‹ Lettres napolitainesChapitre 20 sur 27 · LES FINANCES · texte numérisé non relu

LES FINANCES

AU MÊME

Monsieur^

Un gouvernement exerce toujours sur Y ensemble et V action des affaires financières, commerciales el industrielles une influence certaine , mais , sous Garibaldi , le ministre des finances devint un être tout à fait passif. Le gaspillage, grâce aux impérieuses exigences de M. Bertani, et aux récompenses que s' adjugeaient «ux-mêmes les émigrés et les militaires , prit des proportions telles qu' on se vit bientôt dans Y impossibilité de suffire aux besoins du gouvernement et de la guerre. Le Dictateur lui-même puisait dans le trésor public pour distribuer des largesses à ses favoris. La plupart des émigrés obtinrent pour eux et pour les leurs des sommes énormes comme consolation des souffrances passées. Le ministre Conforli prit pour lui 300,000 fr. , total des appointements qu' il aurait du toucher pendant douze ans comme ministre, 's' il fiit resté ministre : or, il ne Favait été que quarante jours. Le ministre Scialoja prit pour lui et pour son père environ 200,000 fr. , et signa lui-même l'ordonnance. Les appointements des nouveaux fonctionnaires, les pensions de retraite largement accordées à ceux qui avaient perda leurs places par Texil absorbèrent des sommes fabuleuses. Un

ex-souâ-lieulenant d' infanterie, Philippe Agresta, nommé Directeur (les douanes, se relira de ce poste au bout d un mois avec une rente de 12,000 fr. égale à la totalité de ses appointements. Un autre qui, en 1848, avait été deux mois en place, obtint une retrdte de 18,000 francs (le traitement d*ùn ministre plénipotentiaire), et cela ne Tempêcha pas de cumuler plus tard avec sa retraite un autre emploi grassement rétribué. Un magistrat n'ayant que dix ans de service se fit donner le traitement de conseiller de Cassation. M. Mariano Ayala, jadis lieutenant d'artillerie, se créa général et prit un appartement dans le palais royal. Bref, les pensions de retraite grevèrent le trésor d'une dépense annuelle de quatre ou cinq millions , et les nouveaux traitements ainsi que r augmentation des anciens , de six autres millions.

On croit savoir qu' on puisa aussi dans le trésor napolitain des subventions pour les comités de Livoume et de Gênes ; il est certain que 3,300,000 fr. furent en partie dirigés sur Gênes. On paya à la Société génoise Rubattini, 4,800,000 fr. pour le Cagliari (qui lui avait été depuis longtemps rendu), pour les deux vapeurs le Lombarde et le Piemonte qui avaient transporté Garibaldî en Sicilie, et pour un quatrième qui avait été coulé par Teseadre napolitaine. La préparation du plébiscite coûta fort cher , d'autant plus que les agents du pouvoir empochèrent Y argent et en dépensèrent le moins possible en prosélytisme. Un directeur et deux seccètaires-d' Etat prirent à eux seuls presque deux millions. Le fait signalé par la presse, on jeta les hauts cris, ou menaça d' intenter un procès — mais aucune plainte judiciaire ne fiit portée. Vers la fin de septembre, les caisses étaient déjà vides et on avait à peine de quoi faire vivre l'armée révolutionnaire.

Gomment empêcher la dilapidation, quand il n'y avait pas de contrôle? Le Dictateur , le pro-dictateur puisaient dans le trésor à chaque instant , sans dire pourquoi , sur un simple billet ; les militaires, la menace à la bouche et l'arme au poing, se faisaient euvrir les caisses de la Banque; les volontsdres vendûent leurs effets aussitôt après les avoir reçus et quelquefois même aux fournisseurs , puis s' en faisaient donner de nouveaux. Le com-

mandant Zambeccari les menaça en vain da code militaire, il faillit obliger tous ces gens sans feu ni lieu à se munir de papiers en règle, sous peine de bannissement. La précaution ètaût sage, car le premier venu portant une chemise rouge pouvait se permettre toutes les indignités possibles. On cite un officier supérieur qui fit passer son enfant, âgé de six ans, pour officier et lui fit payer deux mois de solde. Les désordres du Commissariat n'étaient pas moins honteux. On commanda 72,000 capotes pour l'armée méridionale, pour une armée d'environ 25,000 hommes ; ces capotes payées par le trésor ne furent jamais livrées. Dans quelques localités ou I'ob trouva des objets de fourniture ou d' équipement de l' armée napolitaine , chaque commandant se les appropria et les vendit aux fournisseurs qui les revendirent au ministère de la guerre !

