‹ Lettres napolitainesChapitre 19 sur 27 · A L HONORABLE SIR B. D ISRAELI, ESQ. A LONDRES · texte numérisé non relu

A L HONORABLE SIR B. D ISRAELI, ESQ. A LONDRES

Jlonsieur^

L*idée d'esquisser le tableau de Tétat fiDancier de mon pays joint au mérite d*être incontestablement patriotique celui d'être parfaitement équitable. Ne voyons-nous pas chaque jour paraître des brochures et imprimer des discours où la situation des Deux-Siciles est méconnue? J*ose donc me flatter qu*en coordonnant mes souvenirs, je pourrai, par les jugements que je me permettrai de porter, réparer, au moins auprès de vous, l'injustice et l'ingratitude de l'opinion.

Les Gnances d'un Etat ne peuvent être appréciées qu' à un point de vue comparatif. Personne mieux que vous, d'ailleurs, ne comprend que les finances embrassent tout , touchent à tout , aux charges , aux ressources , aux moyens de développer la richesse publique, à tout ce qui constitue la force d'un pays. S'il est vrai que l'habileté et la prévoyance d'un gouvernement se constatent par rétat de ses finances , il faut convenir que le système financier du royaume de Naples était bien assis et son crédit solidement établi.

Ce système , depuis cent cinquante ans , a toujours été dé ne pas grever les peuples d'impôts nouveaux , et d'alléger autant

que possible les anciens. La conquête française elle-même n'imposa pas lourdement le royaume ; ' la restauration abolit bientôt quelques unes des taxe^ nouvelles produisant 9,951,69S fr. Les intérêts de la dette publique , à la fin de 1819 , n*étaieut que de 8,680,000 fr. Par suite de la révolution de 1820, l'Etat se vil . obligé de contracter un emprunt de 320 millions et les finances se trouvèrent grevées de 20,763,420 fr. d'intérêt. Mais les taxes auxquelles on eut recours pour feire face aux nouveaux besoins ne furent que de 8,280,000 fr. Elles furent même abolies plus tard en partie, de sorte qu'on peut dire que la prospérîlé nationale seule a porté le revenu public de 64 millions, chiffre de 1815, à 128 millions, chiffre des dernières années. La production en toutes choses avait augmenté , tous les genres de consommation étaient devenus plus faciles. On pouvait esHmer à SO pour 100 Taugmen talion des récolles en céréales depuis 1815. Ainsi, on avait pu fournir beaucoup plus d'impôts et beaucoup plus d'emprunts que par le passé.

La révolution de 18'48 coûta 120 millions à l'Etat. Le budget dés recettes, pour 1848 et 1849, avait été calculé à 223,544,244 fr., mais en réalité on n'eut que 176,943,316 fr. Les dépenses , fixés à 211,033,687 fr., s élevèrent au contraire à 239,858,604 fr. Le découvert matériel du trésor, à la fin de 1849, était de 62,915,188 fr. Les perles d'armes, de munitions, de matériel ne figuraient pas dans ce chiffre, mais les budgets postérieurs devauenl s'en'ressentir. Ainsi , l'état finsmcier du royaume , à la fin de 1849 , était à peu près le même qu'en 1821. Cependant on n'eut pas recours à de nouvelles taxes , on cotnbla le déficit en chargeant la dette de 5,210,731 fr. d'intérêt , et par la rentrée d'anciennes créances de la Trésorerie. Et ici, il faut remarquer. Monsieur, que si le royaume augmentait les intérêts de sa dette de 5 millions, le Piémont avait augmenté la sienne ,. presque ejx même temps, de 58, 611, 470 fr.

On pouvait avoir dans le pays l'opinion que la politique financière de l'Etiat n'était pas conduite avec un véritable esprit d'ordre et de prévoyance, mais il est désormais évident que s'il y

— IBÏ —

eut des incertitades et des inconséquences depuis 1849, ii n* y eut ni maladresse, ni improbité. Le crédit ne s'était jamais trouvé en souffrance. La situation financière du royaume, depuis 1849, avait été toujours favorable sous le triple rapport de la pcogression des recettes; de la non-augmentation des dépenses et de l*élé* vatioQ du cours de la Bourse. La rente napolitaine était devenue depuis celte époque une valeur des plus recherchées. A force d'économie depuis 1848 et 1849, on avait presque rétabli l'équilibre. Tous les gouvernements ont un intérêt capital à soigner leurs fi* nances, car tous les gouvernements en ont un à faire le bien : aucun d' eux ne fait le mal sans nécessité et avec préméditation : ce serait se suicider. Mais il y a des circonstances extraordinaires qui dérangent toutes les prévisious et détruisent tous les calculs. La solution du problème de V équilibre dans les finances avait été trouvée dans le développement des forces productives et de la richesse latente du pays. L'accroissement de la population et r augmentation naturelle de quelques branches du revenu public témoignaient d'un progrès qui, pour avoir été lent, n'en avait été pas moins réel. Les impôts ne gênaient pas l'essor de la prospérité publique : on pouvait même les regarder comme un encouragement à la production, puisque en définitive le développement de la richesse publique ne repose que sur le travail. Le recouvrement de tous les fonds du trésor s'était toujours exécuté avea une régularité et une facilité qui ne laissaient rien à désirer, tout en ménageant les contribuables. Malgré cela, on ne pouvait se dissimuler qu' un de ces accidents qui échappent à la prévoyance des gouvernements les plus sages suffirait pour plonger l' Etat dans une crise peut-être irréparable.

