LA POLITIQUE
A LORD DERBT j A LONDRES.
Milord^ •
Les idées abstraites, les innovations d'après un idéal préconçu répugnent au caractère de votre nation. On n a jamais accusé la politique anglaise d' imprévoyance et de sacrifier le présent à un avenir problématique. Principalement depuis l' époque de Chatbam et de Burke, votre politique est une politique essentiellement pratique et dominée par les exigences des faits. L'expérience que r Europe a faite des gestes de la démagogie a permis à Y Angleterre de demeurer, en 1848 , froide et tranquille. Le mépris des théories est, chez vous, à son comble. On comprend, en Angleterre, que ni 1* intelligence d'un législateur, ni V épée d*un héros ne saurait affranchir une nation, et qu on ne décrète pas plus runitc et r indépendance d* un peuple, qu on n* improvise les qualités qui lui manquent. Or la maison de Savoie et la révolution n' ont consulté que leurs convoitises sans se préoccuper de rester dans les limites du possible.
L' Europe et Y histoire, 3Iilord, n* oublieront jamais vos nobles efforts pour empêcher la guerre de 1859, et lestages conseils que A^us vous efforçâtes de faire entendre. Une entente amicale aurait amené un dénouement plus prompt, plus satisfaisant et plus durable de la question italienne * Vous déclariez que l' Angleterre ver-
rait aTec déplaisir troubler la paix de 1* Europe ; que Y Angleterre respecterait et ferait respecter les traités existants : qu' une nourelle répartition de territoires ne saurait s' eiïectuer sans le consentement des puissances signatsures du Congrès de Vienne. Les traités de 1815 avaient assuré la plus longue paix dont on eût le souTenir, et, dans votre opinion* ils répondaient encore à leur destination première. Malheureusement, la guerre avec TAutriche éclata et son issue fit supposer que la question italienne était résolue.
On se demandait chez vous si cette unité d' Italie , au nom de laquelle on avait pris les armes, pouvait convenir à l*AngIelerre ! n est permis de répondre négativement. Sa rivalité séculaire avec la France suggéra autrefois à TAngleterra 1* idée de créer au pied des Alpes un royaume hostile à sa vieille ennemie : c' était un projet de 1801, lors de la troisième coalition ; c'était une idée caressée par W. Pitt. Or, cette idée est-elle pratique? Les guerres de la république , du consulat et de Y Empire n* ont abouti qu' i un informe royaume d' Italie, qui tomba avec Napoléon. L' unité de r Italie une fois réalisée, le Piémont, barrière mise par Y Europe entre la France et l'Autriche , disparaît de la carte : il est vrai, qu' on a créé un Etat assez fort pour disputer à la France r accès de Y Adige, mais cet Etat lui-même va s' élancer de la Lombardic sur le Danube. N'a-t-on pas déjà compris la nécessité di lui interdir Y accès de Y Adriatique? Dans le projet de Pitt d' ailleurs , le royaume d' Italie devait recevoir une constitution fédérative : il est important de ne pas perdre de vue ce point capital. En présence d'une révolution qui allait bouleverser la péninsule, on aurait dû raffermir la monarchie dans l' Italie méridionale, mais on ne sut pas réparer le faute de 18i8. L'unification de r Italie impliquant la destruction, dans le bassin de la Méditerranée, de petits Etats ayant une marine limitée, il en résulte un royaume compacte, avec des côtes étendues, de beaux ports, d'excellents marins, à cdtè de la France et sur la même ligne que la Grèce et l' Espagne. Or, ce royaume , qui vous assure qu' il sera toujours l'ami de l'Angleterre? Ne peut-il pas devenir l'allié de la
France, qui possède déjà rÂlgériç? La Héditerraiiée ne serait-éile pas alors un lac fraDCo-iUlien, c'est à dire français ?
Vous avez pour tradition , Milord , de grouper autour de la rei* ne des mers les Etats de second ordre. De même qoe 1* ancienne France témoignait de la bi^veillance aux Etats secondaires de l'Allemagne , la yieille Angleterre se ménageait cert^ns Etats de r Italie. Tout Angids imbu des idées nationales reconnaît la nécessité d'avoir de l' influence sur le Portugal, une entente cordiale avec la Hollande et Tamitié du royaume de Naples. Cette politique vous ménage des ports d'une haute importance. Nelson, par exemple, a pu, après la batsille d'Aboukir, se réfugier dans cdiu de Syracuse. Pcmrquoi renoncer à ces traditions?
