‹ Lettres napolitainesChapitre 2 sur 27 · A DRESDE · texte numérisé non relu

A DRESDE

Monsieur le Baron,

Gaëlc est tombée. Nous avons quille des forlificalîons démantelées, des maisons, des monuments cribles de balles ou écroulés, des rues souillées de sang. Et combien d'exilés avec nous, autrefois les membres les plus heureux et les plus raffinés de notre société, s'en vont maintenant mendier leur pain dans les cités d'Europe ! Les riches vont devenir pauvres, les pauvres plus indigents qu'Us n'étaient. La crainte et l'inquiétude assombrissent les physionomies, et troublent le cœur de bien des vieux soldats. Le Roi et la Reine iront abriter leur tête sous les lambris du Quirinal, asile qui leur sera peut-être bientôt envié. Ils vont, ainsi que tous ceux qui ont partagé leurs dangers et leur malheur, clic condamnés au supplice de Tcspérance , supplice de tous les proscrits. L'avenir apparaît sombre et incertain à toutes ces victimes du devoir , de la générosité et de l'honneur. Mais ce Roi peut du moins s'écrier comme l'héroïque François 1**'^: tout est perdu y fors f honneur îLoi malheur force tous les fronts à s'incliner.

Le 9 février, M. le Baron, la dernière heure de Gaëte n'était pas encore sonnée, mais un cercle de fer entourait la place, et une pluie de projectiles tombaient et éclataient partout. Un commencement d'incendie menace la réserve.des munitions: les artilleurs se dévouent et l'éteignent. Le lendemain, le feu des assiégeante était devenu écrasant , mais les artilleurs et les matelots se battent comme des lions. Ils sont là, tous, noirs de poudre, couverts de sang , mais résolus à mourir plutôt que de se rendre. Tout le

monde se presse au poste du péril. Les églises , les maisons, les monuments sont ébranlés, la ville souffre horriblement. Des femmes, des enfants sont écrasés dans les habitations, dans les rues, dans les caves. Vers le soir on avait cessé de tirer , épuisé de fatigue et non d'ardeur.

Mais, depuis lé 4 février, c'était de la valeur dépensée en pure perte. L'explosion de quatre poudrières, l'ouverture de deux brèches, la destruction d' un grand nombre de soldats par le feu et par les fièvres, le manque de munitions et de vivres imposaient la nécessité de céder. La garnison, bien loin de se montrer décourar gée, demandait par Y entremise de ses chefs à prolonger la résistance. Sa fermeté ne se démentait pas. Mais elle était abandonnée à elle-même, sans la moindre lueur d' espérance. Aussi, ce fut le Roi qui, cédant à un sentiment d' humanité , voulut mettre un terme à ce douloureux sacrifice de fidèles victimes, devenu désormais glorieux, mais inutile. Il réunit son conseil le jour suivant : la Reine , ses frères, et deux ministres ; il voulait tenir comme une assemblée de famille. Tous les visages étaient tristes , tous les cœurs avaient cette plénitude qui rend la parole impuissante. Les deux Princes^ qui s'étaient toujours exposés, et qu' avait souvent contrariés la sollicitude fraternelle du Roi , étaient fiers et mornes. On eût dit que tout le monde pressentait la dernière heure de la monarchie et de Y indépendance nationale.

La grande majorité des hommes, M. le Raron, possède le degré de courage nécessaire pour se conduire bravement. Mais le Roi avait été éprouvé, et coup sur coup, par la perte d'une couronne, la guerre, le typhus, et le spectacle des souffrances de ses soldats. Il avait montré une bravoure et une énergie qui avaient honoré sa résistance : il exposa d'un ton calme l' état de la place, et de^ manda si, dans les conditions présentes, il devait consentir à une capitulation. Les ministres, comprenant que la forteresse ne pouvait plus tenir, et que les jours, les instants lui étaient comptés, donnèrent l'avis de se rendre, et fondirent en larmes. Les deux Princes , fortement émus, acquiescèrent par un signe de tête.

Pendant les deux jours consacrés à (tiscuter les oondiUons de la <^pitalation, l'assiégeant, qui nous avait refiisé une trêve, accablait encore la place de ses feux. On allait ouvrir le parlement à Turin^ on voulait pouvoir annoncer la prise de Gaëte, mais on redoutadt l'énergie des assiégés. Le feu acquit en peu d'heures une violence qu'il n'avait jamais eue : le ciel même paraissait embrasé. Quel spectacle I Les casemates menacent ruine , celle de la Reine est sur le point de s' affaisser. Les embrasures des canons sont nivelées jusqu' à l'esplanade, les bombes éclatent sur les maisons, les églises , les hôpitaux , et font de nombreuses victimes parmi les habitants les plus malheureux. Tout s' écroule , les rues sont impraticables, il n' y a plus d' abri assuré. Mais tout le monde est sur les batteries, tout le monde se tient près du canon, tout le monde se dispute à l' envi le poste de l' honneur et du péril. On distingue trois ou quatre jeunes hommes de quinze ou seize ans, qui se sont échappés du collège militaire de Naples pour venir partager les dangers du siège. En ce moment, la réserve ^es munitions et le laboratoire sautent avec un horrible fracas- Plusieurs soldats et un jeune officier d' artillerie sont lancés en l'air et retombent dans la mer. Une casemate s'affaisse, des soldats et des artilleurs sont écrasés sous les ruines. Les Piémontais, en présence des plénipotentiaires napolitains qui traitent de la capitulation, poussent des cris de joie et battent des mains comme à un spectacle. G' est la dernière lutte, mais une lutte désespérée. SnGn le sacrifice est consommé et la capitulation signée.

