LE COMMERCE
A L BONORàBLE SU R. COBMN, ESQ. A LONDRES.
Monsieur ,
Vous avez visité, en 1845, Naples, celle terre de nos regrels^ et de nos affections , en venant nous apporter les germes de la liberté commerciale. Vous avez alors pu vous convaincre que ces doctrines avaient été, pour la première fois , proclamées par les économistes napolitains. Vous avez observé à Naples Tessor du travail, de Tindustrie et du commerce. Si vous n'y avez pas trouvé un développement incessant et rationnel de toutes les forces productives du pays , c'est que Tesprit d'association , qui date de^ 1833 , éprouva le contre-coup de circonstances malheureuses et imprévues. Toutefois, vous avez pu voir un gouvernement résolu à suivre la tendance du siècle , qui est d' associer de plus en plus l'activité nationale aux besoins de Y Etat , un gouvernement convaincu de la nécessité d'encourager et de développer l'agriculture , le commerce et Y industrie. Vous avez dû constater le prodigieux accroissement de la puissance productive, le royaume, essentiellement agricole , ayant peu de capitaux à engager dans Y industrie. Quelques manufactures , écrasées par une concurrence d'autant plus sensible que les nouveaux- moyens de comunîcatioa se perfectionnaient chaque jour , ne pouvaient , malgré les encouragements, obtenir la fabrication à bon marché, qui est une nécessité de la civilisation actuelle.
Vous i\ei reconnu , Monsieur , que , n'ayant pas de grandes industries crées à l'abri de tarife protecteurs , le gouvernement
n'était pas hostile à la liberté du commerce. Le côté fsdble de notre législation était Tesprit par trop proteclioDniste des lofs françaises. Néanmoins le gouvernement avait réduit peu à peu les droits de douane, au moyen de traités conçus dans un esprit pratique , large et libéral. Vous avez peut-être remarqué chez nous plus d' hésitation que d' impulsion, mais les réformes étalent pressenties et désirées par le gouvernement. De quelque côté qu'on tournât les regards , il était impossible de n'être pas frappé des immenses progrès qui venaient d'être réalisés : la vapeur et la télégraphie , par exemple. Notre marine marchande était dix fois plus nombreuse qu' au commencement du siècle ; notre marine militaire, relativement imposante. La population avait doublé en cinquante ans , la richesse et les besoins des individus avaient augmenté en proportion. On avait multiplié les commodités et les jouissances, et pu diminuer le nombre et la violence des calamités publiques. C'était là une révolution dont on jouissait avec Y indif* férence qui suit d'ordinaire les conquêtes accomplies. On s'efforçait d'établir une union intime entre les sciences , leis arts et V industrie , surtout en vue de la prospérité du commerce. Le signe évident de la marche ascendante du commerce était dans le nombre des bâtiments nationaux et dans l'accroissement du produit des droits de la douane. Celle de Naples percevait à elle seule jusqu à 130,000 francs par joiu*. Cette branche du revenu public avait augmenté d'environ quatre millions. Le peuple faisait fructifier lui-même ses économies dans la petite culture et le petit commerce. Les seules entreprises pouvant donner lieu à de grandes associations de capitaux étaient les assurances: aussi s'étaientelles rapidement multipliées.
Cependant , Monsieur , à peine l'orage qui gronde depuis soixante-dix ans sur 1' Europe se fût-il déchaîné sur Naples , le ammerce^ plus inconstant que le vent du midi, déploya ses voiles vers d'autres rivages ,
Till, moreunsteady that the southem gale Commerce on other shores display'd her sail.
Gûldsmith ne pouvait prédire plus exactement le sort du corn* merce napolitain.
En examinant la situation économique du royaume vers la fin de 1859^ on y retrouve les alternatives de confiance et de déco|ir ragement que devait produire la mobilité de la situation politique, Notre commerce venait à peine de se remettre du contre-coup de la guerre dltalie, lorsque Tagitation intérieure, présage d* év6* nements plus graves, le compromit de nouveau. La spéculation eut peur des premiers indices de révolution. Les événements de Sicile paralysèrent le commerce avec T étranger, et on ne tarda pas à se trouver bien loin des statistiques de 18S0. Le système de la Caisse d*eseompte ne put raffermir le crédit: on préféra le placement des capitaux dans les fonds publics, car malgré une baisse progressive, la rente 5 7. était encore à 113. Les faillites avaient été peu nombreuses. Le chiffre des importations baissait plus ra* pidement que celui des exportations. La crise pouvait avoir atteint la finance et le haut commerce, mais les classes inférieures ne s'en ressentcûent pas encore dans leur bien-être. Bientôt les craintes ne furent que trop fondées. Les importations devinrent nulles, et on ne constata d'autre exportation que celle du numéraire.
