AS. EU. LE CARDINAL ^'ISEKAN, A LONDRES
Eminence ,
Le roi Viclor-EmaDuel a prétendu , à la face du monde , qu' il avait été appelle par les Napolitains à prendre la couronne de François II, son parent. Mais quel corps de TEtat , quels comices lui avaient exprimé ce vœu? Dix ou douze individus envoyés par Garibaldi en danger se constituèrent d'eux-mêmes les mandataires du peuple. Parmi eux se trouvaient quelques généraux et quelques fonctionnaires devenus tristement célèbres par leur récente trahison. Les comices de Naplcs ne s'étaient pas encore tenus , quand les Piémontais entrèrent dans le royaume. Dans la proclamation d' Ancône , du 9 octobre , rédigée , dit-on , par le ministre Farini, on affichait les vœux des populations et des devoirs envers les Italiens , on se donnait la mission d'aller régénérer le royaume de Naples et moraliser ses habitants. C'était ajouter T ironie à la violation de tous les droits. C était, après T invasion des Etats Pontificaux , une seconde confiscation par la force , une déchéance de par la justice. On se mettait en marche pour aller appuyer Garibaldi et ses cohortes ; la complicité avait été jusqu'alors tacite, on avait 'maintenant Teffronterie de l'avouer. Le masque était désormais inutile.
La prétention cfô moraliser le peuple napolitain était une insul* te sanglante et une amère ironie à l'adresse des populations de la
plas belle et de la plus riche contrée de Y Italie. Et , cette prétention , c'étaient des Pîémonlais qui Tallicliaient!
Bien que l'antipathie entre les deux peuples ne fut pas alors ce qu'elle est devenue depuis , les Napolitains , exception faite d' un parti, ne regardaient pas les Piémontais comme leurs compatriotes. Les Piémontais ont en eiTet une physionomie propre, un dialect distinct , des particularités morales et intellectuelles que ne suffit pas à expliquer la différence d' éducation. On les estimait comme de bons soldats , mais on les considérait , dans le midi , comme n'appartenant pas à la même branche de la grande famille italienne. Ils n'en avaient que faiblement accru le patrimoine dans les arts de la paix , et occupaient une bien modeste place dans les fastes d'une glorieuse littérature. Les Napolitains, qui se distinguent par leur vivacité, leur esprit, leur éloquence , et sont fiers d'avoir devancé tant d'autres peuples dans les sciences morales et dans les réformes civiles , ne virent dans ce fameux manifeste d'Âncône qu'une solennelle insolence.
Notre peuple naturellement bon est îrrascîble*, et le mépris Texaspère aisément. Le sang de tous les hommes de cœur bouillonna à la lecture de la proclamation d'Ancône. Ce gouvernement allait-il travailler à la restauration des dogmes immuables et des principes de la morale , sans lesquels toute société est malade , toute autorité combattue et incertaine; mettre un frein à la dissolution des mœurs , raffermir les sentiments religieux, accorder sa protection aux arts, aux lettres, aux sciences? Que ne devait-il pas faire, à en juger par ses promesses? Les simples, tout en éprouvant plus de surprise que de confiance , se flattèrent de voir leur belle patrie mériter sous peu toutes les bénédictions du ciel et tous les éloges de la terre.
On avait déjà expérimenté la civilisation que traîne à sa suite la révolution. Garibaldi avait déjà montré son respect des lois et de la morale. Un de ses décrets avait accordé une pension sur l'Etat à la fille adultérine de Pisacane tué dans la folle expédition de 1856. Un autre décret avait déclaré sacrée la mémoire d'Agésilas Milano et alloué une pension à la mère et aux sœurs de te
régicide , et un M. Âyala était allé, à la tête de la garde nationale y déposer une couronne d* immortelles sur sa tombe.