Dans soirée du 13, la casemate royale fut encombrée d officiers de tout grade, qui venaient témoigner au Roi les mêmes égards respectueux, égards moins rendus alors à son rang qu'à ses qualités personnelles. Ils étaient mornes, silencieux, abattus. Le Roi adressa à tous ses remercîments et ses éloges, et rappela en cette occasion, avec dignité, ce qu'il avait fait et ce qu' il aurait voulu entreprendre pour le bonheur du pays. Il s'était dévoué tout entier aux soins du gouvernement sans donner aucun moment au repos, mais à la force de la jeunesse, il n'avait pu joindre l'expérience «t la maturité qu'amènent les années. Il conserverait à jamais une

Tive reconnaissance de leur fidélité et de leur attachement, et ce soutenir le suivrait dans Vexil et dans la retraite comme sa plus douce consolation. Ses derniers vœux ne demanderaient à la Pro- Tidènce que la prospérité de son royaume et le bonheur de ses braves. Pendant les adieux du Roi, tout le monde pleurait, les uns d'admiration pour sa grandeur d'âme, les autres attendris par les vives expressions de son amour pour ses peuples.

Mais r heure du départ et de la séparation était arrivée. A huât keures du matin, Favant- garde piémontaise commençait à pénétrer dans la place et à monter sur les batteries. Ni la Muette, vapeur de guerre français, ni les bâtiments espagnols , qui deraient recevoir le Roi, n'arrivaient encore. Le Roi s'était décidé à se rendre sur la Partenope^ frégate napolitaine désarmée dans le port, lorsqu' on signala la Muette. Le Roi et la Reine sortirent alors de la casemate, suivis des Princes, des ministres, des généraux, des gentilshommes, d'un grand nombre d'oificiers de toute arme et de tout grade. La garnison était rangée en bataille jusqu'à la porte de Mer. Les soldats, déguenillés, exténués de fatigue, les yeux abattus, présentaient les armes : la musique des régiments entonna la marche royale. On avait toujours joué cet hymne, oeuvre de Paesîello, pendant le bombardement, et ce inorceau d'harmonie avait fait un contraste navrant avec le bruit effroyable de l'artillerie, les ruines et la mort. Mais, en ce moment solennel, ces notes si harmonieuses et si tendres rappelaient bien d'autres jours l Aussi r émotion devînt-elle générale et les larmes coulèrent-elles de tous les yeux. Les soldats criant Vive le Roi ! n'émettaient que des sons rauques et des sanglots. La population, si cruellement éprouvée pendant le bombardement, se précipita alors sur les pas du Roi, lui prenant les mains , les habits , et les baisant. Du haut des balcons tous agitaient des mouchoirs blancs en signe de derniers adieux. Des soldats rompaient les rangs, jetaient leurs fusils, et se prosternaient devant le Roi en sanglotant. Les officiers s' embrassaient en pleurant, ou se jetaient dans les bras de leurs soldats aussi navrés de douleur qu' eux-mêmes. D' autres offi- <;iers, désespérés, arrachaient leurs épaulettes ou brisaient leurs

épées sur le pavé. L' émotion était si générale, si profonde qu' on ne savait plus l'exprimer autrement.

Le Roi était ému, M. le Baron, de la douleur générale, mais il consel-vait la plus parfaite égalité d'âme, ne paraissant occupé qu'à consoler ses hommes et à modérer leur désespoir. Il ne pouvait se frayer un passage au milieu de ceux qui le pressaient de tous côtés. La jeune Reine avait pour la première fois les larmes aux yeux. Enfin, le Roi, sortant de la porte de Mer, salua de la main, une dernière fois , ses héroïques soldats. Il s embarqua avec sa suite et avec ces Français qui s' étaient jusqu' alors dévoués avec une abnégation et une bravoure poussées jusqu'à la témérité. Lorsque la Muetle quitta la rade, une batterie rendit les derniers hommages au Roi. Le bruit du canon s'éleva dans les airs comme le sanglot d'un moribond ... les cris de Vive le Roi ! poussés par les canonniers au moment où on abaissait le drapeau napolitain , nous serrèrent le cœur : ce drapeau était comme un linceul funèbre jelé sur la monarchie de Charles III. Les Français de la Muette étaient aussi émus que les Napolitains.

C'est ainsi, M. le Baron, que s'est terminée la résistance de Gaêle, le plus mémorable événement de l'invasion du royaume. Elle a duré trois mois et demi, dont presqu'aucun jour ne s'est écoulé sans quelque effort des assiégeants pour la soumission d'une place du destin de laquelle ils savaient que celui du royaume de Naples «t de l'Italie peut-être allait dépendre. La défense a été vigoureuse, opiniâtre, digne de la cause et d'un meilleur succès. La place a lutté contre les plus puissants engins de la balistique moderne : la constance et le dévouement de la garnison ont seuls balancé la grande supériorité des armes. Le monde a compté les jours de la défense, mais il ignore encore toutes les souffrances, tous les dangers qu' ont eu à affronter la famille royale, les ministres , les gentilshommes et la garnison qui défendait dans cette Missolunghi napolitaine le dernier boulevard de \ indépendance nationale. Cette garnison a dû céder, mais à un ennemi qui doit admirer et respecter son courage.

A bord de la Muette, le 11 février 1861.

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