LA LITTÉRATURE
AU MÊME
Monsieur^
Il est impossible de méconnaître l' influence de la littérature sur les esprits. Or, il s*opère dans le royaume de Naples un rinyersement total d' idées morales , il y déjà toute une révolution accomplie dans les âmes. La littérature ne peut être que mauvair se quand elle n' est plus la sauvegarde des mœurs qui Y inspirent. Car les m<Burs se reproduisant partout dans les lettres , la littérature ne puise ses beautés durables que dans la morale la plus délicate. Tant d* événements accomplis en peu de temps par la force , tant de sentiments généreux devenus objet de moquerie et de mépris, tant de crimes absous par le succès doivent la corrompre et l'affaiblir. Elle aspire depuis trois ans à devenir popu* laire et licencieuse.
Les époques de conflagrations politiques , favorables peut-être à r historien et à Tobservateur philosophique, ne le sont point, à mon avis , aux auteurs dramatiques. Le théâtre se lie à tous les événements qui constituent la vie sociale, et les écrivains ont toujours proclamé que le théâtre est. un moyen d' influencer les mœurs. Les démocrates convièrent de tout temps le peuple px représentations scéniques. Le XYIIP siècle s' est attaché les clas*
ses iofoieures par le théâtre, an «mmencemait du siéde, eu lui dtHuuiDt des spectade^^ratnits, la populace de Nsqples allait devenir ceUe des Césars. Ce ne fut que^ilns tard qn' <m s' interdit ce moyen de popularité. Le ns^wlilain a toujours aimé le théàtreà la fidie. Mais à Najries , sous un ciel riant qui ciiYdt^pe les olijets de si splendides dartés^oàrair dusw estembanmédeparfimis, où tout est harmonie, il fout au théâtre des couleurs brillantes, naïves , gracieuses , des œuvres élégantes. Le drame a besoin de rester intimement uni à la religion, le théâtre n a d' existence po^ pulaire que sous la condition de reproduire la foi du peuple.
Qr, la conquête, qm s'annonçait conmie venant moraliser les Napolitains, encouragea dès le principe le dévergondage des théâtres. Ceux qui plaçaient la conscience dans le dévoûment au pouvoir , firent représenter des drames pleins d' allusions politiques, dont le public révolutionnaire avait le secret, et des portraits qu' on se Êdsail une joie puérile de reconnaître. La démagogie appelant toujours le peuple aux représentations scéniques, cm donna des drimes égrillards qui n'avaient d' antre m^te qu'une scandad^ih se immoralité* Les artistes corrompait les spectateurs , et les spectateurs les artistes. Bientôt a^ès, le £anatiane et l'incrédalité enseignèrent au peuple que la religion ne saurait être qa' une infirmité de r âme. Le cafiiolicisme fut assailli, par tous les talons rouges de la dramaturgie révolutionnaire, de sarcasmes eyinques Amt Diderot lui-même aurait souri de méfuis et de dégoût. C ètaient les cardinaux, c'était le Pape, c' étaient |es martyrs et les saints qu' on traînait sur les taréteaux. Le mérite de ces sortes d'ouvrages n'est d' ordinaire que dans la malignité, mais ils smr-* vaient à répandre le matérialisme dans les rangs du peuple, à fistire la guerre à Rome. Ne laissa-t*on pas la populace de Lwdres brûler Y eflSgie du Pape ? Pourquoi la populace cte Y Italie resterait-elle au dessous de Y anglaise ?
Cependant, la lioence des représentations pouvant éloigner (^ théâtre les honnêtes gens, le gouvernem^t permit de colporter dans les rues et dans les lieux publics les livres les plus obscènes et les plus immondes. Le g^ire dramatique, créé pour une so^
— Itt —
té oà laioaMfe das individu ne lit pas, perd tous les jcnns de son influoiee et de sa popolarité par la diflottcm des Imnîères. la presse Tint donc en aide aux drames orduriers et inrédigieiii:. Des criears publies yeadent dans les rues d' abominaUes pampUets, d'ignobles et repoussantes gravures sont étalées aux devantmres des magasins. On déverse le ridicule sur tout ce qui est digne de respect, sur le malbeur même. D y a toujours de la no^ blesse, pour un gouvernement, à ne pas Isasser insnlter un adversaire tombé, nuds ee gouvernement né d'une conquête dont la rapidité à paru tenir du prodige, si impitoyable quand il sévit contre tout regret du passé, laisse, depuis trds ans, imprimer «et drcul^ ces infiimies. On avait pompeusement promis de relever la cradition morale et ioteHectuelle du peuple napolitain ; au lien de cela, on a corrompu les mœurs publiques et privées et mis obstacle an progrès des lumières.