Le gouvernement brilanoique voulait-il provoquer des réformes Intimes dans la péninsule et y établir une civilisation moulée sur la sienne propre? Heureux notre siècle s'il n' eût produit que de \ds desseins ! Mais c' est une étrange politique que celle qui veut profiter de la fiévreuse inquiétude des peuples pour en améliorer les lois. Dans le but de réformer l'Italie, on est revenu à la politique de 1848. Pour faire cesser un état de choses jugé excessif, il n'était besoin que de cette vieille autorité qui concilie l' impartialité et la modération, que de cette justice étemelle qui est le premier besoin des rois et des nations. Satisfaire aux traités sans prolonger les obstacles à la paix , était-il si difficile et pouvoit-il nuire à la politique anglaise ? La politique raffinée , a dit Burke, qu'on a appelé un grand médecin politique, a toujours été la mère de la confusion, et le sera tant que le monde existera.
Y avaût-il de la prud^ce à graver dans vos colonies l' idée de la nationalité, qui provoque des réclamations et plus tard Vin^ surrection? Je me demandais déjà, en 1860, si les vastes posses- ^ns de Y Inde vous resteraient toujours soumises. Les frontières de l'empire britannique, en Asie, avaient été considérablem^t reculées ; la bataille de Goudjerat et la défaite des Sykhs semblaient avoir tout soumis àl'Angleti^re ; or, vous savez ce qui s'est passé depuis* Je me demaindais si les plaintes et les réclamations' <liC!anada et des îles Ioniennes sersdent toujours vaines. Le mou-*
cernent démocratiqae exdlé par le voisinage de la Grèce, le intimait de la nationalité avaient déjà arraclié aux Ioniens des paroles de mécontentement et avaient produit la révolte deCéphalonie. Et voilà que, douze années après la publication de mes doutes, l'Angleterre annexe les îles Ioniennes à la Grèce. Si, un beau jour, le Canada cède au penchant qui Y attire vers les Etats- Unis, renouvél1era*t-on les scènes de S. Denis et de S. Charles contre la population française? Croit-on n'avoir jamais à se ressentir, à r intérieur, des émotions produites en Europe? Il n'y a qu'à se rappeler George Gordon, qu* on surnomma le Jean de Leyde de son siècle. Ce fut un épisode extraordinaire , il est vrai, mais Q me souvient d'une caricature de Gilrays qui représentait Price, Paine et Priestley soufiDànt la révolution du haut de la chaire. On n'oubliera pas la formule de votre liturgie qui terminait leurs sermons. L' homme sage, Milord, se défie de la fortune et ne perd jamais de vue que, loin de diriger les événements, nous sommes presque toujours entratnés par eux.
En Italie , la politique anglaise a pu avoir un visage, mais a-t-elle eu une physionomie? Les faits ont souvent démenti les prévisions des politiques , et plus souvent encore la force des ehoses a violenté leurs desseins. Il est toujours bien de n'employer que des moyens loyaux pour avoir un juste orgueil devant les contemporains et devant l' histoire. La prévoyance la plus élémentaire , suffisait pour pronostiquer qu'à la suite des troubles d' Italie et des moyens adoptés, un souffle violent de révolution passerait sur toute l' Europe.
Depuis la paix de Villafranca, transactioti aussi complète que satisfaisante qui réalisait l'union italienne par la fédération, le némont se mit à la queue de la révolution pour en détruire une à une toutes le6 stipulations. Il souleva Y Italie centrale, provoqua l'annexion, envahit le royaume de Naples et Tétoufia dans le berceau m^ne de sa liberté: Le Piémont intervint d'abord, diplomatiquemmt, puis à l'aide des moyens révolutionnaires, et enfin à main armée, et toujours dans le but de son agrandissement ter-^ rîtorial. La maison 4e Savoie a déchiré les traités auxquels elle
devait sa restauration et 1* agraDdissement de sa puissance. Mais, de r aveu des hommes réfléchis, elle n'a travaillé qu' à sa propre ruine. Ce qui devait nuire avant tout au royaume d'Italie, ce qui devait fatalement le perdre, c'était son origine: son origine devait le rendre à la révolution d' où il était sorti, et le royaume de Naples devait l' entraîner dans sa ruine par sa propre gravité.