A peine installé à la place de Garibaldi , le gouvernement sarde autorisa toutes les orgies de la pensée , toutes les dépravations de l'intelligence, dont la presse se rendait 1* organe quotidien. Il permit la représentation de drames orduriers, dans lesquels les cardinaux , le Pape , les martyrs , les saints sont mis en scène. On toléra l'étalage des plus sales et ignobles peintures ; la vente d'abominables pamphlets et des livres les plus immondes ; la prostistution la plus éboulée. C'est le travail des sorcières de votre Shakespeare : rassembler des poisons et des reptiles pour aBriver aux fins de Y ambition et au comble de r ignominie. Trois cent jeunes filles de la classe populaire furent expulsées de YAlbergo de' poveri , vaste établissement fondé sous Charles III, où plus de 3,000 pauvres et orphelins apprenaient un métier aux frais de V Etat. Ces malheureuses jetées tout à coup sur le pavé , sans moyen d'existence, devinrent presque toutes, le lendemain même , la proie facile du vice. Les directeurs firent exécuter les portraits en photographie de celles , plus heureuses ,
à qui ou avait permis de rester dans Y établissement elces
portrailq furent envoyés à Turin I Le gouvernement avait donc oublié que quand on laisse le vice relever la tête , de tristes événements se préparent, et qu'on ne se joue pas des grands principes qui forment le fondement d'une société?
Et on étalait cette tolérance au moment même où Ton abolissait les couvents, où l'on détruisait les établissements littéraires et scientifiques du royaume , et où on laissait tomber en ruine les établissements de bienfaisance. Lps anciens directeurs de ces établissements, pris dans la noblesse, exerçaient gratuitement leurs fonctions : on en nomma de nouveaux en leur assignant des traitements élevés. Mais on ne tarda pas à constater une diminution . de 200,00(f fr. dans les revenus de ces liegx-pies. Leur état est à présent on ne peut plus déplorable : on laisse les malheureux reclus de YÂlbergo e/e' povm couverts de haillons et «de vermine^ sans lits, sans couvertures , sans nourriture suffisante. Pourquoi
le gouvernement aurait-il plus de soins pour les pauvres qu' il n' en a pour les détenus ? Une lettre adressée V année dernière au général Lamarmora et publiée par la presse, eut un grand retentissement dans le monde. L'auteur y faisait le plus triste peinture de cet établissement, invitait le général à s' y rendre, et terminait par ces mots : Rends-toi sur les lieux, observe^ et tu nous diras si les Napolitains ont raison de maudire Turin ! Le général ne s'y rendit pas.
Faire régner Tordre en tout et parlent est le devoir capital d'un gouvernement nouveau, mais Tordre, à Naples, se trouva dès le principe aussi compromis que la morale. Des passions brutales , T égoïsme, T orgueil , les nécessités du moment, l^s combinaisons de la politique entravèrent bientôt le cours de la justice. Le gouvernement, par le seul fait de son origine, était porté à lâcher la bride à toutes les passions. Cette populace qui surgit des émeutes, ces bravi sortis de la foule, ces forçais en rupture de ban, devaient donner et donnèrent dans tous les excès. La révolutioi> avait pris à sa solde les camorristes^ dans la crainte, disait-elle, qu'ils ne fissent une réaction, mais dans le but réel de répandre la terreur. Lors de T entrée de Garibaldi, des bandes de condamnés s échappèrent du bagne de Castellamare et vinrent renforcer la camorre ; un minisire en fit mètre en liberté deux cent cinquante autres ! Après le départ de Garibaldi, le Piémont accepta avec complaisance cet héritage de la révolution. Sûrs de T impunité, ces hommes à face patibulaire se posèrent en hommes poli- * tiques et en adversaires de la dynastie de Bourbon ! A Palerme, où T anarchie était plus grande encore qu à Naples, on fonda une secte d'assassins. Dix-sept victimes, en peu de jours, tombèrent sous les coups de ces misérables. On y avait discipliné le meurtre.
Pendant longtemps, Eminence, on a nié les crimes et l'exil tence même de ces êtres féroces , comme on a longtemps nié les atrocités commadées par les Fumel , les Pinelli, les Neri, les Ga- . lateri et tolérées par le gouvernement italien. Mais le pouvoir lui* même, après deux années de complicité, ne fut-il pas contraint de purger Naples de ces bandits? Quand il crut n'avoir plus besoin
de leur appui fraternel , il les arrêta tons en ane noit , les jeta en prison et les fit transporter pins tard à Fénestrelle et dans l'île de Sardaigne? Les antres, au nombres de i,lSO, ont été envoyés peupler les iles d* Elbe, de Capraja, de Gorgona et de Giglio.