Ce qui se passe à Naples a peu de retentissement en Europe : la presse et la télé^aphie privée, si longtemps complices de la eoQSfriiration piémontaise et qui Êtussèrent autrefois Y opinion de r Europe sur la situation du royaume, ont maintenant adopté la complicité du silence. On a prêné les inappréciables bien&its qui devment indemniser les Deux-Siciles de la spoliation, des ruines et du sang répandu: c'étaient l'unité et la grandeur de l' Italie, la.prospérité et la liberté, la liberté de la pensée «t la presse avant tout. Or, ceux*là même qui ont proclamé la liberté ont constitué l'arbitraire. La liberté n'a été accordée que poiur assurer le triomphe et le despotisme d'une seule opinion. Le nouveau pouvoir a créé des journaux qui Y encensent, qui flattent le succès, et qui accablent les vaincus de leurs satires, métier de valets qui, selon le gouvernemrat, peut s' appeler (Buvre de patriotisme.
Au moment même où tant d' atteintes portées au c(Bur de la nation causaient une douleur profonde et générale, quelques esprits d' une trempe plus vigoureuse n'avaient pas désespéré, sinon d'affiranchir, au moins d'améliorer le sort du pays. Et comme, dans tous les Etats, la force d'impulsion et de résistance est
aa cenfre, c' est dans la capitale qu' ils fondèrent des journaux. Las de leur silence et honteux de ne vivre que pour eux-mêmes, ils se proposèrent de limiter leur opposition à déplorer ou à défendre. Ce n'est pas que» même à notre époque d'affaissenoient des consciences et d' ingratitude politique, on ne rencontre çà et là de nobles cœurs et de courageux écrivains, mais ils croient préparer de loin les esprits en ne soutenant pas ouvertement la cause populaire. Le pouvoir actuel ne veut pardonner au talent que s* il abdique son indépendance : il a trop besoin d' inspirer la crsdnte pour tolérer en aucune manière la liberté de la pensée. Il ne veut que des écrivains assouplis qui se placent sous sa direction, qui recherchent son patronage, qui sentent le besoin de flatter, de ramper. On ne doit pas même respirer T orgueil de Y opprimé : ce serait le bruit sourd du flot qui annonce^la tempête. Les journaux légitimistes ou supposés tels étaient donc les seuls dangereux, parce qu'eux seuls parlaient au peuple ; aussi les rédacteurs et les gérants se Virent-ils bientôt appelés devant les magistrats, condamnés à des amendes énormes, eipprisonnés. La presse ne peut pas mettre le doigt sur les plaies du pays.
Cependant, Monsieur, le pouvoir ne tarda guère à se passer de ces simulacres de justice. On supprima arbitrairement quelques journaux et on incarcéra les gérants sans aucun mandat judiciaire. Il y a plus: on déchaîna sur les imprimeries des hordes de sicaires, de sbires, de camorristes et d' étudiants, qui brisèrent, les presses, assaillirent* les , ouvriers et mirent le feu aux journaux. C* est ainsi qu' ont succombé le Corriere délia Dômenica, la Gazzetta del mezzodh, la Stampa méridionale, YAurora, V Araldo catloUco, Y Equatore, le Yeridico, le Vemvio, le iVapoli, le Ciabattino, la Croce rossa, la Settimana. . . vingt-sept journaux en peu de temps. Si les séquestres de la justice et les émeutes organisées par le pouvoir respectèrent je Torino, le MacchiaulU, la Tragicommedia, on intimida les rédacteurs au moyen de lettres anonymes ou en les faisant menacer dans les rues par quelque bravo. Il va 'sans dire que leurs plain-
les sont toajoiirs repoossées, et qa'fl leur arrive parfois de devoir payer une amende et aller en prison ponr des articles dont l'émente a déjà fait justice ! Groirie^vons que M. Ottavio Tuppnti, gé^ néral commandant de la garde nationale, a écrit an procureorgénéral ponr lui imposer de redoubler de sévérité contre les jour-' naux de r opposition?