On s'est (du, dans votre parlement, à comparer les troubles et les désordres qui accompagnent t' œuvre de Y unité italienne à. ceux qui suivirent l' annexion de l' Ecosse et de l' Irlande à l'Angleterre. On oubliait donc que si l'Irlande et l'Ecosse égalaient à elles deux l' étendue de l' Angleterre» elles étaient infiniment inférieures de r Angleterre sous le rapport de la population, de la richesse et de la civilisation ? L' Ecosse avait été retardée par la stérilité de son sol, les ténèbres du moyen-àge recouvraient encore l'Irlande. En était-il de même du royaume de Naples qui forme presque la moitié de l' Italie et qui avait sur le Piémont une incontestable supériorité de richesse territoriale et de culture intellectuelle ? En devenant partie intégrante de la monarchie iH'itannique, l' Ecosse conserva toute sa dignité: ella donna un roi à l'Angleterre au lieu d'en recevoir un; elle conserva sa constitution et ses lois; ses tribunaux restèrent indépendants, et si l'Ecosse, malgré cela, fut pendant plus d'un siècle traitée à peu prèa comme une province soumise, c'est le sort des pays annexés à ui¥ autre Etat jouissant de ressources plus grandes que les leurs. Le sort de l' Irlande est échu au royaume de Naples.
Voyez la crise dans laquelle se débat l' Italie. Elle vient d'entrer dans une phase nouvelle. La cause du Roi de Naples, le 6 septembre 1860, fut déclarée perdue. L'armée se retirait derrière le Yulturne, Gaête devenait le champ d' asjle des hommes^ dévoués à une monarchie peut*être à la veille de disparaître. C'était le dernier boulevard des résistances nationales contre l'occupation triomphante. François II avait su montrer au monde comment un roi doit défendre sa couronne, mais on n'avait pour lui et pour les défenseurs de Gaëte qu' une stérile admiration. Tous les vieux principes étaient ébranlés, partout le droit parais-
saât TaincQ. H y ayait encore des hommes qui ne s' en inclinaient pas moins devant les braves qui en avalent été les derniers et héroïques défenseurs, mais le pouvoir, la force, les hommages demeuraient le partage eiclusif de ceux qui s* étaient volontairement et ignomnieusement déshonorés par la trahison. Eh bien, deux mois ne s* étaient pas encore écoulés qu' on frémissait déjà à r idée de voir le royaume converti en province, après huit siècles d'indépendance. L'irréligion, l'immoralité,* l'abrutissement des esprits, les désordres de l'administration, la cupidité, la guerre civile en permanence, la banqueroute en perspective, voilà le spectacle de tous les jours qui accroît le désespoir et nourrit l'esprit de vengeance. Les événements se sont chargés et se chargeront encore de justifier les tristes appréhensions des hommes politiques. Les populations ont semblé un instant compter sur l'unité de l'Italie, mais l'égémonie pièmontaise ne tend qu'à désunir chaque jour davantage. En attendant , les partis poursuivent leurs rêves avec franchise et hardiesse. Le parti unitaire, jaloux de son pouvoir et de son influence, n' a d' autre appui que le gouvernement, et n' emploie pour s' assurer une exis* tence régulière et définitive que ce qui le perdra un jour, la terreur et les violences. Le parti garibaldien, héritier des opinions et des tendances unitaires dans l' intérêt de la république, plus exalté dans ses passions, plus fougueux dans ses idées, rejeté pour un moment dans l' isolement, se réorganise dans la prévision d* un nouveau débordement révolutionnaire. Le parti légitimiste accroît toujours ses forces par le désespoir général et pat la ferme confiance qu' il faudra enfin relever de tant de désastre^ et de tant de ruines les trônes qui représentaient ce qui est bien, ce qui noble, ce qui est juste.