En 18S9, à Tavénement de François II, la situation des finances du royaume était relativement prospère. Le budget de 1859 portait 128,072,426 fr. de recettes et 126,377,010 fr. de dépenses , ce qui donne un excédant de 1,695,416 fr. Cependant, ces éléments de prospérité ne pouvaient se dévdopper qu' à la condition de ménager les ressourcea actuelles et d' apporter un temps d'arrêt aux dépenses. Le budget.de la guerre compromit

l'équilibre. Depuis les dépenses, les désordres et le gaspillage apportés par la révolation de 1848, il avait été impossible de se procurer un excédant qui pût subvenir aux besoins imprévus et extraordinaires. Deux millions étaient une trop tatble ressource. Vous avez judicieusement remarqué dernièrement que la dépense d' un Etat résulte toujours de son système politique ; mais, dans le royaume de Naples, outre les embarras du dehors, on éprouva une disette, deux épidémies et deux tremblements de terré. Les dépenses extraordinaires de 18S9 provenaient du licenciement de la division suisse, après la révolte du 8 juillet, licenciement qui avait coûté environ quatre millions, et de la formation d'une nouvelle division nationale. Peu après, on sentit le besoin de concentrer un corps d'observation dans les Abruzzes et de le mettre en état d'entrer en campagne. Il fallut enfin donner plus d'activité aux manu£atcluros d' armes de précision et de poudres pour l'approvisionnement des (teces. Les dépenses du second semestre 1859 avaient été de 143,062,271 francs, et les recettes de 120,873,940 francs, ce qui avait élevé T excédant des dépenses sur les revenus à 3S,750,104 fr. Cependant, par les ressources de la Trésorerie, oo avait comblé le vide et rétabli l'équilibre. Â la fin de 1859, on pouvait disposer de 16,666,447 fr. pour l'année suivante; en y ajoutant la rente aliénée, on avait en portefeuille 24,648,962 fr. L'exercice 1859 fut donc clos en parfait équilibre. On se flattait de pouvoir plus tard opérer une réforme et augmenter considérablement le revenu public. Les contributions ordinaires, le timbre, l' enregistrement, les douanes avai^rt donné un produit de beaucoup supérieur au précédent. Gomme on avait exactement calculé les ressources jugées nécessaires pour l'exercice 1860, on n' avait pas de raisons d' être inquiet.

Il y avait néanmoins urgence de rétablir le budget de la guerre, car les dépenses (celles du moins qui se soldment par le budget) s'élevant à 15,808,880 fr., avaient été augmentées de beaucoup par les circonstances imprévues de l'année. Avec de Tordre et de l'économie, avec l' accroissement naturel du produit des impôts, on se flattait de faire fàjct i tout. Tous les gouvernements

ont, à un moment de crise imprévue, épronTé des embarras finanders. Les finances anglaises connaissent, elles aussi ,'les découyerts, depuis quelques années, quoiqu'elles n'atteignent pas les proportions colossales auxquelles sont arrivées celles d* autres pays. Quant aux dépenses justifiées par les nécessités de la politique, la sagesse d'un gouvernement peut les couvrir par des réducticms sérieuses. Or, le gouvernement de Naples en eut-il le temps comme il en avait l' intention ? Il avait au point de vue du revenu de belles et légitimes espérances dont il pouvsût tirer un parti fécond. Ce n* était pas une confiance optimiste. Le budget de 1860 accusait un découvert de 22,953,815 fr., mais, avec la réserve de 24,648,962 fr., dont j'ai parlé, on obtenait un ^cédant de 1,695,216 fr. à la fin de l'année. Malheureusement, la situation allait tout à coup changer.

Lors de l'invasion de Garibaldi et de la révolte de Palerme, on se trouva obligé à des dépenses excessives par les croisières, par l'envoi de navires, de troupes, de munitions et même de vivres, car les troupes devaient se nourrir sur le sol napolitain. Le budget de la guerre, à la fin de juin 1860, se trouvait déjà porté à 31,080,148 fr.; c'était un excédant de 8,749,708 fr. dans les dépenses de la guerre, ^nsi , au commencement du second semestre 1860, le découvert , qui n'aurait pas dû dépasser deux millions et demi, dépassait 26,178,321 fr. La paix, seule, eût permis de compter sur le rétablissement de l'équilibre.