La révolution se sentit elle-même troublée , et, le 10 septem^ bre, Garibaldi prorogea de deux mois les échéances des effets commerciaux. Un peu plus tard , le gouvernement de Turin recourut à de nouvelles prorogations au profit de ceux qui avaient joui de la première. Les faillites se succédèrent, à Naples, avec une rapidité effrayante, au grand détriment du commerce étranger. Les journaux anglais nous ont donné le bilan de la diminution du commerce britannique dans les premières années qui ont succédé à la révolution. La Chambre des Communes a évalué les exportations anglaises, pour Tannée 1861 , à 48,116, 104 fr. et pour Tannée 1862 à 31, 712, 064 fr. chiffres qui accusent une diminution de presque 18 millions. On aurait dû mettre en regard de ces chiffres celui des exportations anglaises dans le royaume des Deux-Siciles avant la i*évolulion I Et quelle n'aura pas été, ea 1863, la diminution sur les fers, sur le lin, sur les aciers» sur la
laine et ]es colons ! Les échanges ont nécessairement souffert. Il faut le demander an dépôt de Malte, à qui le débouché de la Sicile est pour ainsi dire fermé. Naples n* avait certes pas un com^ merce comparable à celui de vos villes manufacturières, mais vous l'avez trouve prospère: aujourd' hui, les transactions sont devenues presque nulles, le mouvement du port insigniflant. Vous n'auriez qu' à entrer dans le premier magasin venu pour entendre les négociants et les fabricants se plaindre amèrement de la situation acluelle. Vos compatriotes, s'ils veulent être francs et sincères, vous diront que, s'ils ont gagné au commencement de laré- Tolulîon, ils ont beaucoup perdu depuis. Les banquiers ne voient plus arriver d' Anglais à Naples, ou du moins très peu appartenant à l'aristocratie. Vos nationaux n'ont plus de ministre à Naples. Les négociants vous avoueront qu ils vendent la moitié de ce qu ils vendaient, même en armes, qui viennent du Piémont. Us vous diront que leurs correspondants ne font plus que des expéditions limitées, avec injonction de retirer tout de suite les marchandises de la douane, de les placer le plutôt possible, et d'en réaliser la valeur. Combien n* a pas perdu le commerce français à la suppression de la cour de Naples, d' un gouvernement princier et d' une haute administration ?
Quelle ressource pouvait retrouver le commerce, lorsquples bâtiments n' étaient plus admis qu' à l' escale de Gènes, afin que la perception des droits de douane se fît dans le voisinage du gou- Ternemcnl de Turin? Les ports do Naples et de Messine furent sacrifiés à celui de Gênes, tandis qs' on faisait peser toutes les charges nouvelles sur le trésor napolitain. La douane de Naples se tînt un jour pour très heureuse parce qu'elle encaissa 15,000 fr. L'abolition de la franchise du port de Messine causa un véritable désastre. Jugez si la marine marchande a éprouvé le contre-coup de toutes ces mesures !
On a remarqué que des dépenses prodigues, de lourds impôts, d^absurdes restrictions commerciales ; et mêmes les incendies et les inondations ne peuvent détruire le capital d'un pays aussi rapidement que les efforts privés des citoyens le constituent. Ce-
pendant , la guerre , la révolte , la persécution doivent entraver , sinon détruire , l'industrie. A Naples la révolution ruina brusquement quantité de fortunes modestes. Le commerce des var leurs mobilières , après avoir considérablement décliné , subit un rude temps d'arrêt. Le monople des produits du Piémont compromit toutes les petites industries du pays. Agitation se traduit en économie politique par diminution de travail et de prospérité. Il se passa à Naples ce qu'on observe partout à toutes les époques de révolution. Les émeutes de la rue et les menaces de la . police obligeaient chaque jour les magasins à se fermer avec précipitation. Où trouver des acheteurs, quand la population a peur de descendre dans les rues ? Les transactions commerciales sontelles possibles , si l'habitant est tout absorbé par la conservation de sa propriété? L'invasion et la guerre civile interrompirent toute communication avec les provinces, où la capitale faisait déborder son activité au moyen de foires hebdomadaires. Les fabriques de draps de Sora durent suspendre leurs travaux dès les premiers jours de septembre, et s'adresser au Roi, alors à Gaète, pour pouvoir se procurer JT l'étranger les matières premières qui leur faisaient défaut.