Les événements, Milord, n' ont-ils pas assez trompé, jusqu' à présent, la sagesse des politiques ? Ne les ont^ils pas dérangés dans leurs calculs ? A-t-on de la répugnance à se donner un démenti. Mais, quand les nuages s' annoncèlent de plus en plus à l' horizon, le devoir des vigies est d' annoncer l' imminence de la tempête, elle devoir des navigateurs expérimentés est de l'évi-
ter à temps. Aujourd' hui, comme en 1S31, la question polcmaise meoace de prendre les proporlIoDs les plus graves ; aujourd'hui^ comme alors^ le Saint-Siège lutte contre le déchaînement des plus mauvaises passions. La révolution italienne, aujourd'hui comme alors, prétend combattre au nom jde la nationalité et compromet r équilibre européen. Il y a des causes de perturbation et de conflagration générale partout , en Europe, comme en Amérique. Quelles défiances, quels ressentiments, qudles rivalités peuvent donc empêcher les Cabinets de se joindre, quand un grand intérêt européen, un intérêt d'humanité et de civilisation, se trouve en cause ? Sous la patronage des puissances européennes,. l'Italie pourrait reconquérir son indépendance et recouvrer peu à peu sa force et sa prospérité. L'Angleterre a toujours exercé une grande influence sur les affaires du monde, parce qu* elle a un intérêt évident à s'opposer à T agrandissement illégal de toute puissance du continent. N' invoque-t-çlle toujours et en ce moment même les traités existants? Et pourrait-elle permettre plu» longtemps la destruction de ce système défensif qu'elle a, au prix de tant de sacrifices, contribué à établir en Europe? Voudrait-elle plus longtemps tolérer Y asservissement d' \m peuple aussi ancien que le peuple napolitain? L'Angleterre, qui a lutté si longtemps contre la révolution française, souffrîra-t-elle que la révolution italienne prenne ses ébats dans le royaume de Naples, pour que le peuple y perde son éclat, sa prospérité, et jusqu' à la conscience de son autonomie ? Verrait-elle d'un œil indifférent la disparition de cette dynastie des Bourbons, qui a toujours été sa fidèle alliée en Italie? On m' objectera la non*intervention. Dans les préliminaires de Villafranca, œuvre de nécessité politique autant que de prévoyante modération, on a stipulé que toute intervention pour T exécution du traité était interdite. C'était l'antithèse du fameux protocolle d'Aix-Ia-chapelle. Respecter le droit qu'ont les Etats de se gouverner comme bon leur semble et n'intervenir nulle part, en aucun cas, était un principe souvent posé mais jamais accepté: la paix de Villafranca l'a proclamé en faveur de r Italie. On lui laissait la responsabilité de ses futures
résolutions. Mais ce principe, qui pouvait être admis lorsqu* s' agissait de changements intimes dans un Etat déjà existant, ne pouvait être invoqué quand il était question de remaniements territoriaux et de création de nouveaux Etats, qui allaient troubler lesconditions de Y équilibre européen. Ce principe ne peut jamais recevoir une application absolue. Il est des circonstances où la conduite des nations qui environnent un peuple peut compromettre la situation de ses propres affaires ; ne pas intervenir serait alors une faiblesse. L*" Angleterre était de cet avis à Troppâu et à Laybach , car elle reconnaissait à tout Etat le droit d' intervenir lorsque sa sécurité et ses intérêts essentieb sont menacés d' une manière sérieuse et immédiate par les événements intérieurs d'un autre Etat. Elle voulait que ce droit fût justifié par la plus urgente nécessité et comme ne devant être limité et régularisé que par cette nécessité. Intervenir, alors, c' est défendre son droit et celui de tous, car il y a entre intérêts politiques des Etats une connexité manifeste. Aucun roi , aucun peuple ne doit ni demander ni espérer un appui extérieur dans les agitations intérieures de l'Etat, mais tous les rois , tous les peuples ont le droit de demander la garantie de ces 1(hs internationales qui ne permettent à aucun gouvernement de violer le droit public dans Y intérêt de son amUtion. C'est même un devoir naturel inhérent au droit de légitime défense. Compte-t-on sur le temps et sur la non-intervention pour détruire le propagande révolutionnaire impatiente de tout frein et de toute autorité? Veut-on que Y infaluatîon patriotique et nationale devienne une cause d' embrasement général 7
Albano, le 28 septembre 1863.