LA RÉSISTANCE
AU MÊME
Monsieur le Baron,
On vient de nous annoncer qu^environ huit mille hommes, débris de r armée napolitaine, ont déposé les armes, hier, devant le général Cialdini. Ainsi, le comte de Cavour peut compter sur un beau triomphe parlementaire! On raconte que le vieux général Milon, sortant de la place à la tête de la garnison, s'est aperçu que quelques officiers pleuraient de rage et de désespoir. « Mes enfants, leur a*t-il dit, pendant ma longue carrière j'ai dû sept fois me trouver dans des garnisons réduites à capituler. Trois fois je suis sorti de celte même place : à mon âge je ne puis espérer d'y rentrer, mais vous, jeunes encore, vous verrez d'autres jours, et vous pourrez encore reprendre les armes pour la rédemption de votre patrie ! » Pendant que la garnison mettait bas les armes , trois officiers qui avaient déserté en juillet , et qui servent maintenant dans Tarmée piémontaise , se sont donnés en spectacle , galopant Gers et joyeux devant les rangs de leurs anciens camarades. La trahison et la lâcheté ne comprendront jamais le triomphe de rbonneur et de la loyauté.
Quelles que soient, M. le Baron , les inquiétudes et les angoisses de r heure présente , les âmes des derniers et héroïques défenseurs du droit et de V indépendance de leur patrie sont déjà nobles, malgré leur siècle et les exemples contraires. S'ils ont été écrasés par la brutalité des événements, ils peuvent compter dès ce moment sur la justice de l'histoire.
La jeune Reine a été admirable d'héroïsme. Cette Princesse à \A taille svelte et élancée, aux yeux grands et doux, ayant à dix-huit
ans tant de charmes et de séductions, ne devait connaître la gran* deur d' un trône que par les malheurs. Elle déclara dès le pre* mier instant qu'elle voulait partager les dangers de son royal époux. Quand le général Gialdiui fit dire qu' on pouvait hisser un drapeau sur le palais de la Reine , elle fit répondre qu' elle préférait le faire hisser sur Féglise de S. François. Elle montait sur les batteries, reçue par les bruyantes acclamations des soldats qui ne se lassaient pas de Fadmirer. Et quand le sifflement des boulets faisait succéder Y inquiétude à l'admiration , elle ne faisait que sourire. Un obus éclata dans son appartement et prèsqu'à ses pieds : elle n'en fut nullement troublée , et dit en souriant à ceux qui se réjouissaient de la voir saine et sauve : « Cependant , j'aurais désiré une petite blessure ! » Quand on l'empêchait de sortir, en lui faisant observer que l'ennemi ne manquerait pas de remarquer sa brillante suite, elle allait s'asseoir tranquillement et UQ livre à la main devant sa fenêtre. Sa grâce fière et charmante excitait l'enthousiasme et les cris frénétiques des soldats. Mais c'est dans les hôpitaux qu'elle était surtout une providence. Le cœur de la femme tempérait alors d'une teinte plus douce que jamais la sévérité de ses grâces. Elle produisait sur les malades et les blessés un charme incroyable : ils semblaient, devant une simplicité si attrayante et un naturel si parfait , oublier leurs maux et leurs souffrances.
Le Roi et la Reine descendirent à Terracine ; je passai de la Muette sur le Brandon, poursuivant ma route vers Civitavecchia. .l'avais le cœur bien triste , et ne pouvais me dérober à mes sombres préoccupations. En approchant de Rome , j'éprouvai une bien douce joie , comme si Dieu m'eût fait luire quelques jours heureux. Ma mémoire , cependant, était obstinément obsédée par ces vers de Virgile :
Tu quoque litloribus nostris, jEneta nutrix, JEternam moriens famam, Caieta, dedisti!
Mais la défense de Gaëte se reduira4-elle à la gloire d' avoir soutenu l'honneur du pays? Non, M. le Baron, ces homm es qui ont
combattu pour T indépendance et la véritable liberté de la pairie, ce sont eux, tout me le dit, ce sont eux qui auront assuré les destinées de l'Italie. Un jour, on verra rémancipation de la péninsule éclore du sang des défenseurs de Gaêle. Le noble cœur du Roi a triomphé des préventions les plus opiniâtres ; son prestige ne peut périr chez ceux qui sont accoutumés, depuis leur naissance, à respecter la dynastie de Bourbon. Le descendant d'Henri IV est le passé couronné vivant au milieu de t avenir. Il a protesté, il en a appelé à la justice européenne, au droit des gens, à Thonneur, et le droit de la force qui domine ne peut pas toujours triompher.
La proclamation du 8 décembre est le testament politique du Roi. Le ton digne et la confiance que respire cette proclamation ont rempli les esprits de foi dans Tayenir, de courage et de constance dans le présent. On sent que le Roi, en quittant le sol napolitain, a emporté avec lui le bonheur du royaume. Le malheur grandit tout, mais ici quelle majesté dans Tinfortune ! On est déjà inquiet, et les plus sincères sont déjà consternés de voir que cette régénération , tant préconisée , s'est bornée au ravage du pays , à Teffusion du sang , à la négation de leurs vœux patriotiques , et à faire de leur patrie une province, pas même de l'Italie , mais du Piémont. Et la manière dont le Piémont abusera de sa facile victoire rendra la réaction dans les esprits plus prompte et plus complète. On sentira bientôt que la cause de la justice, de la légalité, de la civilisation libérale est identifiée avec la cause de la monarchie et de l' indépendance. On peut tout attendre d'un moment d'énergie , et même d'un accident qui sera l'étincelle d'un vaste incendie. Les passions, contraintes et renfermées pour le moment , devront par là-même , soyez-en sûr , éclater un jour avec plus de violence , quand l'image de la patrie se sera dégagée des ténèbres. Et le jour du triomphe ne sera pas lent à venir ; ceux-là seulement sont à plaindre qui ont lutté et succombé.
Rome, le 16 février 1861.