Au commencement du siècle , Monsieur, le royaume se couvrit de contrebandiers qui neutralisaient les effets funestes du blocus continental. La contrebande devint à peu près 1' unique ressource du commerce , et la morale publique en reçut de rudes atteintes. En 1860 , la contrebande reparut sans que les autcH rites déployassent une grande activité pour la réprimer , et ne tarda pas à s'exercer sur nne vaste échelle. On vit des choses inouïes: les soldats-citoyens favoriser fraternellement les entreprises des contrebandiers , les contrebandiers se présenter aux commerçants honnêtes et pacifiques et les contraindre par leurs menaces à accepter leur services et leur c^oopération. La propriété étant aussi compromise que la justice , le commerce se trouva aussi radicalement atteint que le droit.
La consommation souffrait d'ailleurs considérablement du manque de crédit et de l'absence de la cour, du corps diplomatique»
«l de la presque totalité de la noblesse. La soppressioD et V expulsion de quelques ordres religieux , Y appropriation des rentes ecelésiastiques , Y abolition des ministères et de plusieurs administrations et la destitution d*une fiyule d'employés eurent des effets désastreux pour le commerce et l'industrie. La circulation du numéraire Tenant à cesser , le travail manqua tout à coup à la classe innombrable des artisans.
Partout ailleurs , Monsieur , c'est la plèbe qui , n'ayant rien à perdre , aspire aux cbangemeats violents. Mais le peuple napolitain , content des bienfaits du ciel et du climat , a des sens assez Tifs qui portent à son àme des impressions rapides et nettes par lesquelles il comprend, ' devine et conclut à l'instant. Le peuple de Masaniello, ayant oublié les troubles passés et ne sentant pas les aiguillons de la misère, n' était pas inquiet. Il ne rêvait que fêtes et plaisir, mais il n'avait pas besoin d'un Çoiisée. Mais cette plèbe est, comme partout ailleurs, sensible aux biens matériels. On lui avait annoncé que Garibaldi allait faire de Naples un paradis terrestre; que le prix du pain baisserait à l'arrivée du dictateur, et qu'on ne paierait plus de loyer! C'étaient les promesses fallacieuses à l' aide desquelles on l'avait fait ai^Iaudir à l'entrée de Garibaldi. Vais la réalité ne tarda pas à lui dessiller les yeux. Les décrets sur les salles d' asile , sur la caisse d' épargne , sur l'assainissement des logements, sur l' érection d'une collège pour les fils du peuple ne triomphèrent pas de son indifférence : on aurait proclamé le droit au travail, qu'il ne s'en serait pas ému ! Plus les illusions dont les comités avaient bercé ce peuple avaient été grandes, plus le désenchantement était douloureux.
On était entré dans cette voie de langueur commerciale qui même à la diminution forcée du travail. Des milliers d'ouvriers , de matelots, de domestiques avaient été jetés sur le pavé en moins d' im mois. Les effets du chômage sur la tranquillité publique ne ^sont que trop connus. Le manque de crédit et de commerce , la guerre et les troubles dvSs firent bientôt hausser le prix des blés et du pain. La classe ouvrière accabla les Piémontais de ses imprécations^ les traitant d'étrangers, de lourdauds , de barbares, etc.