On ne voulut pas recourir à la ressource coûteuse des emprunts, et on chargea la maison Rothschild de vendre des coupons de rente 5 pour 7o ^'^^ lui remettait selon le besoin. La rente napolitaine avait été à 115 quand celle du Piémont n' était qu'à 88, et dans les occasions où le gouvernement napolitain avait eu besoin de recourir aux emprunts, on les lui avait oflerts au taux de 90, tandis que le Rémont ne les obtenait qu'à 80. Malgré cela, le cours de la Bourse se maintint entre 108 et 113, à 4 et demi 7o- C'était une condition assez rare dans l'histoire des finances d'Europe. La maison Rothschild ne prenait que sept huitièmes pour cent. On eut donc recours à l'hypothèque d'une partie de la rente, aux bons de la Tréso-

rerie, prU par la Caisse d'escompte. De 1,200,000 fr. de rente, la moitié seulement était aliénée au SO juin. Le reste, ajouté au surplus de 1859, donnait une ressource de 28, 964, 089 fr. Au premier juillet, donc, malgré la tourmente révolutionnaire, tout espoir n'était pas perdu de rétablir Téquilibre général, le second semestre de Tannée étant celui qui rendait le plus et qui couvrait ordîuairement le déficit du premier. Mais, le l*""" septembre, il fallut émettre encore un million et demi de rente, ce qui, calculé au pair, donnait une valeur de 29,749,âS6 fr. Toutes ces ressources étaient à peu près intactes le 6. Voilà pourquoi, à son entrée à Naples, l'envahisseur trouva encore un trésor capable de subvenir aux besoins de l'Etat et même de la guerre.

El pourtant le nouveau gouvernement se plaignit, dès le premier jour, du manque d'argent. €'est quel administration devint un prodige de dilapidation et de corruption. On commeoça par s'empar ver des résidences royales, de leurs meubles, de leur argenterie, des objels d'arls et de luxe sans en dresser aucun inventaire. On alloua 6,000 fr. par jour pour Tentretien de la table du Dictateur, qui cependant vivait très sobrement. Mais ses pro>dictateurs, ses secrétaires, ses aides de camp étaient éblouis et n'étaient pas entrés pour rien dans le palais des Incas de l'Italie. Par décret duDictateur, le gouvernement se saisit des fonds publics appartenant à la famille royale, sous prétexte qu'ils revenaient à l'Etat. C'était une spoliation de fonds qui, d après la loi fondamentale de la dette publique, étaient sacrés. La révolution, qui ne respcte rien, les avait toujours et partout respectés. Ces fonds appartenaient au roi comme dot de sa mère, et formaient la dot des princesses royales. La valeur des ces biens s' élevait au delà de 40 millions , mais on n'en avoua que 24, en alléguant qu'ils devaient être distribués aux patriotes qui avaient souffert pour la cause de la liberté. En même temps, on séquestra les majorais des princes, les biens de l'ordre CoDstantinien, et, toujours au nom de la liberté, les biens de l'Eglise. La grande excuse était la nécessité, excuse qu' on allègue aussi dans les bois.

Les besoins et l'avidité grandissant tous les jours, onnes*en tint pas là. On supprima les fonds des ministères, que le gouvernement se plut à appeler secrets, on éleva le taux de Y iutcrôt de la Caisse d' escompte de 5 à 6 Vo* même pour les coupons de rente et pour le dépôt des objets précieux à la Banque. On rendit à Naples la perception de l'octroi. C était une mesure populaire, mais, dans un pareil moment, cette mesure diminuait les ressources financières. L'Impôt foncier ne pouvait élre payé exactement; les postes, faute de comunications, et l'enregistrement, par l'inaction des tribunaux, ne rendaient presque rien. On vendit secrètement pour plusieurs millions de rente. Rien ne combla le gouffre: un mois après l'arri- Tée du Dictateur, on ne savait plus comment se procurer de l'argent, on frissonnait à l'idée d'un revers militaire, à la perspective d'avoir à servir les intérêts de la rente, dans trois mois. . 71 ^3 sans dire que le x*ommerce et le crédit étaient en souffrance. Le jour de rentrée de Garibaldi, on avait imposé à la Bourse, bien que fermée, une hausse de fonds, pour faire impression sur l'opinion publique: le lendemain, les fonds publics, cette expression positive de Y état des esprits, baissèrent ^brusquement, et la rente publique qui, sous le gouvernement légitime, était montée à 118, ne tarda pas à descendre à 65.

- Toutes les bourses se fermaient , les fournisseurs refusaient de pourvoir aux besoins des troupes, ou passaient des contrats scandaleux ; personne n' entendait faire de sacrifice pour soutenir la révolution. Dans la prévision de la guerre , le Dictateur chargea une commission, de recueillir des subsides pour Rome et Venise, mais cet appel au patriotisme italien ne trouva aucun écho. Ceux qui auraient pu faire des sacrifices n' avaient pas confiance dans la durée de l'œuvre révolutionnaire.

Rome, le 18 juillet 1861.

Page 1