On sait que l'armée méridionale fut licenciée, à Y arrivée des Piémontais. Les volontaires se présentèrent alors en foule à la Ban- . que pour exiger l' arriéré de leur solde. Les payements furent faits sur simple acte de présence. A la moindre opposition des employés , les garibaldiens dégainaient leurs sabres, ou armaient leurs revolvers. Comme ils menaçaient d' enfoncer les portes de la Banque, il fallut envoyer un détachement les disperser à la bayonnette. Pour donner une idée de ce qu' a tiré du trésor napolitain r armée méridionale , il suffit de dire qu' en 1861 , quand elle était depuis longtemps dissoute ^ on lui paya encore près dequatre millions.

Ces faits se sont passés à l' époque de transition entre ta révolution et la conquête. Sous la conquête, la dette publique fut augmentée de cinq millions. Des nuées d'employés de tout grade s'abattirent des Alpes sur Naples, sauterelles avides de larges indemnités et de gros appointements. Le préfet militaire, à Naples, outre sa solde de général et ses appointements comme préfet , a 12,000 fr. pour frais de représentation, et dispose de deux palais royaux. Deux employés qui l'assistent absorbent le reste des 304,000 fr. que coûte la préfecture militaire de Naples. Pison en Grèce et Verres en Sicile étaient peut-^tre plus modestes. L'amiral Tolosano s' est installé dans le splendide hôtel du prince de

Capoue. Un conseiller de la Lieutenance logé dans un appartement royal, s*esl Cstit allouer 60,000 fr. de frais de restauration et pour y élever un théâtre. M. Alexandre Dumas, a eu, lui aussi, sa petite aubaine, environ 900,000 fr. à ce qu' on dit: il est vrai qu'il prétend avoir fourni des revolvers. On lui a cédé pour son usage un des palais de la couronne , et il dîne et y chasse aux frais de Tancienne liste civile.

Le crédit foncier, les salles d'asiles, les écoles et le collège pour le peuple, les caisses d^épargne, les caisses de dépôts et de prêts, tout ce que le nouveau gouvernement avait promis, ou l'attendait encore. Le pouvoir vivait au jour le jour, sans cesse stimulé par le manque de ressources. On osa même mettre la main sur l'argent des particuliers déposé à la Banque. Votre illustre W. Pitt, même au sein d une guerre gigantesque, poussait à la multiplication des Banques. Chez nous , où il y avait peu d' institutions de crédit , le ministre piémontais détruisait le crédit d' une Banque de dépôts qui comptait plusieurs siècles d' existence et dont le papier inspirait une confiance illimitée. Le public retira ses dépôts. Le numéraire de la Banque était, le 27 août 1860, de 77,865,172 fr. ; le 27 septembre de 30,563,244 fr. ; le 28 ianvier 1861, de 31,600,460 fr. et le 13 avril suivant, de 27,394,896 fr. Cela n'a pas empêché le gouvernement d' enlever encore à la Banque, Tannée dernière, 6 millions en même temps qu' il retirait les dépôts métalliques de la Monnaie de Naples , le premier des établissements de ce genre, après ceux de Vienne et de Londres , pour les faire monnayer à Turin. Aujourd' hui , depuis le coup porté à la Banque de Naples, elle ne possède pas même la moitié de la somme déposée en 1861 , tant la confiance publique s' est refroidie ! On a beau publier dans le journal officiel le tableau des dépôts journaliers ; cette jonglerie ne trompe personne.

Rome; le 10 octobre 1862.

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