Les esprits étaient déjà bien aigris , lorsque le gonvemement dc> créta la fermeture des arsenaux et des chantiers. La flotte fut conduite à Gênes , le chantier de Gastellammare , supprimé , tout 1& personnel , licencié. Les arsenaux de terre , où étaient déposée» tant de richesses militaires , furent pillés sans honte et sans ménagement; 250,000 fusils et tous les canons de bronze des arsenaux et des places furent expédiés en Piémont. Après la chute de* Gaëte le pillage et la destruction ne connurent plus de bornes. Les palais de Naples , de Gapodimonte, de Portici, de Gaserte ^ de la Favorita , riches de tant de n^agniflques œuvres d*arts , de- Tinrent les dépouilles opimes de Turin et des Verres qui venaient à Naples Y un après l'autre y remplir à court intervalle les fonctions de proconsuls. On les voit maintenant se pavaner sur le» bords de la Dora dans ces mêmes voitures de luxe qui servaient autrefois aux pompes des Bourbons de Naples ! Ge qui restait du pillage de Targenlerie des tables royales fut vendu à renchère r les batteries de cuisine furent enlevées et dirigées sur Turin. Tous ces vols avaient lieu en présence du peuple , qui ne se doute pas encore de tous ceux qui ont été commis mystérieusement. Mais c*est lui qui devait en ressentir les effets, puisque des milliers d'ouvriers vivaient de ce luxe et de ces richesges. On licencia l'armée; on émancipait de la contrainte de la discipline environ 100,000 hommes, en les plaçant dans une situation telle qu'ils devaient voler ou mourir de faim. Turin envoya tout à Naples^ les vêtements , les chaussures des soldats , le papier et la cire d'Espagne pour les administrations publiques, le tout moins boi> et plus cher qu' à Naples. On envoya les nouvelles balances et les nouvelles mesures, les bancs pour les écoles, la pierre de construction ! On parlait et on parle encore de travaux utiles : on ne fit que démolir mais les travaux de réédificaiion ne sont pas encore commencés. Ge n'est pas tout : Turin voulut bientôt arrache? au peuple le dernier morceau de pain qu*il pouvait gagner à la sueur de son front. Naples se vit inondé d'ouvriers de chemins de fer^ de porte&ix de douanes , de femmes pour travailler dans les fabriques de tabacs , de démolisseurs , de maçons pom* ouvrir
des rues et même de nourrices pour les enfants trouvés! Jamais les aventuriers écossais ne se jetèrent sur 1* Angleterre avec plus d'empressement et d'avidité. Le sol napolitain devint la Californie de tous ces Irlandais de 1* Italie.
De mémoire d* bomme , il n'y avait jamais eu de grèves d'où- Triei^ à Naples , mais i) en éclata bientôt à Piedimonte , à la Gava, au chemin de fer, à Tarsenal de marine où il y.eat effusion de sang. Les cochers de fiacre se répandirent les armes à la main dans les rues de Naples et de Palerme. Il y eut une grève de portefaix à Messine. Les femmes qui travaillaient dans la manufacture des tabacs, à Naples, se révoltèrent en demandant d' être payées comme les piémon taises. Mais la grève la plus formidable fut celle des balayeurs de rues : ils étaient précédés par les membres d' un Comtïtf cfe J/twanteWo .' Le gouvernement, qui s'était servi si souvent des ouvriers pour exécuter ses coups de main , se trouva sans force pour réprimer leurs excès.
Je prévoyais déjà , l'année dernière , que Naples ne tarderait pas à devenir , comme Manchester , le théâtre de scènes sanglantes. L'établissement de Pietrarsa, unique en Italie et digne d'être comparé aux meilleurs de l'Europe, avait coulé des millions au gouvernement des Bourbons. Les ouvriers dépendaient du gouvernement , vivaient paisiblement de leur travail et étaient en quelque sorte tenus pour employés publics. Le gouvernement de Turin afferma tout récemment cet établissement à un particulier et pour une somme annuelle ne représentant pas même les intérêts des capitaux. On voulait imposer aux cuvrîers une diminution de salaire et un accroissement de travail. Aigris par le long chômage de l' industrie , par la cherté des vivres, par l' incertitude de l'avenir , ces hommes envoyèrent une dépu talion au nouveau directeur qui , pour toute réponse , en donna avis a\i commandant de la garnison de Portici. Trois cents hommes arrivèrent à la hâte et, sans sommation, sans provocation , sans même s'enquérir de ce qui se passait , le commandant ordonna une décharge. Les ouvriers, surpris et épouvantés , s'enfuirent précipitamment : on les poursuivit comme des bêtes fauves à coups^
de fusil , OD tira sur ceux qui s'ètadeut jetés à la mer. Onze morts et un grand nombre de blessés furent le glorieux trophée de cette répression brutale , commise par surprise contre des ouvriers sans défense. L' énormilé même du fait a inspiré l'excuse d' une provocation que toute la presse a démentie. Qu' eût-on dit , en Angleterre , si la troupe avsdt tiré sur les (nivriers de Wolwich » de Leeds ou de Bolton sans la présence d' un magistrat et sans sommation préalable ?
Ainsi , r invasion piémontaise a été fatale à notre commerce. Avec la fédération , nous aurions eu Y unité militaire , une sorte de Zollverein italien , Y unité des intérêts et des forces ... On a préféré Y unité politique à Y union ; on n'a pas accompli Y unité et ou a rendu l'union impossible.
Albano, le 4 août 1863.