n aurait CaJlu un courage à toute épreuve et une persévérance surhumaine pour continuer à lutter contre les séquestres, les amen* des , les emprisonnements et les guet-apens. Les imprimeurs s'arrogeaient d'ailleurs le droit de refuser leur presse si on ne leur soumettait préalablement les arlicles ! Gomment donc la presse eût-elle pu dévoiler les misères et Toppression du pays, batllçnnée comme elle Tétait? Si on entend parfois les cris étouffés d'un peuple trahi, c*est grâce à la presse républicaine. Le gouvernement de Turin la respecte, et les journaux de l'opposition, tout en les combattant, voient en lui une garantie de la révolution. L' unité italienne étant de généalogie républicaine, il y a amnistie réciproque. Partout , dans la péuinsule , il en est de même : la violence d' un côté, r indulgence de l'autre : on a peur du passé , m est insouciant de l'avenir. La presse étrangère est en général ou mal renseignée ou complice , rarement par pur intérêt politique.
Dans les révolutions précédentes , Monsieur , le royaume avait été cruellement éprouvé , mais il n'avait pas perdu son activité intellectuelle. Les événements qui signalèrent les premières années de ce siècle, la conquête qui avsdt préféré détruire au lieu de réformer , le bouleversement politique de 1830 devaient naturellement réagir et causer uo profond découragement. Mais , si grande que fût la portée de pareils événements sur la situation deà lettres, elles ne furent pas atteintes dans leurs principes essentiels. Âujourd' hui , après la perte de la patrie , la destruction des institutions et l'eDgcurdissement de l'esprit public , attendons-nous à la paralysie et à la mort. Le pays n'est pas dépourvu d' hommes qui pensent , observent et méditent , d' hommes qui connaissent tous les secrets de l'art d'écrire , mais ils se sont retirés de la scène après le dernier.bouleversement. Un jour viendra où la las-
ritade et le dégoût ^ameeéderont à la fiàvre aotnelle, et tsûbchs et vainqueurs eu é|H*ouver<M)t ^alemeot les effets. A|Nràs la destroo tîQn de riDdépendaDce et des institatious nationales , la jeunes- 4Gie qui reviendra de ses égarements se trouvera broyéfe pas ]a révolution avec laquelle elle aura joué. Fût-elle encore ardente et studieuse, où trouvera-t-elle iin enseignement, des encouragements , des exemples? Quelle place tiendra-t-elle .dans la £tmille des écrivams italiens? Cette jeunesse dqnt les travaux ont été ^analheureusement interrompus par la crise révolulionnadre , sera écartée à tout jamais du théâtre ou elle commençait à briller. La nouvelle génération , née au milieu d* un décoiyragemeut profond et général , poura*t-elle se vouw à Tétude et en attendre un heuleux développement? Ne vous semble- t-elle .pas condamnée à s'affisôsser sor elle-même avec une effrayante atonie?
U y aura peut-ôtre encore une littérature , mais ce sera la littérature terne et rampante de cet essaim d* hommes de lettres qui bourdcmnent toujours autour du pouvoir et se mettent au service des événements pour donner raison à la fortune. On s' adonnera aux sciences exactes, à la science médicale , qui tiennent de plus prés à Tutilité générale. Les orateurs, pour mieux soulager la misère et défendre Topprimé, poliront encore leurs discours, comme les sculpteurs polissent leurs marbres. Mais les sciences morales, qui exercent un si puissant empire sur les âmes, qui éclairent, dirigent, fécondent et conservent la civilisation, seront offiisquées par le matérialisme que laissent après elles les révolutions. On prêchera la théorie de Y intérêt, puis, un jour, la chirurgie prétendra Q^pliquer les bîs de T entendement humain. La littérature, s' il en existe encore quelque peu , agira sur les âmes comme le galvanisme sur les ner& : elle les irritera et les tourmentera. La conquête a déjà en peu de temps opéré une transformation étonnante dans les moeurs et dans les habitudes : on a vu T apothéose du régicide , la glorification de la rébellion et du crime , de la poésie sur le sang versé. Si Ton n*y apporte remède, la génération nouvelle entrera dans un monde plus facile que scrupuleux ,
plas ambitieux de fortune qae de grandeur. La société aura remplacé la vertu par les convenances , la probité par les saillies de l'esprit, la morale par l' égolsme et par un épicuréisme dépouillé même de l'élégance. Il n*y aura plus que le seul intérêt du plaisir et par conséquent de la fortune. Quand les jouissances morales n'ont plus d*attrait, l'esprit humain, vous le savez, Monsieur, cherche nécessairement les plaisirs sensuels.
Albano, le 3 juillet 1863.