux-arts et pour féconder le ta* lent, comme par le passé? En trois ans , on n'a vu éclore à Naples (ni même en Italie) aucune œuvre digne des couronnes de la renommée. Toute une pléiade d' artistes s* est éclipsée comme par enchantement , depuis Y émigration des patriciens qui Y accueillaient dans leurs salons et de la cour qui fécondait ses inspirations.

Rome, le IB^jifin 1862,

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