Il était déjà trop tant. A Naples, on se trouva bientôt réduit à ne plus pouvoir parcourir les rues ni la nuit ni même le jour. Le poignard d'un sicaire atteignit souvent sa victime en plein midi, dans les rues les plus fréquentées , et souvent en présence de la force publique. Le général Marulli , le capitaine Giordano, le général d' Ambrosio et son fils un grand nombre d' employés civils furent lâchement insultés , frappés , laissés pour morts, sur la voie publique. On n' avait qu' à dire de la victime : c' était un bourbonien, et les carabiniers piémontais laissaient le meurtrier libre et impuni. Les meurtres devinrent si fréquents que Y habitude en diminua Y horreur. Le gouvernement ne donnait d' autre consolation et d* autre sécurité au peuple napolitain que de lui apprendre, chaque jour, le nombre de ceux qui ^^aient été frappés ou tués par les sicaires. Cette chronique quotidienne eut à enregistrer , en 1861 et pour la seule ville de Naples , dix-neuf assassinats en moins de quinze jours! La statistique de 1861 accuse à Naples, 4,300 crimes contre les personnes; dans le district de Palerme , du premier juin au 15 octobre , 6,745 crimes, dont 743 contre les personnes. En 1862, sur le nombre des crimes dont on avait connu les auteurs, on comptait 3,497 attentats contre les personnes et 1,698 contre- la propriété. Dans la seule ville de Naples, et dans le seul mois d' octobre, sur 160 crimes graves, il y eut 98 meurtres en vingt jours. Dans la statistique de 1863, la moyenne des crimes serait de 3,000 et- celle des délits de 6,000. De sorte qu'en calculant la proportion des crimes des provinces, toujours plus nombreux , sur ceux de' la province de Naples, on aurait eu, en 1862, 21,000 crimes pour 32,000 accusés, et 42,000 délits pour 62,000 prévenus. Cette proportion n'a guère varié en 1863, et on calcule qu' il y a un accusé sur 312 habitants, tandis qu'avant 1860, cette proportion n'était que
1,083. Il D* est sort» de violence qu'on ne se permit contre les femmes, contre les anciens militaires, parfois contre les autorités elles-mêmes. Je ne parle pas de la contrebande : des limiers de la police en donnèrent Y exemple au public.
On avait compté à peine quelques incendies dans la ville de Naples, en cinquante ans : un seul, en 1814, avait été attribué à la malveillance. En juillet et août 1860, quand la révolution était aux portes de la capitale, il en éclata plusieurs, et d* autres, plus tard, sous le gouvernement piémontais , notamment celui de VAl-bergo de'poveri. On en essaya un autre bien autremment grave à la Conservation de; hypothèques ; heureusement les titres de presque toutes les fortunes ne périrent pas dans les flam^ies. Depuis septembre 1860, le nombre des vols avait été effrayant; après l'installation du gouvernement sarde, il augmenta de jour en jour. Enhardis par le manque de répression et devenus plus industrieux, les voleurs attaquaient les maisons , les boutiques, parfois les églises. Dernièrement, à la Favorita, campagne de la Cour où le peuple se rend en foule le dimanche, les voleurs attendirent ceux qui s' en retournaient pour les dépouiller ; et c' était à une lieue et demie de la capitale! Souvent' même, les voleurs se présentaient comme des agents de le force publique, ou habillés en gardes nationaux et se disant investis d'une mission. Us avaient d' ailleurs des complices partout et même dans cette police réorganisée par M. Curletti, piémontais, qui n* échappa au bourreau que pas la fuite. Neuf -malfaiteurs arrêtés à Pausilipe, au moment même où ils allaient commettre un vol, furent, deux jours après, relâchés : leur «chef, un ancien sous-officier suisse, était connu pas son audace et ses relations avec la police. Il en fut de même d'autres vols commis dans les environs de Naples. Les coupables narguaient- la justice. Lors d'un vol commis en 1862, près de Senerchia au préjudice de plusieurs négociants, la police, faute de mieux, se vit réduite à faire indemniser les victimes par le maire et la municipalité. Il va sans dire que les suspects de bourbonisme étaient recherchés et arrêtés avec plus d'activité et de
rigueur. D^ns les provinces , où les préfets ont à leurs ordres une police poissanle et une force armée nombreuse, on surveille les moindres mouvements des hommes hostiles au gouvernement, mais on ferme les yeux et on reste les bras croisés quand il s* agit de désarmer les sicaires, d'assurer la tranquillité publique et de défendre la propriété. Personne n'ose porter plainte aux autorités, personne n'ose déposer en justice. On a reproché à l' ancien gouvernement sa faiblesse : qu' arrive-t-il maintenant que le gouvernement faible a été remplacé par un gouvernement fort?
Rome, le 16 juillet 1863.